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Paul Eluard
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Les dessous d’une vie ou la pyramide humaine

Paul Eluard

6 poèmes

D’abord…

Paul Éluard

D’abord, un grand désir m’était venu de solennité et d’apparat. J’avais froid. Tout mon être vivant et corrompu aspirait à la rigidité et à la majesté des morts. Je fus tenté ensuite par un mystère où les formes ne jouent aucun rôle. Curieux d’un ciel décoloré d’où les oiseaux et les nuages sont bannis. Je devins esclave de la faculté pure de voir, esclave de mes yeux irréels et vierges, ignorants du monde et d’eux-mêmes. Puissance tranquille. Je supprimai le visible et l’invisible, je me perdis dans un miroir sans tain. Indestructible, je n’étais pas aveugle.

La dame de carreau

Paul Éluard

Tout jeune, j’ai ouvert mes bras à la pureté. Ce ne fut qu’un battement d’ailes au ciel de mon éternité, qu’un battement de cœur amoureux qui bat dans les poitrines conquises. Je ne pouvais plus tomber. Aimant l’amour. En vérité, la lumière m’éblouit. J’en garde assez en moi pour regarder la nuit, toute la nuit, toutes les nuits. Toutes les vierges sont différentes. Je rêve toujours d’une vierge. À l’école, elle est au banc devant moi, en tablier noir. Quand elle se retourne pour me demander la solution d’un problème, l’innocence de ses yeux me confond à un tel point que, prenant mon trouble en pitié, elle passe ses bras autour de mon cou. Ailleurs, elle me quitte. Elle monte sur un bateau. Nous sommes presque étrangers l’un à l’autre, mais sa jeunesse est si grande que son baiser ne me surprend point. Ou bien, quand elle est malade, c’est sa main que je garde dans les miennes, jusqu’à en mourir, jusqu’à m’éveiller. Je cours d’autant plus vite à ses rendez-vous que j’ai peur de n’avoir pas le temps d’arriver avant que d’autres pensées me dérobent à moi-même. Une fois, le monde allait finir et nous ignorions tout de notre amour. Elle a cherché mes lèvres avec des mouvements de tête lents et caressants. J’ai bien cru, cette nuit-là, que je la ramènerais au jour. Et c’est toujours le même aveu, la même jeunesse, les mêmes yeux purs, le même geste ingénu de ses bras autour de mon cou, la même caresse, la même révélation. Mais ce n’est jamais la même femme. Les cartes ont dit que je la rencontrerai dans la vie, mais sans la reconnaître. Aimant l’amour. Je tourne sans cesse dans un souterrain
Je tourne sans cesse dans un souterrain où la lumière n’est que sous-entendue. Attiré par son dernier reflet, je passe et repasse devant une fille forte et blonde à qui je donne le vertige et qui le redoute pour moi. Elle connaît le langage des sourds-muets, on s’en sert dans sa famille. Je ne suis pas curieux de savoir pourquoi on a tiré sur elle. La basse est restée près du cœur et l’émotion gonfle encore sa gorge. Et nous roulons en auto, dans un bois. Une biche traverse la route. La belle jeune fille claque de la langue. C’est une musique délicieuse. Elle voudrait voir la couleur de mon sang. Ses cheveux sont coupés à tort et à travers, un vrai lit d’herbes folles qu’elle cache. Quelqu’un près de moi désire confusément fuir avec elle. Je m’en irai et je m’en vais. Passez assez vite pour que, brusquement, je ne sente sa bouche fraîche et féroce sur la mienne.

Les cendres vivantes

Paul Éluard

Plus j’avance, plus l’ombre s’accroît. Je serai bientôt cerné par ses monuments détruits et ses statues abattues. Je n’arriverai jamais. Mes pensées orgueilleuses ont trop longtemps été liées au luxe de la lumière. Je déroule depuis trop longtemps la soie chatoyante de ma tête, tout ce turban avide de reflets et de compliments. Il n’y a qu’une façon maintenant de sortir de cette obscurité : lier mon ambition à la misère simple, vivre toute ma vie sur le premier échelon nocturne, à peine au-dessus de moi, à peine celui des oiseaux de nuit. Détaché de cette terre, de cette ombre qui m’ensevelit. Le ciel a la couleur de la poussière. Trois heures du matin. Un cortège, des cris, des chants, des armes, des torches, des brutes. Je suis, je suis obligé de suivre je ne sais quel pacha, quel padishah sonore. J’ai trop sommeil et je me révolte. Je mérite la mort. Mange ton pain sur la voiture qui te mène à l’échafaud, mange ton pain tranquillement. J’ai déjà dit que je n’attendais plus l’aube. Comme moi, la nuit est immortelle.
Dans un bouge, ma mère m’apporte un livre, un si beau livre. Je l’ouvre et je crache dedans. Ma fille est assise en face de moi, aussi calme que la bougie.
La nuit des chiffonniers. Je tiendrai la promesse que j’ai faite aux chiffonniers de leur rendre visite. Leur maison brûle. Ces gens sont vraiment aimables. Je ne méritais pas tant d’honneurs : leurs chevaux brûlent. On cherche dans les fossés les trésors que l’on doit m’offrir. Que le feuillage invisible est beau ! J’ai fait un geste incompréhensible : j’ai mis ma main en visière sur mes yeux.

L’aube impossible

Paul Éluard

Le grand enchanteur est mort ! et ce pays d’illusion s’est effacé.
C’est par une nuit comme celle-ci que je me suis privé du langage pour prouver mon amour et que j’ai eu affaire à une sourde. C’est par une nuit comme celle-ci que j’ai cueilli sur la verdure perpendiculaire des framboises blanches comme du lait, du dessert pour cette amoureuse de mauvaise volonté. C’est par une nuit comme celle-ci que j’ai régné sur des rois et des reines alignés dans un couloir de craie ! Ils ne devaient leur taille qu’à la perspective, et si les premiers étaient gigantesques, les derniers, au loin, étaient si petits que d’avoir un corps visible, ils semblaient taillés à facettes. C’est par une nuit comme celle-ci que je les ai laissés mourir, ne pouvant leur donner leur ration nécessaire de lumière et de raison. C’est par une nuit comme celle-ci que, beau joueur, j’ai traîné dans les airs un filet fait de tous mes nerfs. Et quand je le relevais, il n’avait jamais une ombre, jamais un pli. Rien n’était pris. Le vent aigre grinçait des dents, le ciel rongé s’abaissait et quand je suis tombé, avec un corps épouvantable, un corps pesant d’amour, ma tête avait perdu sa raison d’être. C’est par une nuit comme celle-ci que naquit de mon sang une herbe noire redoutable à tous les prisonniers.

À la fenêtre

Paul Éluard

Je n’ai pas toujours eu cette sûreté, ce pessimisme qui rassure les meilleurs d’entre nous. Il fut un temps où mes amis riaient de moi. Je n’étais pas le maître de mes paroles. Une certaine indifférence. Je n’ai pas toujours bien su ce que je voulais dire, mais, le plus souvent, c’est que je n’avais rien à dire. La nécessité de parler et le désir de n’être pas entendu. Ma vie ne tenant qu’à un fil. Il fut un temps où je ne semblais rien comprendre. Mes chaînes flottaient sur l’eau. Tous mes désirs sont nés de mes rêves. Et j’ai prouvé mon amour avec des mots. À quelle créature fantastique me suis-je confié, dans quel monde douloureux et ravissant mon imagination m’a-t-elle enfermé ? Je suis sûr d’avoir été aimé dans le plus mystérieux des domaines, le mien. Le langage de mon amour n’appartient pas au langage humain, mon corps humain ne touche pas à la chair de mon amour. Mon imagination amoureuse a toujours été assez constante et assez haute pour que nul ne puisse tenter de me convaincre d’erreur.

En société

Paul Éluard

Je ne regrette pas — mais seulement parce que le regret n’est pas une forme suffisante du désespoir — le temps où j’étais méfiant, où j’espérais encore avoir quelque ennemi à vaincre, quelque brèche à tailler dans la nature humaine, quelque cachette sacrée. La méfiance, c’était encore l’arrêt, la constatation délectable du fini. Un fil tiré par une hirondelle qui, les ailes ouvertes, fait la pointe de la flèche, trompe aussi bien l’apparence de l’homme que sa réalité. Le vent n’ira pas où l’homme veut aller avec lui. Heureusement. Voici les frontières de l’erreur, voici les aveugles qui ne consentent pas à poser le pied là où la marche manque, voici les muets qui pensent avec des mots, voici les sourds qui font taire les bruits du monde. Les membres las, ma parole, ne se séparent pas facilement. Leur ignorance de la solitude ne les empêche pas de se livrer à de sournoises expériences individuelles de physique amusante, miettes du grand repos, autant de minuscules éclats de rire des glycines et des acacias du décor. La source des vertus n’est pas tarie. De beaux grands yeux bien ouverts servent encore à la contemplation des mains laborieuses qui n’ont jamais fait le mal et qui s’ennuient et qui ennuient tout le monde. Le plus bas calcul fait se fermer quotidiennement ces yeux. Ils ne favorisent le sommeil que pour se plonger ensuite dans la contemplation des mains laborieuses qui n’ont jamais fait le mal et qui s’ennuient et qui ennuient tout le monde. L’odieux trafic. Tout cela vit : ce corps patient d’insecte, ce corps amoureux d’oiseau, ce corps fidèle de mammifère et ce corps maigre et vaniteux de la bête de mon enfance, tout cela vit. Seule, la tête est morte. J’ai dû la tuer. Mon visage ne me comprend plus. Et il n’y en a pas d’autres.

À propos de Paul Eluard

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À propos de cette lecture

Les couvertures sont imaginaires. Les portraits sont des interprétations risographiées.

D’abord…Paul Éluard · Voix de synthèse
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