La nuit qui précéda sa mortFut la plus courte de sa vieL’idée qu’il existait encoreLui brûlait le sang aux poignetsLe poids de son corps l’écœuraitSa force le faisait gémirC’est tout au fond de cette horreurQu’il a commencé à sourireIl n’avait pas UN camaradeMais des millions et des millionsPour le venger il le savaitEt le jour se leva pour lui.
Paris a froid Paris a faimParis ne mange plus de marrons dans la rueParis a mis de vieux vêtements de vieille Paris dort tout debout sans air dans le métroPlus de malheur encore est imposé aux pauvresEt la sagesse et la folieDe Paris malheureuxC’est l’air pur c’est le feuC’est la beauté c’est la bontéDe ses travailleurs affamésNe crie pas au secours ParisTu es vivant d’une vie sans égaleEt derrière la nuditéDe ta pâleur de ta maigreurTout ce qui est humain se révèle en tes yeuxParis ma belle villeFine comme une aiguille forte comme une épéeIngénue et savanteTu ne supportes pas l’injusticePour toi c’est le seul désordreTu vas te libérer ParisParis tremblant comme une étoileNotre espoir survivantTu vas te libérer de la fatigue et de la boueFrères ayons du courageNous qui ne sommes pas casquésNi bottés ni gantés ni bien élevésUn rayon s’allume en nos veinesNotre lumière nous revientLes meilleurs d’entre nous sont morts pour nousEt voici que leur sang retrouve notre cœurEt c’est de nouveau le matin un matin de ParisLa pointe de la délivranceL’espace du printemps naissantLa force idiote a le dessousCes esclaves nos ennemisS’ils ont comprisS’ils sont capables de comprendreVont se lever.
Épouvantés épouvantablesL’heure est venue de les compterCar la fin de leur règne arrive Ils nous ont vanté nos bourreauxIls nous ont détaillé le malIls n’ont rien dit innocemment Belles paroles d’allianceIls vous ont voilées de vermineLeur bouche donne sur la mort Mais voici que l’heure est venueDe s’aimer et de s’unirPour les vaincre et les punir.
J’écris dans ce pays où l’on parque les hommes Dans l’ordure et la soif, le silence et la faim...FRANÇOIS LA COLÈRE * I Un navire dans tes yeuxSe rendait maître du ventTes yeux étaient le paysQue l’on retrouve en un instant Patients tes yeux nous attendaient Sous les arbres des forêtsDans la pluie dans la tourmenteSur la neige des sommetsEntre les yeux et les jeux des enfants Patients tes yeux nous attendaient Ils étaient une valléePlus tendre qu’un seul brin d’herbeLeur soleil donnait du poidsAux maigres moissons humaines Nous attendaient pour nous voirToujoursCar nous apportions l’amourLa jeunesse de l’amourEt la raison de l’amourLa sagesse de l’amourEt l’immortalité. * II Jour de nos yeux mieux peuplésQue les plus grandes batailles Villes et banlieues villagesDe nos yeux vainqueurs du temps Dans la fraîche vallée brûleLe soleil fluide et fort Et sur l’herbe se pavaneLa chair rose du printemps * Le soir a fermé ses ailesSur Paris désespéréNotre lampe soutient la nuitComme un captif la liberté. IIILa source coulant douce et nueLa nuit partout épanouieLa nuit où nous nous unissonsDans une lutte faible et folle * Et la nuit qui nous fait injureLa nuit où se creuse le litVide de la solitudeL’avenir d’une agonie. IVC’est une plante qui frappeÀ la porte de la terreEt c’est un enfant qui frappeÀ la porte de sa mèreC’est la pluie et le soleilQui naissent avec l’enfantGrandissent avec la planteFleurissent avec l’enfant J’entends raisonner et rire. * On a calculé la peineQu’on peut faire à un enfantTant de honte sans vomirTant de larmes sans périr Un bruit de pas sous la voûteNoire et béate d’horreurOn vient déterrer la planteOn vient avilir l’enfant Par la misère et l’ennui. VLe coin du cœur disaient-ils gentimentLe coin d’amour et de haine et de gloireRépondions-nous et nos yeux reflétaientLa vérité qui nous servait d’asile Nous n’avons jamais commencéNous nous sommes toujours aimésEt parce que nous nous aimonsNous voulons libérer les autresDe leur solitude glacéeNous voulons et je dis je veuxJe dis tu veux et nous voulonsQue la lumière perpétueDes couples brillants de vertuDes couples cuirassés d’audaceParce que leurs yeux se font face Et qu’ils ont leur but dans la vie des autres. VINous ne vous chantons pas trompettesPour mieux vous montrer le malheurTel qu’il est très grand très bêteEt plus bête d’être entier Nous prétendions seule la mortSeule la terre nous limiteMais maintenant c’est la honteQui nous mure tout vivants Honte du mal illimitéHonte de nos bourreaux absurdesToujours les mêmes toujoursLes mêmes amants d’eux-mêmes Honte des trains de suppliciésHonte des mots terre brûléeMais nous n’avons pas honte de notre souffranceMais nous n’avons pas honte d’avoir honte Derrière les guerriers fuyardsMême plus ne vit un oiseauL’air est vide de sanglotsVide de notre innocence Retentissant de haine et de vengeance. VII Au nom du front parfait profondAu nom des yeux que je regardeEt de la bouche que j’embrassePour aujourd’hui et pour toujours Au nom de l’espoir enterréAu nom des larmes dans le noirAu nom des plaintes qui font rireAu nom des rires qui font peur Au nom des rires dans la rueDe la douceur qui lie nos mainsAu nom des fruits couvrant les fleursSur une terre belle et bonne Au nom des hommes en prisonAu nom des femmes déportéesAu nom de tous nos camaradesMartyrisés et massacrésPour n’avoir pas accepté l’ombre Il nous faut drainer la colèreEt faire se lever le ferPour préserver l’image hauteDes innocents partout traquésEt qui partout vont triompher.
ENTRE LA VIE ET LA MORT à Jacques Grou-Radenez As-tu bien vu ton semblableComme il profite de toutIl a la tête brillanteIl a la tête enflamméeSous un masque de soleilSous un doux masque d’or doubleSes yeux sont des roses chaudesCar ton semblable a bon cœur Il t’a montré le cheminVers la grille et vers la cléVers la porte à dépasserVers ta femme et tes enfantsVers la place des visagesIl te rend la liberté Mais je rêve et j’en ai honteL’on va t’imposer la mortLa mort légère et puanteQui ne répond qu’à la mortTout va d’un lieu grondant de vie vers le désertLa source de ton sang s’atténue disparaîtNos ennemis ont besoin de tuerIls ont besoin d’être nos ennemis Il n’y a rien d’essentiel à détruireQu’un homme après un hommeIl n’y a rien d’essentiel à créerQue la vie tout entière en un seul corpsQue le respect de la vie et des mortsQui sont morts pour la vieComme toi mon semblableQui n’as rien fait que de haïr la mort.
Neuf cent mille prisonniersCinq cent mille politiquesUn million de travailleurs Maîtresse de leur sommeilDonne-leur des forces d’hommeLe bonheur d’être sur terreDonne leur dans l’ombre immenseLes lèvres d’un amour douxComme l’oubli des souffrances Maîtresse de leur sommeilFille femme sœur et mèreAux seins gonflés de baisersDonne-leur notre paysTel qu’ils l’ont toujours chériUn pays fou de la vie Un pays où le vin chanteOù les moissons ont bon cœurOù les enfants sont malinsOù les vieillards sont plus finsQu’arbres à fruits blancs de fleursOù l’on peut parler aux femmes Neuf cent mille prisonniersCinq cent mille politiquesUn million de travailleurs Maîtresse de leur sommeilNeige noire des nuits blanchesA travers un feu exsangueSainte Aube à la canne blancheFais-leur voir un chemin neufHors de leur prison de planches Ils sont payés pour connaîtreLes pires forces du malPourtant ils ont tenu bonIls sont criblés de vertusTout autant que de blessuresCar il faut qu’ils se survivent Maîtresse de leur reposMaîtresse de leur éveilDonne-leur la libertéMais garde-nous notre honteD’avoir pu croire à la honteMême pour l’anéantir.
En ce temps-là pour ne pas châtier les coupables, on maltraitait des filles. On allait même jusqu’à les tondre. Comprenne qui voudraMoi mon remords ce futLa malheureuse qui resta Sur le pavéLa victime raisonnableÀ la robe déchiréeAu regard d’enfant perdueDécouronnée défiguréeCelle qui ressemble aux mortsQui sont morts pour être aimés Une fille faite pour un bouquetEt couverteDu noir crachat des ténèbres Une fille galanteComme une aurore de premier maiLa plus aimable bête Souillée et qui n’a pas comprisQu’elle est souilléeUne bête prise au piègeDes amateurs de beauté Et ma mère la femmeVoudrait bien dorloterCette image idéaleDe son malheur sur terre.
Un homme est mort qui n’avait pour défenseQue ses bras ouverts à la vieUn homme est mort qui n’avait d’autre routeQue celle où l’on hait les fusilsUn homme est mort qui continue la lutteContre la mort contre l’oubli Car tout ce qu’il voulaitNous le voulions aussiNous le voulons aujourd’huiQue le bonheur soit la lumièreAu fond des yeux au fond du cœurEt la justice sur la terre Il y a des mots qui font vivreEt ce sont des mots innocentsLe mot chaleur le mot confianceAmour justice et le mot libertéLe mot enfant et le mot gentillesseEt certains noms de fleurs et certains noms de fruitsLe mot courage et le mot découvrirEt le mot frère et le mot camaradeEt certains noms de pays de villagesEt certains noms de femmes et d’amisAjoutons-y PériPéri est mort pour ce qui nous fait vivreTutoyons-le sa poitrine est trouéeMais grâce à lui nous nous connaissons mieuxTutoyons-nous son espoir est vivant.
VAINQUEUR DU FEU Ce feu prenait dans la chairEt l’aube était son égaleCe feu prenait dans les mainsDans le regard dans la voixIl me faisait avancerEt je brûlais le désert Et je caressais ce feuFeu de terre et de terreurContre les terreurs de la nuitContre les terreurs de la cendreUn feu comme une ligne droiteUn feu fatal dans les ténèbresComme un pas dans la poussièreUn feu vocal et capitalQui criait par-dessus les toits Au feu la mort Ce feu prenait dans la chairCe feu s’en prenait aux chaînesAux chaînes et aux murs aux bâillons aux serruresAux aveugles aux larmesAux naissances infirmesÀ la mort que j’avais méchamment mise au mondeUn feu qui s’attaquait aux étoiles éteintesAux ailes chues aux fleurs fanéesUn feu qui s’attaquait aux ruinesUn feu qui réparait les désastres du feuSans ombres sans victimesBuisson de sang et d’airMoisson de cris sublimesEt moisson de rayonsDans la fronde d’un hymne Un feu sans créateur Derrière lui la roséeDerrière lui le printempsDerrière lui des enfantsQui font croire à tous les hommesA leur cœur indivisibleÀ leur cœur immaculéUn feu clair jusqu’à l’essence De toutes les formes nuesUn feu clair dans le filetDes lueurs et des couleursFeu de vue et de paroleCaresse perpétuelleAmour espoir de natureConnaissance par l’espoirRêve où rien n’est inventé Rêve entier vertu du feu.
Ceux qui ont oublié le mal au nom du bienCeux qui n’ont pas de cœur nous prêchent le pardonLes criminels leur sont indispensablesIls croient qu’il faut de tout pour faire un monde. * Écoutez-les ils prêchent hautNul n’ose plus les faire taireIls ont des droits écoutez-lesÉcoutez cet écho d’hier Qu’il résiste ou qu’il capituleUn général en vaut un autreDes Français habillés de vertSont quand même de fiers soldatsDe bons canons pour l’ennemiSont quand même de bons canonsEt plus il possède d’esclavesPlus le maître a de raisons d’être. * Les femmes d’Auschwitz les petits enfants juifsLes terroristes à l’œil juste les oragesNe pouvaient pas savoir par quel hideux miracleLa clémence serait ardemment invoquée. * Il n’y a pas de pierre plus précieuseQue le désir de venger l’innocent Il n’y a pas de ciel plus éclatantQue le matin où les traîtres succombent Il n’y a pas de salut sur la terreTant que l’on peut pardonner aux bourreaux.
Ils étaient quelques-uns qui vivaient dans la nuitEn rêvant du ciel caressantIls étaient quelques-uns qui aimaient la forêtEt qui croyaient au bois brûlantL’odeur des fleurs les ravissait même de loinLa nudité de leurs désirs les recouvrait Ils joignaient dans leur cœur le souffle mesuréÀ ce rien d’ambition de la vie naturelleQui grandit dans l’été comme un été plus fort Ils joignaient dans leur cœur l’espoir du temps qui vientEt qui salue même de loin un autre tempsÀ des amours plus obstinées que le désert Un tout petit peu de sommeilLes rendait au soleil futurIls duraient ils savaient que vivre perpétue Et leurs besoins obscurs engendraient la clarté. * Ils n’étaient que quelques-unsIls furent foule soudain Ceci est de tous les temps.