Au milieu du chemin j'avais une pierrej'avais une pierre au milieu du cheminj'avais une pierreau milieu du chemin j'avais une pierre.Jamais je n'oublierai cet événementdans la vie de mes rétines tant fatiguées.Jamais je n'oublierai qu'au milieu du cheminj'avais une pierrej'avais une pierre au milieu du cheminau milieu du chemin j'avais une pierre.
Un cri jaillit dans l'air comme une fusée.Il vient de ce décor d'argile humide, de gravats et d'échafaudages hirsutes.Le soleil tombe sur les choses par plaques bouillantes.Le marchand de glaces coupe la rue.Et le vent joue dans les moustaches de l'entrepreneur.
Je m'éveille pour la mort.Je me rase, m'habille, me chausse.C'est mon dernier jour : un jourentamé d'aucun pressentiment.Tout fonctionne comme toujours.Je sors dans la rue. Je vais mourir.Je ne mourrai pas maintenant. Un jourentier se profile devant moi. Je vismon instant final et c'est commesi je vivais depuis bien des annéesavant et après ce jour,une vie continue, sans rupture,où il n'y aurait pauses ni syncopes ni sommeils,tant est moelleux dans la nuit cet engin et tant aisément il fendl'air en blocs de plus en plus gros. Je suis vingt dans la machinequi suavement respire,entre des panneaux stellaires et de lointains souffles de la terre,je me sens normal à des milliers de mètres d'altitude,ni oiseau ni mythe,je garde conscience de mes pouvoirs,et sans mystification je vole,je suis un corps volant et j'ai toujours des poches, des montres, des ongles,relié à la terre par la mémoire et par l'habitude des muscles,chair sur le point d'exploser.Ô blancheur, sérénité sous la violencede la mort sans préavis,précautionneuse et pourtant irrésistible approche d'un périlatmosphérique,coup percuté dans l'air, lame de ventdans le cou, éclairchoc fracas fulgurationnous roulons pulvérisésje pique verticalement et me transforme en fait divers.
Les impacts de l'amour ne sont pas poésie(ils ont tenté de l'être : aspiration nocturne)Mémoire enfantine et pauvreté automnalese déversent dans le vers de notre urne diurne. Qu'est la poésie? le beau? Il n'est poésie,et ce qui n'est poésie n'a pas la parole.Le mystère en soi non plus que les mots anciensne sont pas poésie : cuisse, furie, cabale. Alors vient le découragement. Adieu, tout!La valise prête, notre corps détaché,il nous reste la joie d'être seul, et muet. De quoi nos poèmes se forment-ils? Où? Quelrêve empoisonné leur répond, si le poèteest un ressenti, et tout le reste, nuages ?
Aimer un petit passereau est chose folle.Il tournoie libre dans la longue cage bleueà m'en oppresser la poitrine, tandis quele peu de liberté d'aimer bientôt s'envole. L'amour est-ce partage à deux? pécule? obole?Une pressante, une rauque nécessitéde nous aimer au sein de l'amour se désoleà chaque baiser que bouche n'a pas donné. Le petit oiseau descend à notre portée,et dans cette chute soumise un vol s'ensuit,et se poursuit sans ailes, comme pure absence, Romance qui dans la romance recommence.Pour autant que passe l'amour ou qu'on le nie,elle est chant (et non pas oiselle) son essence.
Des ailes qui battent ? Rose ouverte, la jupecisèle, dans son tournoiement, le corps léger.Entre des muscles suaves, un joyau pur,scintille à brève portée du regard, scellé. Ce qui, lorsqu'à peine perçu, est évoquéavec des mots tels que cambrésine ou duvet,ce qui est feu subtil, sur la neige attisé,galbe d'une cuisse atlantique sur la plage, cela se résout-il en femme ou en oiseau?Au visage ce même air grave ou éthéré,cette indécise traînée de soleil couchant, de fugue, que l'on retrouve au bec de l'oiseau.Le reste, c'est guise humaine ou bien déshumaine,au gré du penchant où m'incline ma méprise.
II fait beau temps que je ne t'ai pas écrit.Vieilles sont devenues toutes les nouvelles.Moi-même j'ai vieilli. Vois comme ressortentces marques sur moi, non pas de tes caresses (si légères) à mon visage : ce sontcoups, ce sont épines, ce sont souvenirsde la vie à ton fils, qui au crépusculese défait de la sagesse des petits. L'instant où tu me manques, ce n'est pas tantà l'heure de dormir, quand tu me disais«Dieu te bénisse», et la nuit s'ouvrait en rêve. C'est au réveil, quand je revois dans un cointoute la nuit accumulée de mes jours,que je me sens en vie, et ne rêve pas.
Le temps était-il bon? Le tempsn'était pas. Il est, pour toujours.Le lierre de l'ère d'antaninfatigablement suinte. C'est arrivé voilà mille ans ?Ça continue à arriver.Dans les bouts de chiffons les plusternis, je me lis et relis. Tout est-il mort, dans la distancequi va de quelqu'un à lui-même ?Tout est en vie, mais sans l'angoissed'aimer et d'être prisonnier. Car tout à la fin se libèredes fers qui dans l'air sont forgés.L'âme sourit, déjà bien prochede la racine même de l'être
La vieille fille et son pied de bégoniala vieille fille et son chat tout grisla vieille fille et son gâteau aux amandesla vieille fille et son tricot à dentellela vieille fille et sa revue de modela vieille fille et son missella vieille fille et son armoire ferméela vieille fille et sa fenêtrela vieille fille et son regard videla vieille fille et ses bandeaux grisaillela vieille fille et sa mandolinela vieille fille et le portrait de son fiancéla vieille fille et son temps infinila vieille fille et son oreillerardent, trempéde larmes.
Le baiser est-il fleurdans le massifou désir dans la bouche?Tant de baisers naissantset cueillisdans le calme du jardinaucun baiser baisé(comment baiser le baiser?)sur la bouche des filleset c'est là qu'ils sonten suspensioninvisibles.
Psch psch petit moustiquepsch psch petit moustiquepsch psch petit moustiquela fille de la maison vertepsch psch petit moustiquequi retrousse sa robepsch psch petit moustiquequi entrouvre ses jambes blanchespsch psch petit moustiquebien au-dessus des genouxpsch psch petit moustique |ses cuisses qui s'arrondissentpsch psch petit moustiqueentre ses cuisses prenant formepsch psch petit moustiquel'obscur frisottementpsch psch petit moustiquebosquet, forêt enchantée,psch psch petit moustiqueque je n'ai jamais vue, on m'a racontépsch psch petit moustiquema main va remontantpsch psch petit moustiquepalpant, lissantpsch psch petit moustiqueet arrive à ce buissonpsch psch petit moustiquequi m'embroussaille toutpsch psch petit moustiquedans la nuit la plus poisseusepsch psch petit moustiqueet je sens que je m'enflammepsch psch petit moustiqueà ce charbon incandescentpsch psch petit moustiqueje vais brûlant vais mourantpsch psch petit moustiquepsch... psch...petit moustiqueAh !
Ils s’aiment cruellement les amantset, de tant s’aimer, ils ne se voient pas.L’un s’embrasse sur l’autre, réfléchi.Deux amants, que sont-ils? Deux ennemis.Les amants, enfants par les gâteriesde l’amour abîmés, ne réalisentcomme à s’enlacer ils se pulvérisent,et ce qui était monde au rien retourne. Rien, personne. Amour, pur fantôme quiles promène léger, comme serpents’empreint dans le souvenir de sa trace. Et ils succombent mordus pour toujours.Ils cessent d’exister, mais l’existécontinue à faire un mal éternel.
Et maintenant, José?La fête est finie,la lumière aussi,la foule est partie,la nuit a fraîchi,et maintenant, José?et maintenant, et toi?toi qui es sans nom,qui te moques d’autrui,qui fais de la poésie,qui aimes, qui te récries?et maintenant, José? Sans femme te voici,sans mots te voici,sans tendresse aussi,tu ne peux plus boire,ne peux plus fumer,cracher ne peux plus,la nuit a fraîchi,le jour n’est pas là,le tram n’est pas là,le rire non plus,non plus l’utopieet tout a finiet tout s’est enfuiet tout a moisi,et maintenant, José? Et maintenant, José?Ta douce parole,ton instant de fièvre,ta faim et ton jeûne,ta bibliothèque,ton gisement d’or,ta veste en viscose,ton incohérence,ta haine – et maintenant? Tenant en la main la clétu veux ouvrir la porte,il n’y a pas de porte;tu veux mourir en mer,mais la mer a séché;partir pour le Minas,le Minas n’est plus, las.José, et maintenant? Si tu t’écriais,si tu gémissais,si tu nous jouaisla valse viennoise,si tu sommeillais,si tu te lassais,et si tu mourais…Mais tu ne meurs pas,José, tu es coriace! Tout seul dans le noiren ours mal léché,sans théogonie,sans la paroi nueoù te reposer,sans monture noirequi fuie au galop,tu marches, José!José, vers où?
Je les aime trop, sans savoir que je les aime,les filles en route pour la prière.Tombée du jour.Elles non plus ne se savent pas aiméespar le garçon aux yeux baissés mais attentifs.J’en regarde une, j’en regarde une autre, je sensle signal silencieux de quelque choseque je ne sais définir — plus tard je le saurai.Ce n’est pas seulement Hermînia, ou Marieta,ou Dulce ou Nazaré ou Carmen.Toutes, elles me blessent — doucement,elles passent sans le remarquer. Le jour tombantdéjà décompose les silhouettes, moi-mêmeje suis une ombre à la fenêtre du premier étage.Que faire de ce sentimentque je ne puis même nommer sentiment?Je suis en train de me préparer à souffrirtout comme les jeunes gens étudient pour devenir médecinou avocat.
Cette bibliothèque présente une sélection des textes disponibles de Carlos Drummond de Andrade. Elle ne constitue pas une édition complète des recueils.
À propos de cette lecture
Les couvertures sont imaginaires. Les portraits sont des interprétations risographiées.