ILa plate volupté et le pauvre mystèreQue de n’être pas vu. Je vous connais, couleur des arbres et des villes,Entre nous est la transparence de coutumeEntre les regards éclatants.Elle roule sur pierresComme l’eau se dandine.D’un côté de mon cœur des vierges s’obscurcissent,De l’autre la main douce est au flanc des collines.La courbe de peu d’eau provoque cette chute,Ce mélange de miroirs.Lumières de précision, je ne cligne pas des yeux,Je ne bouge pas,Je parleEt quand je dorsMa gorge est une bague à l’enseigne de tulle. IIJe sors au bras des ombres,Je suis au bas des ombres,Seul. La pitié est plus haut et peut bien y rester,La vertu se fait l’aumône de ses seinsEt la grâce s’est prise dans les filets de ses paupières.Elle est plus belle que les figures des gradins,Elle est plus dure,Elle est en bas avec les pierres et les ombres.Je l’ai rejointe. C’est ici que la clarté livre sa dernière bataille.Si je m’endors, c’est pour ne plus rêver.Quelles seront alors les armes de mon triomphe ?Dans mes yeux grands ouverts le soleil fait les joints,Ô jardin de mes yeux !Tous les fruits sont ici pour figurer des fleurs,Des fleurs dans la nuit.Une fenêtre de feuillageS’ouvre soudain dans son visage.Où poserai-je mes lèvres, nature sans rivage ? Une femme est plus belle que le monde où je visEt je ferme les yeux.Je sors au bras des ombres,Je suis au bas des ombres,Et des ombres m’attendent.
à Pablo Picasso Captive de la plaine, agonisante folle,La lumière sur toi se cache, vois le ciel :Il a fermé les yeux pour s’en prendre à ton rêve,Il a fermé ta robe pour briser tes chaînes. Devant les roues toutes nouéesUn éventail rit aux éclats.Dans les traîtres filets de l’herbeLes routes perdent leur reflet. Ne peux-tu donc prendre les vaguesDont les barques sont les amandesDans ta paume chaude et câlineOu dans les boucles de ta tête ? Ne peux-tu prendre les étoiles ?Écartelée tu leur ressembles,Dans leur nid de feu tu demeuresEt ton éclat s’en multiplie. De l’aube bâillonnée un seul cri veut jaillir,Un soleil tournoyant ruisselle sous l’écorce,Il ira se fixer sur tes paupières closes.Ô douce, quand tu dors, la nuit se mêle au jour.
Métal qui nuit, métal de jour, étoile au nid,Pointe à frayeur, fruit en guenilles, amour rapace,Porte-couteau, souillure vaine, lampe inondée,Souhaits d’amour, fruits de dégoût, glaces prostituées. Bien sûr, bonjour à mon visage !La lumière y sonne plus clair un grand désir qu’un paysageBien sûr, bonjour à vos harpons,À vos cris, à vos bonds, à votre ventre qui se cache ! J’ai perdu, j’ai gagné, voyez sur quoi je suis monté.
Gertrude, Dorothy, Mary, Claire, Alberta,Charlotte, Dorothy, Ruth, Catherine, Emma,Louise, Margaret, Ferral, Harriet, Sara,Florence toute nue, Margaret, Toots, Thelma, Belles-de-nuit, belles-de-feu, belles-de-pluie,Le cœur tremblant, les mains cachées, les yeux au vent,Vous me montrez les mouvements de la lumière,Vous échangez un regard clair pour un printemps, Le tour de votre taille pour un tour de fleur,L’audace et le danger pour votre chair sans ombre,Vous échangez l’amour pour des frissons d’épées,Des rires inconscients pour des promesses d’aube. Vos danses sont le gouffre effrayant de mes songesEt je tombe et ma chute éternise ma vie,L’espace sous vos pieds est de plus en plus vaste,Merveilles, vous dansez sur les sources du ciel.
Jours de lenteur, jours de pluie,Jours de miroirs brisés et d’aiguilles perdues,Jours de paupières closes à l’horizon des mers,D’heures toutes semblables, jours de captivité, Mon esprit qui brillait encore sur les feuillesEt les fleurs, mon esprit est nu comme l’amour,L’aurore qu’il oublie lui fait baisser la têteEt contempler son corps obéissant et vain. Pourtant, j’ai vu les plus beaux yeux du monde,Dieux d’argent qui tenaient des saphirs dans leurs mains,De véritables dieux, des oiseaux dans la terreEt dans l’eau, je les ai vus. Leurs ailes sont les miennes, rien n’existeQue leur vol qui secoue ma misère,Leur vol d’étoile et de lumière,Fleuve, plaine, rocher, leur vol,Les flots clairs de leurs ailes, Ma pensée soutenue par la vie et la mort.
Au hasard une épopée, mais bien finie maintenant.Tous les actes sont prisonniersD’esclaves à barbe d’ancêtreEt les paroles coutumièresNe valent que dans leur mémoire. Au hasard tout ce qui brûle, tout ce qui ronge,Tout ce qui use, tout ce qui mord, tout ce qui tue,Mais ce qui brille tous les joursC’est l’accord de l’homme et de l’or,C’est un regard lié à la terre. Au hasard une délivrance,Au hasard l’étoile filanteEt l’éternel ciel de ma têteS’ouvre plus large à son soleil,À l’éternité du hasard.
Ta chevelure d’oranges dans le vide du monde,Dans le vide des vitres lourdes de silenceEt d’ombre où mes mains nues cherchent tous tes reflets,La forme de ton cœur est chimériqueEt ton amour ressemble à mon désir perdu.Ô soupirs d’ambre, rêves, regards. Mais tu n’as pas toujours été avec moi. Ma mémoireEst encore obscurcie de t’avoir vue venirEt partir. Le temps se sert de mots comme l’amour
Elle est — mais elle n’est qu’à minuit, quand tous les oiseaux blancs ont refermé leurs ailes sur l’ignorance des ténèbres, quand la sœur des myriades de perles a caché ses deux mains dans sa chevelure morte, quand le triomphateur se plaît à sangloter, las de ses dévotions à la curiosité, mâle et brillante armure de luxure. Elle est si douce qu’elle a transformé mon cœur. J’avais peur des grandes ombres qui tissent les tapis du jeu et les toilettes, j’avais peur des contorsions du soleil le soir, des incassables branches qui purifient les fenêtres de tous les confessionnaux où des femmes endormies nous attendent.Ô buste de mémoire, erreur de forme, lignes absentes, flamme éteinte dans mes yeux clos, je suis devant ta grâce comme un enfant dans l’eau, comme un bouquet dans un grand bois. Nocturne, l’univers se meut dans ta chaleur et les villes d’hier ont des gestes de rue plus délicats que l’aubépine, plus saisissants que l’heure. La terre au loin se brise en sourires immobiles, le ciel enveloppe la vie : un nouvel astre de l’amour se lève de partout — fini, il n’y a plus de preuves de la nuit.
Ta bouche aux lèvres d’or n’est pas en moi pour rireEt tes mots d’auréole ont un sens si parfaitQue dans mes nuits d’années, de jeunesse et de mortJ’entends vibrer ta voix dans tous les bruits du monde. Dans cette aube de soie où végète le froidLa luxure en péril regrette le sommeil,Dans les mains du soleil tous les corps qui s’éveillentGrelottent à l’idée de retrouver leur cœur. Souvenirs de bois vert, brouillard où je m’enfonce,J’ai refermé les yeux sur moi, je suis à toi,Toute ma vie t’écoute et je ne peux détruireLes terribles loisirs que ton amour me crée.
La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur,Un rond de danse et de douceur,Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,Et si je ne sais plus tout ce que j’ai vécuC’est que tes yeux ne m’ont pas toujours vu. Feuilles de jour et mousse de rosée,Roseaux du vent, sourires parfumés,Ailes couvrant le monde de lumière,Bateaux chargés du ciel et de la mer,Chasseurs des bruits et sources des couleurs, Parfums éclos d’une couvée d’auroresQui gît toujours sur la paille des astres,Comme le jour dépend de l’innocenceLe monde entier dépend de tes yeux pursEt tout mon sang coule dans leurs regards.
Si je vous dis : « J’ai tout abandonné »C’est qu’elle n’est pas celle de mon corps,Je ne m’en suis jamais vanté,Ce n’est pas vraiEt la brume de fond où je me meusNe sait jamais si j’ai passé. L’éventail de sa bouche, le reflet de ses yeux,Je suis le seul à en parler,Je suis le seul qui soit cernéPar ce miroir si nul où l’air circule à travers moiEt l’air a un visage, un visage aimé, Un visage aimant, ton visage,À toi qui n’as pas de nom et que les autres ignorentLa mer te dit : sur moi, le ciel te dit : sur moi,Les astres te devinent, les nuages t’imaginentEt le sang répandu aux meilleurs moments,Le sang de la générosité,Te porte avec délices. Je chante la grande joie de te chanter.La grande joie de t’avoir ou de ne pas t’avoir,La candeur de t’attendre, l’innocence de te connaître,O toi qui supprimes l’oubli, l’espoir et l’ignorance,Qui supprimes l’absence et qui me mets au monde,Je chante pour chanter, je t’aime pour chanterLe mystère où l’amour me crée et se délivre. Tu es pure, tu es encore plus pure que moi-même.