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Paul Eluard

Chant du dernier délai

Paul Éluard

Noir c’est mon nom quand je m’éveille Noir le singe qui me tracasse Qui grimace moule à manies Devant le miroir de ma nuit Noir c’est mon poids de déraison C’est ma moitié froide pourrie Noir où la flèche s’est plantée Où le tison a prospéré Noir le gentil corps foudroyé Noir le cœur pur de mon amour Noire la rage aux cheveux blancs À la bouche basse et baveuse Cette envie folle de hurler Ne cessera qu’avec ma voix Que sur les charmes de ma tombe Où viendront pleurer mes complices Tous ceux qui m’approuvaient d’aimer Et qui voudraient fêter mon deuil J’étais construit les mains ensemble Doublé de deux mains dans les miennes J’étais construit avec deux yeux Qui se chargeaient des miens pour voir Mais aujourd’hui je sens mes os Se fendre sous le froid parfait Je sens le monde disparaître Rien ne demeure de nos rires Ni de nos nuits ni de nos rêves Et la rosée est charbonneuse J’ai trop pleuré la coque est vide Où nous ne pouvions qu’être deux Écartez-vous de ma douleur Elle vient droit de la poussière Elle nie tous les sacrifices La mort n’est jamais vertueuse Écartez-vous si vous avez Envie de vivre sans mourir Sous vos paupières desséchées Et dans la boue de vos désirs Noir un zéro s’arrondirait Zéro petit et très immense Qui est capable de gagner La souveraine part de l’homme Noir c’est moi seul soyez plus clairs. Savoir en trop savoir lyrique Volupté de se dévêtir Montre tes seins et ton plaisir Montre tes yeux silencieux Devineresse indifférente Tu connais sagement mon mal Et ta bouche ne le dit pas Elle change toujours d’images Et ne reproduit ses baisers Que pour alléger l’univers Je t’en supplie sur mes nuits troubles Jette le pont de tes regards Et, par l’entremise des sens, peu à peu renaissait la solidarité. Un ami, une amie et le monde recommence, et la matière informe reprend corps. Une ligne droite passa à travers les poitrines. De nouveau, les hommes se ressemblent, et le malheureux se reprit à leur sourire, d’un sourire peut-être un peu moins aimable qu’avant, mais plus juste, meilleur. Il se reprit à imaginer ce que pourraient être ses frères s’ils détruisaient leur solitude. Il entendit gronder le chant qui montait de la foule compacte. Il n’eut plus honte. Ceux qui l’aimaient étaient légion. Ils allaient boire aux sources, ils travaillaient contre l’effort perdu dans l’ombre. La douleur était surmontée, l’arbre sortait de terre, ses fruits allaient mûrir, tous en seraient nourris. De quoi se mêlaient donc les faiseurs de morale ? Un homme était rendu à ses semblables, un frère légitime. Laissez-moi donc juger de ce qui m’aide à vivre Je donne de l’espoir aux hommes qui sont las Malgré les joies robustes de l’amour Ils aiment c’est une couronne Ils travaillent pour ceux qu’ils aiment C’est une charge de caresses Mais ils travaillent aussi pour vous Toutes les extases de l’amour N’annulent pas cette fatigue Qui leur vient du travail en trop Pour vous qui n’avez rien à faire Je dénonce l’injustice Et j’arrache les épines Je veux effacer les rides Je parle et la porte s’ouvre Laissez-moi donc juger de ce qui m’aide à vivre Mon désir de fraîcheur a consumé les fièvres Neige sous le soleil je suis né d’une femme Parfois j’ai sa vertu Le golfe de son ventre fait les hommes libres Vivre c’est partager je hais la solitude Les liens de la mort me retiennent encore Je n’embrasse vraiment personne comme avant Le pain était un signe de félicité Le bon pain qui nous rend plus chaud notre baiser Le seul abri possible c’est le monde entier Vivre aujourd’hui pour moi c’est répondre aux énigmes Et nier la douleur aveugle de naissance Toujours en pure perte étoile sans éclat Vivre se perdre afin de retrouver les hommes Que la pâleur du fleuve efface le ruisseau Que les yeux merveilleux voient chaque chose en place La misère effacée et les regards en ordre Un ordre grandissant de graine en fleur en arbre Un vif échafaudage étayant l’univers L’enfant rajeunissant d’homme en homme et riant.
Chant du dernier délaiPaul Éluard · Voix de synthèse
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