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Paul Eluard
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La vie immédiate

Paul Eluard

11 poèmes

À perte de vue dans le sens de mon corps

Paul Éluard

Tous les arbres toutes leurs branches toutes leurs feuilles L’herbe à la base les rochers et les maisons en masse Au loin la mer que ton œil baigne Ces images d’un jour après l’autre Les vice les vertus tellement imparfaits La transparence des passants dans les rues de hasard Et les passantes exhalées par tes recherches obstinées Tes idées fixes au cœur de plomb aux lèvres vierges Les vices les vertus tellement imparfaits La ressemblance des regards de permission avec les yeux que tu conquis La confusion des corps des lassitudes des ardeurs L’imitation des mots des attitudes des idées Les vices les vertus tellement imparfaits
L’amour c’est l’homme inachevé.

À peine défigurée

Paul Éluard

Adieu tristesse Bonjour tristesse Tu es inscrite dans les lignes du plafond Tu es inscrite dans les yeux que j’aime Tu n’es pas tout à fait la misère Car les lèvres les plus pauvres te dénoncent Par un sourire Bonjour tristesse Amour des corps aimables Puissance de l’amour Dont l’amabilité surgit Comme un monstre sans corps Tête désappointée Tristesse beau visage.

Par une nuit nouvelle

Paul Éluard

Femme avec laquelle j’ai vécu Femme avec laquelle je vis Femme avec laquelle je vivrai Il te faut un manteau rouge Des gants rouges un masque rouge Et des bas noirs Des raisons des preuves De te voir toute nue Nudité pure ô parure parée
Seins ô mon cœur.

Vers minuit

Paul Éluard

Des portes s’ouvrent des fenêtres se dévoilent Un feu silencieux s’allume et m’éblouit Tout se décide je rencontre Des créatures que je n’ai pas voulues
Voici l’idiot qui recevait des lettres de l’étranger Voici l’anneau précieux qu’il croyait en argent Voici la femme bavarde aux cheveux blancs Voici la fille immatérielle Incomplète et laide baignée de nuit et de misère Fardée de mauves et de pervenches absurdes Sa nudité sa chasteté sensibles de partout Voici la mer et des bateaux sur des tables de jeu Un homme libre un autre homme libre et c’est le même Des animaux enragés devant la peur masquée de boue Des morts des prisonniers des fous tous les absents
Mais toi pourquoi n’es-tu pas là pour m’éveiller.

Tous les droits

Paul Éluard

Simule L’ombre fleurie des fleurs suspendues au printemps Le jour le plus court de l’année et la nuit esquimau L’agonie des visionnaires de l’automne L’odeur des roses la savante brûlure de l’ortie Étends des linges transparents Dans la clairière de tes yeux Montre les ravages du feu ses œuvres d’inspiré Et le paradis de sa cendre Le phénomène abstrait luttant avec les aiguilles de la pendule Les blessures de la vérité les serments qui ne plient pas Montre-toi
Tu peux sortir en robe de cristal Ta beauté continue Tes yeux versent des larmes des caresses des sourires Tes yeux sont sans secret Sans limites.

Amoureuses

Paul Éluard

Elles ont les épaules hautes Et l’air malin Ou bien des mines qui déroutent La confiance est dans la poitrine À la hauteur où l’aube de leurs seins se lève Pour dévêtir la nuit
Des yeux à casser les cailloux Des sourires sans y penser Pour chaque rêve Des rafales de cris de neige Des lacs de nudité Et des ombres déracinées
Il faut les croire sur baiser Et sur parole et sur regard Et ne baiser que leurs baisers
Je ne montre que ton visage Les grands orages de ta gorge Tout ce que je connais et tout ce que j’ignore Mon amour ton amour ton amour ton amour.

Au revoir

Paul Éluard

Devant moi cette main qui défait les orages Qui défrise et qui fait fleurir les plantes grimpantes Avec sûreté est-ce la tienne est-ce un signal Quand le silence pèse encore sur les mares au fond des puits tout au fond du matin.
Jamais décontenancée jamais surprise est-ce ta main Qui jure sur chaque feuille la paume au soleil Le prenant à témoin est-ce ta main qui jure De recevoir la moindre ondée et d’en accepter le déluge Sans l’ombre d’un éclair passé Est-ce ta main ce souvenir foudroyant au soleil.
Prends garde la place du trésor est perdue Les oiseaux de nuit sans mouvement dans leur parure Ne fixent rien que l’insomnie aux nerfs assassins Dénouée est-ce ta main qui est ainsi indifférente Au crépuscule qui laisse tout échapper.
Toutes les rivières trouvent des charmes à leur enfance Toutes les rivières reviennent du bain Les voitures affolées parent de leurs roues le sein des places Est-ce ta main qui fait la roue Sur les places qui ne tournent plus
Ta main dédaigneuse de l’eau des caresses Ta main dédaigneuse de ma confiance de mon insouciance. Ta main qui ne saura jamais me détourner de toi.

Nuits partagées

Paul Éluard

Au terme d’un long voyage, je revois toujours ce corridor, cette taupe, cette ombre chaude à qui l’écume de mer prescrit des courants d’airs purs comme de tout petits enfants, je revois toujours la chambre où je venais rompre avec toi le pain de nos désirs, je revois toujours ta pâleur dévêtue qui, le matin, fait corps avec les étoiles qui disparaissent. Je sais que je vais encore fermer les yeux pour retrouver les couleurs et les formes conventionnelles qui me permettent de t’aborder. Quand je les rouvrirai, ce sera pour chercher dans un coin l’ombrelle corruptible à manche de pioche qui me fait redouter le beau temps, le soleil, la vie, car je ne t’aime plus au grand jour, car je regrette le temps où j’étais parti à ta découverte et le temps aussi où j’étais aveugle et muet devant l’univers incompréhensible et le système d’entente incohérent que tu me proposais. N’as-tu pas suffisamment porté la responsabilité de cette candeur qui m’obligeait à toujours retourner tes volontés contre toi ? Que ne m’as-tu donné à penser ! Maintenant, je ne viens plus te voir que pour être plus sûr du grand mystère que constitue encore l’absurde durée de ma vie, l’absurde durée d’une nuit. Quand j’arrive, toutes les barques s’en vont, l’orage recule devant elles. Une ondée délivre les fleurs obscures, leur éclat recommence et frappe de nouveau les murs de laine. Je sais, tu n’es jamais sûre de rien, mais l’idée du mensonge, mais l’idée d’une erreur sont tellement au-dessus de nos forces. Il y a si longtemps que la porte têtue n’avait pas cédé, si longtemps que la monotonie de l’espoir nourrissait l’ennui, si longtemps que tes sourires étaient des larmes. Nous avons refusé de laisser entrer les spectateurs, car il n’y a pas de spectacle. Souviens-toi, pour la solitude, la scène vide, sans décors, sans acteurs, sans musiciens. L’on dit : le théâtre du monde, la scène mondiale et, nous deux, nous ne savons plus ce que c’est. Nous deux, j’insiste sur ces mots, car aux étapes de ces longs voyages que nous faisions séparément, je le sais maintenant, nous étions vraiment ensemble, nous étions vraiment, nous étions, nous. Ni toi, ni moi ne savions ajouter le temps qui nous avait séparés à ce temps pendant lequel nous étions réunis, ni toi, ni moi ne savions l’en soustraire. Une ombre chacun, mais dans l’ombre nous l’oublions.
*
La lumière m’a pourtant donné de belles images des négatifs de nos rencontres. Je t’ai identifiée à des êtres dont seule la variété justifiait le nom, toujours le même, le tien, dont je voulais les nommer, des êtres que je transformais comme je te transformais, en pleine lumière, comme on transforme l’eau d’une source en la prenant dans un verre, comme on transforme sa main en la mettant dans une autre. La neige même, qui fut derrière nous l’écran douloureux sur lequel les cristaux des serments fondaient, la neige même était masquée. Dans les cavernes terrestres, des plantes cristallisées cherchaient les décolletés de la sortie. Ténèbres abyssales toutes tendues vers une confusion éblouissante, je ne m’apercevais pas que ton nom devenait illusoire, qu’il n’était plus que sur ma bouche et que, peu à peu, le visage des tentations apparaissait réel, entier, seul. C’est alors que je me retournais vers toi.
*
Réunis, chaque fois à jamais réunis, ta voix comble tes yeux comme l’écho comble le ciel du soir. Je descends vers les rivages de ton apparence. Que dis-tu ? Que tu n’as jamais cru être seule, que tu n’as pas rêvé depuis que je t’ai vue, que tu es comme une pierre que l’on casse pour avoir deux pierres plus belles que leur mère morte, que tu étais la femme d’hier et que tu es la femme d’aujourd’hui, qu’il n’y a pas à te consoler puisque tu t’es divisée pour être intacte à l’heure qu’il est. Toute nue, toute nue, tes seins sont plus fragiles que le parfum de l’herbe gelée et ils supportent tes épaules. Toute nue. Tu enlèves ta robe avec la plus grande simplicité. Et tu fermes les yeux et c’est la chute d’une ombre sur un corps, la chute de l’ombre tout entière sur les dernières flammes. Les gerbes des saisons s’écroulent, tu me montres le fond de ton cœur. C’est la lumière de la vie qui profite des flammes qui s’abaissent, c’est une oasis qui profite du désert, que le désert féconde, que la désolation nourrit. La fraîcheur délicate et creuse se substitue aux foyers tournoyants qui te mettaient en tête de me désirer. Au-dessus de toi, ta chevelure glisse dans l’abîme qui justifie notre éloignement.
*
Que ne puis-je encore, comme au temps de ma jeunesse, me déclarer ton disciple, que ne suis-je encore convenir avec toi que le couteau et ce qu’il coupe sont bien accordés. Le piano et le silence, l’horizon et l’étendue. Par ta force et par ta faiblesse, tu croyais pouvoir concilier les désaccords de la présence et les harmonies de l’absence, une union maladroite, naïve, et la science des privations. Mais, plus bas que tout, il y avait l’ennui. Que veux-tu que cet aigle aux yeux crevés retienne de nos nostalgies ? Dans les rues, dans les campagnes, cent femmes sont dispersées par toi, tu déchires la ressemblance qui les lie, cent femmes sont réunies par toi et tu ne peux leur donner de nouveaux traits communs et elles ont cent visages, cent visages qui tiennent ta beauté en échec.
*
Et dans l’unité d’un temps partagé, il y eut soudain tel jour de telle année que je ne pus accepter. Tous les autres jours, toutes les autres nuits, mais ce jour-là j’ai trop souffert. La vie, l’amour avaient perdu leur point de fixation. Rassure-toi, ce n’est pas au profit de quoi que ce soit de durable que j’ai désespéré de notre entente. Je n’ai pas imaginé une autre vie, devant d’autres bras, dans d’autres bras. Je n’ai pas pensé que je cesserais un jour de t’être fidèle, puisque à tout jamais j’avais compris ta pensée et la pensée que tu existes, que tu ne cesses d’exister qu’avec moi. J’ai dit à des femmes que je n’aimais pas que leur existence dépendait de la tienne. Et la vie, pourtant, s’en prenait à notre amour. La vie sans cesse à la recherche d’un nouvel amour, pour effacer l’amour ancien, l’amour dangereux, la vie voulait changer d’amour. Principes de la fidélité... Car les principes ne dépendent pas toujours de règles sèchement inscrites sur le bois blanc des ancêtres, mais de charmes bien vivants, de regards, d’attitudes, de paroles et des signes de la jeunesse, de la pureté, de la passion. Rien de tout cela ne s’efface.
*
Je m’obstine à mêler des fictions aux redoutables réalités. Maisons inhabitées, je vous ai peuplées de femmes exceptionnelles, ni grasses, ni maigres, ni blondes, ni brunes, ni folles, ni sages, peu importe, de femmes plus séduisantes que possibles par un détail. Objets inutiles, même la sottise qui procéda à votre fabrication me fut une source d’enchantements. Êtres indifférents, je vous ai souvent écoutés, comme on écoute le bruit des vagues et le bruit des machines d’un bateau, en attendant délicieusement le mal de mer. J’ai pris l’habitude des images les plus inhabituelles. Je les ai vues où elles n’étaient pas. Je les ai mécanisées comme mes levers et mes couchers. Les places, comme des bulles de savon, ont été soumises au gonflement de mes joues, les rues à mes pieds l’un devant l’autre et l’autre passe devant l’un, devant deux et fait le total, les femmes ne se déplaçaient plus que couchées, leur corsage ouvert représentant le soleil. La raison, la tête haute, son carcan d’indifférence, lanterne à tête de fourmi, la raison, pauvre mât de fortune pour un homme affolé, le mât de fortune du bateau... voir plus haut.
Pour me trouver des raisons de vivre, j’ai tenté de détruire mes raisons de t’aimer. Pour me trouver des raisons de t’aimer, j’ai mal vécu.
*
Au terme d’un long voyage, peut-être n’irai-je plus vers cette porte que nous connaissons tous deux si bien, je n’entrerai peut-être plus dans cette chambre où le désespoir et le désir d’en finir avec le désespoir m’ont tant de fois attiré. À force d’être un homme incapable de surmonter son ignorance de lui-même et du destin, je prendrai peut-être parti pour des êtres différents de celui que j’avais inventé. À quoi leur servirai-je ?

Les semblables

Paul Éluard

Je change d’idée À suivre les brises de fil fin À suivre tes jambes tes mains tes yeux La robe habile qui t’invente Pour que tu la remplaces.
Je change d’idée Tu passes dans la rue Dans un ouragan de soleil Je te rencontre je m’arrête Je suis jeune tu t’en souviens.
Je change d’idée Ta bouche est absente Je ne te parle plus tu dors Il y a des feux de terreur dans ta nuit Un champ de larmes claires dans tes rêves. Nous ne sommes pas tristes ensemble Je t’oublie.
Je change d’idée Tu ne peux pas dormir Sur des échelles nonchalantes Interminablement Entre la fleur et le fruit Dans l’espace Entre la fleur et le fruit Tu cherches le sommeil La première gelée blanche Et tu m’oublies.
Je change d’idée Tu ris tu joues tu es vivante Et curieuse un désert se peuplerait pour toi Et j’ai confiance.
Fini Je n’ai jamais pu t’oublier Nous ne nous quitterons jamais Il faut donner à la sécurité La neige paysanne la meule à ruines Une mort convenable Le jour en pure perte noie les étoiles A la pointe d’un seul regard De la même contemplation Il faut brûler le sphinx qui nous ressemble Et ses yeux de saison Et ses mousses de solitude.

Le temps d’un éclair

Paul Éluard

Elle n’est pas là. La femme au tablier guette la pluie aux vitres En spectacle tous les nuages jouent au plus fin Une fillette de peu de poids Passée au bleu Joue sur un canapé crevé Le silence a des remords.
J’ai suivi les murs d’une rue très longue Des pierres des pavés des verdures De la terre de la neige du sable Des ombres du soleil de l’eau Vie apparente
Sans oublier qu’elle était là À promener un grand jardin À becqueter un mûrier blanc La neige de ses rires stérilisait la boue Sa démarche était vierge.

Une pour toutes

Paul Éluard

Une ou plusieurs L’azur couché sur l’orage La neige sur les oiseaux Les bruits de la peur dans les bois revêches
Une ou plusieurs Dans les coques de glaise on a semé des corbeaux Aux ailes fanées au bec de tremblement de terre Ils ont cueilli les fantastiques roses rousses de l’orage
Une ou plusieurs La collerette du soleil L’immense fraise du soleil Sur le goulot d’une clairière
Une ou plusieurs Plus sensibles à leur enfance Qu’à la pluie et au beau temps Plus douces à connaître Que le sommeil en pente douce Loin de l’ennui
Une ou plusieurs Dans des miroirs câlins Où leur voix le matin se déchire comme un linge
Une ou plusieurs Faites de pierre qui s’effrite Et de plume qui s’éparpille Faites de ronces faites de lin d’alcool d’écume De rires de sanglots de négligences de tourments ridicules Faites de chair et d’yeux véritables sans doute
Une ou plusieurs Avec tous leurs défauts tous leurs mérites Des femmes
Une ou plusieurs Le visage ganté de lierre Tentantes comme du pain frais Toutes les femmes qui m’émeuvent Parées de ce que j’ai souhaité Parées de calme et de fraîcheur Parées de sel d’eau de soleil De tendresse d’audace et de mille caprices De mille chaînes
Une ou plusieurs Dans tous mes rêves Une nouvelle fleur des bois Fleur barbare aux pistils en fagot Qui s’ouvre dans le cercle ardent de ses délires Dans la nuit meurtrie
Une ou plusieurs
Une jeunesse à en mourir Une jeunesse violente inquiète et saturée d’ennui Qu’elle a partagée avec moi Sans se soucier des autres.

À propos de Paul Eluard

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À propos de cette lecture

Les couvertures sont imaginaires. Les portraits sont des interprétations risographiées.

À perte de vue dans le sens de mon corpsPaul Éluard · Voix de synthèse
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