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Paul Eluard
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Tout dire

Paul Eluard

3 poèmes

La puissance de l’espoir

Paul Éluard

Autant parler pour avouer mon sort : Je n’ai rien mien, on m’a dépossédé Et les chemins où je finirai mort Je les parcours en esclave courbé ; Seule ma peine est ma propriété : Larmes, sueurs et le plus dur effort. Je ne suis plus qu’un objet de pitié Sinon de honte aux yeux d’un monde fort.
J’ai de manger et de boire l’envie Autant qu’un autre à en perdre la tête ; J’ai de dormir l’ardente nostalgie : Dans la chaleur, sans fin, comme une bête. Je dors trop peu, ne fais jamais la fête, Jamais ne baise une femme jolie ; Pourtant mon cœur, vide, point ne s’arrête, Malgré douleur mon cœur point ne dévie.
J’aurais pu rire, ivre de mon caprice. L’aurore en moi pouvait creuser son nid Et rayonner, subtile et protectrice, Sur mes semblables qui auraient fleuri. N’ayez pitié, si vous avez choisi D’être bornés et d’être sans justice : Un jour viendra où je serai parmi Les constructeurs d’un vivant édifice,
La foule immense où l’homme est un ami.

Bonne justice

Paul Éluard

C’est la chaude loi des hommes Du raisin ils font du vin Du charbon ils font du feu Des baisers ils font des hommes
C’est la douce loi des hommes Se garder intact malgré Les guerres et la misère Malgré les dangers de mort
C’est la douce loi des hommes De changer l’eau en lumière Le rêve en réalité Et les ennemis en frères
Une loi vieille et nouvelle Qui va se perfectionnant Du fond du cœur de l’enfant Jusqu’à la raison suprême.

Tout dire

Paul Éluard

Le tout est de tout dire et je manque de mots Et je manque de temps et je manque d’audace Je rêve et je dévide au hasard mes images J’ai mal vécu et mal appris à parler clair
Tout dire les rochers la route et les pavés Les rues et leurs passants les champs et les bergers Le duvet du printemps la rouille de l’hiver Le froid et la chaleur composant un seul fruit
Je veux montrer la foule et chaque homme en détail Avec ce qui l’anime et qui le désespère Et sous ses saisons d’homme tout ce qu’il éclaire Son espoir et son sang son histoire et sa peine
Je veux montrer la foule immense divisée La foule cloisonnée comme en un cimetière Et la foule plus forte que son ombre impure Ayant rompu ses murs ayant vaincu ses maîtres
La famille des mains la famille des feuilles Et l’animal errant sans personnalité Le fleuve et la rosée fécondants et fertiles La justice debout le bonheur bien planté.
Le bonheur d’un enfant saurai-je le déduire De sa poupée ou de sa balle ou du beau temps Et le bonheur d’un homme aurai-je la vaillance De le dire selon sa femme et ses enfants
Saurai-je mettre au clair l’amour et ses raisons Sa tragédie de plomb sa comédie de paille Les actes machinaux qui le font quotidien Et les caresses qui le rendent éternel
Et pourrai-je jamais enchaîner la récolte À l’engrais comme on fait du bien à la beauté Pourrai-je comparer le besoin au désir Et l’ordre mécanique à l’ordre du plaisir
Aurai-je assez de mots pour liquider la haine Par la haine sous l’aile énorme des colères Et montrer la victime écraser les bourreaux Saurai-je colorer le mot révolution
L’or libre de l’aurore en des yeux sûrs d’eux-mêmes Rien n’est semblable tout est neuf tout est précieux J’entends de petits mots devenir des adages L’intelligence est simple au-delà des souffrances.
Contre saurai-je dire à quel point je suis contre Les absurdes manies que noue la solitude J’ai failli en mourir sans pouvoir me défendre Comme en meurt un héros ligoté bâillonné
J’ai failli en être dissous corps cœur esprit Sans formes et aussi avec toutes les formes Dont on entoure pourriture et déchéance Et complaisance et guerre indifférence et crime
Il s’en fallut de peu que mes frères me chassent Je m’affirmais sans rien comprendre à leur combat Je croyais prendre au présent plus qu’il ne possède Mais je n’avais aucune idée du lendemain
Contre la fin de tout je dois ce que je suis Aux hommes qui ont su ce que la vie contient À tous les insurgés vérifiant leurs outils Et vérifiant leur cœur et se serrant la main
Hommes continûment entre humains sans un pli Un chant monte qui dit ce que toujours ont dit Ceux qui dressaient notre avenir contre la mort Contre les souterrains des nains et des déments.
Pourrai-je dire enfin la porte s’est ouverte De la cave où les fûts mettaient leur masse sombre Sur la vigne où le vin captive le soleil En employant les mots du vigneron lui-même
Les femmes sont taillées comme l’eau ou la pierre Tendres ou trop entières dures ou légères Les oiseaux passent au travers d’autres espaces Un chien familier traîne en quête d’un vieil os
Minuit n’a plus d’écho que pour un très vieil homme Qui gâche son trésor en des chansons banales Même cette heure de la nuit n’est pas perdue Je ne m’endormirai que si d’autres s’éveillent
Pourrai-je dire rien ne vaut que la jeunesse En montrant le sillon de l’âge sur la joue Rien ne vaut que la suite infinie des reflets À partir de l’élan des graines et des fleurs
À partir d’un mot franc et des choses réelles La confiance ira sans idée de retour Je veux que l’on réponde avant que l’on questionne Et nul ne parlera une langue étrangère
Et nul n’aura envie de piétiner un toit D’incendier des villes d’entasser des morts Car j’aurai tous les mots qui servent à construire Et qui font croire au temps comme à la seule source
Il faudra rire mais on rira de santé On rira d’être fraternel à tout moment On sera bon avec les autres comme on l’est Avec soi-même quand on s’aime d’être aimé
Les frissons délicats feront place à la houle De la joie d’exister plus fraîche que la mer Plus rien ne nous fera douter de ce poème Que j’écris aujourd’hui pour effacer hier.

À propos de Paul Eluard

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À propos de cette lecture

Les couvertures sont imaginaires. Les portraits sont des interprétations risographiées.

La puissance de l’espoirPaul Éluard · Voix de synthèse
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