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Paul Eluard

Une personnalité

Paul Éluard

TOUJOURS NOUVELLE, TOUJOURS DIFFÉRENTE, L’AMOUR AUX SEXES CONFONDUS DANS LEUR CONTRADICTION, SURGIT SANS CESSE DE LA PERFECTION DE MES DÉSIRS. TOUTE IDÉE DE POSSESSION LUI EST FORCÉMENT ÉTRANGÈRE Je n’ai pas souvent le courage de penser au lendemain Je ne suis pas une épée qui mêle d’un seul coup la vie et la mort J’ai vu bien des grands satisfaits j’ai connu des rêveurs ponctuels Des écorchés luisants de dignité des hommes dont les mains n’étaient pas des nourrices Mais des horloges de naissance Des femmes incommunicables Des enfants sans âge Devant leur assiette cervicale Ils dévidaient leur appétit Ils ne donnaient rien en échange Ils vivaient sur leur propre fonds D’un geste brusque j’interromps tous ces mauvais souvenirs Qui mettaient la nuit en veilleuse Je n’ai plus d’expérience D’autres mouches viennent se prendre au plus noir de mon cœur Les bracelets d’un baiser autour d’un bras interminable La rosace de l’ivresse à la pointe d’un sein Le remous des regards honteux ne me fait pas honte J’embrasse avec ferveur la chair des arbres sous leur écorce Je cherche dans la terre les flammes de la pluie Les agates de la chaleur Les plus petites graines du soleil d’hiver À l’odeur de cendres et couleur de lys Recherches bariolées sous le couvert de l’ignorance On m’a libéré du logis où la poussière Est conservée par modestie par goût de l’ordre Il y a trop de trous trop d’ornières Sur le chemin du retour J’apprends des jeux qui n’en finissent pas Des jeux à tout casser Des chants qui crèvent les rideaux de la hauteur Revenir serait une chute écrasante. Couronnée de mes yeux Voici la tête la plus précieuse Elle apparaît petite elle est jeune Nous sommes face à face et rien ne nous est invisible Délire perpétuel nous nous sommes tout dit Et nous avons tout à nous dire Cambrée, câline, tu vacilles Dans notre miroir au cœur double Nos désirs vont bâtir ton corps En faire la soif des oiseaux Un bateau de velours d’orage Un geyser de mains démentes Une arme contre l’habitude Que pèse une vitre qu’on brise Les épis de ta nudité coulent dans mes veines Le souffle bref de l’ambre dans le vide Le frisson des sillons sur un abîme Le sang ne quitte plus sa proie Sa raison d’être sans passé. Toute ma confiance À celle qui mentait à la multiple À bout de souffle elle m’accorda la vérité La vérité que je lui apprenais La triste et douce vérité Que l’amour est semblable à la faim à la soif Mais qu’il n’est jamais rassasié Il a beau prendre corps il sort de la maison Il sort du paysage L’horizon fait son lit Comment ma vie disait-elle Une autre ai-je été moi-même Qui dans la vie qui en moi-même Et moi les autres Pourtant mon corps mon visage mes yeux Ce que j’ai vu Ou bien ce que les autres ont vu Ce que tu vois J’ai vu le soleil quitter la terre Et la terre se peupler d’hommes et femmes endormis J’ai vu le sablier du ciel et de la mer se renverser Le sablier d’une robe qui tombe Et d’un corps nu qui se redresse Porte ouverte dehors est roi Il chante partout à tue-tête Une vigne s’accroche au vent Les murs sont chargés d’espace De solitude transparente J’ai vu une femme regarder son enfant nouveau-né Comme une tuile enlevée d’un toit Son enfant en progrès sur l’homme J’ai vu mon meilleur ami Creuser dans les rues de la ville Dans toutes les rues de la ville un soir Le long tunnel de son chagrin Il offrait à Toutes les femmes Une rose privilégiée Une rose de rosée Pareille à l’ivresse d’avoir soif Il les priait humblement D’accepter Ce petit myosotis Une rose étincelante et ridicule Dans une main pensante Dans une main en fleur La peur la gêne la misère De petits rires Au lieu de rire passionné Qui aurait permis de passer au lendemain Toutes les femmes aucune femme Ce soir inépuisable Le jour était une inconnue Ou une morte Sur ses seins sur ses yeux on avait bâti La ville lourde et laide Sa chevelure un bouclier Rompue éteinte Sa chevelure toute une foule dispersée Par l’horreur des rues inutiles Et j’ai vu naître l’imperceptible La nuit rêvée. * Des couteaux si tranchants si forts qu’ils n’aient plus de poids Éparpillés dans la mêlée étonnant les plus fatigués les plus fiers Des couteaux comme des statues de la fureur Comme des chasseurs sur les traces de mendiants immondes Des couteaux comme des astres définitifs Comme des barreaux de prison au vent Des couteaux pour pleurer et pour ne plus jamais pleurer Des couteaux pour aller à l’assaut du papier à fleurs de l’aube Pour saccager les fondations de la vie blanche et noire comme un pain Des couteaux comme un verre de poison dans l’haleine Comme les bras nus d’un deuil éblouissant Pour veiller l’agonie des déluges Pour connaître la fin de l’absurde.
Une personnalitéPaul Éluard · Voix de synthèse
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