Ma France, quand on a nourri son cœur latin Du lait de votre Gaule,Quand on a pris sa vie en vous comme le thym La fougère et le saule, Quand on a bien aimé vos forêts et vos eaux, L’odeur de vos feuillages,La couleur de vos jours, le chant de vos oiseaux, Dès l’aube de son âge. Quand amoureux du goût de vos bonnes saisons Chaudes comme la laine,On a fixé son âme et bâti sa maison Au bord de votre Seine, Quand on n’a jamais vu se lever le soleil Ni la lune renaîtreAilleurs que sur vos champs, que sur vos blés vermeils, Vos chênes et vos hêtres, Quand jaloux de goûter le vin de vos pressoirs, Vos fruits et vos châtaignes,On a bien médité dans la paix de vos soirs Les livres de Montaigne, Quand pendant vos étés luisants, où les lézards Sont verts comme des fèvesOn a senti fleurir les chansons de Ronsard Au jardin de son rêve, Quand on a respiré les automnes sereins Où coulent vos résines,Quand on a senti vivre et pleurer dans son sein Le cœur de Jean Racine, Quand votre nom, miroir de toute vérité, Émeut comme un visage,Alors on a conclu avec votre beauté Un si fort mariage Que l’on ne sait plus bien, quand l’azur de votre œil Sur le monde flamboie,Si c’est dans sa tendresse ou bien dans son orgueil Qu’on a le plus de joie…
Nature au cœur profond sur qui les cieux reposent,Nul n’aura comme moi si chaudement aiméLa lumière des jours et la douceur des chosesL’eau luisante et la terre où la vie a germé. La forêt, les étangs et les plaines fécondesOnt plus touché mes yeux que les regards humains,Je me suis appuyée à la beauté du mondeEt j’ai tenu l’odeur des saisons dans mes mains. J’ai porté vos soleils ainsi qu’une couronneSur mon front plein d’orgueil et de simplicité,Mes jeux ont égalé les travaux de l’automneEt j’ai pleuré d’amour aux bras de vos étés. Je suis venue à vous sans peur et sans prudenceVous donnant ma raison pour le bien et le mal,Ayant pour toute joie et toute connaissanceVotre âme impétueuse aux ruses d’animal. Comme une fleur ouverte où logent des abeillesMa vie a répandu des parfums et des chants,Et mon cœur matineux est comme une corbeilleQui vous offre du lierre et des rameaux penchants. Soumise ainsi que l’onde où l’arbre se reflète,J’ai connu les désirs qui brûlent dans vos soirsEt qui font naître au cœur des hommes et des bêtesLa belle impatience et le divin vouloir. Je vous tiens toute vive entre mes bras, Nature,Ah ! faut-il que mes yeux s’emplissent d’ombre un jour,Et que j’aille au pays sans vent et sans verdureQue ne visitent pas la lumière et l’amour…
Couples fervents et doux, ô troupe printanière ! Aimez au gré des jours.— Tout, l’ombre, la chanson, le parfum, la lumière Noue et dénoue l’amour. Épuisez, cependant que vous êtes fidèles, La chaude déraison,Vous ne garderez pas vos amours éternelles Jusqu’à l’autre saison. Le vent qui vient mêler ou disjoindre les branches A de moins brusques bondsQue le désir qui fait que les êtres se penchent L’un vers l’autre et s’en vont. Les frôlements légers des eaux et de la terre, Les blés qui vont mûrir,La douleur et la mort sont moins involontaires Que le choix du désir. Joyeux, dans les jardins où l’été vert s’étale Vous passez en riant,Mais les doigts enlacés, ainsi que des pétales Iront se défeuillant. Les yeux dont les regards dansent comme une abeille Et tissent des rayons,Ne se transmettront plus d’une ferveur pareille Le miel et l’aiguillon, Les cœurs ne prendront plus comme deux tourterelles L’harmonieux essor,Vos âmes, âprement, vont s’apaiser entre elles, C’est l’amour et la mort…
Dans le jardin, sucré d’œillets et d’aromates,Lorsque l’aube a mouillé le serpolet touffuEt que les lourds frelons, suspendus aux tomates,Chancellent, de rosée et de sève pourvus, Je viendrai, sous l’azur et la brume flottante,Ivre du temps vivace et du jour retrouvé,Mon cœur se dressera comme le coq qui chanteInsatiablement vers le soleil levé. L’air chaud sera laiteux sur toute la verdure,Sur l’effort généreux et prudent des semis,Sur la salade vive et le buis des bordures,Sur la cosse qui gonfle et qui s’ouvre à demi ; La terre labourée où mûrissent les grainesOndulera, joyeuse et douce, à petits flots,Heureuse de sentir dans sa chair souterraineLe destin de la vigne et du froment enclos. Des brugnons roussiront sur leurs feuilles, colléesAu mur où le soleil s’écrase chaudement,La lumière emplira les étroites alléesSur qui l’ombre des fleurs est comme un vêtement, Un goût d’éclosion et de choses juteusesMontera de la courge humide et du melon,Midi fera flamber l’herbe silencieuse,Le jour sera tranquille, inépuisable et long. Et la maison avec sa toiture d’ardoises,Laissant sa porte sombre et ses volets ouverts,Respirera l’odeur des coings et des framboisesÉparse lourdement autour des buissons verts ; Mon cœur, indifférent et doux, aura la penteDu feuillage flexible et plat des haricotsSur qui l’eau de la nuit se dépose et serpenteEt coule sans troubler son rêve et son repos. Je serai libre enfin de crainte et d’amertume,Lasse comme un jardin sur lequel il a plu,Calme comme l’étang qui luit dans l’aube et fume,Je ne souffrirai plus, je ne penserai plus, Je ne saurai plus rien des choses de ce monde,Des peines de ma vie et de ma nation,J’écouterai chanter dans mon âme profondeL’harmonieuse paix des germinations. Je n’aurai pas d’orgueil, et je serai pareilleDans ma candeur nouvelle et ma simplicitéÀ mon frère le pampre et ma sœur la groseilleQui sont la jouissance aimable de l’été, Je serai si sensible et si jointe à la terreQue je pourrai penser avoir connu la mort,Et me mêler, vivante, au reposant mystèreQui nourrit et fleurit les plantes par les corps. Et ce sera très bon et très juste de croireQue mes yeux ondoyants sont à ce lin pareils,Et que mon cœur, ardent et lourd, est cette poireQui mûrit doucement sa pelure au soleil…
Le goût de l’héroïque et du passionnelQui flotte autour des corps, des sons, des foules vives,Touche avec la brûlure et la saveur du selMon cœur tumultueux et mon âme excessive… Loin des simples travaux et des soucis amers,J’aspire hardiment la chaude violenceQui souffle avec le bruit et l’odeur de la mer,Je suis l’air matinal d’où s’enfuit le silence ; L’aurore qui renaît dans l’éblouissement,La nature, le bois, les houles de la rueM’emplissent de leurs cris et de leurs mouvements ;Je suis comme une voile où la brise se rue. Ah ! vivre ainsi les jours qui mènent au tombeau,Avoir le cœur gonflé comme le fruit qu’on presseEt qui laisse couler son arôme et son eau ;Loger l’espoir fécond et la claire allégresse ! Serrer entre ses bras le monde et ses désirsComme un enfant qui tient une bête retorse,Et qui mordu, saignant, est ivre du plaisirDe sentir contre soi sa chaleur et sa force. Accoutumer ses yeux, son vouloir et ses mainsÀ tenter le bonheur que le risque accompagne ;Habiter le sommet des sentiments humainsOù l’air est âpre et vif comme sur la montagne, Être ainsi que la lune et le soleil levantLes hôtes du jour d’or et de la nuit limpide ;Être le bois touffu qui lutte dans le ventEt les flots écumeux que l’ouragan dévide ! La joie et la douleur sont de grands compagnons,Mon âme qui contient leurs battements farouchesEst comme une pelouse où marchent des lions…J’ai le goût de l’azur et du vent dans la bouche. Et c’est aussi l’extase et la pleine vigueurQue de mourir un soir, vivace, inassouvie,Lorsque le désir est plus large que le cœurEt le plaisir plus rude et plus fort que la vie…
Voici l’heure où le pré, les arbres et les fleursDans l’air dolent et doux soupirent leurs odeurs. Les baies du lierre obscur où l’ombre se recueilleSentant venir le soir se couchent dans leurs feuilles, Le jet d’eau du jardin, qui monte et redescend,Fait dans le bassin clair son bruit rafraîchissant ; La paisible maison respire au jour qui baisse,Les petits orangers fleurissant dans leurs caisses Le feuillage qui boit les vapeurs de l’étangLassé des feux du jour s’apaise et se détend, — Peu à peu la maison entr’ouvre ses fenêtresOù tout le soir vivant et parfumé pénètre Et comme elle, penché sur l’horizon, mon cœurS’emplit d’ombre, de paix, de rêve et de fraîcheur…
Le gazon soleilleux est pleinDe campanules violettes,Le jour las et brûlé halèteEt pend aux ailes des moulins. La nature, comme une abeilleEst lourde de miel et d’odeur,Le vent se berce dans les fleursEt tout l’été luisant sommeille. — Ô gaieté claire du matinOù l’âme simple dans sa course,Est dansante comme une sourceQu’ombragent des brins de plantain, De lumineuses araignéesGlissent au long d’un fil vermeil,Le cœur dévide du soleilDans la chaleur d’ombre baignée. — Ivresse des midis profonds,Coteaux roux où grimpent des chèvres,Vertige d’appuyer les lèvresAu vent qui vient de l’horizon ; Chaumières debout dans l’espaceAu milieu des seigles ployés,Ayant des plants de groseilliersDevant la porte large et basse… — Soirs lourds où l’air est assoupiOù la moisson pleine est penchanteOù l’âme, chaude et désiranteEst lasse comme les épis. Plaisir des aubes de l’automne,Où, bondissant d’élans naïfsLe cœur est comme un buisson vifDont toutes les feuilles frissonnent ! Nuits molles de désirs humains,Corps qui pliez comme des saules,Mains qui s’attachent aux épaules,Yeux qui pleurent au creux des mains. — Ô rêves des saisons heureusesTemps où la lune et le soleilÉcument en rayons vermeilsAu bord des âmes amoureuses…
Je m’appuierai si bien et si fort à la vie,D’une si rude étreinte et d’un tel serrementQu’avant que la douceur du jour me soit ravieElle s’échauffera de mon enlacement. La mer, abondamment sur le monde étalée,Gardera dans la route errante de son eauLe goût de ma douleur qui est âcre et saléeEt sur les jours mouvants roule comme un bateau. Je laisserai de moi dans le pli des collinesLa chaleur de mes yeux qui les ont vu fleurir,Et la cigale assise aux branches de l’épineFera crier le cri strident de mon désir. Dans les champs printaniers la verdure nouvelleEt le gazon touffu sur les bords des fossésSentiront palpiter et fuir comme des ailesLes ombres de mes mains qui les ont tant pressés. La nature qui fut ma joie et mon domaineRespirera dans l’air ma persistante ardeur.Et sur l’abattement de la tristesse humaineJe laisserai la forme unique de mon cœur.
Vois, la colline est bleue et déjà l’ombre agileA sur le blanc chemin répandu ses vapeurs,Les portes des maisons s’éclairent vers la ville,— Éva, sois sans orgueil, sans prudence et sans peur. Le soleil tout le jour a brûlé ta fenêtre,Tes bras étaient oisifs et ton cœur était lourd,— Voici l’heure ou la force exquise va renaître,La lune est favorable aux rêveurs de l’amour. Viens dans le bois feuillu, sous la fraîcheur des branches.Ô pleureuse irritée et chaude du désir,La nature infinie et profonde se pencheSur ceux qui vont s’unir et souffir de plaisir. Vois : c’est pour la joyeuse et grave défaillanceQue l’air est de rosée et d’odeur embué,Les phalènes légers qui dansent en silenceS’envolent doucement des buissons remués, Regarde ; la nature, âpre, auguste, éternelle,Que n’émeut point l’orgueil et le labeur humains.Palpite dans la nuit et s’éploie comme une aileQuand l’être cherche l’être au secret des chemins. Elle qui ne sait pas si sa vigne et ses pommesSuffiront aux besoins des travailleurs du jour,Elle tressaille et rit quand les enfants des hommesSe pressent dans son ombre aux saisons de l’amour. — Éva, les sucs, le miel, la sève et les résinesCoulent dans le soir clair pour parfumer ton cœur,Cède au dessein divin du rêve qui chemine :Voici l’heure où la fleur s’incline sur la fleur. Les étoiles aux cieux s’allument une à une,Les feuillages mouvants se frôlent doucement,Les vagues de la mer se lèvent vers la lune,La plainte des oiseaux éclate par moment… — Éva, entre à ton tour dans la saison heureuse,Baigne ton cœur aux eaux vivaces du destin,Accepte sans trembler la lutte harmonieuse,L’abeille du désir ce soir joue sur le thym ; Vois, le monde infini te contemple et t’espère,— Sens-tu fluer vers toi les parfums d’alentour, —Ton corps est cette nuit profond comme la terre,Ton cœur s’ouvre, s’élance et pleure : c’est l’amour…
Tout le plaisir de vivre est tenu dans vos mainsÔ Jeunesse joyeuse, ardente, printanière,Autour de qui tournoie l’emportement humainComme une abeille autour d’une branche fruitière. Vous courez dans les champs, et le vol d’un pigeonFait plus d’ombre que vous sur l’herbe soleilleuse.Vos yeux sont verdoyants, pareils à deux bourgeonsVos pieds ont la douceur des feuilles cotonneuses. Vous habitez le tronc fécond des cerisiersQui reposent sur l’air leurs pesantes ramures,Votre cœur est léger comme un panier d’osierPlein de pétales vifs, de tiges et de mûres. C’est par vous que l’air joue et que le matin rit,Que l’eau laborieuse ou dolente s’éclaire,Et que les cœurs sont comme un jardin qui fleuritAvec ses amandiers et ses roses trémières. C’est par vous que l’on est vivace et glorieux,Que l’espoir est entier comme la lune ronde,Et que la bonne odeur du jour d’été joyeuxPénètre largement la poitrine profonde. C’est par vous que l’on est incessamment mêléÀ la chaude, odorante et bruyante nature,Qu’on est fertile ainsi qu’un champ d’orge et de bléBeau comme le matin et comme la verdure. Ah ! jeunesse, pourquoi faut-il que vous passiezEt que nous demeurions pleins d’ennuis et pleins d’âgeComme un arbre qui vit sans lierre et sans rosierQui souffre sur la route et ne fait plus d’ombrage…
Mourir dans la buée ardente de l’été,Quand parfumé, penchant et lourd comme une grappeLe cœur que la rumeur de l’air balance et frappeS’égrène en douloureuse et douce volupté. Mourir baignant ses mains aux fraîcheurs du feuillage,Joignant ses yeux aux yeux fleurissants des bois verts,Se mêlant à l’antique et naissant universAyant en même temps sa jeunesse et son âge. S’en aller calmement avec la fin du jour ;Mourir des flèches d’or du tendre crépuscule,Sentir que l’âme douce et paisible reculeVers la terre profonde et l’immortel amour. S’en aller pour goûter en elle ce mystèreD’être l’herbe, le grain, la chaleur et les eaux,S’endormir dans la plaine aux verdoyants réseaux,Mourir pour être encor plus proche de la terre…
Ô lumineux matin, jeunesse des journées,Matin d’or, bourdonnant et vif comme un frelon,Qui piques chaudement la nature, étonnéeDe te revoir après un temps de nuit si long. Matin, fête de l’herbe et des bonnes rosées,Rire du vent agile, œil du jour curieux,Qui regardes les fleurs, par l’ombre reposéesDans les buissons luisants s’ouvrir comme des yeux. Heure de bel espoir qui s’ébat dans l’air viergeEmmêlant les vapeurs, les souffles, les rayonsOù les coteaux herbeux, d’où l’aube blanche émerge,Sous les trèfles touffus font chanter leurs grillons. Belle heure où tout mouillé d’avoir bu l’eau vivanteLe frissonnant soleil que la mer a baignéÉveille brusquement dans les branches mouvantesLe piaillement joyeux des oiseaux matiniers, Instant salubre et clair, ô fraîche renaissance,Gai divertissement des guêpes sur le thym,— Tu écartes la mort, les ombres, le silence,L’orage, la fatigue et la peur, cher matin…
Voici l’été encor, la chaleur, la clarté,La renaissance simple et paisible des plantes,Les matins vifs, les tièdes nuits, les journées lentes,La joie et le tourment dans l’âme rapportés. — Voici le temps de rêve et de douce folieOù le cœur, que l’odeur du jour vient enivrer,Se livre au tendre ennui de toujours espérerL’éclosion soudaine et bonne de la vie. Le cœur monte et s’ébat dans l’air mol et fleuri.— Mon cœur, qu’attendez-vous de la chaude journée,Est-ce le clair réveil de l’enfance étonnéeQui regarde, s’élance, ouvre les mains et rit. Est-ce l’essor naïf et bondissant des rêvesQui se blessaient aux chocs de leur emportement,Est-ce le goût du temps passé, du temps clément,Où l’âme sans effort sentait monter sa sève ? — Ah ! mon cœur, vous n’aurez plus jamais d’autre bienQue d’espérer l’Amour et les jeux qui l’escortent,Et vous savez pourtant le mal que vous apporteCe dieu tout irrité des combats dont il vient…
Heureux qui dans sa ville, hôte de sa maison,Dès le matin joyeux et doré de la vieGoûte aux mêmes endroits le retour des saisonsEt voit ses matinées d’un calme soir suivies. Fidèles et naïfs comme de beaux pigeonsLa lune et le soleil viennent sur sa demeure,Et pareille au rosier qui s’accroît de bourgeonsSa vie douce fleurit aux rayons de chaque heure. Il va, nouant entre eux les surgeons du destinMêlant l’âpre ramure et les plus tôt venues,Et son cœur ordonné est comme son jardinPlein de nouvelles fleurs sur l’écorce chenue. Heureux celui qui sait goûter l’ombre et l’amourDe l’ardente cité à ses coteaux fertiles,Et qui peut, dans la suite innombrable des jours,Désaltérer son rêve au fleuve de sa ville…
Nuits où meurent l’azur, les bruits et les contours,Où les vives clartés s’éteignent une à une,Ô nuit, urne profonde où les cendres du jourDescendent mollement et dansent à la lune. Jardin d’épais ombrage, abri des corps déments,Grand cœur en qui tout rêve et tout désir pénètrePour le repos charnel ou l’assouvissement,Nuit pleine des sommeils et des fautes de l’être. Nuit propice aux plaisirs, à l’oubli, tour à tour,Où dans le calme obscur l’âme s’ouvre et tressailleComme une fleur à qui le vent porte l’amour,Ou bien s’abat ainsi qu’un chevreau dans la paille. Nuit penchée au-dessus des villes et des eaux,Toi qui regardes l’homme avec tes yeux d’étoiles,Vois mon cœur bondissant ivre comme un bateau,Dont le vent rompt le mât et fait claquer la toile. Regarde, nuit dont l’œil argente les cailloux,Ce cœur phosphorescent dont la vive brûlureÉclairerait ainsi que les yeux des hibouxL’heure sans clair de lune où l’ombre n’est pas sûre. Vois mon cœur plus rompu, plus lourd et plus amerQue le rude filet que les pêcheurs nocturnesLèvent, plein de poissons, d’algues et d’eau de merDans la brume mouillée agile et taciturne. À ce cœur si rompu, si amer et si lourd,Accorde le dormir sans songes et sans peines,Sauve-le du regret, de l’orgueil, de l’amour,Ô pitoyable nuit, mort brève, nuit humaine !…
La lune, dites-nous si c’est votre plaisir — Ô lune cajoleuse —Que les hommes se plient au gré de vos désirs Comme la mer houleuse. Est-ce votre vouloir que ceux qui tout le jour Furent doux et tranquillesSuccombent dans le soir au péché de l’amour Par les champs et les villes ? — Les baisers montent-ils vers vous comme de l’eau Qui se volatilise,Pour faire à votre front vaniteux, ce halo Dont sa pâleur s’irise ? Est-ce pour vous séduire ou vous désennuyer, Quand vous faites la moue,Que les hommes s’en vont se pendre ou se noyer, La lune aux belles joues ? Brillez-vous pour que ceux qui marchent sans souliers, Sans joie et sans pécune,Aient sur les durs chemins des rayons à leurs pieds Pendant vos clairs de lune ? Dans les cœurs délaissés, dans les cœurs indigents Qui battent par le monde,Vous laissez-vous tomber comme un écu d’argent Parfois, la lune ronde ? Ô lune qui le soir venez boire aux étangs Et vous coucher dans l’herbe,Quel mal a pu troubler d’un désir haletant Votre langueur superbe ? — C’est d’avoir vu le bouc irrévérencieux Et la chèvre amoureuseS’unir dans la nuit claire et réveiller les cieux De leur clameur heureuse. C’est d’avoir vu Daphnis s’approcher sans détour De Chloé favorable…C’est de sentir monter cette odeur de l’amour Ô lune inviolable !
Nature, je reviens à vous sur toutes choses,Je vous revois, je vous reprends, je me reposeComme un promeneur las qui trouve sa maison,— Je ne veux plus aimer que vos quatre saisonsQui sont toute la joie et toute l’innocence ;Nature, rendez-nous les matins de l’enfance ;La vie était heureuse et pleine de vigueur,L’air abondant et vif se donnait comme un cœur ;La route était si grande et pourtant familière.Au travers des fourrés et des fossés, le lierreSe traînait pour venir ramper sur le chemin ;L’herbe fleurie était à la hauteur des mains,On était près du champ, du sable, des insectes ;Le buisson de lilas que la rosée humecteLaissait pleuvoir sur nous ses bourgeons et son eau,On était un feuillage où chantaient des oiseaux ;— À force de toucher et d’aimer la verdureOn connaissait très bien toutes les découpuresDes plantes qui luisaient au gazon du jardin.On était attendri de voir que, sans dédain,Les arbres supportaient autour des branches torsesLes petites fourmis qui couraient sur l’écorce.Le bois jetait au loin ses parfums et son bruit ;Comme les pépins sont enveloppés du fruitNos cœurs étaient vêtus de ta chair odorante,Tu ne faisais pas peur, Nature aux mains offrantes,Notre candeur plaisait à ta simplicité ;Tu nous laissais jouer sans crainte avec l’étéEt mordre tes bourgeons, ton herbe, ton feuillageComme font les chevreaux qu’on mène au pâturage.Parfois dans la douceur auguste de ta paixUne branche de ronce ou de mûrier rompaitQuand nous avions beaucoup parcouru les ravines :On ne se faisait pas de mal à tes épines,On pressait contre soi la haie et le buissonPour détacher la feuille où le colimaçonAvait posé sa ronde et luisante coquille.On cueillait tes pavots, tes bleuets, tes jonquilles,On croyait que ton ciel et que ton mois de maiAvait un cœur soigneux et chaud qui nous aimait,Et que ton âme simple et bonne était enclineÀ fleurir et verdir les petites collines ;On vivait confiant et serré contre toiComme les nids qui sont au soleil sous les toits… — Et puis, un jour, j’ai vu comment allait le monde,J’ai vu que votre tâche était d’être féconde,Que vous étiez sans cœur, sans amour, sans pitié ;J’ai voulu détourner de vous mon amitiéPour venir contempler la conscience humaine.Je pensais qu’elle était un lumineux domaineOù fleurissaient la loi clémente et l’équité.— J’ai connu que le mal emplissait les cités.Que l’homme était sévère et dur aux misérables,Que vos bois de sapins et vos bouquets d’érables,Vos tiges de froment, d’orge et de sarrasin,La feuille du figuier vivace et du raisinFaisaient plus d’ombre à l’âme orgueilleuse et blesséeQue le plaisir, que le travail, que la pensée.— Et je reviens à vous, apaisante splendeur,Bénissant votre voix et votre bonne odeur.saluant vos coteaux, vos plaines nourricières.Les mousses des sentiers et la douce poussièreQue votre haleine fait voleter sous le ciel.Voyez de quel désir, de quel amour charnel,De quel besoin jaloux et vif, de quelle force,Je respire le goût des champs et des écorces !— Je vivrai désormais près de vous, contre vous,Laissant l’herbe couvrir mes mains et mes genouxEt me vêtir ainsi qu’une fontaine en marbre ;Mon âme s’emplira de guêpes comme un arbre,D’échos comme une grotte et d’azur comme l’eau ;Je sentirai sur moi l’ombre de vos bouleaux ;Et quand le jour viendra d’aller dans votre terreSe mêler au fécond et végétal mystère,Faites que mon cœur soit une baie d’alisier,Un grain de genièvre, une rose au rosier,Une grappe à la vigne, une épine à la ronce,Une corolle ouverte où l’abeille s’enfonce…
Si tu veux nous ferons notre maison si belleQue nous y resterons les étés et l’hiver !Nous verrons alentour fluer l’eau qui dégèleEt les arbres jaunis y redevenir verts. Les jours harmonieux et les saisons heureusesPasseront sur le bord lumineux du chemin,Comme de beaux enfants dont les bandes rieusesS’enlacent en jouant et se tiennent les mains. Un rosier montera devant notre fenêtrePour baptiser le jour de rosée et d’odeur ;Les dociles troupeaux qu’un enfant mène paîtreRépandront sur les champs leur paisible candeur. Le frivole soleil et la lune pensiveQui s’enroulent au tronc lisse des peupliersRefléteront en nous leur âme lasse ou viveSelon les clairs midis et les soirs familiers. Nous ferons notre cœur si simple et si créduleQue les esprits charmants des contes d’autrefoisReviendront habiter dans les vieilles pendulesAvec des airs secrets, affairés et courtois. Pendant les soirs d’hiver, pour mieux sentir la flamme,Nous tâcherons d’avoir un peu froid tous les deux,Et de grandes clartés nous danseront dans l’âmeÀ la lueur du bois qui semblera joyeux. Émus de la douceur que le printemps apporte,Nous ferons en avril des rêves plus troublants,— Et l’Amour sagement jouera sur notre porteEt comptera les jours avec des cailloux blancs.
Il fera longtemps clair ce soir, les jours allongent.La rumeur du jour vif se disperse et s’enfuit,Et les arbres surpris de ne pas voir la nuitDemeurent éveillés dans le soir blanc, et songent… Les marronniers, sur l’air plein d’or et de lourdeur,Répandent leurs parfums et semblent les étendre ;On n’ose pas marcher ni remuer l’air tendreDe peur de déranger le sommeil des odeurs. De lointains roulements arrivent de la ville…La poussière qu’un peu de brise soulevait,Quittant l’arbre mouvant et las qu’elle revêt,Redescend doucement sur les chemins tranquilles ; Nous avons tous les jours l’habitude de voirCette route si simple et si souvent suivie,Et pourtant quelque chose est changé dans la vie ;Nous n’aurons plus jamais notre âme de ce soir…
Mon cœur est un palais plein de parfums flottantsQui s’endorment parfois aux plis de ma mémoire,Et le brusque réveil de leurs bouquets latents— Sachets glissés au coin de la profonde armoire —Soulève le linceul de mes plaisirs défuntsEt délie en pleurant leurs tristes bandelettes…Puissance exquise, dieux évocateurs, parfums,Laissez fumer vers moi vos riches cassolettes !Parfum des fleurs d’avril, senteur des fenaisons,Odeur du premier feu dans les chambres humides,Aromes épandus dans les vieilles maisonsEt pâmés au velours des tentures rigides ;Apaisante saveur qui s’échappe du four,Parfum qui s’alanguit aux sombres reliures,Souvenir effacé de notre jeune amourQui s’éveille et soupire au goût des chevelures ;Fumet du vin qui pousse au blasphème brutal,Douceur du grain d’encens qui fait qu’on s’humilie,Extrait de l’iris bleu, poussière de santal,Parfums exaspérés de la terre amollie ;Souffle des mers chargé de varech et de sel,Tiède enveloppement de la grange bondée ;Torpeur claustrale éparse aux pages du missel,Acre ferment du sol qui fume après l’ondée ;Odeur des bois à l’aube et des chauds espaliers,Enivrante fraîcheur qui coule des lessives,Baumes vivifiants aux parfums familiers,Vapeur du thé qui chante en montant aux solives !— J’ai dans mon cœur un parc où s’égarent mes maux,Des vases transparents où le lilas se fane,Un scapulaire où dort le buis des saints rameaux,Des flacons de poison et d’essence profane.Des fruits trop tôt cueillis mûrissent lentementEn un coin retiré sur des nattes de paille,Et l’arome subtil de leur avortementSe dégage au travers d’une invisible entaille…— Et mon fixe regard qui veille dans la nuitSait un caveau secret que la myrrhe parfume,Où mon passé plaintif, pâlissant et réduit,Est un amas de cendre encor chaude qui fume.— Je vais buvant l’haleine et les fluiditésDes odorants frissons que le vent éparpille,Et j’ai fait de mon cœur, aux pieds des voluptés,Un vase d’Orient où brûle une pastille…
Voici que je défaille et tremble de vous voir,Bel été qui venez jouer et vous asseoirDans le jardin feuillu, sous l’arbre et la tonnelle,— Comme votre douceur sur mon âme ruisselle…Je retrouve le pré, l’étang, les noyers ronds,Les rosiers vifs avec leurs vols de moucherons,Le sapin dont l’écorce est résineuse et chaude ;Tout le miel de l’été aromatise et rôdeDans le vent qui se pend aux fleurs comme un essaim— On voit déjà gonfler et mûrir le raisin ;L’odeur du blé nombreux se lève de la terre,Le jour est abondant et pur, l’air désaltèreComme l’eau que l’on boit à l’ombre dans les puits,Le jardin se repose, enfermé dans son buis…— Ah ! moment délicat et tendre de l’année,Je vais vous respirer tout au long des journéesEt presser sur mon cœur les moissons du chemin :Je vais aller goûter et prendre dans mes mainsLe bois, les sources d’eaux, la haie et ses épines ;— Et, lorsque sur le bord rosissant des collinesVous irez descendant et mourant, beau soleil,Je reviendrai, suivant dans l’air calme et vermeilLa route du silence et de l’odeur fruitière,Au potager fleuri, plein d’herbes familières,Heureuse de trouver, au cher instant du soir,Le jardin sommeillant, l’eau fraîche, et l’arrosoir…
Être dans la nature ainsi qu’un arbre humain,Étendre ses désirs comme un profond feuillage,Et sentir, par la nuit paisible et par l’orage,La sève universelle affluer dans ses mains. Vivre, avoir les rayons du soleil sur la face,Boire le sel ardent des embruns et des pleursEt goûter chaudement la joie et la douleurQui font une buée humaine dans l’espace. Sentir, dans son cœur vif, l’air, le feu et le sangTourbillonner ainsi que le vent sur la terre :— S’élever au réel et pencher au mystère,Être le jour qui monte et l’ombre qui descend. Comme du pourpre soir aux couleurs de cerise,Laisser du cœur vermeil couler la flamme et l’eau,Et comme l’aube claire appuyée au coteauAvoir l’âme qui rêve, au bord du monde assise…
Une tendre langueur s’étire dans l’espace ;Sens-tu monter vers toi l’odeur de l’herbe lasse ?Le vent mouillé du soir attriste le jardin ;L’eau frissonne et s’écaille aux vagues du bassinEt les choses ont l’air d’être toutes peureuses ;Une étrange saveur vient des tiges juteuses.Ta main retient la mienne, et pourtant tu sens bienQue le mal de mon rêve et la douceur du tienNous ont fait brusquement étrangers l’un à l’autre ;Quel cœur inconscient et faible que le nôtre !…Les feuilles qui jouaient dans les arbres ont froid :Vois-les se replier et trembler, l’ombre croît,Ces fleurs ont un parfum aigu comme une lame…Le douloureux passé se lève dans mon âme,Et des fantômes chers marchent autour de toi.L’hiver était meilleur, il me semble ; pourquoiFaut-il que le printemps incessamment renaisse ?Comme elle sera simple et brève, la jeunesse !…Tout l’amour que l’on veut ne tient pas dans les mains ;Il en reste toujours aux choses du chemin.Viens, rentrons dans le calme obscur des chambres douces ;Tu vois comme l’été durement nous repousse ;Là-bas nous trouverons un peu de paix tous deux.— Mais l’odeur de l’été reste dans tes cheveuxEt la langueur du jour en mon âme persiste :Où pourrions-nous aller pour nous sentir moins tristes ?…
Les paysages froids sont des chants de Noëls.Et les jardins de mai de languides romancesQui chantent galamment les péchés vénielsEt mènent les amants à de douces clémences…Les paysages froids sont des chants de Noëls. Les bouquets de palmiers et les fleurs de grenades.Évaporant dans l’air leurs capiteux flacons,Donnent au soir venant d’ardentes sérénadesQui retiennent longtemps les filles aux balcons…Les bouquets de palmiers et les fleurs de grenades ! Le charme désolé du paysage rouxSoupire un air connu des vieilles épinettes ;La grive se déchire aux dards tranchants des houxEt le corail pâlit aux épines-vinettes…Le charme désolé du paysage roux ! Le feuillage éperdu des sites romantiques,Où la lune dans l’eau se coule mollement,Élance vers le ciel en de vibrants cantiquesLe mensonge éternel de l’amoureux serment…Le feuillage éperdu des sites romantiques ! Et le rire éclatant des paysages blondsCourt sur l’eau des ruisseaux dans le maïs des plainesEt fait tourbillonner les grappes de houblonsEt les abeilles d’or autour des ruches pleines…Le rire ensoleillé des paysages blonds !
Mon cœur tendu de lierre odorant et de treilleVous êtes un jardin où les quatre saisonsTenant du buis nouveau, des grappes de groseillesEt des pommes de pin dansent sur le gazon…— Sous les poiriers noueux couverts de feuilles vivesVous êtes le coteau qui regarde la mer,Ivre d’ouïr chanter, quand le matin arrive,La cigale collée au brin de menthe amer.— Vous êtes un vallon escarpé ; la natureTapisse votre espace et votre profondeurDe mousse délicate et de fraîche verdure.— Vous êtes dans votre humble et pastorale odeurLe verger fleurissant et le gai pâturageOù les joyeux troupeaux et les pigeons dolentsBroutent au chèvrefeuille ou lissent leur plumage.— Et vous êtes aussi, cœur grave et violent,La chaude, spacieuse et prudente demeurePleine de vins, de miel, de farine et de riz,Ouverte au bon parfum des saisons et des heures,Où la tendresse humaine habite et se nourrit…
J’ai ce désir qu’à l’heure ardente de ce moisLe bois frais et touffu se serre autour de moiEt n’emplisse les mains de sucs et de verdure ;— Ah ! sentir sur son cœur s’abattre la nature !Boire le miel léger des calices profondsComme l’abeille d’or et les insectes font,Prendre pour vêtement quand la chaleur arrive,L’ombre qui se balance au gré des feuilles vives,Baiser l’air, goûter l’eau glissante, avoir le cœurSimple et chaud comme un fruit qui donne son odeur,Respirer librement sur les feuilleuses branchesLe parfum des bourgeons et de l’épine blanche,Sentir le bois vivant se mêler à son corpsEt mourir d’un si doux et si profond accord…
Voici venu le froid radieux de septembre :Le vent voudrait entrer et jouer dans les chambres ;Mais la maison a l’air sévère, ce matin,Et le laisse dehors qui sanglote au jardin. Comme toutes les voix de l’été se sont tues !Pourquoi ne met-on pas de mantes aux statues ?Tout est transi, tout tremble et tout a peur ; je croisQue la bise grelotte et que l’eau même a froid. Les feuilles dans le vent courent comme des folles ;Elles voudraient aller où les oiseaux s’envolent,Mais le vent les reprend et barre leur chemin :Elles iront mourir sur les étangs demain. Le silence est léger et calme ; par minuteLe vent passe au travers comme un joueur de flûte,Et puis tout redevient encor silencieux,Et l’Amour qui jouait sous la bonté des cieux S’en revient pour chauffer devant le feu qui flambeSes mains pleines de froid et ses frileuses jambes,Et la vieille maison qu’il va transfigurerTressaille et s’attendrit de le sentir entrer…
C’est l’hiver sans parfum ni chants…Dans le pré, des brins de verdurePercent de leurs jets fléchissantLa neige étincelante et dure… Quelques buissons gardent encorDes feuilles jaunes et cassantesQue le vent âpre et rude mordComme font les chèvres grimpantes. Et les arbres silencieuxQue toute cette neige isoleOnt cessé de se faire entre euxLeurs confidences bénévoles… — Bois feuillus qui, pendant l’été,Au chaud des feuilles cotonneusesAvez connu les voluptésEt les cris des huppes chanteuses, Vous qui dans la douce saisonRespiriez la senteur des gommes,Vous frissonnez à l’horizonAvec des gestes qu’ont les hommes. Vous êtes las, vous êtes nus,Plus rien dans l’air ne vous protège,Et vos cœurs tendres ou chenusSe désespèrent sur la neige. — Et près de vous, frère orgueilleux,Le sapin où le soleil brilleBalance les fruits écailleuxQui luisant entre ses aiguilles…
Allez, que la douceur habite vos maisons.Soyez dans la bonté des jours qui vont renaîtreBiches comme un village au retour des moissonsJoyeux comme les pots de fleurs sur la fenêtre. Que l’épouse au front clair qui pour vous délia,Sa ceinture de lin, soit dans vos bras novicesChaste comme Chloé, grave comme LiaEt tendre comme était la reine Bérénice… Que votre cœur soit vif et chaud comme un oiseau,Que vos enfants, nombreux comme les grains des vignes,Aient la vigueur de l’arbre et la grâce des eauxOù séjournent l’ablette argentine et les cygnes. Honorez vos jardins, vos granges et vos puits,Les abeilles qui font du miel sur la colline,Les potagers avec leurs bordures de buis,Le blé que l’aube lève et que la nuit incline. Faites fleurir le temps aux rameaux du passé,Et que vos jours légers que le soleil aviveSoient comme une corbeille où montent entassésDes feuilles, des raisins, des noix et des olives… Si votre corps est las et votre cœur amerD’avoir considéré les travaux et les heures,Laissez tomber vos bras et regardez la merEn qui l’azur profond se nourrit et demeure ; Au réveil du matin, soyez comme les champsOù tout germe, fleurit, se colore et parfume ;Le soir, restez debout, tournés vers le couchantAttentifs, entourés de rayons et de brume. Soyez pleins d’horizon, de silence et d’ardeurComme un désert brûlant qu’un sable chaud arrose,— Et le mourant soleil descendra dans vos cœursQuand l’ombre est violette et que la mer est rose…
Cette tasse de bois, noire comme un pépin,Où j’ai su, d’une lame insinuante et dureSculpter habilement la feuille du raisinAvec son pli, ses nœuds, sa vrille et sa frisure, Je la consacre à Pan, en souvenir du jourOù le berger Damis m’arrachant cette tasseAprès que j’y eus bu vint y boire à son tourEn riant de me voir rougir de son audace. Ne sachant où trouver l’autel du dieu cornu,Je laisse mon offrande au creux de cette roche,— Mais maintenant mon cœur a le goût continuD’un baiser plus profond, plus durable et plus proche…
Pauvre faune qui va mourirReflète-moi dans tes prunellesEt fais danser mon souvenirEntre les ombres éternelles. Va, et dis à ces morts pensifsÀ qui mes jeux auraient su plaireQue je rêve d’eux sous les ifsOù je passe petite et claire. Tu leur diras l’air de mon frontEt ses bandelettes de laine,Ma bouche étroite et mes doigts rondsQui sentent l’herbe et le troène, Tu diras mes gestes légersQui se déplacent comme l’ombreQue balancent dans les vergersLes feuilles vives et sans nombre, Tu leur diras que j’ai souventLes paupières lasses et lentes,Qu’au soir je danse et que le ventDérange ma robe traînante, Tu leur diras que je m’endorsMes bras nus pliés sous ma tête,Que ma chair est comme de l’orAutour des veines violettes ; — Dis-leur comme ils sont doux à voirMes cheveux bleus comme des prunes,Mes pieds pareils à des miroirsEt mes deux yeux couleur de lune, Et dis-leur que dans les soirs lourds,Couchée au bord frais des fontaines,J’eus le désir de leurs amoursEt j’ai pressé leurs ombres vaines…
Amour, qui dès l’aube du tempsFlottais sur la terre et les eaux :Toi qui, dans l’arbre et dans l’étang,Meus les poissons et les oiseaux. Toi qui dans la forêt mouvanteTroubles la sève sous l’écorce,Et joins, aux heures violentes,La soumission et la force. Au delà du bien et du malMènes les cœurs phosphorescents,Amour au regard d’animal,Ô dieu des âmes et du sang…
Priape, dieu clément qui fleuris les vergers,Je te consacre, afin que tu veuilles m’entendre,Des bouquets de persil, des feuilles d’orangersEt la première cosse où gonflent les pois tendres… Toi qui ris aux amants dans le fond des jardins,Mènes vers moi Daphnis, le chevrier farouche :Jaloux du cours égal de mes calmes destins,Eros a tendu l’arc meurtrier de sa bouche. Pourquoi ne vient-il pas comme d’autres bergersSuspendre à ma maison des branches d’hyacinthe ?Nul avant lui n’aurait d’un caprice légerDénoué le ruban dont ma tunique est ceinte. — Daphnis, si tu voulais, sur le chaud de midiTu m’aimerais tandis que tes chèvres vont paître,Je rirais de plaisir sous ton baiser hardiEt nous boirions ensemble à ma tasse de hêtre. Regarde ! mes pieds nus sont comme deux pigeonsPosés légèrement au bord de mes sandales :Mes bras luisants, polis et pareils à des joncs,Ont la fine senteur des huiles végétales. Vois mes agneaux laineux : de leurs belles toisonsNous ferons une couche à nos baisers offerte ;Nous compterons les mois à l’odeur des saisons,Au parfum des fruits mûrs et des roses ouvertes. — Ô joueur de syrinx ! quand le soir violetEndormira tantôt la cigale sonore,Viens instruire mon cœur au fond du bois muet,Des mystères charmants que ma jeunesse ignore ; Et demain au matin, par les sentiers mouillés,Afin d’honorer mieux la nuit initiale,Nous irons, les bras pleins de bouquets déliés,Porter à Priapos l’offrande prairiale.
Clarté du temps, Kypris au sourire innombrableJe t’offre, afin qu’aux bras du berger, aujourd’hui,Je demeure joyeuse, ardente et désirable,Ma lampe, confidente aimable de la nuit. — Vois, je t’apporte aussi ces herbes odorantes ;La sauge humide où boit l’abeille dans l’été,Et le cerfeuil plus frais aux mains que l’eau couranteMêleront leurs parfums d’onde et de crudité. Mon sein est puéril, mais mon cœur est farouche,Damélas le sait bien à l’heure de l’accord,Car la flûte est moins vive et chaude sur sa boucheQue ne l’est mon baiser qui s’appuie et qui mord. Le soleil de midi couché dans la luzernes’abat moins lourdement sur la plaine et les champsQue ne pèse l’amour sur les corps qu’il gouverneDe son désir jaloux et de ses jeux méchants… La paix des jours légers et doux s’en est allée ;— Ô Vénus Cypria qui naquis de la merJe t’offre à toi qui prends plaisir aux eaux saléesLes larmes de ma joue et de mon cœur amer…
Rhodocleia, penchée aux buissons du chemin,Emplissait de feuillage et de haies sa corbeille,Quand le berger Hylas lui a mordu la mainD’un baiser plus cuisant que le dard de l’abeille. Elle a senti glisser jusqu’au fond de son cœurL’aiguillon et le miel de la rude caresse,Et les pas chancelants de plaisir et de peurElle a marché longtemps dans la luzerne épaisse. Et quand elle est rentrée à la maison, le soir,Son cœur était si lourd et si chaud dans sa gorgeQu’elle a dû regagner sa couche sans s’asseoirAutour du plat de noix, de châtaignes et d’orge. Ce repas odorant qu’elle n’a pu manger– Pensant que c’est ainsi que l’amour se révèle —Rhodocleia qu’émut le baiser du bergerL’offre pieusement à Vénus immortelle…
Ô fille de Junon, Jeunesse aux pieds légersQui verses le nectar savoureux dans les coupes,Toi qui descends du ciel vers les humbles bergersEt joins les bras tremblants des amants que tu groupes, Déesse aux yeux rieurs comme l’aube d’avrilCompagne de l’aurore à la robe irisée,Dont le corps vigoureux et le front puérilSont couverts de fin blanc et de claire rosée, Belle proie indocile ou molle du sommeil,Toi que l’amour lutine et baise sur les jouesSi fort que ton visage en est encore vermeil,Et qui mêles la ruse aux grâces quand tu joues, — Salut, divinité riante du matin !Répands à pleines mains les roses éphémèresEt ne détourne point ton visage mutin ;Préserve-nous du mal des vieillesses amères ! Quand tu verras venir les approches du soir,Ne défais pas nos bras noués à ton épaule ;Avant que le raisin soit mûr pour le pressoir,Couche nos jeunes corps sous les feuilles du saule ; Et j’abandonnerai sans plainte et sans effortTes odorants jardins où le soleil ruisselle,Pour m’en aller tranquille aux plaines de la mort,— La mort, ta sœur auguste, apaisée et fidèle !
Enfant Érôs qui joues à l’ombre des surgeons Et bois aux sources claires,Toi qui nourris ainsi qu’un couple de pigeons L’amour et la colère, Passe sans t’arrêter au seuil de ma maison, N’entre pas cette année :Mon âme des amours qu’elle eut l’autre saison Est encore étonnée, Car tu mêles au miel des baisers appuyés Sur les lèvres jalousesLa haine amère ainsi que le fruit du sorbier, La haine acide et rouge…
Lorsque j’aurai cessé dans la vie infidèleDe respirer le jour, les feuilles et les eaux,Je laisserai mon ombre aux nymphes immortelles,À Rhodope, à Mélite, à la tendre Praxô. Elles viendront, les trois joueuses de théorbe,Se suspendre à mes mains comme du pampre vert :L’odeur du poivrier, du lentisque et des sorbesCoulera mollement de leurs cheveux ouverts. Elles m’emmèneront vers l’Hellade sonorePar le pré plein d’ajoncs, de rosée et de thym.Leurs robes de safran seront comme l’auroreQui se traîne et qui luit sur l’herbe des jardins : Dans les chemins étroits, que des ruches de pailleEmplissent du parfum de la cire et du miel,Elles s’approcheront du potier qui travaillePour goûter avec lui aux mets habituels. Lorsque le vent du soir fera plier les saulesEt rentrer les troupeaux aux portes des maisons.Nous presserons nos mains et joindrons nos épaulesComme font pour danser les Jours et les Saisons… — Elles me conteront le rustique mystèreDes noces de la lune avec le beau berger,La jeunesse du temps à l’aube de la terre,L’ivresse du vin grec et de l’amour léger. Nos jeux seront plaisants, et quand la nuit agileParcourra le chemin des monts et des coteaux,Elles allumeront une lampe d’argileEt baigneront leurs bras de baumes végétaux, Et penchant sur leurs seins mon corps tendre qui ploieElles consacreront à Minerve aux joues d’orCet immortel désir de sagesse et de joieDont mon cœur large et vif est empli jusqu’au bord…
Le bourdonnant été, doré comme du miel,Parfumé de citrons, de résine et de menthe,Balance au vent sucré son rêve sensuelEt baigne son visage au clair de l’eau dormante. Les pesants papillons ont alangui les fleurs,Le cylise odorant et la belle mélisseInfusent doucement dans la grande chaleur,Le soleil joue et luit sur les écorces lisses ; Les branches des sureaux et des figuiers mûrisS’emplissent du remous des abeilles fidèles…Comme le jour est gai, comme la plaine rit !Les prés chauds et roussis crépitent d’un bruit d’ailes. Voici qu’on voit venir, le soleil sur les yeux.La petite Bittô, la danseuse aux crotales ;La blancheur du chemin plaît à ses pieds joyeuxQue la poussière brûle au travers des sandales. Son voile est de lin vert comme un nouveau raisin,Sa robe est attachée à son épaule frêle,La beauté du matin enorgueillit son seinEt son cœur est content comme une sauterelle. Ses boîtes de parfums et son petit miroirFont un bruit de cailloux au fond de sa corbeille ;Elle danse en marchant et s’amuse de voir,Des bords de chaque fleur, s’envoler des abeilles, — Ah ! Bittô, quel désir mène tes pieds distraitsAux dangereux sentiers de la campagne ardente ?D’invisibles Erôs habitent les forêtsEt des poisons subtils montent du cœur des plantes : Retourne te mêler aux travaux du matin,Car l’heure de midi promptement s’achemine,Ou bien va regarder dans ton petit jardinSi la nuit a mûri les vertes aubergines… Mais, rieuse et nouant ses deux mains à son cou,Bittô n’écoute pas les prudentes paroles ;Le vent joueur s’enroule autour de ses genouxEt fait un bruit soyeux comme un ruban qui vole ; Le baume végétal qui flotte dans l’air bleuEnduit d’un miel léger son âme complaisante :Elle vient, au travers des épis onduleux,S’asseoir près d’un étang où rêve l’eau luisante. Avides de s’unir au glorieux été,La pivoine touffue et l’anémone roseSe pâment de désir et semblent rejeterLe lâche vêtement des corolles décloses. — Quelle silencieuse et palpitante ardeurRôde autour de vos pieds, vous guette et vous accueille,Bittô ? Le soleil gonfle et mûrit votre cœur ;Votre cœur est tremblant comme un buisson de feuilles. Du flanc de la colline où le cassis bleuitVoici Criton qui vient faire boire ses chèvresÀ l’étang où Bittô sous la feuille qui luitS’amuse à retenir l’eau vive entre ses lèvres. Il s’est approché d’elle, il lui dit : « Ma Bittô,Prends ce fromage blanc et rond comme la lune,La noix que j’ai sculptée au bout de mon couteauEt le panier de jonc où je mettais mes prunes. » Il lui fait de hardis et timides serments,Il l’entoure, il la presse, il tient ses mains, il joue…— Et Bittô, déjà lasse et faible infinimentSe couche dans ses bras et lui baise la joue… ⁂ Comme elle est grave et pâle après l’âpre union !— Ô vous dont la pudeur tristement fut surprise,Tendre corps plein de trouble et de confusion,Bittô, je vous dirai votre grande méprise : Le rude et lourd baiser dont parlent les chansonsNe guérit pas le mal dont vous étiez atteinte ;Votre langueur venait de la verte saisonDu parfum des mûriers et des chauds térébinthes. Pensant vous délasser d’un tourment inconnuQui vous venait des champs, des feuilles, de la terre,Vous avez sans prudence attaché vos bras nusAu cou du chevrier dont l’étreinte est amère : Amoureuse du jour vivant et de clarté,Vous avez cru pouvoir apaiser sur sa bouche,Diseuse de mensonge et de frivolités,Votre désir de l’air, des fleurs, de l’eau farouche ; Sentant que votre cœur, si lourd et si dolent,Pesait à votre sein comme un nid aux ramures,Vous avez cru qu’aux mains du berger violentIl pourrait s’effeuiller comme une rose mûre… Ah ! Bittô, quelle ardeur et quelle voluptéAuraient donc pu guérir votre malaise insigne ?— L’amant que vous vouliez, c’était le tendre ÉtéSaturé d’aromate et de l’odeur des vignes !
Incorruptible azur, déesse lumineuse,Puisque vous avez bien voulu me visiterJe remettrai mon cœur entre vos mains soigneusesPour que vous le guidiez, par les nuits ténébreusesAu chemin de l’exacte et claire vérité. Avant que vous vinssiez, ma grande camarade,Ma vie était encore, à son tendre levant.Amoureuse d’éclat, de lustre et de paradeComme un cygne qui fuit l’eau sage de la radePour monter sur la mer et danser dans le vent. L’essaim voluptueux des heures turbulentesVenait, en bondissant, à moi comme un chevreuil ;J’ai détourné mes yeux de leur foule galanteEt j’ai guéri pour vous mon âme violenteDu péché de colère et du péché d’orgueil. Vous serez dans mon cœur comme une forteresseEt je serai l’archer qui veille dans la tour,Vous serez au pays profond de ma tendresse,Entre les jardins verts de mes fines ivressesLa route de soleil sans ombre et sans détour. Ô vous dont la pudeur est peureuse et fragileVous serez dans mon cœur belle comme un lac bleu,Et vous verrez passer sur votre onde tranquille,Pareils à des pigeons dont la blancheur défile,Mes désirs obstinés, vaillants et scrupuleux…
Mon âme, quels ennuis vous donnent de l’humeur ?Le vivre vous chagrine et le mourir vous fâche.Pourtant, vous n’aurez point au monde d’autre tâcheQue d’être objet qui vit, qui jouit et qui meurt. Mon âme, aimez la vie, auguste, âpre ou futile,Aimez tout le labeur et tout l’effort humains,Que la vérité soit, vivace entre vos mains,Une lampe toujours par vos soins pleine d’huile. Aimez l’oiseau, la fleur, l’odeur de la forêt,Le gai bourdonnement de la cité qui chante,Le plaisir de n’avoir pas de haine méchante,Pas de malicieux et ténébreux secret, Aimez la mort aussi, votre bonne patronne,Par qui votre désir de toutes choses croîtEt, comme un beau jardin qui s’éveille du froid,Remonte dans l’azur, reverdit et fleuronne ; — L’hospitalière mort aux genoux reposantsDans la douceur desquels notre néant se pâme,Et qui vous bercera d’un geste, ma chère âme,Inconcevablement éternel et plaisant…
Bel orgueil qui logez au sein des âmes hautesEt qui soufflez ainsi que le vent dans les tours,Afin qu’aujourd’hui soit sans détresse et sans fautesBandez mon cœur penchant contre l’ombre et l’amour. Faites que mon cœur soit héroïque et vivaceEt porte sans plier le poids des yeux humains,Mettez votre clarté paisible sur ma faceEt votre force rude et chaude dans mes mains. Demeurez, bel orgueil, afin que je connaisseEn ce jour où je sens défaillir mes genouxEt mon âme mourir de rêve et de faiblesseL’auguste isolement de me mêler à vous…
Mon cœur, plein de douceur et plein d’étonnement,Cessez de vous mêler à la foule des hommes,Leurs cris passent vos sens et votre entendement ;Demeurons l’être simple et tendre que nous sommes… Craignez les jeux cruels qu’on mène en leurs maisons,Ils vous détourneraient de la sainte nature,De l’odeur des jardins et du goût des saisons :Aimez ce qui renaît, ce qui chante et qui dure. Vivez sans rechercher leur amère union.Respirez au milieu des plantes et des bêtes,Ce sont de fraternels et sages compagnons,Innocents, sérieux et doux comme vous êtes. Devant la nuit tranquille et la bonté du jourCes hommes ont le cœur plein de crainte et de haine,Et vous êtes enclin aux œuvres de l’amourQui répand sa rosée et ne sait pas sa peine. — Voyez comme leur bruit et leurs emportementsAccablent le matin limpide et font injureÀ la raison, ainsi qu’au juste sentimentQui veut que l’on choisisse et goûte avec mesure Bondissant sous le joug de leur pesante humeurIls sont bandés de peur, de colère et d’envie…Et pourtant le jour naît, suit son destin et meurt,— Ils ne changeront rien à l’ordre de la vie. Mon cœur, entendez-vous cet oiseau buissonnier.Tout, en dehors de l’air étincelant, est sombre,Voici l’été touffu, voyez ce marronnier,Nous allons tous les deux nous vêtir de son ombre…
Le visage de ceux qu’on n’aime pas encorApparaît quelquefois aux fenêtres des rêves,Et va s’illuminant sur de pâles décorsDans un argentement de lune qui se lève. Il flotte du divin aux grâces de leur corps,Leur regard est intense et leur bouche attentive :Il semble qu’ils aient vu les jardins de la mortEt que plus rien en eux de réel ne survive. La furtive douceur de leur avènementEnjôle nos désirs à leurs vouloirs propices,Nous pressentons en eux d’impérieux amantsVenus pour nous afin que le sort s’accomplisse ; Ils ont des gestes lents, doux et silencieux,Notre vie uniment vers leur attente afflue :Il semble que les corps s’unissent par les yeuxEt que les âmes sont des pages qu’on a lues. Le mystère s’exalte aux sourdines des voix,À l’énigme des yeux, au trouble du sourire,À la grande pitié qui nous vient quelquefoisDe leur regard, qui s’imprécise et se retire… Ce sont des frôlements dont on ne peut guérir,Où l’on se sent le cœur trop las pour se défendre,Où l’âme est triste ainsi qu’au moment de mourir ;Ce sont des unions lamentables et tendres… Et ceux-là resteront, quand le rêve aura fui,Mystérieusement les élus du mensonge,Ceux à qui nous aurons, dans le secret des nuits,Offert nos lèvres d’ombre, ouvert nos bras de songe.
Le plaisir mystique et païen,L’amour, la beauté, le désirOnt plus fait de mal que de bienÀ mon âme qui s’en revientLasse d’aimer et de souffrir. Allez, mon âme inassouvie,Dormir dans l’ombre le grand somme,Ayant rêvé, par triste envie,La joie au delà de la vieEt l’amour au-dessus des hommes…
Dieux gardiens des troupeaux qui tenez des houlettesRendez-nous l’innocence ancestrale des bêtes ; Afin que nous ayons l’endurance des maux,Donnez-nous la douceur des sobres animaux. — Faites que nous ayons dans nos peines insignesL’isolement muet et le dédain des cygnes ; Donnez-nous pour souffrir le destin hasardeuxL’indolence soumise et distraite des bœufs ; Faites que notre cœur où l’enfance se faneAit la gaîté robuste et la candeur de l’âne ; Donnez-nous pour lutter contre les serments fauxLa défiance adroite et vive des oiseaux ; Faites que nous ayons pour honorer nos veillesL’activité joyeuse et grave des abeilles ; Donnez-nous pour calmer nos désirs et nos goûtsL’insensibilité profonde des hiboux, Et, dans les jours cruels où la raison divague,Le calme des poissons arrêtés sur les vagues ; Faites que nous gardions le sens mystérieuxDe l’infini qui dort dans le fond de leurs yeux, — Et délivrez nos corps, misérables en somme,De l’âme glorieuse et maudite de l’homme !
Voici que vous avez assez souffert, pauvre homme,Assez connu l’amour, le désir, le dégoût,L’âpreté du vouloir et la torpeur des sommes,L’orgueil d’être vivant et de pleurer debout… Que voulez-vous savoir qui soit plus délectableQue la douceur des jours que vous avez tenus,Quittez le temps, quittez la maison et la table ;Vous serez sans regret ni peur d’être venu. J’emplirai votre cœur, vos mains et votre boucheD’un repos si profond, si chaud et si pesant,Que le soleil, la pluie et l’orage faroucheNe réveilleront pas votre âme et votre sang. — Pauvre âme, comme au jour où vous n’étiez pas néeVous serez pleine d’ombre et de plaisant oubli,D’autres iront alors par les rudes journéesPleurant aux creux des mains, des tombes et des lits. D’autres iront en proie au douloureux vertigeDes profondes amours et du destin amer,Et vous serez alors la sève dans les tigesLa rose du rosier et le sel de la mer. D’autres iront blessés de désir et de rêveEt leurs gestes feront de la douleur dans l’air,Mais vous ne saurez pas que le matin se lèveQu’il faut revivre encor, qu’il fait jour, qu’il fait clair. Ils iront retenant leur âme qui chancelleEt trébuchant ainsi qu’un homme pris de vin ;— Et vous serez alors dans ma nuit éternelle,Dans ma calme maison, dans mon jardin divin.
Rire ou pleurer, mais que le cœurSoit plein de parfums comme un vase,Et contienne jusqu’à l’extaseLa force vive ou la langueur. Avoir la douleur ou la joie,Pourvu que le cœur soit profondComme un arbre où des ailes fontTrembler le feuillage qui ploie ; S’en aller pensant ou rêvant,Mais que le cœur donne sa sèveEt que l’âme chante et se lèveComme une vague dans le vent. Que le cœur s’éclaire ou se voile.Qu’il soit sombre ou vif tour à tour.Mais que son ombre et que son jourAient le soleil ou les étoiles…
Entrons dans l’herbe fleurissanteOù le soleil fait des cheminsQue caressent comme des mainsLes ombres des feuilles dansantes. Respirons les molles odeursQui se soulèvent des calices,Et goûtons les tristes délicesDe la langueur et de l’ardeur. Que nos deux âmes balancéesSe donnent leurs parfums secrets,Et que le douloureux attraitJoigne les corps et les pensées… L’été, dans les feuillages frais,S’ébat, se délasse et s’enivre.Mais l’homme que rien ne délivrePleure de rêve insatisfait. Le bonheur, la douceur, la joie.Tiennent entre les bras mêlés,Pourtant les cœurs sont isolésEt las comme un rameau qui ploie. Pourquoi est-on si triste encorQuand le destin est favorable,Et pourquoi cette inéluctableInclination vers la mort…
Toute la nuit la pluie légèreA glissé par jets et par bonds :Viens respirer au bois profondL’odeur de la verdure amère. Ton cœur est tiède, morne et lasComme la naissante journée,Elle sera sitôt fanéeL’amoureuse odeur des lilas, Aujourd’hui l’âme apitoyéeSent pleurer son vague tourment :Viens écouter l’égouttementDes feuilles molles et mouillées.
Mets les mains sur mon front où tout l’humain orage Lutte comme un oiseau,Et perpétue ainsi qu’au creux des coquillages Le tumulte des eaux. Ferme mes yeux afin qu’ils soient clos et tranquilles Comme au fond du sommeil,Et qu’ils ne sachent plus quand passent sur la ville La lune et le soleil. Parle-moi de la mort, du songe qu’on y mène, De l’éternel loisir,Où l’on ne sait plus rien de l’amour, de la haine, Ni du triste plaisir ; Reste, voici la nuit, et dans l’ombre croissante Je sens rôder la peur ;– Ah ! laisse que mon âme amère et bondissante Déferle sur ton cœur.
La guitare amoureuse et l’ardente chansonPleurent de volupté, de langueur et de forceSous l’arbre où le soleil dore l’herbe et l’écorce,Et devant le mur bas et chaud de la maison. Semblables à des fleurs qui tremblent sur leur tige,Les désirs ondoyants se balancent au vent,Et l’âme qui s’en vient soupirant et rêvantSe sent mourir d’espoir, d’attente et de vertige. — Ah ! quelle pâmoison de l’azur tendre et clair !Respirez bien, mon cœur, dans la chaude rafale,La musique qui fait le cri vif des cigales,Et la chanson qui va comme un pollen sur l’air.
Fermez discrètement les vitres sur la rueEt laissez retomber les rideaux alentour,Pour que le grondement de la ville bourrueNe vienne pas heurter notre fragile amour. Notre tendresse n’est ni vive ni fatale.Nous aurions très bien pu ne nous choisir jamais :Je vous ai plu par l’art de ma douceur égale,Et c’est votre tristesse amère que j’aimais. La peine de nos cœurs est trop pareille, et telleQue nous nous mêlerions sans nous renouveler :Évitons le mensonge et la brève étincelleD’un désir qui nous luit sans pouvoir nous brûler. La vie a mal gardé ce que nous lui donnâmes,Rien du confus passé ne peut se ressaisir :Nous aurions tous les deux trop pitié de nos âmes,Après l’oubli léger et fuyant du plaisir : Car nous entendrions sangloter notre enfancePleine de maux secrets, toujours inapaisés,Que ne rachète pas, dans sa munificence,La réparation tardive des baisers…
Le Temps, de ses pipeaux, tire de clairs accords,Bondissez au soleil, les âmes et les corps, Par les chemins poudreux et la verdure épaisseÉpuisez les plaisirs, c’est la seule sagesse : Prenez-vous, quittez-vous, cherchez-vous tour à tour,Il n’est rien de réel que le rêve et l’amour. Sur la terre indigente où tant d’ombre s’éploieAyez souci d’un peu de justice et de joie. Retenez, du savoir, ce qu’il faut au bonheur :On est assez profond pour le jour où l’on meurt. Vivez ; ayez l’amour, la colère et l’envie,Pauvres êtres vivants, il n’est rien que la vie.
La chaleur attendrit l’eau dormante et l’air bleu.L’été vert, tout feuillu, tout fleuri, tout mielleux,Crépite sur le bord des routes soleilleuses.La vie afflue et joue au sein de l’herbe heureuseOù la grasse journée embaume et se répand ;Le désir est joyeux comme un rosier grimpant,Les soirs sont languissants et les matins robustes.Un vigoureux feuillage arrondit les arbustes,On sent se marier à l’ardeur du beau moisLa paix verte des champs, des étangs et des bois.Les rousseurs du soleil traînent sur la prairieOù se pressent le trèfle et la menthe fleurie,Et sur l’air les parfums s’endorment, arrêtésDans l’engourdissement bourdonnant de l’Été…— Tendre sœur des saisons, ô toi la plus sensible,Voici que ceux dont l’âme est aujourd’hui paisibleViennent vers la douceur de ta robe de thym :Leurs regards sont obscurs et leurs cœurs sont éteints,Ils sont sans allégresse et presque sans envie,Ayant beaucoup souffert des choses de la viePour gagner sous les lois des hommes assemblésLeur part de ton raisin et leur part de ton blé…— Abaisse vers leurs fronts que la tristesse inclineLes pommiers ronds qui font de l’ombre à la colline,Donne-leur la gaieté vive du vent salin,De la haie où l’oiseau se loge, du moulin.Mène vers leur douleur passive et familièreLe parfum de la vigne et des branches fruitières,Éloigne de leurs pas la rumeur des cités,Berce-les sur ton cœur odorant, cher été…— Nature, il n’est pas bon que nos frères soient tristes,Que dans l’azur vivant où ta candeur existeIls aient contre eux la vie et les péchés humains ;Il n’est pas bon qu’ils aient des fatigues aux mainsEt qu’isolés aux joies du rêve et de l’étudeNous regardions de loin leur grande lassitude.— Nature, vous aimez les jeux de vos saisons.Vous vous plaisez à voir reluire à l’horizonLe doux balancement de vos tendres épis.Alors, vous vous mêlez à l’automne assoupi,Heureuse, ayant nourri de votre cœur la plaine,De voir que l’orge est mûre et que la vigne est pleineEt que les chariots, où croulent vos moissons,Ayant repris leur route entrent dans les maisons.Car vous ne savez pas quand vous donnez vos sèves,Quand votre grain joyeux se déchire et se lèveEt qu’à faire le blé vous mettez tant de soins,Que des êtres mourront d’en avoir eu besoin…— Vous dont j’aime le goût, l’odeur, la bonne rageDu vent, du puéril et violent orage.Nature ! — je vous offre en ce mois solennelVotre terre le pain, et votre onde le sel.Vous si joyeuse à l’heure où le jour vient d’éclore,Quand vous vous couronnez des roses de l’aurore,Et si triste le soir, quand votre cœur amerSe blesse dans la nue et saigne sur la mer,Soyez bonne aux plaisirs et aux langueurs des hommes,Qu’ils goûtent vos laitues, vos raisins et vos pommes,La fraîcheur de vos eaux, le chant de vos bouvreuils :Donnez-leur du désir, du repos, de l’orgueil,Et pressez contre vous sans colère et sans blâmeLes pauvres corps vivants qui sont toute notre âme…
Voici notre désir ardent : qu’on nous envoie,À nous qui connaissons tout le tourment humain,Ceux que la vie exacte et soigneuse rudoieQuand ils ont satisfait leurs plaisirs et leurs mains. Nous avons la ferveur et la bonne science,Qu’on nous donne tous ceux que la faim et l’amourOnt mené durement aux simples violencesEt qu’on allait priver de l’air tendre et du jour. Nous dirons au pécheur : je serai votre jugeMoi que le joug obscur du cœur et de la chairA trouvé sans secours, sans lutte et sans refuge.Et qui sais que le goût des instants est amer. Vous êtes le proscrit, vous n’êtes pas coupableD’avoir pris cette grappe et dérobé ce blé,Puisque j’ai tous les jours, sans effort, à ma table,Le pain et le plaisir que vous avez volés. Le désir et la faim ont des raisons profondes,On ne peut ni marcher ni respirer sans eux,Pourtant ils ne sont pas votre part en ce mondeOù votre tâche auguste est d’être malheureux. Vous êtes le vivant et le saignant mystèreVous qui, plein de vouloir, de force et de besoinsNe devez pas toucher aux arbres de la terre,Aux jeux de la moisson, du pressoir et des foins. — Prenez ce pain, ce vin, cet argent et ce livre,Appuyez votre front sur le cœur des saisons,Travaillez, — le travail et sa fatigue enivrent,Habitez votre rêve ainsi qu’une maison, Et puis je lui dirai : Va dans la paix, mon frère,Si je n’avais pas eu de bonheur sous mon toit,J’aurais peut-être fait ce que tu viens de faire,Regarde dans mon cœur : je suis semblable à toi.
Comme un troupeau de bœufs qui rentre dans l’étable,Les pauvres gens, allez vers la tranquille mort,Elle seule vous est clémente et favorableEt vous accordera, sans peine et sans effort,La maison, le repos, le plaisir et la table. Blessés de la chaleur et tourmentés du froid,Vous passez, foule grave et toujours étonnée,Sachant que vous n’avez de place en nul endroitEt que vous trouverez dans la mort fortunéeLa jouissance exacte et sûre de vos droits. Vous, à qui la clarté ne fut jamais offerteDans le tumulte obscur des profondes cités,Voici que vous serez dans la campagne ouverteLes bras pleins de loisirs, et le vent de l’étéFera passer sur vous l’odeur des pommes vertes. Gens qui marchez parmi les cœurs indifférents,Vêtus d’humilité, de surprise et de gêne,L’âpre mort vous fera monter au premier rangEt le printemps joyeux vous portera les grainesDu pavot orgueilleux et des lis odorants. Vous, pour qui le soleil et la lune paisibleN’eurent point de douceur et point de bons regards,Vous dormirez les yeux tournés vers l’invisible,Et la prudente mort sera pleine d’égardsPour vos corps douloureux et pour vos cœurs sensibles. Vous ne sentirez plus sur vos fronts hébétésCouler la brume et l’eau des saisons qui s’égouttent,Vous ne saurez plus rien des jours qui ont été,Et le temps infini continuera sa routeAfin que votre oubli ait son éternité…
Vous en qui le sommeil du monde est enfermé,Terre de bon repos et de longues délices,Dont le cœur ténébreux et rude est parfuméPar les cèdres profonds et la douce réglisse,Vous êtes l’urne auguste où les temps sont groupés,La Nature sur vous se balance et s’égoutteComme un feuillage épais que la pluie a trempéEt qui laisse pleuvoir son onde sur la route…— Les abeilles des champs doriens, les étés,La jeunesse odorante et chaude de la terre,Les bois où les bergers de l’Hellas ont chanté,Les plaisirs et les jours, c’est vous sainte poussière !C’est vous toute la gloire et tout l’amour humains,Le corps d’Iphigénie et le cœur de VirgileEt Chloé qui tenait des roses dans ses mainsOnt mêlé leur substance ardente à votre argile.Vous êtes un autel rustique, où s’accomplitTout le mystérieux et fixe destin : l’hommeVous apporte son cœur quand il l’a bien empli,La mer son coquillage et le sapin sa gomme.— Voici le champ fertile où l’humanité dort,La couche aux plis profonds où tout entre et repose,Le nocturne jardin où les houilles et l’orAccueillent la venue éternelle des choses.Tous ceux qui sous le ciel léger ont enseignéLa volupté riante et la bonne science,Ont connu vos tombeaux et les ont imprégnésD’une minutieuse et parfaite alliance.C’est vous tous les désirs, c’est vous tous les efforts,La corbeille où les fruits du lourd automne roulent,La place populeuse où se pressent les morts,C’est vous le pays large et sûr, c’est vous la foule !… — Mon cœur plein de raison et plein d’orgueil humainsNous aussi nous irons vers ces frères sans nombre,Et je vous porterai devant moi, dans mes mains,Pour que votre chaleur éclaire toute l’ombre…
Déjà la vie ardente incline vers le soir, Respire ta jeunesse,Le temps est court qui va de la vigne au pressoir, De l’aube au jour qui baisse, Garde ton âme ouverte aux parfums d’alentour, Aux mouvements de l’onde,Aime l’effort, l’espoir, l’orgueil, aime l’amour, C’est la chose profonde ; Combien s’en sont allés de tous les cœurs vivants Au séjour solitaireSans avoir bu le miel ni respiré le vent Des matins de la terre, Combien s’en sont allés qui ce soir sont pareils Aux racines des ronces,Et qui n’ont pas goûté la vie où le soleil Se déploie et s’enfonce. Ils n’ont pas répandu les essences et l’or Dont leurs mains étaient pleines,Les voici maintenant dans cette ombre où l’on dort Sans rêve et sans haleine ; — Toi, vis, sois innombrable à force de désirs De frissons et d’extase,Penche sur les chemins où l’homme doit servir Ton âme comme un vase, Mêlé aux jeux des jours, presse contre ton sein La vie âpre et farouche ;Que la joie et l’amour chantent comme un essaim D’abeilles sur ta bouche. Et puis regarde fuir, sans regret ni tourment Les rives infidèles,Ayant donné ton cœur et ton consentement À la nuit éternelle…