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Paul Eluard
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Au rendez-vous allemand

Paul Eluard

11 poèmes

Avis

Paul Éluard

La nuit qui précéda sa mort Fut la plus courte de sa vie L’idée qu’il existait encore Lui brûlait le sang aux poignets Le poids de son corps l’écœurait Sa force le faisait gémir C’est tout au fond de cette horreur Qu’il a commencé à sourire Il n’avait pas UN camarade Mais des millions et des millions Pour le venger il le savait Et le jour se leva pour lui.

Courage

Paul Éluard

Paris a froid Paris a faim Paris ne mange plus de marrons dans la rue Paris a mis de vieux vêtements de vieille
Paris dort tout debout sans air dans le métro Plus de malheur encore est imposé aux pauvres Et la sagesse et la folie De Paris malheureux C’est l’air pur c’est le feu C’est la beauté c’est la bonté De ses travailleurs affamés Ne crie pas au secours Paris Tu es vivant d’une vie sans égale Et derrière la nudité De ta pâleur de ta maigreur Tout ce qui est humain se révèle en tes yeux Paris ma belle ville Fine comme une aiguille forte comme une épée Ingénue et savante Tu ne supportes pas l’injustice Pour toi c’est le seul désordre Tu vas te libérer Paris Paris tremblant comme une étoile Notre espoir survivant Tu vas te libérer de la fatigue et de la boue Frères ayons du courage Nous qui ne sommes pas casqués Ni bottés ni gantés ni bien élevés Un rayon s’allume en nos veines Notre lumière nous revient Les meilleurs d’entre nous sont morts pour nous Et voici que leur sang retrouve notre cœur Et c’est de nouveau le matin un matin de Paris La pointe de la délivrance L’espace du printemps naissant La force idiote a le dessous Ces esclaves nos ennemis S’ils ont compris S’ils sont capables de comprendre Vont se lever.

« Un petit nombre d’intellectuels français s’est mis au service de l’ennemi »

Paul Éluard

Épouvantés épouvantables L’heure est venue de les compter Car la fin de leur règne arrive
Ils nous ont vanté nos bourreaux Ils nous ont détaillé le mal Ils n’ont rien dit innocemment
Belles paroles d’alliance Ils vous ont voilées de vermine Leur bouche donne sur la mort
Mais voici que l’heure est venue De s’aimer et de s’unir Pour les vaincre et les punir.

Les sept poèmes d’amour en guerre

Paul Éluard

J’écris dans ce pays où l’on parque les hommes
Dans l’ordure et la soif, le silence et la faim... FRANÇOIS LA COLÈRE
*
I
Un navire dans tes yeux Se rendait maître du vent Tes yeux étaient le pays Que l’on retrouve en un instant
Patients tes yeux nous attendaient
Sous les arbres des forêts Dans la pluie dans la tourmente Sur la neige des sommets Entre les yeux et les jeux des enfants
Patients tes yeux nous attendaient
Ils étaient une vallée Plus tendre qu’un seul brin d’herbe Leur soleil donnait du poids Aux maigres moissons humaines
Nous attendaient pour nous voir Toujours Car nous apportions l’amour La jeunesse de l’amour Et la raison de l’amour La sagesse de l’amour Et l’immortalité.
*
II
Jour de nos yeux mieux peuplés Que les plus grandes batailles
Villes et banlieues villages De nos yeux vainqueurs du temps
Dans la fraîche vallée brûle Le soleil fluide et fort
Et sur l’herbe se pavane La chair rose du printemps
*
Le soir a fermé ses ailes Sur Paris désespéré Notre lampe soutient la nuit Comme un captif la liberté.
III La source coulant douce et nue La nuit partout épanouie La nuit où nous nous unissons Dans une lutte faible et folle
*
Et la nuit qui nous fait injure La nuit où se creuse le lit Vide de la solitude L’avenir d’une agonie.
IV C’est une plante qui frappe À la porte de la terre Et c’est un enfant qui frappe À la porte de sa mère C’est la pluie et le soleil Qui naissent avec l’enfant Grandissent avec la plante Fleurissent avec l’enfant
J’entends raisonner et rire.
*
On a calculé la peine Qu’on peut faire à un enfant Tant de honte sans vomir Tant de larmes sans périr
Un bruit de pas sous la voûte Noire et béate d’horreur On vient déterrer la plante On vient avilir l’enfant
Par la misère et l’ennui.
V Le coin du cœur disaient-ils gentiment Le coin d’amour et de haine et de gloire Répondions-nous et nos yeux reflétaient La vérité qui nous servait d’asile
Nous n’avons jamais commencé Nous nous sommes toujours aimés Et parce que nous nous aimons Nous voulons libérer les autres De leur solitude glacée Nous voulons et je dis je veux Je dis tu veux et nous voulons Que la lumière perpétue Des couples brillants de vertu Des couples cuirassés d’audace Parce que leurs yeux se font face
Et qu’ils ont leur but dans la vie des autres.
VI Nous ne vous chantons pas trompettes Pour mieux vous montrer le malheur Tel qu’il est très grand très bête Et plus bête d’être entier
Nous prétendions seule la mort Seule la terre nous limite Mais maintenant c’est la honte Qui nous mure tout vivants
Honte du mal illimité Honte de nos bourreaux absurdes Toujours les mêmes toujours Les mêmes amants d’eux-mêmes
Honte des trains de suppliciés Honte des mots terre brûlée Mais nous n’avons pas honte de notre souffrance Mais nous n’avons pas honte d’avoir honte
Derrière les guerriers fuyards Même plus ne vit un oiseau L’air est vide de sanglots Vide de notre innocence
Retentissant de haine et de vengeance.
VII
Au nom du front parfait profond Au nom des yeux que je regarde Et de la bouche que j’embrasse Pour aujourd’hui et pour toujours
Au nom de l’espoir enterré Au nom des larmes dans le noir Au nom des plaintes qui font rire Au nom des rires qui font peur
Au nom des rires dans la rue De la douceur qui lie nos mains Au nom des fruits couvrant les fleurs Sur une terre belle et bonne
Au nom des hommes en prison Au nom des femmes déportées Au nom de tous nos camarades Martyrisés et massacrés Pour n’avoir pas accepté l’ombre
Il nous faut drainer la colère Et faire se lever le fer Pour préserver l’image haute Des innocents partout traqués Et qui partout vont triompher.

D’un seul poème

Paul Éluard

ENTRE LA VIE ET LA MORT
à Jacques Grou-Radenez
As-tu bien vu ton semblable Comme il profite de tout Il a la tête brillante Il a la tête enflammée Sous un masque de soleil Sous un doux masque d’or double Ses yeux sont des roses chaudes Car ton semblable a bon cœur
Il t’a montré le chemin Vers la grille et vers la clé Vers la porte à dépasser Vers ta femme et tes enfants Vers la place des visages Il te rend la liberté
Mais je rêve et j’en ai honte L’on va t’imposer la mort La mort légère et puante Qui ne répond qu’à la mort Tout va d’un lieu grondant de vie vers le désert La source de ton sang s’atténue disparaît Nos ennemis ont besoin de tuer Ils ont besoin d’être nos ennemis
Il n’y a rien d’essentiel à détruire Qu’un homme après un homme Il n’y a rien d’essentiel à créer Que la vie tout entière en un seul corps Que le respect de la vie et des morts Qui sont morts pour la vie Comme toi mon semblable Qui n’as rien fait que de haïr la mort.

À celle dont ils rêvent

Paul Éluard

Neuf cent mille prisonniers Cinq cent mille politiques Un million de travailleurs
Maîtresse de leur sommeil Donne-leur des forces d’homme Le bonheur d’être sur terre Donne leur dans l’ombre immense Les lèvres d’un amour doux Comme l’oubli des souffrances
Maîtresse de leur sommeil Fille femme sœur et mère Aux seins gonflés de baisers Donne-leur notre pays Tel qu’ils l’ont toujours chéri Un pays fou de la vie
Un pays où le vin chante Où les moissons ont bon cœur Où les enfants sont malins Où les vieillards sont plus fins Qu’arbres à fruits blancs de fleurs Où l’on peut parler aux femmes
Neuf cent mille prisonniers Cinq cent mille politiques Un million de travailleurs
Maîtresse de leur sommeil Neige noire des nuits blanches A travers un feu exsangue Sainte Aube à la canne blanche Fais-leur voir un chemin neuf Hors de leur prison de planches
Ils sont payés pour connaître Les pires forces du mal Pourtant ils ont tenu bon Ils sont criblés de vertus Tout autant que de blessures Car il faut qu’ils se survivent
Maîtresse de leur repos Maîtresse de leur éveil Donne-leur la liberté Mais garde-nous notre honte D’avoir pu croire à la honte Même pour l’anéantir.

Comprenne qui voudra

Paul Éluard

En ce temps-là pour ne pas châtier les coupables, on maltraitait des filles. On allait même jusqu’à les tondre.
Comprenne qui voudra Moi mon remords ce fut La malheureuse qui resta
Sur le pavé La victime raisonnable À la robe déchirée Au regard d’enfant perdue Découronnée défigurée Celle qui ressemble aux morts Qui sont morts pour être aimés
Une fille faite pour un bouquet Et couverte Du noir crachat des ténèbres
Une fille galante Comme une aurore de premier mai La plus aimable bête
Souillée et qui n’a pas compris Qu’elle est souillée Une bête prise au piège Des amateurs de beauté
Et ma mère la femme Voudrait bien dorloter Cette image idéale De son malheur sur terre.

Gabriel Péri

Paul Éluard

Un homme est mort qui n’avait pour défense Que ses bras ouverts à la vie Un homme est mort qui n’avait d’autre route Que celle où l’on hait les fusils Un homme est mort qui continue la lutte Contre la mort contre l’oubli
Car tout ce qu’il voulait Nous le voulions aussi Nous le voulons aujourd’hui Que le bonheur soit la lumière Au fond des yeux au fond du cœur Et la justice sur la terre
Il y a des mots qui font vivre Et ce sont des mots innocents Le mot chaleur le mot confiance Amour justice et le mot liberté Le mot enfant et le mot gentillesse Et certains noms de fleurs et certains noms de fruits Le mot courage et le mot découvrir Et le mot frère et le mot camarade Et certains noms de pays de villages Et certains noms de femmes et d’amis Ajoutons-y Péri Péri est mort pour ce qui nous fait vivre Tutoyons-le sa poitrine est trouée Mais grâce à lui nous nous connaissons mieux Tutoyons-nous son espoir est vivant.

Chant du feu

Paul Éluard

VAINQUEUR DU FEU
Ce feu prenait dans la chair Et l’aube était son égale Ce feu prenait dans les mains Dans le regard dans la voix Il me faisait avancer Et je brûlais le désert
Et je caressais ce feu Feu de terre et de terreur Contre les terreurs de la nuit Contre les terreurs de la cendre Un feu comme une ligne droite Un feu fatal dans les ténèbres Comme un pas dans la poussière Un feu vocal et capital Qui criait par-dessus les toits
Au feu la mort
Ce feu prenait dans la chair Ce feu s’en prenait aux chaînes Aux chaînes et aux murs aux bâillons aux serrures Aux aveugles aux larmes Aux naissances infirmes À la mort que j’avais méchamment mise au monde Un feu qui s’attaquait aux étoiles éteintes Aux ailes chues aux fleurs fanées Un feu qui s’attaquait aux ruines Un feu qui réparait les désastres du feu Sans ombres sans victimes Buisson de sang et d’air Moisson de cris sublimes Et moisson de rayons Dans la fronde d’un hymne
Un feu sans créateur
Derrière lui la rosée Derrière lui le printemps Derrière lui des enfants Qui font croire à tous les hommes A leur cœur indivisible À leur cœur immaculé Un feu clair jusqu’à l’essence
De toutes les formes nues Un feu clair dans le filet Des lueurs et des couleurs Feu de vue et de parole Caresse perpétuelle Amour espoir de nature Connaissance par l’espoir Rêve où rien n’est inventé
Rêve entier vertu du feu.

Les vendeurs d’indulgence

Paul Éluard

Ceux qui ont oublié le mal au nom du bien Ceux qui n’ont pas de cœur nous prêchent le pardon Les criminels leur sont indispensables Ils croient qu’il faut de tout pour faire un monde.
*
Écoutez-les ils prêchent haut Nul n’ose plus les faire taire Ils ont des droits écoutez-les Écoutez cet écho d’hier
Qu’il résiste ou qu’il capitule Un général en vaut un autre Des Français habillés de vert Sont quand même de fiers soldats De bons canons pour l’ennemi Sont quand même de bons canons Et plus il possède d’esclaves Plus le maître a de raisons d’être.
*
Les femmes d’Auschwitz les petits enfants juifs Les terroristes à l’œil juste les orages Ne pouvaient pas savoir par quel hideux miracle La clémence serait ardemment invoquée.
*
Il n’y a pas de pierre plus précieuse Que le désir de venger l’innocent
Il n’y a pas de ciel plus éclatant Que le matin où les traîtres succombent
Il n’y a pas de salut sur la terre Tant que l’on peut pardonner aux bourreaux.

Faire vivre

Paul Éluard

Ils étaient quelques-uns qui vivaient dans la nuit En rêvant du ciel caressant Ils étaient quelques-uns qui aimaient la forêt Et qui croyaient au bois brûlant L’odeur des fleurs les ravissait même de loin La nudité de leurs désirs les recouvrait
Ils joignaient dans leur cœur le souffle mesuré À ce rien d’ambition de la vie naturelle Qui grandit dans l’été comme un été plus fort
Ils joignaient dans leur cœur l’espoir du temps qui vient Et qui salue même de loin un autre temps À des amours plus obstinées que le désert
Un tout petit peu de sommeil Les rendait au soleil futur Ils duraient ils savaient que vivre perpétue
Et leurs besoins obscurs engendraient la clarté.
*
Ils n’étaient que quelques-uns Ils furent foule soudain
Ceci est de tous les temps.

À propos de Paul Eluard

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Cette bibliothèque présente une sélection des textes disponibles de Paul Eluard. Elle ne constitue pas une édition complète des recueils.

À propos de cette lecture

Les couvertures sont imaginaires. Les portraits sont des interprétations risographiées.

AvisPaul Éluard · Voix de synthèse
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