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Paul Eluard
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Le Phénix

Paul Eluard

8 poèmes

Le phénix

Paul Éluard

Le Phénix, c’est le couple — Adam et Ève — qui est et n’est pas le premier.
Je suis le dernier sur ta route Le dernier printemps la dernière neige Le dernier combat pour ne pas mourir
Et nous voici plus bas et plus haut que jamais.
*
Il y a de tout dans notre bûcher Des pommes de pin des sarments Mais aussi des fleurs plus fortes que l’eau
De la boue et de la rosée.
*
La flamme est sous nos pieds la flamme nous couronne À nos pieds des insectes des oiseaux des hommes Vont s’envoler
Ceux qui volent vont se poser.
*
Le ciel est clair la terre est sombre Mais la fumée s’en va au ciel Le ciel a perdu tous ses feux ! La flamme est restée sur la terre.
*
La flamme est la nuée du cœur Et toutes les branches du sang Elle chante notre air
Elle dissipe la buée de notre hiver.
*
Nocturne et en horreur a flambé le chagrin Les cendres ont fleuri en joie et en beauté Nous tournons toujours le dos au couchant
Tout a la couleur de l’aurore.

Dominique aujourd’hui présente

Paul Éluard

Toutes les choses au hasard Tous les mots dits sans y penser Et qui sont pris comme ils sont dits Et nul n’y perd et nul n’y gagne
Les sentiments à la dérive Et l’effort le plus quotidien Le vague souvenir des songes L’avenir en butte à demain
Les mots coincés dans un enfer De roues usées de lignes mortes Les choses grises et semblables Les hommes tournant dans le vent
Muscles voyants squelette intime Et la vapeur des sentiments Le cœur réglé comme un cercueil Les espoirs réduits à néant
*
Tu es venue l’après-midi crevait la terre Et la terre et les hommes ont changé de sens Et je me suis trouvé comme un aimant Réglé comme une vigne
À l’infini notre chemin le but des autres Des abeilles volaient futures de leur miel Et j’ai multiplié mes désirs de lumière Pour en comprendre la raison
Tu es venue j’étais très triste j’ai dit oui C’est à partir de toi que j’ai dit oui au monde Petite fille je t’aimais comme un garçon Ne peut aimer que son enfance
Avec la force d’un passé très loin très pur Avec le feu d’une chanson sans fausse note La pierre intacte et le courant furtif du sang Dans la gorge et les lèvres
Tu es venue le vœu de vivre avait un corps Il creusait la nuit lourde il caressait les ombres Pour dissoudre leur boue et fondre leurs glaçons Comme un œil qui voit clair
L’herbe fine figeait le vol des hirondelles Et l’automne pesait dans le sac des ténèbres Tu es venue les rives libéraient le fleuve Pour le mener jusqu’à la mer
Tu es venue plus haute au fond de ma douleur Que l’arbre séparé de la forêt sans air Et le cri du chagrin du doute s’est brisé Devant le jour de notre amour
Gloire l’ombre et la honte ont cédé au soleil Le poids s’est allégé le fardeau s’est fait rire Gloire le souterrain est devenu sommet La misère s’est effacée
La place d’habitude où je m’abêtissais Le couloir sans réveil l’impasse et la fatigue Se sont mis à briller d’un feu battant des mains L’éternité s’est dépliée
Ô toi mon agitée et ma calme pensée Mon silence sonore et mon écho secret Mon aveugle voyante et ma vue dépassée Je n’ai plus eu que ta présence
Tu m’as couvert de ta confiance.

Nous deux

Paul Éluard

Nous deux nous tenant par la main Nous nous croyons partout chez nous Sous l’arbre doux sous le ciel noir
Sous tous les toits au coin du feu Dans la rue vide en plein soleil Dans les yeux vagues de la foule Auprès des sages et des fous Parmi les enfants et les grands L’amour n’a rien de mystérieux Nous sommes l’évidence même Les amoureux se croient chez nous.

Semaine

Paul Éluard

1 Les flots de la rivière La croissance du ciel Le vent la feuille et l’aile Le regard la parole Et le fait que je t’aime Tout est en mouvement.
2 Une bonne nouvelle Arrive ce matin Tu as rêvé de moi. 3 Je voudrais associer notre amour solitaire Aux lieux les plus peuplés du monde Qu’il puisse laisser de la place A ceux qui s’aiment comme nous
Ils sont nombreux ils sont trop peu.
4 Je m’en prends à mon cœur je m’en prends à mon corps Mais je ne fais pas mal à celle que j’adore.
5 Nous étions deux et nous venions de vivre Une journée d’amour ensoleillé Notre soleil nous l’embrassions ensemble La vie entière nous était visible
Quand la nuit vint nous restâmes sans ombre À polir l’or de notre sang commun Nous étions deux au cœur du seul trésor Dont la lumière ne s’endort jamais.
6 Le brouillard mêle sa lumière À la verdure des ténèbres Ti tu mêles ta chair tiède À mes désirs acharnés.
7 Tu te couvres tu t’éclaires Tu t’endors et tu t’éveilles Au long des saisons fidèles
Tu bâtis une maison Et ton cœur la mûrit Comme un lit comme un fruit
Et ton corps s’y réfugie Et tes rêves s’y prolongent C’est la maison des jours tendres
Et des baisers dans la nuit.

La mort l’amour la vie

Paul Éluard

J’ai cru pouvoir briser la profondeur l’immensité Par mon chagrin tout nu sans contact sans écho Je me suis étendu dans ma prison aux portes vierges Comme un mort raisonnable qui a su mourir Un mort non couronné sinon de son néant Je me suis étendu sur les vagues absurdes Du poison absorbé par amour de la cendre La solitude m’a semblé plus vive que le sang
Je voulais désunir la vie Je voulais partager la mort avec la mort Rendre mon cœur au vide et le vide à la vie Tout effacer qu’il n’y ait rien ni vitre ni buée Ni rien devant ni rien derrière rien entier J’avais éliminé le glaçon des mains jointes J’avais éliminé l’hivernale ossature Du vœu de vivre qui s’annule.
*
Tu es venue le feu s’est alors ranimé L’ombre a cédé le froid d’en bas s’est étoilé Et la terre s’est recouverte De ta chair claire et je me suis senti léger Tu es venue la solitude était vaincue J’avais un guide sur la terre je savais Me diriger je me savais démesuré J’avançais je gagnais de l’espace et du temps
J’allais vers toi j’allais sans fin vers la lumière La vie avait un corps l’espoir tendait sa voile Le sommeil ruisselait de rêves et la nuit Promettait à l’aurore des regards confiants Les rayons de tes bras entr’ouvraient le brouillard Ta bouche était mouillée des premières rosées Le repos ébloui remplaçait la fatigue Et j’adorais l’amour comme à mes premiers jours.
*
Les champs sont labourés les usines rayonnent Et le blé fait son nid dans une houle énorme La moisson la vendange ont des témoins sans nombre Rien n’est simple ni singulier La mer est dans les yeux du ciel ou de la nuit La forêt donne aux arbres la sécurité Et les murs des maisons ont une peau commune Et les routes toujours se croisent
Les hommes sont faits pour s’entendre Pour se comprendre pour s’aimer Ont des enfants qui deviendront pères des hommes Ont des enfants sans feu ni lieu Qui réinventeront le feu Qui réinventeront les hommes Et la nature et leur patrie Celle de tous les hommes Celle de tous les temps.

Certitude

Si je te parle c’est pour mieux t’entendre Si je t’entends je suis sûr de comprendre
Si tu souris c’est pour mieux m’envahir Si tu souris je vois le monde entier
Si je t’étreins c’est pour me continuer Si nous vivons tout sera à plaisir
Si je te quitte nous nous souviendrons Et nous quittant nous nous retrouverons.

Je t'aime

Je t'aime pour toutes les femmes que je n'ai pas connues Je t'aime pour tous les temps où je n'ai pas vécu Pour l'odeur du grand large et l'odeur du pain chaud Pour la neige qui fond pour les premières fleurs Pour les animaux purs que l'homme n'effraie pas Je t'aime pour aimer Je t'aime pour toutes les femmes que je n'aime pas
Qui me reflète sinon toi-même je me vois si peu Sans toi je ne vois rien qu'une étendue déserte Entre autrefois et aujourd'hui Il y a eu toutes ces morts que j'ai franchies sur de la paille Je n'ai pas pu percer le mur de mon miroir Il m'a fallu apprendre mot par mot la vie Comme on oublie
Je t'aime pour ta sagesse qui n'est pas la mienne Pour la santé Je t'aime contre tout ce qui n'est qu'illusion Pour ce cœur immortel que je ne détiens pas Tu crois être le doute et tu n'es que raison Tu es le grand soleil qui me monte à la tête Quand je suis sûr de moi.

Air vif

J’ai regardé devant moi Dans la foule je t’ai vue Parmi les blés je t’ai vue Sous un arbre je t’ai vue
Au bout de tous mes voyages Au fond de tous mes tourments Au tournant de tous les rires Sortant de l’eau et du feu
L’été l’hiver je t’ai vue Dans ma maison je t’ai vue Entre mes bras je t’ai vue Dans mes rêves je t’ai vue
Je ne te quitterai plus.

À propos de Paul Eluard

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Cette bibliothèque présente une sélection des textes disponibles de Paul Eluard. Elle ne constitue pas une édition complète des recueils.

À propos de cette lecture

Les couvertures sont imaginaires. Les portraits sont des interprétations risographiées.

Le phénixPaul Éluard · Voix de synthèse
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