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Carlos Drummond de Andrade
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La machine du monde

Carlos Drummond de Andrade

14 poèmes

Au milieu du chemin

Au milieu du chemin j'avais une pierre j'avais une pierre au milieu du chemin j'avais une pierre au milieu du chemin j'avais une pierre. Jamais je n'oublierai cet événement dans la vie de mes rétines tant fatiguées. Jamais je n'oublierai qu'au milieu du chemin j'avais une pierre j'avais une pierre au milieu du chemin au milieu du chemin j'avais une pierre.

Construction

Un cri jaillit dans l'air comme une fusée. Il vient de ce décor d'argile humide, de gravats et d'échafaudages hirsutes. Le soleil tombe sur les choses par plaques bouillantes. Le marchand de glaces coupe la rue. Et le vent joue dans les moustaches de l'entrepreneur.

Mort en avion

Je m'éveille pour la mort. Je me rase, m'habille, me chausse. C'est mon dernier jour : un jour entamé d'aucun pressentiment. Tout fonctionne comme toujours. Je sors dans la rue. Je vais mourir. Je ne mourrai pas maintenant. Un jour entier se profile devant moi.
Je vis mon instant final et c'est comme si je vivais depuis bien des années avant et après ce jour, une vie continue, sans rupture, où il n'y aurait pauses ni syncopes ni sommeils, tant est moelleux dans la nuit cet engin et tant aisément il fend l'air en blocs de plus en plus gros.
Je suis vingt dans la machine qui suavement respire, entre des panneaux stellaires et de lointains souffles de la terre, je me sens normal à des milliers de mètres d'altitude, ni oiseau ni mythe, je garde conscience de mes pouvoirs, et sans mystification je vole, je suis un corps volant et j'ai toujours des poches, des montres, des ongles, relié à la terre par la mémoire et par l'habitude des muscles, chair sur le point d'exploser. Ô blancheur, sérénité sous la violence de la mort sans préavis, précautionneuse et pourtant irrésistible approche d'un péril atmosphérique, coup percuté dans l'air, lame de vent dans le cou, éclair choc fracas fulguration nous roulons pulvérisés je pique verticalement et me transforme en fait divers.

Conclusion

Les impacts de l'amour ne sont pas poésie (ils ont tenté de l'être : aspiration nocturne) Mémoire enfantine et pauvreté automnale se déversent dans le vers de notre urne diurne.
Qu'est la poésie? le beau? Il n'est poésie, et ce qui n'est poésie n'a pas la parole. Le mystère en soi non plus que les mots anciens ne sont pas poésie : cuisse, furie, cabale.
Alors vient le découragement. Adieu, tout! La valise prête, notre corps détaché, il nous reste la joie d'être seul, et muet.
De quoi nos poèmes se forment-ils? Où? Quel rêve empoisonné leur répond, si le poète est un ressenti, et tout le reste, nuages ?

Sonnets du passereau I

Aimer un petit passereau est chose folle. Il tournoie libre dans la longue cage bleue à m'en oppresser la poitrine, tandis que le peu de liberté d'aimer bientôt s'envole.
L'amour est-ce partage à deux? pécule? obole? Une pressante, une rauque nécessité de nous aimer au sein de l'amour se désole à chaque baiser que bouche n'a pas donné.
Le petit oiseau descend à notre portée, et dans cette chute soumise un vol s'ensuit, et se poursuit sans ailes, comme pure absence,
Romance qui dans la romance recommence. Pour autant que passe l'amour ou qu'on le nie, elle est chant (et non pas oiselle) son essence.

Sonnets du passereau II

Des ailes qui battent ? Rose ouverte, la jupe cisèle, dans son tournoiement, le corps léger. Entre des muscles suaves, un joyau pur, scintille à brève portée du regard, scellé.
Ce qui, lorsqu'à peine perçu, est évoqué avec des mots tels que cambrésine ou duvet, ce qui est feu subtil, sur la neige attisé, galbe d'une cuisse atlantique sur la plage,
cela se résout-il en femme ou en oiseau? Au visage ce même air grave ou éthéré, cette indécise traînée de soleil couchant,
de fugue, que l'on retrouve au bec de l'oiseau. Le reste, c'est guise humaine ou bien déshumaine, au gré du penchant où m'incline ma méprise.

Lettre

II fait beau temps que je ne t'ai pas écrit. Vieilles sont devenues toutes les nouvelles. Moi-même j'ai vieilli. Vois comme ressortent ces marques sur moi, non pas de tes caresses
(si légères) à mon visage : ce sont coups, ce sont épines, ce sont souvenirs de la vie à ton fils, qui au crépuscule se défait de la sagesse des petits.
L'instant où tu me manques, ce n'est pas tant à l'heure de dormir, quand tu me disais «Dieu te bénisse», et la nuit s'ouvrait en rêve.
C'est au réveil, quand je revois dans un coin toute la nuit accumulée de mes jours, que je me sens en vie, et ne rêve pas.

Durée

Le temps était-il bon? Le temps n'était pas. Il est, pour toujours. Le lierre de l'ère d'antan infatigablement suinte.
C'est arrivé voilà mille ans ? Ça continue à arriver. Dans les bouts de chiffons les plus ternis, je me lis et relis.
Tout est-il mort, dans la distance qui va de quelqu'un à lui-même ? Tout est en vie, mais sans l'angoisse d'aimer et d'être prisonnier.
Car tout à la fin se libère des fers qui dans l'air sont forgés. L'âme sourit, déjà bien proche de la racine même de l'être

Vie petite vie

La vieille fille et son pied de bégonia la vieille fille et son chat tout gris la vieille fille et son gâteau aux amandes la vieille fille et son tricot à dentelle la vieille fille et sa revue de mode la vieille fille et son missel la vieille fille et son armoire fermée la vieille fille et sa fenêtre la vieille fille et son regard vide la vieille fille et ses bandeaux grisaille la vieille fille et sa mandoline la vieille fille et le portrait de son fiancé la vieille fille et son temps infini la vieille fille et son oreiller ardent, trempé de larmes.

Beijo-flor

Le baiser est-il fleur dans le massif ou désir dans la bouche? Tant de baisers naissants et cueillis dans le calme du jardin aucun baiser baisé (comment baiser le baiser?) sur la bouche des filles et c'est là qu'ils sont en suspension invisibles.

La main visionnaire

Psch psch petit moustique psch psch petit moustique psch psch petit moustique la fille de la maison verte psch psch petit moustique qui retrousse sa robe psch psch petit moustique qui entrouvre ses jambes blanches psch psch petit moustique bien au-dessus des genoux psch psch petit moustique | ses cuisses qui s'arrondissent psch psch petit moustique entre ses cuisses prenant forme psch psch petit moustique l'obscur frisottement psch psch petit moustique bosquet, forêt enchantée, psch psch petit moustique que je n'ai jamais vue, on m'a raconté psch psch petit moustique ma main va remontant psch psch petit moustique palpant, lissant psch psch petit moustique et arrive à ce buisson psch psch petit moustique qui m'embroussaille tout psch psch petit moustique dans la nuit la plus poisseuse psch psch petit moustique et je sens que je m'enflamme psch psch petit moustique à ce charbon incandescent psch psch petit moustique je vais brûlant vais mourant psch psch petit moustique psch... psch... petit moustique Ah !

Destruction

Ils s’aiment cruellement les amants et, de tant s’aimer, ils ne se voient pas. L’un s’embrasse sur l’autre, réfléchi. Deux amants, que sont-ils? Deux ennemis. Les amants, enfants par les gâteries de l’amour abîmés, ne réalisent comme à s’enlacer ils se pulvérisent, et ce qui était monde au rien retourne.
Rien, personne. Amour, pur fantôme qui les promène léger, comme serpent s’empreint dans le souvenir de sa trace.
Et ils succombent mordus pour toujours. Ils cessent d’exister, mais l’existé continue à faire un mal éternel.

José

Et maintenant, José? La fête est finie, la lumière aussi, la foule est partie, la nuit a fraîchi, et maintenant, José? et maintenant, et toi? toi qui es sans nom, qui te moques d’autrui, qui fais de la poésie, qui aimes, qui te récries? et maintenant, José?
Sans femme te voici, sans mots te voici, sans tendresse aussi, tu ne peux plus boire, ne peux plus fumer, cracher ne peux plus, la nuit a fraîchi, le jour n’est pas là, le tram n’est pas là, le rire non plus, non plus l’utopie et tout a fini et tout s’est enfui et tout a moisi, et maintenant, José?
Et maintenant, José? Ta douce parole, ton instant de fièvre, ta faim et ton jeûne, ta bibliothèque, ton gisement d’or, ta veste en viscose, ton incohérence, ta haine – et maintenant?
Tenant en la main la clé tu veux ouvrir la porte, il n’y a pas de porte; tu veux mourir en mer, mais la mer a séché; partir pour le Minas, le Minas n’est plus, las. José, et maintenant?
Si tu t’écriais, si tu gémissais, si tu nous jouais la valse viennoise, si tu sommeillais, si tu te lassais, et si tu mourais… Mais tu ne meurs pas, José, tu es coriace!
Tout seul dans le noir en ours mal léché, sans théogonie, sans la paroi nue où te reposer, sans monture noire qui fuie au galop, tu marches, José! José, vers où?

Amour, signal étrange

Je les aime trop, sans savoir que je les aime, les filles en route pour la prière. Tombée du jour. Elles non plus ne se savent pas aimées par le garçon aux yeux baissés mais attentifs. J’en regarde une, j’en regarde une autre, je sens le signal silencieux de quelque chose que je ne sais définir — plus tard je le saurai. Ce n’est pas seulement Hermînia, ou Marieta, ou Dulce ou Nazaré ou Carmen. Toutes, elles me blessent — doucement, elles passent sans le remarquer. Le jour tombant déjà décompose les silhouettes, moi-même je suis une ombre à la fenêtre du premier étage. Que faire de ce sentiment que je ne puis même nommer sentiment? Je suis en train de me préparer à souffrir tout comme les jeunes gens étudient pour devenir médecin ou avocat.

À propos de Carlos Drummond de Andrade

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Cette bibliothèque présente une sélection des textes disponibles de Carlos Drummond de Andrade. Elle ne constitue pas une édition complète des recueils.

À propos de cette lecture

Les couvertures sont imaginaires. Les portraits sont des interprétations risographiées.

Au milieu du cheminCarlos Drummond de Andrade · Voix de synthèse
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