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Paul Eluard
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Léda

Paul Eluard

4 poèmes

Léda dans son premier sommeil

Paul Éluard

Je dormais couchée sur le ventre J’avais conscience de mon ventre
Le ciel pesant coulait en moi Par mille graines de blé vif
Par mille oiseaux exténués Et qui se cachent pour mourir.
*
Le bruit l’odeur le feu venaient fermer leurs ailes Dans ma gorge écrasée dans le puits de mes mains
Le feu le froid l’azur rassemblaient mes épaules La verdure tremblait dans mon sang prisonnier
J’étouffais de soleil j’étais noyée d’air pur L’abus du cœur et de la chair m’anéantit
*
Bientôt je limitai le ciel je me fermai Profonde je souffris de la boue et des pierres
Tout encombrée de mes racines infinies Je retrouvai le dur labeur de mon passé
Ma cécité mon ignorance de l’espace L’inavouable progrès des murs multipliés.
*
Mes beaux yeux séparés du monde Où sont les morts suis-je vivante
Je voudrais répéter le monde Et non plus être ombre d’une ombre
Mes beaux yeux rendez-moi visible Je ne veux pas finir en moi.

Une image revient à qui l’a mise au monde

Paul Éluard

Elle rêve et de qui rêve-t-elle de moi Dans les draps de ses yeux qui rêve sinon moi
Dans ses yeux la durée s’accroche à l’être humain Mon règne dans ses yeux s’accorde à tous les règnes
Le monde est sur la table des métamorphoses.
*
Elle ne rêve pas d’un homme mais de moi Qui suis monstre et vertu animal et principe
Tout entier en plein ciel et tout entier sur terre Mais qu’elle se dénude autour de mon désir
Et ma foudre devient humidité féconde.
*
Les corps terrestres sont des règles de sagesse Ils ont conquis le droit d’aimer et d’être aimé
Seul l’éclat d’un soleil peut en éteindre un autre Et je n’ai de visage que pour ceux que j’aime
Je bats des ailes je m’affole je m’épuise Mon plumage vieillit je blanchis comme un os
Le vide m’obscurcit je retourne à mon œuf Vainqueur réduit à rien abeille sans son miel
Mais un filet de sang survit à la victoire.

Léda plus vive possédée que la nature

Paul Éluard

Mon corps s’éveille je suis jeune et belle Et je murmure un air de mon enfance
Sur un lit doux mon corps comme un aimant Dessine un ciel d’étoiles vues en songe
Tous m’ont perdue je ne suis à personne Pourtant je suis comme un miroir tournant J’offre mon rire aux conquêtes faciles
Mes seins ont l’âge d’être caressés Comme une cloche par l’orage atroce Comme un pain rare par qui n’a plus faim
Je puis borner la puissance des dieux Et mettre à bas leur imagination
Être mortelle en me reproduisant Être éternelle en détruisant le temps
Je rougirai quand le froid me prendra Et je serai de neige dans les flammes.
*
Lèvre à lèvre la nuit l’aurore Haut sur ma cuisse un baiser chante Mes éléments me font vivante Mon corps n’est pas une prison
Au fond du gouffre je rayonne Au fond du verger je suis mûre Au fond de la mer je suis nue Nue comme nulle et toute en rien
Lèvre à lèvre la nuit l’aurore Je dis ce que je suis mon sexe Comme un sourire après les larmes Soleil humain entre deux ombres
Comme une rosée de faiblesse Dans le flot noir de tout mon sang Pôle inutile honneur sauvé Honneur est le fils du plaisir
Passée au feu la fleur fragile Ne change pas plus que ma bouche Elle est l’objet des heures creuses La cruche pleine de désir
Je peins en or le sacrifice J’orne la honte d’impudeur Je suis le vitrail où la cendre Fait bégayer ligne et couleur.
*
Le ciel remue je n’ai pas peur je rêve Le ciel remue et le lac de mon corps Reflète un cygne de nuages calmes Il est massif ses plumes sont mouillées
Je sens son bec son bec est d’un rapace Il a ma bouche et moi j’ai sa droiture Pour mieux jouir au paradis terrestre Pourtant jour clair nuit étonnante foudre
Ô bonne chair amenuisée entière Mangée chérie j’ai le sens de la vie Parlez parlez j’ai le sens du silence J’étais rouillée mais je reviens à neuf
Le ciel pervers est neuf pour la chair tendre Une auréole enrobe mes prunelles Bête sauvage j’ai réduit ton ciel À mon désir nous sommes confondus
J’enfante un couple double et je suis seule.

Ce que n’en pensa pas Léda

Paul Éluard

Je suis une femme ingrate Non pas phosphorescente de reconnaissance Mais oublieuse et versatile Une femme de bon sens
Je souffle en l’air les bulles de ma vigne Elles reviennent en moi pour éclater Diaprées de lune et de soleil Elles me contentent
Je suis la vie et il n’y a rien d’autre Mes grands-pères mon père et mes fils me possèdent Le rire de ma mère aboutit à mes filles Elles ordonnent mes caresses
Ce cygne je l’enchante et je lui tords le cou Je suis bien plus forte que lui Il n’est qu’un de mes animaux Qu’un épi de ma gerbe
Mes yeux ma langue et l’odeur de ma peau Lèvent d’autres oiseaux à tous les horizons Il ne m’a pas baisée sur le front l’innocent Nul ne me baise sur le front
Mais oui ma rose blanche tu ne fus qu’un moyen Mes cuisses te cernèrent mon ventre t’absorba Pauvre petit cygne gelé Tes ailes n’étaient pas d’un dieu
J’ai moi des ailes tout en feu.

À propos de Paul Eluard

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Cette bibliothèque présente une sélection des textes disponibles de Paul Eluard. Elle ne constitue pas une édition complète des recueils.

À propos de cette lecture

Les couvertures sont imaginaires. Les portraits sont des interprétations risographiées.

Léda dans son premier sommeilPaul Éluard · Voix de synthèse
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