Aujourd’hui
Paul Éluard
La boulangerie n’est pas construite de pain blanc
Pas plus que n’est la rue ouverte au plein soleil
Les plus petits bistrots
S’offrent très rarement la pâture d’un ivrogne
Ils ont de mauvaises dents
Et de mauvaises manières malgré leurs bénéfices
Rue grise boulangerie dédorée cafés froids
Bouches amères fronts fermés
Et trois passants pressés de rentrer au logis
Quel logis je l’ai pénétré
Et le connais profond lugubre
Nous sommes bien mal installés
Rue grise la vertu s’y boit comme un verre d’eau saumâtre
Le bonheur n’a pas pied dans ma rue
Rue grise veine grise sur un bras malade
On y boit on y mange on y circule aussi peu qu’il le faut
On y vit sous la suie et sous l’ennui de vivre
Brouillard de rue idée de rue idée de rien
Où les camions écrasent quand même de temps en temps un cycliste un enfant
Et c’est un événement de voir du sang sur les pavés
De voir dans la boue la mutation d’un être vivant
De le voir reverdir avant de se faner
Le soleil je ne risque rien je n’ai fait qu’en parler
Parler est peu de chose l’eau le gaz et l’électricité
Et manger à sa faim seraient plus lumineux
Avoir la peau brunie et manger à sa gourmandise
Je n’en ai même pas parlé
Dire qu’il y en a eu qui chantaient dieu glorieux
Il y en a eu qui s’aimaient nus sans piédestaux
Où donc est la muraille poétique du bien-être
Que nous la renversions
Et que nous prenions pied dans ce monde impossible
Où l’on sourit toujours sur la bouche des autres
La fatigue nous passe au bleu et ce n’est pas le bleu céleste
Le mois de mai nous fait l’aumône
Les lilas blancs et les muguets nous font l’aumône
Mais notre femme passe au bleu
Elle qui nous aimait pourtant passionnément
Et comme il faut aimer très intelligemment
Nous fûmes à la source et la mer n’est pas loin
Je sais puissions-nous tous savoir que la mesure est comble
Nous ne voulons plus avoir froid
Dans nos os et dans nos pensées
Prenons couleur contre malheur prenons bonheur contre injustice
Tout est éternel rien n’est éternel nous sommes
Nous déracinerons notre rue inutile
Et nous la porterons pour qu’elle y meure
Dans le délire dans le sanctuaire de nos maîtres.