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Vicente Huidobro
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Œuvres complètes

Vicente Huidobro

5 poèmes

Art poétique

Que le vers soit comme une clef Ouvrant mille portes. Une feuille tombe ; il y a quelque chose qui vole ; Les yeux créent, voyant ce qu'ils voient, Et l'âme de l'auditeur se met à trembler. Invente de nouveaux mondes et prend soin de ta parole ; L'adjectif tue, s'il ne donne pas la vie. Nous sommes dans le cycle des nerfs. Le muscle pend, Comme un souvenir, dans les musées; Nous n'avons pas, malgré cela, moins de force : La véritable vigueur Réside dans la tête. Pourquoi chantez-vous les roses ? Ô Poètes ! Faites-les fleurir dans le poème ; Seulement pour nous autres Les choses vivent sous le soleil, ici-bas. Le Poète est un petit dieu.

Impossible

Impossible de savoir quand ce coin de mon âme s’est endormi et quand il fera à nouveau partie de mes fêtes intimes Ou si ce morceau est parti pour toujours Ou bien s’il fut volé et se trouve entier dans un autre Impossible de savoir si l’arbre primitif sent encore en son être le vent millénaire Si tu te souviens du chant de la mère quaternaire Et des cris de ton rapt Et de la voix sanglotante de l’océan qui venait d’ouvrir les yeux Et qui agitait les mains et pleurait dans son berceau Pour vivre nous n’avons pas besoin de tant d’horizons Les têtes de coquelicot que nous avons mangées souffrent pour nous Mon amandier parle pour une partie de moi-même Je suis près et je suis loin En mon temps bref, j’ai des centaines d’époques En mon être profond, j’ai mille lieues Cataclysmes de la terre accidents de planètes Et quelques étoiles de deuil Tu te souviens de quand tu étais un son entre les arbres Et de quand tu étais un petit rayon vertigineux? Maintenant nous avons la mémoire trop chargée Les fleurs de nos oreilles pâlissent Je vois parfois des reflets de plumes sur ma poitrine Ne me regarde pas avec tant de fantasmes Je veux dormir je veux entendre à nouveau les voix perdues Comme les comètes qui sont passées à un autre système Où étions-nous? Dans quelle lumière et dans quel silence? Oû serons-nous? Tant de choses tant de choses tant de choses Je souffle pour éteindre tes yeux Tu te souviens de quand tu étais un soupir entre deux branches?

La Matelotte

Matelot conduisant les vagues au port d’été A chaque pas de chaleur la lune nous gifle Et la mer se défait Agitée par le vent des pêcheurs qui sifflent L’océan est vert de tant d’espoir noyé
Les bateaux traînent les vagues jusqu’à toucher le ciel Ils vont charger l’aurore éventuelle Tels que les escarpins ils aiment l’horizon L’horizon en arc raide pour la chanson et pour la flèche Chemin de la colombe en dépêche
Mon œil mieux qu’un navire divague Bien que je sois le marin précis Que voulez-vous
La mer change de vagues Le caméléon de couleur Et la montre d’heure
Mais l’océan transitoire en échelle sans tapis Au fond change aussi peu que le charbon des mines Et je l’aime comme une bouteille ou un bouquet poli A l’ombre de son fare qui mouds les vagues en sourdine
L’océan l’océan le fare et la farine Pleure mon beau marin sur la marine
L’océan l’océan Voilà mon seul drapeau
Chiffonné de bateaux Déchiré dans les plages Mon drapeau naturel est troué de naufrages

La poésie est un attentat céleste

Moi je suis absent mais dans le fond de cette absence Il y a l’attente de moi-même Et cette attente est une autre sorte de présence L’attente de mon retour Moi je suis dans d’autres objets Je suis en voyage donnant un peu de ma vie À certains arbres et à certaines pierres Qui m’ont attendu de nombreuses années
Ils se sont fatigués de m’attendre et ils se sont assis
Moi je ne suis pas et je suis Je suis absent et je suis présent dans un état d’attente Eux voulaient mon langage pour s’exprimer Et moi je voulais le leur pour les exprimer Et voilà l’équivoque l’atroce équivoque
Angoissé lamentable J’entre plus profondément dans ces plantes Je laisse derrière moi peu à peu mes vêtements Peu à peu tombent mes chairs Et mon squelette peu à peu s’habille d’écorce
Je suis en train de devenir arbre Combien de fois je me suis transformé en d’autres choses… C’est douloureux et plein de tendresse
Je pourrais émettre un cri mais s’effraierait la transsubstantiation Il faut rester silencieux Attendre en silence

Moulin

Plus qu’un âne, le vent est patient. Tourne tourne tourne Moulin qui moud les heures Bientôt arrivera le printemps Et tes ailes seront couvertes de fleurs Tourne tourne tourne Moulin qui moud les jours Bientôt arrivera l’été Et tu auras des fruits sur ta tour Tourne, tourne tourne Moulin qui moud les mois Bientôt viendra l’automne Et tu seras triste sur ta croix Tourne tourne tourne Moulin broyeur d’années Bientôt viendra l’hiver Et tes larmes gèleront Voici le vrai moulin N’oubliez jamais sa chanson ll fait la pluie et le beau temps Il fait les quatre saisons Moulin de mort, moulin de vie Mouds les instants comme une montre Eux aussi sont des grains Moulin de la mélancolie Farine du temps qui rendra nos cheveux blancs.

À propos de Vicente Huidobro

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Cette bibliothèque présente une sélection des textes disponibles de Vicente Huidobro. Elle ne constitue pas une édition complète des recueils.

À propos de cette lecture

Les couvertures sont imaginaires. Les portraits sont des interprétations risographiées.

Art poétiqueVicente Huidobro · Voix de synthèse
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