En société
Paul Éluard
Je ne regrette pas — mais seulement parce que le regret n’est pas une forme suffisante du désespoir — le temps où j’étais méfiant, où j’espérais encore avoir quelque ennemi à vaincre, quelque brèche à tailler dans la nature humaine, quelque cachette sacrée. La méfiance, c’était encore l’arrêt, la constatation délectable du fini. Un fil tiré par une hirondelle qui, les ailes ouvertes, fait la pointe de la flèche, trompe aussi bien l’apparence de l’homme que sa réalité. Le vent n’ira pas où l’homme veut aller avec lui. Heureusement. Voici les frontières de l’erreur, voici les aveugles qui ne consentent pas à poser le pied là où la marche manque, voici les muets qui pensent avec des mots, voici les sourds qui font taire les bruits du monde.
Les membres las, ma parole, ne se séparent pas facilement. Leur ignorance de la solitude ne les empêche pas de se livrer à de sournoises expériences individuelles de physique amusante, miettes du grand repos, autant de minuscules éclats de rire des glycines et des acacias du décor.
La source des vertus n’est pas tarie. De beaux grands yeux bien ouverts servent encore à la contemplation des mains laborieuses qui n’ont jamais fait le mal et qui s’ennuient et qui ennuient tout le monde. Le plus bas calcul fait se fermer quotidiennement ces yeux. Ils ne favorisent le sommeil que pour se plonger ensuite dans la contemplation des mains laborieuses qui n’ont jamais fait le mal et qui s’ennuient et qui ennuient tout le monde. L’odieux trafic.
Tout cela vit : ce corps patient d’insecte, ce corps amoureux d’oiseau, ce corps fidèle de mammifère et ce corps maigre et vaniteux de la bête de mon enfance, tout cela vit. Seule, la tête est morte. J’ai dû la tuer. Mon visage ne me comprend plus. Et il n’y en a pas d’autres.