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Yang Lian
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Œuvres poétiques

Yang Lian

7 poèmes

La rue à ma fenêtre

Par ma fenêtre jamais il ne pleut dans la rue tranquille comme un peigne restant sur le rebord de la vitre qui attend une femme silencieuse comme une mouette lasse volant depuis la mer comme une pierre qui s’enlace elle -même sur son dos dans le gris sac effrangé un citron furtivement change de forme
Par ma fenêtre la rue se couvre de blanche neige blanche tout au long de l’hiver se montrent seulement sept chats perdus et un dormeur dans une auto cabossée huit paires d’yeux identiques comme des grains battus qui ignorent la colère leur intimité me laisse déduire ils ont promis de chacun se nourrir du cadavre de l’autre la preuve en est leur grande tendresse

Le Livre de l'Exil

Tu n’es pas ici ces marques de bic à peine écrites sont balayées par vent fort le vide comme un oiseau mort s’élève vers ton visage lune de funérailles à main brisée refeuilletant tes jours jusqu’à la page de l’absence en écrivant tu savoures cet anéantissement
Comme la trace sonore d’un autre os écrasés distraitement crachés dans un coin frappement sonore creux de l’eau sur l’eau pénètre distraitement le souffle pénètre un fruit lointain cesse de voir autrui ces crânes éparpillés sont toi-même vieillissant en une nuit entre lignes et mots ta poésie invisible traverse le monde

Berlin

La tombe de mon père par  de nombreuses tombes est profondément Recouverte  Les pierres s’écroulent comme des nuages De ce poids tassé une fine aile apparaît En sautillant je te retrouve  quand tu étais encore bel homme Elancé  fasciné par le petit éventail de fleurs virevoltantes Dans le parc un baiser de chairs brûlantes La résistance de l’air doit aussi être apprise Le mur  appuie fermement sur l’épaule multicolore Le crépuscule tombe  contrastant avec un petit bon scintillant Comme si ton cœur s’éveillait en sursaut en cet instant Une ville t’étouffe de par tes origines fatales Vieillesse  Sans mots  Seulement des gémissements provenant d’une gorge serrée Je comprends alors que plus la rébellion est fragile plus elle est extrême Une force qui engendre des tâches dorées Repoussent les vagues de ciment  Seulement un pouce au-dessus du monde Un papillon de mer  n’aspire pas à faire migrer la terreur Vole  Tamara et le père  limpide Portant son corps  berçant les futurs exilés jusqu’au sommeil La liste de cendres n’a pas d’horizon Perché sur l’adresse  où tu enlèves le poids au réveil Approche l’abat-jour aux feuilles vert obscur Quand toi  sans peur d’être brisé par une volute de parfum Deviens ce parfum  remets une lettre comme un héritage Le cachet de la poste taché par les vagues : Berlin

Nabokov

Celles des plus petites  des plus resplendissantes Lolitas Gardent dans la bouche des cris comme des aiguilles L’air microscopique  regarde au loin les canines cachant des étincelles Tu as grossi  Ton accent encore lent ressemble aux flocons de neige Suivant cette toile étrange des réverbères Allant à un rendez-vous galant tel un livre de spécimens La ferveur microscopique te jette dans le brouillon des ailes Toujours réduit en miettes  Restée dans une chambre vidée Tamara vagabondant gracieusement auprès de chaque poète La poudre semble une rêverie époussetée par ton oncle Un papillon est parfois plus difficile à comprendre qu’une calamité Toi  Le grand cri de bonheur et le style ne sont pas innocents Feuillète  La balle qui a tué ton père verrouillée dans les airs Eclot en manuels colorés  La neige tombe encore Les défunts tournent autour du pistil de la jeunesse Mais sur la photo les yeux fixent l’instant le plus long Voler jusqu’au bout des cieux n’est absolument pas suffisant Tu dois te comporter comme les pages d’un livre  muer et te débarrasser de ta peau humaine L’éclosion délicate d’un œuf Jadis c’était la marguerite qui t’enserrait Tamara  tu emportes toujours un bosquet légèrement noir battant des deux ailes Ta transformation chérie avec élégance se superpose Serrant le monde dans sa bouche  Cloue la hauteur avec une aiguille Le rugissement du tigre  Complètement indifférent aux sourds et muets de la mémoire

Vieillesse

Les ailes couvertes d’écailles de l’océan aussi légèrement séchées Rafraîchissent le cadre de la fenêtre de l’hôtel  Tu t’y appuies Une terre inconnue  Sous son flanc se propage le bruissement des feuilles mortes Une soie froide et bleue liée à quelque cocon Part loin  exactement comme quand elle revient Un autre jour très chargé  qui vient d’être vidé Sur le dos du papillon comme sur celui d’une grue Au microscope  le délicat duvet polit Le style de la destruction  Derrière les myriades  un bateau Il se lève soudainement  Le port Ne s’ouvre pas dans toutes les directions  Son échiquier Te permet de voir que tu es déjà partout Dans l’attente  ta propre odeur petit à petit Flotte vers celle originelle du tabac  La chair ressemble à une chrysalide qui irrite encore une fois Tamara  L’envol vers l’absolu  contraste avec les ténèbres écrasantes Écrire  Une brillance qui domine toutes les écritures Écoute attentivement au dehors des fenêtres les battements d’ailes Fouettant chaque caractère Précipice sur lequel tu t’assois solitaire Le ciel étoilé en haut comme en bas Tu évolues jusqu’ici  l’œil doré las Las de la menace d’être broyé par le vent S’appuyant en soi sur un  sur des milliers D’horizons  sinueux  tremblants luttant pour naître Le prochain océan un poème pur qui s’en revient enfin

De ton visage

De ton visage ce mot a le fin ciselé de marbre tant de fois repoli
Jusqu’à ce que déchiré par l’oubli offert sanguinolent tu entendes les vomissements du dieu

Adagio de la mer

La douleur doit avoir son propre recoin : minuit ou la fenêtre. La muqueuse de la mer colle à la vitre. Avec lenteur la matière des ténèbres sourd de tes yeux. Le vin rouge est fanal de bateau la nuit. Tu entends l’estuaire des veines de ton corps crier un nom. L’adieu qui se refroidit feuillette un manuel. Au loin, un tableau noir est accroché en-deçà de la nudité de minuit. Les vagues n’en finissent pas de réciter les leçons d’un visage.
Le poème renvoyant la lumière reflète la pensée des poissons avant leur naissance. Mille lignes horizontales ajournent le mot mer. La chair soumise des flots se brise contre ce jour qui ne peut être ajourné, tout comme chaque jour. Fixer le lointain est distanciation. Le verre qui crisse alentour est aspiré par tes poumons. L’angle mort, d’une lenteur plus qu’immobile, s’assied dans l’ivresse. L’ouragan filtré devient l’autre face du réel incolore. La souffrance, elle, est parfaite, est aveugle.

À propos de Yang Lian

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Cette bibliothèque présente une sélection des textes disponibles de Yang Lian. Elle ne constitue pas une édition complète des recueils.

À propos de cette lecture

Les couvertures sont imaginaires. Les portraits sont des interprétations risographiées.

La rue à ma fenêtreYang Lian · Voix de synthèse
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