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Paul Eluard
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Le livre ouvert, II

Paul Eluard

11 poèmes

Mes heures

Paul Éluard

Je fus homme je fus rocher Je fus rocher dans l’homme homme dans le rocher Je fus oiseau dans l’air espace dans l’oiseau Je fus fleur dans le froid fleuve dans le soleil Escarboucle dans la rosée
Fraternellement seul fraternellement libre.
I Tout au long des branches Mes feuilles renaissent Mon chemin est couronné De bien-être ensoleillé.
II Pauvre chaleur grande lumière Regard s’éclairant du dehors Petite terre feu sublime Qui nourrit la vue au lointain.
III Sur l’herbe j’oublie ma terre Ma voix a changé d’espoir Fleurs et bêtes tremblent dans l’air Où retentit le premier chant.
IV Le froid le ciel diluent le vent Le soleil blanc me fait sourire Comme un filet d’eau Fait sourire un pré. V Ma fenêtre aux belles plumes Allume la porte sèche Et je verse l’innocence Sur la tête de mon chien.
VI Retraite brouillée De l’herbe charnue Du ciel clair reflux De la sève des routes.
VII Que je vive pour que l’arbre Ne perde pas ses feuilles Pour que le cœur de l’eau batte Pour que le jour revienne.
VIII L’astre ou l’aube voir ou toucher Les visages qui se marient Suivre d’un trait illuminé Le cours d’un masque variable.
IX Un pilier entre douze S’est abattu splendeur D’un habit porté Une seule fois.
X Je n’ai pas de mémoire Et je suis maladroit Autour du lit fatal Chaque objet est nouveau.
XI Amertume écume morte L’ombre comble le fossé Glacé qui coupe le monde Je défends la part gagnée.
XII Je t’enferme chaque soir Flamme naine souveraine De l’humide maison noire
Tu me rends à mon espace À la forme de mon corps.

Blason des fleurs et des fruits

Paul Éluard

à Jean Paulhan
À mi-chemin du fruit tendu Que l’aube entoure de chair jeune Abandonnée De lumière indéfinie La fleur ouvre ses portes d’or
Pomme pleine de frondaisons Perle morte au temps du désir
Rose pareille au parricide Descend de la toile du fond Et tout en flammes s’évapore
Groseille de mendicité Dahlia moulin foyer du vent Quetsche taillée dans une valse Tulipe meurtrie par la lune
Alise veuve de caresses Colchique veilleuse nacrée Nèfle castor douce paupière Pensée immense aux yeux du paon
Marguerite l’écho faiblit Un sourire accueillant s’effeuille
Noué rouillé comme un falot Et cahotant comme un éclair Le coing réserve sa saveur
Goyave clou de la paresse Muguet l’orgueil du maître pauvre Prunelle épiant le front du lynx Tubéreuse agneau des sentiers
Poire le fer de la folie Anémone carnier d’hiver Citron porteur de plâtre et d’encre Narcisse porteur de nuées
Dans le filet des violettes La fraise adore le soleil
Raisin grenier des politesses Tour nue et froide jeu hautain
Glycine robe de fumée Œillet complice de la rue Châtaigne une foule pillarde Brise l’émail des sans remords
Digitale cristal soyeux Lilas lèvres multipliées
Amarante hache repue Brugnon exilé jusqu’aux ongles
Myrtille cigale invisible Clochette de poussière intime
Mûre fuyant entre les ronces Aster tout saupoudré de guêpes
Orange sur un tableau noir Muraille de l’enfer du blé
Souci la route est achevée Cytise les joncs se délassent Jacinthe la rainette rêve Nigelle le portail s’abat
Chrysanthème cheval brutal Sauge bague de mousseline Figue corail d’un faux tombeau Pêche colonne de rosée
Pavot traîné par des infirmes Reflet de fête sans repos
Noisette aux ciseaux enfantins Détachant le gourmand de l’arbre
Iris aux mains de la marée Passiflore livrée aux hommes Clématite jeunesse comble Chèvrefeuille biche au galop
Zinnia bouclier de douleurs Manteau de plaies manteau d’erreurs
Ananas prêchant l’avalanche Bruyère mangeant le renard Qui refuse une proie facile Et pour le loup souffle dans l’herbe
À menacer le ciel le lis Use le tain de son miroir
Le sein courbé vers un baiser Le jasmin se gonfle de lait
Capucine rideau de sable Bergamote berceau de miel Renoncule théâtre blanc Pamplemousse l’œil de la cible
Banane le parc à refrains Résonne de chansons nouvelles
Verveine chevalet fragile Grenade rocher d’allégresse Ancolie vierge inanimée Olive paume de faïence
Cassis inscrit au cœur des jungles Bouchant de son sang noir leurs veines
Seringa masque de l’aveugle Écorce de la nuit d’été
Églantine vin du matin Sapotille ordonnée ardente Primevère ivresse d’argile Mandarine métal d’injures
Datura roi honteux d’avoir Régné sans dire son secret
Argémone ombre déliée Abricot gerbe de fortune Orchidée chaîne de désastres Amande golfe de tendresse
Lavande bonnet du berger Tempes fines et boucles blondes
Giroflée boussole endormie Cerise cuve de candeurs
Sur une bouche négligente Bien passé l’âge de raison Le phlox sera un gros village
Le trèfle une poule pondeuse Le pourpier une empreinte obscure L’aubépine écluse une fugue
La mangue sera une alliance La datte une pierre soumise La mirabelle une alouette Et la framboise une bouée
Pour le destin de l’immortelle La fleur faite comme une morte La piètre fleur de perfection.
*
Fleurs à l’haleine colorée Fruits sans détours câlins et purs Fleurs récitantes passionnées
Fruits confidents de la chaleur J’ai beau vous unir vous mêler Aux choses que je sais par cœur Je vous perds le temps est passé De penser en dehors des murs.

Blason des arbres

Paul Éluard

à Yvonne Zeruos
Bouche folle ou sage Il te faut parler Bouche ouverte ou close Il te faut rêver Plus haut que ton souffle
Paroles paroles pendues Aux plumes vérités des nids
Entre les branches dessinées Du mur sans fin de la forêt Les étoiles des œufs s’amassent
C’est le bouleau la coquille Et les roues fusées en ailes
De douces devenant subtiles Les bouches tremblent de savoir Légère brise sur les îles
Et mille plages c’est l’aune Ou le saule sans rupture La caresse s’éternise Dans ce globe de verdure Piétiné par les oiseaux
Il a plu sur les acacias Poitrines que la fraîcheur mêle Seins libérés des jours des heures Tempes marquant un pas fidèle Grand’route éprouvant son pouvoir
Une autre nuit que notre nuit La chaleur aveuglante et crue Sûre de retrouver sa force Entre les doigts entre les bras Entre les membres du platane
C’est le cyprès sur les tombeaux Et pour tout dire il faut mentir Les mots les morts découronnés Plongent leur ombre dans son ombre Sans sortir d’un sommeil de pierre
Vite comblez-moi cette ornière Car une autre ornière vous guette Le plus bel astre perd racine La nuit vous moulera la tête L’if en flammes n’allume rien
Le sapin aux lèvres dures Le pin qui sait bien se taire Le noyer à son ouvrage Le tilleul à son parfum Comme un sourd à son silence
L’arbre en cercle des voyages L’arbre des sentiers communs L’arbre d’émail roux et blanc L’arbre aux lianes bouillonnantes L’arbre des maisons en ruines
Le hêtre aux paniers troués Le frêne aux épaules calmes L’orme redoutable aux hommes Le prisme du peuplier Et le saule au bout d’un fil
L’orage honnête s’épuise À contredire l’espace Qu’ils se chargent de combler L’aune envoûte la rivière Le charme adoucit le chêne
Le chêne adoucit l’amour Ses os orientent ses veines Le miel dort dans sa fourrure Et la houle de la mousse Recouvre ses vieilles graines
L’océan tout est préservé C’est la cloche le chêne sonne
Le vent fait battre son cœur Chaque vague chaque feuille Change voit clair et rayonne
Les ailes ont quitté le corps De la forêt l’arbre s’envole
Il règne de la terre au ciel Il s’éclaircit il prend des forces Il chante et peuple le désert
Un plus tendre bois Un miroir plus vert Une seule voix
Reflètent l’azur Sous toutes ses faces.

Les excellents moments

Paul Éluard

à Francis Poulenc
De velours et d’orange la maison sensée D’argent détruit de cuir de planches La maison accueillante
Quatre murs pleins de grâce et gravés à l’aiguille Ouvrant leurs yeux visionnaires Sous le front du plafond
Plantes et fleurs toutes à l’heure et gorgées d’air De sève et de graines ardentes La seule route de la force Passe par notre repos
Sous la mousse du ciel notre toit nous accorde Des mots légers des rires d’ambre Et le chant d’un grand feu rêveur Mûrit entre nos paupières.

Se confondraient

Paul Éluard

Je t’aide à enjamber les haies A ne pas suivre les sentiers À ne rien céder de nos rêves
Nous oublions le sable mou La mer épaisse le ciel bas Les heures lourdes de patience Et ces distances dans le noir Qui sont un défi à ton front
Notre soleil nous a livré Sa chaude chair de liberté Nous embrassons la bouche bleue L’odeur le souffle la clarté Du champ le plus mystérieux
Et dans ta bouche nos paroles Comme l’air pur dans ta poitrine Fondent les cloches du plaisir.

Pour un enfant nu

Paul Éluard

Les tapis les propos roulés dans leur poussière La famille mariée en immense toilette Les cavaliers du rire enfouis dans leur galop Et l’enfant sans sommeil cassant comme une vitre.

Les requins au soleil

Paul Éluard

Les requins attardés dans la dernière eau pure Le germe de blé noir qui fixe le soleil La roue au pied du temple ambulant de midi Et les pauvres qui sont des quinquets sur le mur.

Limite

Paul Éluard

Le corail imprévu de la fureur d’attendre Les forêts sont en cage et la rosée est bue Rancune j’oublierai j’aurai d’autres ivresses Mais quelle vie les mains fermées sur une absence.

Patience

Paul Éluard

Toi ma patiente ma patience ma parente Gorge haut suspendue orgue de la nuit lente Révérence cachant tous les ciels dans sa grâce Prépare à la vengeance un lit d’où je naîtrai.

Toute la vie

Paul Éluard

À l’origine de mes forces ma mémoire De tout son poids brille sur l’herbe de l’enfance Herbe déserte herbe d’azur sans un pas d’homme Où les jours moins les jours n’ont pas laissé de nuit.

Le droit le devoir de vivre

Paul Éluard

Il n’y aurait rien Pas un insecte bourdonnant Pas une feuille frissonnante Pas un animal léchant ou hurlant Rien de chaud rien de fleuri Rien de givré rien de brillant rien d’odorant Pas une ombre léchée par la fleur de l’été Pas un arbre portant des fourrures de neige Pas une joue fardée par un baiser joyeux Pas une aile prudente ou hardie dans le vent Pas un coin de chair fine pas un bras chantant Rien de libre ni de gagner ni de gâcher Ni de s’éparpiller ni de se réunir Pour le bien pour le mal Pas une nuit armée d’amour ou de repos Pas une voix d’aplomb pas une bouche émue Pas un sein dévoilé pas une main ouverte Pas de misère et pas de satiété Rien d’opaque rien de visible Rien de lourd rien de léger Rien de mortel rien d’éternel
Il y aurait un homme N’importe quel homme Moi ou un autre Sinon il n’y aurait rien.

À propos de Paul Eluard

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Cette bibliothèque présente une sélection des textes disponibles de Paul Eluard. Elle ne constitue pas une édition complète des recueils.

À propos de cette lecture

Les couvertures sont imaginaires. Les portraits sont des interprétations risographiées.

Mes heuresPaul Éluard · Voix de synthèse
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