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Paul Eluard
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Poèmes politiques

Paul Eluard

9 poèmes

Rocher dans l’eau

Paul Éluard

Comme un oiseau debout dans une armure Tête du vent dans une cage obscure Comme une épée dressée dans un filet Comme un immense amour non partagé
Oui je dis oui et c’est non qui l’emporte Et chaque image me revient honteuse J’ai du courage et je suis prisonnier Faisant l’amour je n’aimais qu’une morte.
Bêtement, il se sentit victime d’une injustice. Sans songer que la mort l’avait toujours hanté, et non la sienne, mais celle qui repose au fond de tous les êtres, car ils s’en font une image nécessaire, comme un tremplin qui les projette de l’enfance et de la vieillesse vers la barre équilibrée d’une vie mesurée, féconde.
Quelle mouche de sa vie Est la mère des mouches de sa mort.
Mouvement inverse d’un temps normal, jusqu’au dur désir de durer. Il se sentit victime, bêtement, victime du temps révolu et du temps à venir.

Égolios

Paul Éluard

J’entends encore la voix
C’est là que tu aimeras Toujours toujours toujours
Avoue tu n’avais pas prévu cette minute Qui va t’éterniser
Tu ne parviendras plus à t’échapper tu rêves Pense donc si tu peux à un temps sans amour
Explique si tu peux pourquoi c’est ce visage Et non un autre qui s’arrête devant toi
*
J’entends encore la voix
Aime aime Et tu te sentiras devenir comme un chêne
Et la forêt sera ton ombre Les oiseaux les étoiles se poseront sur ta tête
Tu ne dormiras plus qu’en un autre sommeil Et des yeux sans sommeil veilleront dans les tiens
Tu seras comme un fou à l’idée du bonheur Tu prendras dans tes bras les branches du soleil
*
J’entends maintenant la voix
Tout ce qu’elle n’a pas dit Tout ce que je n’ai pu supposer soupçonner
J’entends autour de moi la ronde du silence
Tu seras comme un fou à l’idée du malheur Comme un fossé dans le désert
Comme un malade abandonné Parce qu’il a trop espéré
Il t’arrivera peut-être d’être comme un mort Vivant tu connaîtras la digestion des vers
Jusqu’au point insensible Jusqu’à l’absence souhaitée de tout secret.
Il avait jusque-là vécu sans méchanceté. Il devint méchant. Quand il avait envie de pleurer, et il avait presque toujours envie de pleurer, il se sentait le premier venu, ridicule et absurde, lui qui était le dernier venu au chagrin motivé. Alors, il accablait ceux qui l’aimaient de colères et de perfidies. Il ne voulait pas être le moins aimé. Les hautes allées verdoyantes, ensoleillées, s’étant à jamais évanouies, il lui fallut passer par des couloirs noirs et gluants.

Chant du dernier délai

Paul Éluard

Noir c’est mon nom quand je m’éveille Noir le singe qui me tracasse Qui grimace moule à manies Devant le miroir de ma nuit Noir c’est mon poids de déraison C’est ma moitié froide pourrie
Noir où la flèche s’est plantée Où le tison a prospéré Noir le gentil corps foudroyé Noir le cœur pur de mon amour Noire la rage aux cheveux blancs À la bouche basse et baveuse
Cette envie folle de hurler Ne cessera qu’avec ma voix Que sur les charmes de ma tombe Où viendront pleurer mes complices Tous ceux qui m’approuvaient d’aimer Et qui voudraient fêter mon deuil
J’étais construit les mains ensemble Doublé de deux mains dans les miennes J’étais construit avec deux yeux Qui se chargeaient des miens pour voir Mais aujourd’hui je sens mes os Se fendre sous le froid parfait
Je sens le monde disparaître Rien ne demeure de nos rires Ni de nos nuits ni de nos rêves Et la rosée est charbonneuse J’ai trop pleuré la coque est vide Où nous ne pouvions qu’être deux
Écartez-vous de ma douleur Elle vient droit de la poussière Elle nie tous les sacrifices La mort n’est jamais vertueuse Écartez-vous si vous avez Envie de vivre sans mourir
Sous vos paupières desséchées Et dans la boue de vos désirs Noir un zéro s’arrondirait Zéro petit et très immense Qui est capable de gagner La souveraine part de l’homme
Noir c’est moi seul soyez plus clairs.
Savoir en trop savoir lyrique Volupté de se dévêtir Montre tes seins et ton plaisir Montre tes yeux silencieux
Devineresse indifférente Tu connais sagement mon mal
Et ta bouche ne le dit pas Elle change toujours d’images
Et ne reproduit ses baisers Que pour alléger l’univers
Je t’en supplie sur mes nuits troubles Jette le pont de tes regards
Et, par l’entremise des sens, peu à peu renaissait la solidarité. Un ami, une amie et le monde recommence, et la matière informe reprend corps. Une ligne droite passa à travers les poitrines. De nouveau, les hommes se ressemblent, et le malheureux se reprit à leur sourire, d’un sourire peut-être un peu moins aimable qu’avant, mais plus juste, meilleur. Il se reprit à imaginer ce que pourraient être ses frères s’ils détruisaient leur solitude. Il entendit gronder le chant qui montait de la foule compacte. Il n’eut plus honte. Ceux qui l’aimaient étaient légion. Ils allaient boire aux sources, ils travaillaient contre l’effort perdu dans l’ombre. La douleur était surmontée, l’arbre sortait de terre, ses fruits allaient mûrir, tous en seraient nourris. De quoi se mêlaient donc les faiseurs de morale ? Un homme était rendu à ses semblables, un frère légitime.
Laissez-moi donc juger de ce qui m’aide à vivre Je donne de l’espoir aux hommes qui sont las Malgré les joies robustes de l’amour
Ils aiment c’est une couronne Ils travaillent pour ceux qu’ils aiment C’est une charge de caresses
Mais ils travaillent aussi pour vous
Toutes les extases de l’amour N’annulent pas cette fatigue Qui leur vient du travail en trop Pour vous qui n’avez rien à faire
Je dénonce l’injustice Et j’arrache les épines Je veux effacer les rides
Je parle et la porte s’ouvre Laissez-moi donc juger de ce qui m’aide à vivre Mon désir de fraîcheur a consumé les fièvres Neige sous le soleil je suis né d’une femme Parfois j’ai sa vertu Le golfe de son ventre fait les hommes libres
Vivre c’est partager je hais la solitude Les liens de la mort me retiennent encore Je n’embrasse vraiment personne comme avant Le pain était un signe de félicité Le bon pain qui nous rend plus chaud notre baiser
Le seul abri possible c’est le monde entier Vivre aujourd’hui pour moi c’est répondre aux énigmes Et nier la douleur aveugle de naissance Toujours en pure perte étoile sans éclat Vivre se perdre afin de retrouver les hommes
Que la pâleur du fleuve efface le ruisseau Que les yeux merveilleux voient chaque chose en place La misère effacée et les regards en ordre Un ordre grandissant de graine en fleur en arbre Un vif échafaudage étayant l’univers
L’enfant rajeunissant d’homme en homme et riant.

Athéna

Paul Éluard

Peuple grec peuple roi peuple désespéré Tu n’as plus rien à perdre que la liberté Ton amour de la liberté de la justice Et l’infini respect que tu as de toi-même
Peuple roi tu n’es pas menacé de mourir Tu es semblable à ton amour tu es candide Et ton corps et ton cœur ont faim d’éternité Peuple roi tu as cru que le pain t’était dû
Et que l’on te donnait honnêtement des armes Pour sauver ton honneur et rétablir ta loi Peuple désespéré ne te fie qu’à tes armes On t’en a fait la charité fais-en l’espoir
Oppose cet espoir à la lumière noire À la mort sans pardon qui n’a plus pied chez toi Peuple désespéré mais peuple de héros Peuple de meurt-de-faim gourmands de leur patrie
Petit et grand à la mesure de son temps Peuple grec à jamais maître de tes désirs La chair et l’idéal de la chair conjugués Les désirs naturels la liberté le pain
La liberté pareille à la mer au soleil Le pain pareil aux dieux le pain qui joint les hommes Le bien réel et lumineux plus fort que tout Plus fort que la douleur et que nos ennemis.

« La poésie doit avoir pour but la vérité pratique »

Paul Éluard

à mes amis exigeants
Si je vous dis que le soleil dans la forêt Est comme un ventre qui se donne dans un lit Vous me croyez vous approuvez tous mes désirs
Si je vous dis que le cristal d’un jour de pluie Sonne toujours dans la paresse de l’amour Vous me croyez vous allongez le temps d’aimer
Si je vous dis que sur les branches de mon lit Fait son nid un oiseau qui ne dit jamais oui Vous me croyez vous partagez mon inquiétude
Si je vous dis que dans le golfe d’une source Tourne la clé d’un fleuve entr’ouvrant la verdure Vous me croyez encore plus vous comprenez
Mais si je chante sans détours ma rue entière Et mon pays entier comme une rue sans fin Vous ne me croyez plus vous allez au désert
Car vous marchez sans but sans savoir que les hommes Ont besoin d’être unis d’espérer de lutter Pour expliquer le monde et pour le transformer
D’un seul pas de mon cœur je vous entraînerai Je suis sans forces j’ai vécu je vis encore Mais je m’étonne de parler pour vous ravir Quand je voudrais vous libérer pour vous confondre Aussi bien avec l’algue et le jonc de l’aurore Qu’avec nos frères qui construisent leur lumière.

Aujourd’hui

Paul Éluard

La boulangerie n’est pas construite de pain blanc Pas plus que n’est la rue ouverte au plein soleil Les plus petits bistrots S’offrent très rarement la pâture d’un ivrogne Ils ont de mauvaises dents Et de mauvaises manières malgré leurs bénéfices
Rue grise boulangerie dédorée cafés froids Bouches amères fronts fermés Et trois passants pressés de rentrer au logis Quel logis je l’ai pénétré Et le connais profond lugubre Nous sommes bien mal installés
Rue grise la vertu s’y boit comme un verre d’eau saumâtre Le bonheur n’a pas pied dans ma rue Rue grise veine grise sur un bras malade On y boit on y mange on y circule aussi peu qu’il le faut On y vit sous la suie et sous l’ennui de vivre
Brouillard de rue idée de rue idée de rien Où les camions écrasent quand même de temps en temps un cycliste un enfant Et c’est un événement de voir du sang sur les pavés De voir dans la boue la mutation d’un être vivant De le voir reverdir avant de se faner
Le soleil je ne risque rien je n’ai fait qu’en parler Parler est peu de chose l’eau le gaz et l’électricité Et manger à sa faim seraient plus lumineux Avoir la peau brunie et manger à sa gourmandise Je n’en ai même pas parlé
Dire qu’il y en a eu qui chantaient dieu glorieux Il y en a eu qui s’aimaient nus sans piédestaux Où donc est la muraille poétique du bien-être Que nous la renversions Et que nous prenions pied dans ce monde impossible Où l’on sourit toujours sur la bouche des autres
La fatigue nous passe au bleu et ce n’est pas le bleu céleste Le mois de mai nous fait l’aumône Les lilas blancs et les muguets nous font l’aumône Mais notre femme passe au bleu Elle qui nous aimait pourtant passionnément Et comme il faut aimer très intelligemment
Nous fûmes à la source et la mer n’est pas loin Je sais puissions-nous tous savoir que la mesure est comble Nous ne voulons plus avoir froid Dans nos os et dans nos pensées Prenons couleur contre malheur prenons bonheur contre injustice Tout est éternel rien n’est éternel nous sommes
Nous déracinerons notre rue inutile Et nous la porterons pour qu’elle y meure Dans le délire dans le sanctuaire de nos maîtres.

Dans Varsovie la ville fantastique

Paul Éluard

Qui n’a pas vu les ruines du Ghetto Ne connaît pas le destin de son corps Quand mort le fête et que son cœur pourrit Quand son unique absence fait le vide
Pour qui a vu les ruines du Ghetto Les faits humains ne sont pas à refaire Tout doit changer sinon la mort s’installe Mort est à vaincre ou bien c’est le désert
Or c’est ici que se montre le monstre Fier de sortir du cœur même de l’homme De l’homme enchaîné de l’homme rompu Qui ne voit plus clair qui ne pense plus
Le Ghetto mort son ombre est sous le monstre Mais son courage fut d’amours communes D’amours passées qui renaîtront futures Nouées fleuries de tête et de racines
Et sous le ciel ployant de Varsovie La longue peine et la souffrance insigne Défont refont un rêve de bonheur L’espoir compose un arc-en-ciel des routes
L’homme en terre fait place à l’homme sur la terre.

Sœurs d’espérance

Paul Éluard

Sœurs d’espérance ô femmes courageuses Contre la mort vous avez fait un pacte Celui d’unir les vertus de l’amour
Ô mes sœurs survivantes Vous jouez votre vie Pour que la vie triomphe
Le jour est proche ô mes sœurs de grandeur Où nous rirons des mots guerre et misère Rien ne tiendra de ce qui fut douleur
Chaque visage aura droit aux caresses.

À propos de Paul Eluard

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À propos de cette lecture

Les couvertures sont imaginaires. Les portraits sont des interprétations risographiées.

De l’horizon d’un homme à l’horizon de tousPaul Éluard · Voix de synthèse
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