Sans âge
Paul Éluard
Nous approchons
Dans les forêts
Prenez la rue du matin
Montez les marches de la brume
Nous approchons
La terre en a le cœur crispé
Encore un jour à mettre au monde.
*
Le ciel s’élargira
Nous en avions assez
D’habiter dans les ruines du sommeil
Dans l’ombre basse du repos
De la fatigue de l’abandon
La terre reprendra la forme de nos corps vivants
Le vent nous subira
Le soleil et la nuit passeront dans nos yeux
Sans jamais les changer
Notre espace certain notre air pur est de taille
À combler le retard creusé par l’habitude
Nous aborderons tous une mémoire nouvelle
Nous parlerons ensemble un langage sensible.
*
Ô mes frères contraires gardant dans vos prunelles
La nuit infuse et son horreur
Où vous ai-je laissés
Avec vos lourdes mains dans l’huile paresseuse
De vos actes anciens
Avec si peu d’espoir que la mort a raison
Ô mes frères perdus
Moi je vais vers la vie j’ai l’apparence d’homme
Pour prouver que le monde est fait à ma mesure
Et je ne suis pas seul
Mille images de moi multiplient ma lumière
Mille regards pareils égalisent la chair
C’est l’oiseau c’est l’enfant c’est le roc c’est la plaine
Qui se mêlent à nous
L’or éclate de rire de se voir hors du gouffre
L’eau le feu se dénudent pour une seule saison
Il n’y a plus d’éclipse au front de l’univers.
*
Mains par nos mains reconnues
Lèvres à nos lèvres confondues
Les premières chaleurs florales
Alliées à la fraîcheur du sang
Le prisme respire avec nous
Aube abondante
Au sommet de chaque herbe reine
Au sommet des mousses à la pointe des neiges
Des vagues des sables bouleversés
Des enfances persistantes
Hors de toutes les cavernes
Hors de nous-mêmes.