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Paul Eluard
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Le livre ouvert, I

Paul Eluard

9 poèmes

«Je veux qu’elle soit reine ! »

Paul Éluard

à Nusch
Un village une ville et l’écho de ma voix
L’oreille fascinée efface le silence Écoute sur le toit les voleurs de beau temps Gorgés de vent de pluie Ils venaient de la mer ils allaient vers le ciel Ils sont restés en route Écoute pour apprendre à dire les raisons De ce que tu entends
Dans la rue D’un homme on en fait deux Et de toutes les femmes on dégage l’unique À qui je parle À toi écoute je réponds À toutes tes paroles aux premières aux dernières Aux murmures aux cris à la source au sommet Je te réponds mon amour sans limites
Un village une ville et l’écho de ta voix Taillant les villages les villes les partageant La grande règle Ce qui est digne d’être aimé Contre ce qui s’anéantit
Sans songer à d’autres soleils Que celui qui brille en mes bras Sans t’appeler d’un autre nom Que notre amour Je vis et règne entre des murs Je vis et règne hors des murs Sur les bois sur la mer sur les champs sur les monts Et sur les yeux et sur les voix qui les répètent
Habitante d’un monde où sans toi je n’ai rien Ton cœur qui déjà dort oublie tout sauf mon cœur Dehors nos souvenirs nuits à flanc de journées Agitent nos liens sans pouvoir les briser.

Vivre

Paul Éluard

Nous avons tous deux nos mains à donner Prenez ma main je vous conduirai loin
J’ai vécu plusieurs fois mon visage a changé À chaque seuil à chaque main que j’ai franchis Le printemps familial renaissait Gardant pour lui pour moi sa neige périssable La mort et la promise La future aux cinq doigts serrés et relâchés Mon âge m’accordait toujours De nouvelles raisons de vivre par autrui Et d’avoir en mon cœur le sang d’un autre cœur
Ah le garçon lucide que je fus et que je suis Devant la blancheur des faibles filles aveugles Plus belles que la lune blonde fine usée Par le reflet des chemins de la vie Chemin des mousses et des arbres Du brouillard et de la rosée Du jeune corps qui ne monte pas seul À sa place sur terre Le vent le froid la pluie le bercent L’été en fait un homme
Présence ma vertu dans chaque main visible La seule mort c’est solitude De délice en furie de furie en clarté Je me construis entier à travers tous les êtres À travers tous les temps au sol et dans les nues Saisons passantes je suis jeune Et fort à force d’avoir vécu Je suis jeune et mon sang s’élève sur mes ruines
Nous avons nos mains à mêler Rien jamais ne peut mieux séduire Que notre attachement l’un à l’autre forêt Rendant la terre au ciel et le ciel à la nuit
À la nuit qui prépare un jour interminable.

Crier

Paul Éluard

Ici l’action se simplifie J’ai renversé le paysage inexplicable du mensonge J’ai renversé les gestes sans lumière et les jours impuissants J’ai par-dessus terre jeté les propos lus et entendus Je me mets à crier Chacun parlait trop bas parlait et écrivait Trop bas
J’ai reculé les limites du cri
L’action se simplifie
Car j’enlève à la mort cette vue sur la vie Qui lui donnait sa place devant moi
D’un cri
Tant de choses ont disparu Que rien jamais ne disparaîtra plus De ce qui mérite de vivre
Je suis bien sûr maintenant que l’été Chante sous les portes froides Sous des armures opposées Les saisons brûlent dans mon cœur Les saisons les hommes leurs astres Tout tremblants d’être si semblables
Et mon cri nu monte une marche De l’immense escalier de joie Et ce feu nu qui m’alourdit Me rend ma force douce et dure
Ainsi voici mûrir un fruit Brûlant de froid givré de sueur Voici la place généreuse Où ne dorment que les rêveurs Le temps est beau crions plus fort Pour que les rêveurs dorment mieux Enveloppés dans des paroles Qui font le beau temps dans mes yeux
Je suis bien sûr qu’à tout moment Aïeul et fils de mes amours De mon espoir Le bonheur jaillit de mon cri
Pour la recherche la plus haute Un cri dont le mien soit l’écho.

Mourir

Paul Éluard

Plus une plainte plus un rire Le dernier chant s’est abattu Sur la campagne informe et noire
Solitude aux hanches étroites Marraine des trésors perdus Il n’y a de murs que pour moi
Mille misères conjuguées Peuvent faire le plus grand rêve Mourir fortes mourir d’espoir
Moi mon image s’est fanée Unique à sa propre lumière J’oublie et je suis oublié
Entre les murs l’ombre est entière Et je descends dans mon miroir Comme un mort dans sa tombe ouverte.

Mourir

Paul Éluard

Qui ne veut mourir s’affole Qui se voit mort se console
Que sortira-t-il de toi Quelle danseuse immobile Blanche très exactement
Quelle mendiante d’été Aux vertus encore vertes Aux sourires suppliciés
Quelle belle aux gants pudiques Aux mains vierges au front lisse Quel jour quel regard quel songe
Aveugle aux ombres terrestres Tu mourras les yeux ouverts.

Finir

Paul Éluard

Les pieds dans des souliers d’or fin Les jambes dans l’argile froide Debout les murs couverts de viandes inutiles Debout les bêtes mortes Voici qu’un tourbillon gluant Fixe à jamais rides grimaces Voici que les cercueils enfantent Que les verres sont pleins de sable Et vides Voici que les noyés s’enfoncent Le sang détruit Dans l’eau sans fond de leurs espoirs passés
Feuille morte molle rancœur Contre le désir et la joie Le repos a trouvé son maître Sur des lits de pierre et d’épines
La charrue des mots est rouillée Aucun sillon d’amour n’aborde plus la chair Un lugubre travail est jeté en pâture À la misère dévorante À bas les murs couverts des armes émouvantes Qui voyaient clair dans l’homme Des hommes noircissent de honte D’autres célèbrent leur ordure Les yeux les meilleurs s’abandonnent
Même les chiens sont malheureux.

Passer

Paul Éluard

Le tonnerre s’est caché derrière des mains noires
Le tonnerre s’est pendu à la porte majeure Le feu des fous n’est plus hanté le feu est misérable
L’orage s’est coulé dans le tombeau des villes S’est bordé de fumées s’est couronné de cendres Le vent paralysé écrase les visages
La lumière a gelé les plus belles maisons La lumière a fendu le bois la mer les pierres Le linge des amours dorées est en charpie
La pluie a renversé la lumière et les fleurs Les oiseaux les poissons se mêlent dans la boue
La pluie a parcouru tous les chemins du sang Effacé le dessin qui menait les vivants.

Rencontres

Paul Éluard

à Germaine et Georges Hugnet
I Doux monstre tu tiens la mort dans ton bec Doux monstre à tes seins perle le bon lait Dans tes yeux heureux mes yeux malheureux Vont faucher le blé tarir les fontaines Détourner de toi les routes humaines.
II Les ours cruels et ravissants Nés le jour même de la guerre Prononcent des vœux innocents.
III La cellule du prisonnier Qui n’était pas trop grande pour une araignée.
IV Orvet fléau de la balance Entre deux haines transparentes.
V Attention tes plumes débordent Tu trembles de ne pas voler.
VI Me voici né quelle erreur Dit l’ami chien pour toujours.
VII Les champs roses verts et jaunes Sont des insectes éclatants Partis De mon infini champ de mai.
VIII Maisons et rues éteintes en mes oreilles Je rêve de vous corbeaux qui chantez le silence
Corbeaux le bec enfariné Si vieux Qu’ils ne se savent plus au monde.
IX Ici mille pies contrarient Mille petites lunes diurnes.
X Pour nous faire oublier le froid Sur la neige un doigt dessina La silhouette blonde d’un lion.
XI Prenez garde à vos pattes L’homme a les pieds en sang.

Règnes

Paul Éluard

I Tôt sur la terre un gentil rire Jeune fille aux durs sabots Éclaire-nous de ta peau
Le soleil nu de ton visage Mouvement de roue et de ruche Pèse doux dans le jardin De nos mains amoureuses.
II La plus faible en ce bas monde C’est la caprice la blonde.
III Notre maison autour de ta beauté Notre maison en or le jour La nuit se vêt de velours noir Toujours mêmes parfums de grand amour
Le feu dans de tendres caveaux Y est taillé à mille faces Riant d’un rire sans grimaces Dénouant notre solitude
Ah que nous font les premiers les derniers Tous nos pareils sont sur le même rang Au large vivant de ce grand amour Des fleurs et des graines de ta beauté.
IV Ma foi en toi est si bien entourée De terre et d’eau si bien couverte De soleil frais et de nuit claire Que je te vois rêver vivre et dormir Avec tes yeux.
V La douce chair recueillie aujourd’hui Par grâce perd sa robe avant la nuit Et la lumière en elle est perpétuée.
VI La maison s’éleva comme un arbre fleurit Sous les paumes du vent une aurore de briques Tendit haut son filet de bouches réunies
Un mur gagnait un mur des chutes de lumière Creusèrent leur chemin la sève circula Le toit scella le ciel la fenêtre s’ouvrit.
VII Construire il y a d’autres jeux Sous l’herbe ardente cherche l’ombre La terre encombre le jardin Une mine de fleurs s’amasse.
VIII Les fleurs les feuilles les épines Redevinrent visibles Les bourgeons et la rosée Virent le jour
Sur le fleuve de mai Une voile écarlate Fit battre le pouls du vent
Sous couleur de vie et d’espace Sous forme de légers nuages Sans un frisson Le sein de l’aube consentait.
IX Jeune arbre idole mince et nue Unique source caresse haute.
X Sur un pré blanc des nuages blancs Descendent corriger la terre L’azur est à peine plus fort Tous les regards vont s’éclaircir Délivrer la nature blanche.
XI Il fait une nuit de moineaux Que le feu déchire et dévore.

À propos de Paul Eluard

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À propos de cette lecture

Les couvertures sont imaginaires. Les portraits sont des interprétations risographiées.

«Je veux qu’elle soit reine ! »Paul Éluard · Voix de synthèse
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