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Paul Eluard
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Cours naturel

Paul Eluard

13 poèmes

Sans âge

Paul Éluard

Nous approchons Dans les forêts Prenez la rue du matin Montez les marches de la brume
Nous approchons La terre en a le cœur crispé
Encore un jour à mettre au monde.
*
Le ciel s’élargira Nous en avions assez D’habiter dans les ruines du sommeil Dans l’ombre basse du repos De la fatigue de l’abandon
La terre reprendra la forme de nos corps vivants Le vent nous subira Le soleil et la nuit passeront dans nos yeux Sans jamais les changer
Notre espace certain notre air pur est de taille À combler le retard creusé par l’habitude Nous aborderons tous une mémoire nouvelle Nous parlerons ensemble un langage sensible.
*
Ô mes frères contraires gardant dans vos prunelles La nuit infuse et son horreur Où vous ai-je laissés Avec vos lourdes mains dans l’huile paresseuse De vos actes anciens Avec si peu d’espoir que la mort a raison Ô mes frères perdus Moi je vais vers la vie j’ai l’apparence d’homme Pour prouver que le monde est fait à ma mesure
Et je ne suis pas seul Mille images de moi multiplient ma lumière Mille regards pareils égalisent la chair C’est l’oiseau c’est l’enfant c’est le roc c’est la plaine Qui se mêlent à nous L’or éclate de rire de se voir hors du gouffre L’eau le feu se dénudent pour une seule saison Il n’y a plus d’éclipse au front de l’univers.
*
Mains par nos mains reconnues Lèvres à nos lèvres confondues Les premières chaleurs florales Alliées à la fraîcheur du sang Le prisme respire avec nous Aube abondante Au sommet de chaque herbe reine
Au sommet des mousses à la pointe des neiges Des vagues des sables bouleversés Des enfances persistantes Hors de toutes les cavernes Hors de nous-mêmes.

Cœur à pic

Paul Éluard

Le torrent son petit tonnerre La forêt aux îles plus belles Que les ailes des paradis Les lampes éteintes des mares Les mousses la nouvelle neige Les joncs cambrés aux regards lisses Les parfums des champs par bouffées Le pain la poitrine en avant
Les nids ravagés des armoires Les guenilles pâles du lit Les palissades d’un piano Qui n’est pas là depuis longtemps Ma plume ce soutien débile Le langage des fleurs du mur Le portrait de Nusch sur la table Imposant rythme couleurs santé Aux cloches sourdes des paupières
Animaux sous le fouet volant Du cirque qui gonfle ses toiles Villages bien peuplés eau pleine Air teinté d’ombres d’astres d’hommes Feux des marins et des bergers Rues et maisons tendues de feux
Lampes de pain enfants de feuilles Pain des enfants parfum des femmes Moulins des miroirs et des yeux Îles des seins sillons des mots Neige câline de la force Mares fanées de la fatigue Torrents d’animaux lourds de sang Travail secret miel noir des songes Trésors noués par des désastres Sang commun sur toute la terre.

Quelques-uns des mots qui, jusqu’ici, m’étaient mystérieusement interdits

Paul Éluard

à André Breton
Le mot cimetière Aux autres de rêver d’un cimetière ardent
Le mot maisonnette On le trouve souvent Dans les annonces des journaux dans les chansons Il a des rides c’est un vieillard travesti Il a un dé au doigt c’est un perroquet mûr
Pétrole Connu par des exemples précieux Aux mains des incendies
Neurasthénie un mot qui n’a pas honte Une ombre de cassis entre deux yeux pareils
Le mot créole tout en liège sur du satin Le mot baignoire qui est traîné Par des chevaux parfaits plus laids que des béquilles
Sous la lampe ce soir charmille est un prénom Et maîtrise un miroir où tout s’immobilise
Fileuse mot fondant hamac treille pillée
Olivier cheminée au tambour de lueurs Le clavier des troupeaux s’assourdit dans la plaine
Forteresse malice vaine
Vénéneux rideau d’acajou
Guéridon grimace élastique
Cognée erreur jouée aux dés
Voyelle timbre immense Sanglot d’étain rire de bonne terre
Le mot déclic viol lumineux Éphémère azur dans les veines
Le mot bolide géranium à la fenêtre ouverte Sur un cœur battant
Le mot carrure bloc d’ivoire Pain pétrifié plumes mouillées
Le mot déjouer alcool flétri Palier sans portes mort lyrique
Le mot garçon comme un îlot
Myrtille lave galon cigare Léthargie bleuet cirque fusion Combien reste-t-il de ces mots Qui ne menaient à rien Mots merveilleux comme les autres Ô mon empire d’homme Mots que j’écris ici Contre toute évidence Avec le grand souci De tout dire.

Une pour toutes

Paul Éluard

La mieux connue l’aimée on la voit à peine Mais sa suite surgit dans des robes ingrates Pour prendre tout au corps et laisser tout au cœur
La première la seule elle est enfermée Comme au fond du jour noir un faux soleil de foudres Comme dans l’herbe fraîche un ruisseau persistant
La plus belle le rêve où la vue est vaine Sans voile sans secret mais l’intime raison Toutes les forces de ma vie sans un effort
Mais ses suivantes mais ses images en foule Se coiffent gentiment et brûlent les pavés Leurs seins lires mêlant la rue à l’éternel
Leurs charmes justifiant le seul amour possible.

Où en étais-je

Paul Éluard

Il se fait tard le ciel quitte la chambre Ce soir je vais vendre mes chèvres Je marche derrière un troupeau De clartés délicates Les arbres qui me guident Se ferment Ils n’en sont que plus sûr Ce soir je vais construire une nuit d’exception La mienne Informe comme le soleil Toute en collines rondes sous des mains paysannes Toute en perfection en oubli de moi-même
La danseuse immobile et le poids de ses jambes Si j’allais l’embrasser Ses complices frivoles tournent autour d’elles Elles ondulent haut dans les linges du lustre Je marquerai de noir le plancher et le toit De noir et de repos d’absence de bonheur Entre paume et paupière la foule du plaisir Jusque dans le sommeil tient tout entière
Ce soir je ferai du feu dans la neige.

Après moi le sommeil

Paul Éluard

à Max Ernst
1
Au déclin de la force Un feu très sombre déambule à Max Ernst
2 J’entrai dans cet état qui joue sa fin 3 Corbeaux menus minuits rapaces Dentelle à ternir tous les ors 4 Par brassées de murmures la lande et ses fantômes Répétaient les discours dont je m’étourdissais 5 Lacs de cire et les chênes moisis À l’odeur de cellier Carré d’étoiles vertes Les oiseaux desséchés Prenaient des poses immortelles 6 Plusieurs douceurs entrevues Toutes plus mignonnes Que le cri de la fleur amie Avaient fondu dans la nuit Comme clés dans leur serrure Comme boisson dans la chaleur
7 De l’autre côté des maisons invisibles Au-delà du sommeil qui brouille les visages De longues feuilles continuaient mon amertume Sous leurs aisselles 8 Chemins ligneux Chemins paralysés Incohérents 9 Corbeaux menus et l’enfant noir Ouvrit ses yeux de neige 10 Je me tournai le brouillard avec moi Tourna 11 J’eus tout mon poids horizontal
12 Un rien de temps et ce sera le jour entier La pierre mâche des semblants d’épées Sur des charnières de verdure l’azur bat La tête secoue son aurore Un rien de temps et le soleil prête serment.

Jardin perdu

Paul Éluard

à Lise Deharme
Ce jardin donnait sur la mer Gorge d’œillet Il imitait le bruit de l’eau On sous-entendait la forêt
Son cœur débitait l’air du large En massifs calmes Ses fleurs montaient à pas de feuilles Vers les racines du jour tendre
Ce jardin donnait sur la terre Ses caresses pesaient si peu Que des allées en jaillissaient D’elles-mêmes à chaque instant
Une gamme de perspectives S’offrait aux courants de la vue Et le soleil couleur d’avril Animait un ciel végétal.

L’étoile double

Paul Éluard

Beauté d’argent cinglant Longtemps assise Fatiguée Jarrets fardés de rose Tête cernée par un ciel faible finissant
Absurde glace obscure aux regards prisonniers Servante d’agonie Servante agonisante Toute en heures d’absence Toute en chansons trop basses Lèvres noires et dents serrées Servante du sommeil bonne à toute besogne Pour vaincre le désir Bête aux douceurs rognées Je t’ai prise pour une femme Je t’ai prise par la main Tu m’as suivi nichée en joie Parmi les rues les bois les champs
Les nuages les ruisseaux Les arbres soupirs de la terre M’étaient moins légers que toi.

Paroles peintes

Paul Éluard

à Pablo Picasso
Pour tout comprendre Même L’arbre au regard de proue L’arbre adoré des lézards et des lianes Même le feu même l’aveugle
Pour réunir aile et rosée Cœur et nuage jour et nuit Fenêtre et pays de partout
Pour abolir La grimace du zéro Qui demain roulera sur l’or
Pour trancher Les petites manières Des géants nourris d’eux-mêmes
Pour voir tous les yeux réfléchis Par tous les yeux
Pour voir tous les yeux aussi beaux Que ce qu’ils voient Mer absorbante
Pour que l’on rie légèrement D’avoir eu chaud d’avoir eu froid D’avoir eu faim d’avoir eu soif
Pour que parler Soit aussi généreux Qu’embrasser
Pour mêler baigneuse et rivière Cristal et danseuse d’orage Aurore et la saison des seins Désirs et sagesse d’enfance
Pour donner à la femme Méditative et seule La forme des caresses Qu’elle a rêvées
Pour que les déserts soient dans l’ombre Au lieu d’être dans Mon Ombre
Donner Mon Bien Donner Mon Droit.

Ici à un coupable

Paul Éluard

Œil ennemi des épines ta tristesse est entière Apprends à dissimuler que la torture Te fasse reculer les bornes du désert Laisse à leurs bonnes œuvres les bourreaux hilares
À grands coups de chaleur dans l’été de ta soif Qu’un soleil morne arrête les moulins Courage égale bavardage Que le piment des bons conseils pourrisse sur pied
La vieille boue est sèche ils ne peuvent saisir ces esclaves Entre leurs doigts liés que ta poussière Tu supportes le feu tu contredis l’espoir infâme Seul demain est rival n’y pense pas tais-toi.
*
Garde-toi puis attaque Sous des pavés de honte Écrase comme un éphémère Le front pur insoucieux Le beau front quotidien Fais jaillir sous le joug de ta lame inflexible Un jet de sang dépaysé et grelottant
Voleur d’ennui voleur de joie l’ennui la joie Sont sur la terre au niveau des bouquets Qui parfument le champ des soumis et des morts Change le rythme Des larmes et des rires prêts à toute besogne Sépare à tout jamais Les navires en souffrance des navires dressés Les perles inutiles de leurs coquilles pleines Fais sentir aux monstres bénévoles Pain bénit leur charogne
Au crible de la vie fais passer le ciel pur.
*
Aimer la peur des autres quand elle a l’éclat Du bois tranché mouillé du miroir tailladé Des nudités vivantes dans un éclair De l’œuf jeté par l’astre du désir Aimer à se venger pour se survivre.

Pour un orgueil meilleur

Paul Éluard

Fais à cet homme de pardon une blessure Plus profonde que la solitude
Crève ses yeux qui lui servaient à t’ignorer Ses yeux plus dangereux que des sables mouvants
Livre ses fils aux fauves Et ses songes aux fous Qu’ils les digèrent.
*
De long en large comme une croix S’étend ce qui est accepté
Portes-y le feu de ta haine.

Novembre 1936

Paul Éluard

Regardez travailler les bâtisseurs de ruines Ils sont riches patients ordonnés noirs et bêtes Mais ils font de leur mieux pour être seuls sur terre Ils sont au bord de l’homme et le comblent d’ordures Ils plient au ras du sol des palais sans cervelle.
*
On s’habitue à tout Sauf à ces oiseaux de plomb Sauf à leur haine de ce qui brille Sauf à leur céder la place.
*
Parlez du ciel le ciel se vide L’automne nous importe peu Nos maîtres ont tapé du pied Nous avons oublié l’automne Et nous oublierons nos maîtres.
*
Ville en baisse océan fait d’une goutte d’eau sauvée D’un seul diamant cultivé au grand jour Madrid ville habituelle à ceux qui ont souffert De cet épouvantable bien qui nie être en exemple Qui ont souffert De la misère indispensable à l’éclat de ce bien.
*
Que la bouche remonte vers sa vérité Souffle rare sourire comme une chaîne brisée Que l’homme délivré de son passé absurde Dresse devant son frère un visage semblable
Et donne à la raison des ailes vagabondes.

La victoire de Guernica

Paul Éluard

1 Beau monde des masures De la mine et des champs
2 Visages bons au feu visages bons au froid Aux refus à la nuit aux injures aux coups 3 Visages bons à tout Voici le vide qui vous fixe Votre mort va servir d’exemple 4 La mort cœur renversé 5 Ils vous ont fait payer le pain Le ciel la terre l’eau le sommeil Et la misère De votre vie 6 Ils disaient désirer la bonne intelligence Ils rationnaient les forts jugeaient les fous Faisaient l’aumône partageaient un sou en deux Ils saluaient les cadavres Ils s’accablaient de politesses
7 Ils persévèrent ils exagèrent ils ne sont pas de notre monde 8 Les femmes les enfants ont le même trésor De feuilles vertes de printemps et de lait pur Et de durée Dans leurs yeux purs 9 Les femmes les enfants ont le même trésor Dans les yeux Les hommes le défendent comme ils peuvent 10 Les femmes les enfants ont les mêmes roses rouges Dans les yeux Chacun montre son sang 11 La peur et le courage de vivre et de mourir La mort si difficile et si facile
12 Hommes pour qui ce trésor fut chanté Hommes pour qui ce trésor fut gâché 13 Hommes réels pour qui le désespoir Alimente le feu dévorant de l’espoir Ouvrons ensemble le dernier bourgeon de l’avenir 14 Parias la mort la terre et la hideur De nos ennemis ont la couleur Monotone de notre nuit Nous en aurons raison.

À propos de Paul Eluard

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Cette bibliothèque présente une sélection des textes disponibles de Paul Eluard. Elle ne constitue pas une édition complète des recueils.

À propos de cette lecture

Les couvertures sont imaginaires. Les portraits sont des interprétations risographiées.

Sans âgePaul Éluard · Voix de synthèse
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