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Paul Eluard
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Une leçon de morale

Paul Eluard

10 poèmes

L’heure embrasse le silence

Paul Éluard

Au mal :
Répétons cloches de poison Les raisons De la plus hideuse des peines
Elles sont gravées dans le marbre De la mère des tombeaux
Gravées sur les palmes de pierre De la mort qui me travaille
J’aime la mère des tombeaux D’un amour voué au mal Un vieil amour mauvais au goût
*
On arrive à son lit par une rue tranquille Bordée de maisons grises comme toutes les maisons
Une tranquille rue rouillée Qui n’a jamais été jeune
Et là le désespoir poète Le désespoir qui se respecte A le visage comme un œuf
Et de se voir dans le ruisseau Son cœur noble se soulève
Le poète n’a plus de germe Pour tricher avec le temps
Le poète n’a plus de langue Pour lécher sa mélancolie Les images sont au secret
*
Ma fausse perle fine Si tu pouvais mendier ton pain
Pour être humain la voix te manque Nul ne te voit riche ni pauvre Tu n’as ni fièvre ni santé
Tu n’es pas mieux que rien mais que veux-tu tu es Ta solitude vide l’urne de ton corps
Tu es aux yeux des autres comme un figurant La façade le gant le monument le masque
Encore si c’était vengeance de la vie Mais non le mal ne tient ni à toi ni aux autres
Et dans la douceur triste de ton passé clos L’amour le plus mortel n’égale que son deuil
*
Mère la mort est authentique et véritable Ses rayons font les morts éternellement morts Ils sont autour de mon amour voué au mal Nul aviron sous terre et nul fleuve à franchir Pour comprendre l’espace et marquer la présence
Vivre n’est que d’aller d’un corps à son néant De la forme à la nuit et du sens à l’oubli
Vivre c’est tout manquer et manquer à soi-même Puisque je meurs dans ce que j’aime à tout instant
Je ne me suis jamais tué mais on me tue Je laisse l’illusion aux pleutres aux profanes
Et la démence est faite fée par le chagrin L’aveugle a vu sa chair décroître
Ruines vous êtes entières Dans le champ de ma vision Comme à plaisir décharnée Comme à douleur annulée.
Au bien :
De sa bouche bâillonnée L’heure embrasse le silence
Une abeille roule au sol Avec mille de ses sueurs
Et mille abeilles remontent Vers la fleur qui les convoque
*
Douloureuses langoureuses Les hirondelles du soir
Perpétuent une famille Qui ne connaît que chaleur
Une seule saison sonne Un seul souci de bonheur
*
La lune se multiplie Dans un arbre en proie au gui
Au gui qui se multiplie Au ventre qui reproduit
Et l’arbre en est rajeuni Et la vie est infinie
*
L’homme arrache le bâillon Et son cœur combat les heures
Et sa tête les confond.

Ô mort interminable

Paul Éluard

Au mal :
Pacotille de joie vaut le foin de la vie Tous deux aussi légers que la résignation Légers comme un sourire morne après les larmes L’on en reste imprégné d’une fine poussière
Moi j’ai ma peau mes draps ma peine et mon réveil Mes liens et mon travail mes doutes et ma honte Alors j’exhausse mort détail devient le tout À jamais j’ai le temps qui passe à travers tout
Et j’ai la terre épaisse où la racine fonce Où le jour sombre en avalanche vers mon cœur Je vois d’en bas d’où le hibou connaît son ombre Dans le noir de ma nuit qui divise le monde.
Au bien :
Être unis c’est le bout du monde Le cœur de l’homme s’agrandit Le bout du monde se rapproche
Le cœur des peuples bat plus fort Le cœur des peuples bat la terre Et la moisson sera parfaite
Notre travail est un défi Jeté aux maîtres aux frontières Nous voulons travailler pour nous
Nous prendrons jour malgré la nuit Nous oublierons nos ennemis La victoire est éblouissante
Nous avons pénétré le feu Il faut qu’il nous soit la santé Nous nous levons comme les blés
Et nous ensemençons l’amour.

Ombres

Paul Éluard

Au mal :
Nous étions deux à nous chauffer au même feu Feu qui brûla le sang des forêts tropicales Et qui faisait au ciel monter les feuilles sèches Flammes lourdes d’en bas la terre pour tanière Et danse dans les yeux au-delà des étoiles
Nous étions deux à nous chauffer au même feu Chargé d’amour comme de plomb comme de plumes Dans la douleur et dans la joie nous n’étions qu’un Même couleur et même odeur même saveur Mêmes passions même repos même équilibre
Nos gestes notre voix se détendaient ensemble L’or de notre mémoire avait la même gangue Et nos baisers suivaient une route semblable Je t’embrassais tu m’embrassais je m’embrassais Tu t’embrassais sans bien savoir qui nous étions
Tu tremblais tout entière entre mes mains tremblantes Nous descendions la même pente vers le feu De la présence et de l’absence vers le feu Vers son délire et vers ses cendres vers la fin De notre union la fin de l’homme avec la femme
Comment aurions-nous pu nous penser séparés Nous qui filions nos jours et nos nuits en rêvant Amants d’un temps commun amants de chair jumelle Rien ne changeait de sens ni d’accent pour nous deux Dans les plis de nos draps nous nous croyions utiles
Et dans les plis des rues nous n’étions pas en vain Nous luttions sans douter pour la vie fraternelle Nous faisions corps avec le vent avec la voile Avec l’espoir sans frein des hommes malheureux Ils sont au bout de tout et chantent leur naissance
Mais toi tu es bien morte et moi je suis bien seul Je suis mal amputé j’ai mal j’ai froid je vis En dépit du néant je vis comme on renie Et si ce n’était pas pour toi qui as vécu Comme un être parfait comme je devrais être
Je n’aurais même pas à respecter nos ombres.
Au bien :
Ombres sur terre ombres tournantes Filles dociles du soleil Danseuses fraîches reposantes Amies des hommes et des bêtes
Ombres sur terre de la nuit La plus profonde va vers l’aube Comme les autres et la lune Est très légère aux dormeurs pâles
Ombres sous terre du mineur Mais son cœur bat plus fort que l’ombre Son cœur est le voleur du feu Il met au jour notre avenir
*
Outrage sous les ombres Se développe une ombre De dégoût de misère De honte et de courroux
Travailler sans espoir Creuser sa propre tombe Au lieu d’illuminer Les yeux de ses semblables
Les mineurs ont dit non À la défaite aux cendres Ils veulent bien donner Donner mais qui reçoit
Le cœur n’a pas de bornes Mais la patience en a Nul ne doit avoir faim Pour que d’autres se gavent
D’autres qui sont apôtres De la terre engloutie.
*
Camarades mineurs je vous le dis ici Mon chant n’a pas de sens si vous n’avez raison
Si l’homme doit mourir avant d’avoir son heure Il faut que les poètes meurent les premiers.

Dans les pires conditions

Paul Éluard

Au mal :
Je cherche un faux semblant d’amour Un aveu plus grand que mon cœur Un sourire à fondre le miel Un baiser à donner aux chiens
Je cherche un corps rien moins que corps Comme charogne pour les hyènes Une table où la loi s’inscrive Pour un corps nu rien moins que nu
Et je m’enfonce dans la nuit Voulant la terre j’ai son ombre Et quant aux fêtes plus complètes La mort y prendra mon visage.
Au bien :
Amour j’entends une foule Crier amour à en perdre la voix Amour cela ne fait qu’un cri Tous les vivants font un vivant
Amour moi je suis au-delà Amour je suis désenlacé Amour j’ai buté sur ton ombre
Amour je t’avais trop prié Trop caressé trop exposé Amour tu n’as laissé que cendres
Il n’y a plus de profondeurs Ni de sommets il n’y a plus Au fond des temps qu’un inconnu
Uni aux hommes par devoir.

Le langage des couleurs

Paul Éluard

Je vous connais couleurs des hommes et des femmes Fleurs fraîches fruits pourris halos décomposés Prismes musiciens brouillards fils de la nuit Couleurs et tout est vif qui m’ouvre grand les yeux Couleurs et tout est gris qui me donne à pleurer
Couleurs de la santé du désir de la peur Et la douceur d’aimer répond de l’avenir Couleurs crime et folie et révolte et courage Et le rire partout dénudant le bonheur Et parfois la raison qui nous vomit stupides
Et toujours la raison qui nous recrée sublimes Le battement du sang par les chemins du monde Couleurs le désespoir a beau creuser la nuit Les mystères noircir jusqu’à l’os l’insomnie Des rêves se font jour qui sont beauté bonté
D’un côté de mon cœur la misère subsiste De l’autre je vois clair j’espère et je m’irise Je reflète fertile un corps qui se prolonge Je lutte je suis ivre de lutter pour vivre Dans la clarté d’autrui j’érige ma victoire.

Tout est sauvé

Paul Éluard

Tout est détruit je vois d’avance le désastre Un rat est sur le toit un oiseau dans la cave Les lèvres dans les livres ne bourdonnent plus Tous les tableaux sont à l’envers en épaisseur Souvenirs et témoins s’obscurcissent ensemble
Un vieillard gît poupée de rien près d’un berceau Un enfant croque les débris d’un engrenage Au creux d’un cimetière un mort a résisté
Et les mots doux des amoureux et les berceuses Et les travaux font un silence à tout casser Les hirondelles de la vue se sont fermées Un petit feu violet a désossé Marie Un souffle excrémentiel effacé Max et Pierre
L’enfer défunt sèche à la pointe des clochers Une auréole d’ombre étrangle tous les fronts Un héros baigne dans le sang d’un criminel
L’heure se fige sur l’égout et sur la vague Une lèpre d’azur mange les derniers arbres Il pleut il ne pleut pas et le beau temps grimace Peut-être n’y a-t-il jamais rien eu sur terre Puisque la mort s’affiche comme une naissance
Tout est détruit je vois d’avance les chantiers Où tout est terminé la charrue et la faulx Ont saisi de leur bec des pelotes de nerfs
Le miroir du génie coquet coquin cocasse Reflète dans sa lave une arme ridicule A-t-on comparé l’aube au premier des désirs A-ton jamais su lire au flanc d’un ventre plein L’homme était-il de pierre et la femme de cendres
Un sein qui fut glorieux supporte la caresse Des pavés d’une rue fréquentée disparue Et le plan de la ville est couvert de poussière
Fiançailles le mal cherchait son partenaire Il l’a trouvé c’est le désert à tout jamais Je l’imagine on me le montre noir sur blanc Né en hiver je peux tout voir en négatif Je suis né pour mourir et tout meurt avec moi
Les étoiles éteintes m’apparaissent miennes Le deuil unit les murs qui séparaient les hommes Personne pour tirer la morale du conte.
*
Rien n’est détruit tout est sauvé nous le voulons Nous sommes au futur nous sommes la promesse Voici demain qui règne aujourd’hui sur la terre
Il y a de grands rires sur de grandes places Des rires de couleur sur des places dorées Les barques des baisers explorent l’univers Les enfants les moissons justifient l’ambition Les hommes fortifient la conscience des mères
L’éclat de la passion attendrit les visages Dans les yeux la fraîcheur tourne sa roue de plumes Les rêves insouciants vont par tous les chemins
Les besoins sont gracieux et les causes solubles Le cœur a tant d’espace qu’il défie les astres Il est comme une vague qui n’a pas de fin Il est comme une source éternisant la chair La majesté de vivre désavoue la mort
Je parle de ce temps que nous avons atteint Nous le voulons et rien ne nous en fait démordre Nous allions en avant nous sommes en avant
Des mineurs ont chanté contre l’injuste peine Des forçats ont secoué leurs chaînes en chantant Nos frères ont lutté partout et sans douter Et les bourgeons sortaient du bois sec et des ronces Et le courage allait de pair avec l’amour
S’éveiller opprimé accentuait le combat Nous étions moins que rien mais nous devenions tout Le monde étant à nous nous étions à nous-mêmes La langue de la vie nous fondait dans la bouche Nous ne connaissions pas d’oasis ni d’abri Nous cherchions le réel fraternel sans rupture La vérité concrète la vertu sensible Du fond de la douleur nous dénoncions le mal
Nos frères avaient faim étaient pillés meurtris Poussés au désespoir conduit à l’abattoir Mais la rose de feu de leur sang survivait
Les hommes survivaient nous en étions garants Et les fils de leurs fils éclairaient l’avenir Nos comptables brisaient les zéros du néant Nos paysans comptaient les mois de la genèse Voir s’étendait au loin comme un corps rayonnant
Nos forces par en bas étaient illimitées La beauté la confiance ne pesaient pas lourd Néanmoins aujourd’hui leur rosée est féconde
Voici demain qui règne aujourd’hui sur la terre Au jour de la durée l’homme est indispensable Et voici que le monde est un objet utile Objet voluptueux indestructible et roi Que la vie a comblé en même temps que l’homme.

Dans la montagne vierge

Paul Éluard

Les herbes et les fleurs ne m’abandonnent pas Leur odeur suit le vent
Les chevreaux jouent de leur jeunesse Un aigle fait le point dans le ciel sans secrets
Le soleil est vivant ses pieds sont sur la terre Ses couleurs font les joues rougissantes d’amour Et la lumière humaine se dilate d’aise
L’homme en grandeur au cœur d’un monde impérissable Inscrit son ombre au ciel et son feu sur la terre.
V

Le mont Grammos

Paul Éluard

Le mont Grammos est un peu rude Mais les hommes l’adoucissent
Les barbares nous les tuons Nous abrégeons notre nuit
Plus bêtes que poudre à canon Nos ennemis nous ignorent
Ils ne savent rien de l’homme Ni de son pouvoir insigne
Notre cœur polit la pierre.
VI

Vieille jeunesse

Paul Éluard

À la fontaine il lui donna un baiser dans la bouche Sous le ciel vide il lui donna ses dix doigts et ses yeux Au cours du temps il lui donna sa vie et des enfants
L’écho fidèle répéta sans fin cette chanson Le miroir clair du corps humain en fit tout un bouquet Façon de vivre façon d’être et l’unique raison
De se défendre sans douter de son éternité.
VII

Pour ne plus être seuls

Paul Éluard

Comme un flot d’oiseaux noirs ils dansaient dans la nuit Et leur cœur était pur on ne voyait plus bien Quels étaient les garçons quelles étaient les filles
Tous avaient leur fusil au dos
Se tenant par la main ils dansaient ils chantaient Un air ancien nouveau un air de liberté L’ombre en était illuminée elle flambait
L’ennemi s’était endormi
Et l’écho répétait leur amour de la vie Et leur jeunesse était comme une plage immense Où la mer vient offrir sous les baisers du monde
Peu d’entre eux avaient vu la mer
Pourtant bien vivre est un voyage sans frontières Ils vivaient bien vivant entre eux et pour leurs frères Leurs frères de partout ils en rêvaient tout haut
Et la montagne allait vers la plaine et la plage Reproduisant leur rêve et leur folle conquête La main allant aux mains comme source à la mer

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À propos de cette lecture

Les couvertures sont imaginaires. Les portraits sont des interprétations risographiées.

L’heure embrasse le silencePaul Éluard · Voix de synthèse
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