Aller aux poèmes
Paul Eluard
22 pixels
1 / 6

La rose publique

Paul Eluard

6 poèmes

Comme deux gouttes d’eau

Paul Éluard

De tout ce que j’ai dit de moi que reste-t-il J’ai conservé de faux trésors dans des armoires vides Un navire inutile joint mon enfance à mon ennui Mes jeux à la fatigue Un départ à mes chimères La tempête à l’arceau des nuits où je suis seul Une île sans animaux aux animaux que j’aime Une femme abandonnée à la femme toujours nouvelle En veine de beauté La seule femme réelle Ici ailleurs Donnant des rêves aux absents Sa main tendue vers moi Se reflète dans la mienne Je dis bonjour en souriant On ne pense pas à l’ignorance Et l’ignorance règne Oui j’ai tout espéré Et j’ai désespéré de tout De la vie de l’amour de l’oubli du sommeil Des forces des faiblesses On ne me connaît plus Mon nom mon ombre sont des loups.
*
Filles de rien prêtes à tout Sœurs des fleurs sans racines Sœurs des enfants rebelles Minuscules Indifférentes Réduites à l’intelligence À la raison à en mourir Réduites dans vos secrets Étrangères délaissées Mes lointaines compagnes Aux chairs sentimentales Belles à peine belles mais toujours belles Plus simples que le malheur Plus précieuses que la beauté De vos lèvres abattues De votre sourire effondré Vous me confiez vos poisons Ô mithridatisées
Et j’oppose à l’amour Des images toutes faites Au lieu d’images à faire.

Une personnalité

Paul Éluard

TOUJOURS NOUVELLE, TOUJOURS DIFFÉRENTE, L’AMOUR AUX SEXES CONFONDUS DANS LEUR CONTRADICTION, SURGIT SANS CESSE DE LA PERFECTION DE MES DÉSIRS. TOUTE IDÉE DE POSSESSION LUI EST FORCÉMENT ÉTRANGÈRE
Je n’ai pas souvent le courage de penser au lendemain Je ne suis pas une épée qui mêle d’un seul coup la vie et la mort J’ai vu bien des grands satisfaits j’ai connu des rêveurs ponctuels Des écorchés luisants de dignité des hommes dont les mains n’étaient pas des nourrices Mais des horloges de naissance Des femmes incommunicables Des enfants sans âge
Devant leur assiette cervicale Ils dévidaient leur appétit Ils ne donnaient rien en échange Ils vivaient sur leur propre fonds D’un geste brusque j’interromps tous ces mauvais souvenirs Qui mettaient la nuit en veilleuse Je n’ai plus d’expérience D’autres mouches viennent se prendre au plus noir de mon cœur Les bracelets d’un baiser autour d’un bras interminable La rosace de l’ivresse à la pointe d’un sein Le remous des regards honteux ne me fait pas honte J’embrasse avec ferveur la chair des arbres sous leur écorce Je cherche dans la terre les flammes de la pluie
Les agates de la chaleur Les plus petites graines du soleil d’hiver À l’odeur de cendres et couleur de lys Recherches bariolées sous le couvert de l’ignorance On m’a libéré du logis où la poussière Est conservée par modestie par goût de l’ordre Il y a trop de trous trop d’ornières Sur le chemin du retour J’apprends des jeux qui n’en finissent pas Des jeux à tout casser Des chants qui crèvent les rideaux de la hauteur Revenir serait une chute écrasante.
Couronnée de mes yeux Voici la tête la plus précieuse Elle apparaît petite elle est jeune Nous sommes face à face et rien ne nous est invisible Délire perpétuel nous nous sommes tout dit Et nous avons tout à nous dire
Cambrée, câline, tu vacilles
Dans notre miroir au cœur double Nos désirs vont bâtir ton corps En faire la soif des oiseaux Un bateau de velours d’orage Un geyser de mains démentes Une arme contre l’habitude
Que pèse une vitre qu’on brise Les épis de ta nudité coulent dans mes veines Le souffle bref de l’ambre dans le vide Le frisson des sillons sur un abîme Le sang ne quitte plus sa proie Sa raison d’être sans passé.
Toute ma confiance À celle qui mentait à la multiple À bout de souffle elle m’accorda la vérité La vérité que je lui apprenais La triste et douce vérité Que l’amour est semblable à la faim à la soif Mais qu’il n’est jamais rassasié Il a beau prendre corps il sort de la maison Il sort du paysage L’horizon fait son lit
Comment ma vie disait-elle Une autre ai-je été moi-même Qui dans la vie qui en moi-même Et moi les autres Pourtant mon corps mon visage mes yeux Ce que j’ai vu Ou bien ce que les autres ont vu Ce que tu vois
J’ai vu le soleil quitter la terre Et la terre se peupler d’hommes et femmes endormis
J’ai vu le sablier du ciel et de la mer se renverser Le sablier d’une robe qui tombe Et d’un corps nu qui se redresse Porte ouverte dehors est roi Il chante partout à tue-tête Une vigne s’accroche au vent Les murs sont chargés d’espace De solitude transparente
J’ai vu une femme regarder son enfant nouveau-né Comme une tuile enlevée d’un toit Son enfant en progrès sur l’homme
J’ai vu mon meilleur ami Creuser dans les rues de la ville Dans toutes les rues de la ville un soir Le long tunnel de son chagrin Il offrait à Toutes les femmes Une rose privilégiée Une rose de rosée Pareille à l’ivresse d’avoir soif Il les priait humblement D’accepter Ce petit myosotis Une rose étincelante et ridicule Dans une main pensante Dans une main en fleur
La peur la gêne la misère De petits rires Au lieu de rire passionné Qui aurait permis de passer au lendemain Toutes les femmes aucune femme Ce soir inépuisable Le jour était une inconnue Ou une morte
Sur ses seins sur ses yeux on avait bâti La ville lourde et laide Sa chevelure un bouclier Rompue éteinte Sa chevelure toute une foule dispersée Par l’horreur des rues inutiles
Et j’ai vu naître l’imperceptible La nuit rêvée.
*
Des couteaux si tranchants si forts qu’ils n’aient plus de poids Éparpillés dans la mêlée étonnant les plus fatigués les plus fiers Des couteaux comme des statues de la fureur Comme des chasseurs sur les traces de mendiants immondes Des couteaux comme des astres définitifs Comme des barreaux de prison au vent Des couteaux pour pleurer et pour ne plus jamais pleurer Des couteaux pour aller à l’assaut du papier à fleurs de l’aube Pour saccager les fondations de la vie blanche et noire comme un pain Des couteaux comme un verre de poison dans l’haleine Comme les bras nus d’un deuil éblouissant Pour veiller l’agonie des déluges
Pour connaître la fin de l’absurde.

L’objectivité poétique n’existe que dans la succession, dans l’enchaînement de tous les éléments subjectifs dont le poète est, jusqu’à nouvel ordre, non le maître, mais l’esclave

Paul Éluard

Le long des murailles meublées d’orchestres décrépits Dardant leurs oreilles de plomb vers le jour À l’affût d’une caresse corps avec la foudre
Le sourire faucheur des têtes basses L’odeur du son Les explosions du temps fruits toujours mûrs pour la mémoire.
*
Et tes mains de pluie sur des yeux avides Floraison nourricière Dessinaient des clairières dans lesquelles un couple s’embrassait. Des boucles de beau temps des printemps lézards Une ronde de mères lumineuses Retroussées et précises Des dentelles d’aiguilles des touffes de sable Des orages dénudant tous les nerfs du silence Des oiseaux de diamant entre les dents d’un lit Et d’une grande écriture charnelle j’aime.
*
Tant de rêves en l’air Tant de fenêtres en boutons Tant de femmes en herbe Tant de trésors enfants Et la justice enceinte Des plus tendres merveilles Des plus pures raisons
Et pourtant Les heureux dans ce monde font un bruit de fléau
Des rires à perdre la tête Des sanglots à perdre la vie Les yeux la bouche comme des rides
Partout des taches de vertu Partout des ombres à midi.
*
Colère miel qui dépérit L’abri des flammes se consume C’en est fini de voler au secours infâme des images d’hier La perfection sylvestre la fine mangeoire du soleil Les fondantes médailles de l’amour Les visages qui sont des miettes de souhaits Les enfants du lendemain le sommeil de ce soir Les mots les plus fidèles Tout porte de noires blessures
Même la femme qui me manque.

Ce que dit l’homme de peine est toujours hors de propos

Paul Éluard

Un hiver tout en branches et dur comme un cadavre Un homme sur un banc dans une rue qui fuit la foule Et que la solitude comble Place à l’appareil banal du désespoir À ses miroirs de plomb À ses bains de cailloux À ses statues croupissantes Place à l’oubli du bien Aux souvenirs en loques de la vérité Lumière noire vieil incendie Aux cheveux perdus dans un labyrinthe
Un homme qui s’est trompé d’étage de porte de clé Pour mieux connaître pour mieux aimer
Où commence le paysage À quelle heure Où donc se termine la femme Le soir se pose sur la ville Le soir rejoint le promeneur dans son lit Le promeneur nu Moins gourmand d’un sein vierge Que de l’étoile informe qui nourrit la nuit
Il y a des démolitions plus tristes qu’un sou Indescriptibles et pourtant le soleil s’en évade en chantant Pendant que le ciel danse et fait son miel Il y a des murs déserts où l’idylle fleurit Où le plâtre qui se découd Berce des ombres confondues Un feu rebelle un feu de veines Sous la vague unique des lèvres Prenez les mains voyez les yeux Prenez d’assaut la vue
Derrière les palais derrière les décombres Derrière les cheminées et les citernes Devant l’homme Sur l’esplanade qui déroule un manteau de poussière Traîne de fièvre C’est l’invasion des beaux jours Une plantation d’épées bleues Sous des paupières écloses dans la foule des feuilles C’est la récolte grave du plaisir La fleur de lin brise les masques Les visages sont lavés Par la couleur qui connaît l’étendue
Les jours clairs du passé Leurs lions en barre et leurs aigles d’eau pure. Leur tonnerre d’orgueil gonflant les heures Du sang des aubes enchaînées Tout au travers du ciel Leur diadème crispé sur la masse d’un seul miroir D’un seul cœur
Mais plus bas maintenant profondément parmi les routes abolies Ce chant qui tient la nuit Ce chant qui fait le sourd l’aveugle Qui donne le bras à des fantômes Cet amour négateur Qui se débat dans les soucis Avec des larmes bien trempées Ce rêve déchiré désemparé tordu ridicule Cette harmonie en friche Cette peuplade qui mendie
Parce qu’elle n’a voulu que de l’or Toute sa vie intacte Et la perfection de l’amour.

Tout aiguisé de soif tout affamé de froid

Paul Éluard

Une sublime chaleur bleue S’appuie aux tempes des fenêtres Belle alignée de plumes jusqu’aux limbes La parfumée la rose adulte le pavot et la fleur vierge de la torche Pour composer la peau enrobée de femmes nues
Des vannes luisent dans la porte Il faut passer malgré le tour câlin qu’a pris la lutte Passer les coteaux les grands lits végétaux Saupoudrés de soleil
Et continuer
L’orage de la belle saison est comme une main sans doigts Comme un chat dans un sac Une fumée d’autruche annonce l’été tumultueux Émaillé de poisons
Les soifs varient vont par des brumes dégradées Jusqu’à l’auberge au flot De pierres brûlantes à cheval sur des buveurs enragés.

Elle se fit élever un palais qui ressemblait à un étang dans une forêt, car toutes les apparences réglées de la lumière étaient enfouies dans des miroirs. Et le trésor diaphane de sa vertu reposait au fin fond des ors et des émeraudes, comme un scarabée

Paul Éluard

Un taillis de nuages sur un rond-point solaire Un navire chargé de paille sur un torrent de quartz Une petite ombre qui me dépasse
Une femme plus petite que moi Pesant autant dans la balance des pygmées Qu’un cerveau d’hirondelle sur le vent contraire Que la source à l’œil vague sur la marée montante
Un jour plus loin l’horizon ressuscite Et montre au jour levant un jour qui n’en finissait plus Le toit s’effondre pour laisser entrer le paysage Haillons des murs pareils à des danses désuètes. La fin maussade d’un duel à mort où naissent des retraites des cierges La mise au tombeau comme on tue la vermine Rire aux éclats une palette qui se constitue La couleur brûle les étapes Court d’éblouissements en aveuglements Montre aux glaciers d’azur les pistes du sang
Le vent crie en passant roule sur ses oreilles Le ciel éclatant joue dans le cirque vert Dans un lac sonore d’insectes Le verre de la vallée est plein d’un feu limpide et doux Comme un duvet Cherchez la terre Cherchez les routes et les puits les longues veines souterraines Les os de ceux qui ne sont pas mes semblables Et que personne n’aime plus Je ne peux pas deviner les racines La lumière me soutient
Cherchez la nuit Il fait beau comme dans un lit Ardente la plus belle des filles adorantes Se prosterne devant les statues endormies de son amant Elle ne pense pas qu’elle dort Il fait de plus en plus beau nuit et jour
La plus belle des amantes Offre ses mains tendues Par lesquelles elle vient de loin Du bout du monde de ses rêves Par des escaliers de frissons et de lune au galop À travers des asphyxies de jungle Des orages immobiles Des frontières de ciguë Des nuits amères Des eaux livides et désertes À travers des rouilles mentales Et des murailles d’insomnie Tremblante petite fille aux tempes d’amoureuse Où les doigts des baisers s’appuient contre le cœur d’en haut Contre une souche de tendresse Contre la barque des oiseaux La fidélité infinie C’est autour de sa tête que tournent les heures sûres du lendemain Sur son front les caresses tirent au clair tous les mystères C’est de sa chevelure De la robe bouclée de son sommeil Que les souvenirs vont s’envoler Vers l’avenir cette fenêtre nue
Une petite ombre qui me dépasse Une ombre au matin.

À propos de Paul Eluard

Tous les recueils de Paul Eluard

Cette bibliothèque présente une sélection des textes disponibles de Paul Eluard. Elle ne constitue pas une édition complète des recueils.

À propos de cette lecture

Les couvertures sont imaginaires. Les portraits sont des interprétations risographiées.

Comme deux gouttes d’eauPaul Éluard · Voix de synthèse
0:000:00