À mon avis tout à fait intime, j’eusse préféré, en dépit de tant d’intérêt s’attachant intrinsèquementpresque aussi bien que chronologiquementà beaucoup de pièces du présent recueil quecelui-ci fût allégé pour surtout des causes littérairestrop de jeunesse décidément, d’inexpériencesmal savoureuses, point d’assez heureusesnaïvetés. J’eusse, si le maître, donné juste undessus de panier, quitte à regretter que le restedût disparaître, ou alors ajouté ce reste à la findu livre, après la table des matières et sans tabledes matières quant à ce qui l’eût concerné, soushospitalité les tout à fait apocryphes sonnets publiéssous le nom glorieux et désormais sacrépar de spirituels parodistes.Quoi qu’il en soit, voici, seulement expurgéedes apocryphes en question et classée aussisoigneusement que possible par ordre de dates,mais, hélas ! privée de trop de choses qui furentaux déplorables fins de puériles et criminellesrancunes sans même d’excuses suffisammentbêtes, confisquées, confisquées ? volées ! pour toutet mieux dire, dans les tiroirs fermés d’un absent.Voici le livre des poésies complètes d’Arthur Rimbaud avec ses additions inutiles à mon aviset ses déplorables mutilations irréparables à jamais,il faut le craindre.Justice est donc faite, et bonne et complètecar en outre du présent fragment de l’œuvre, il ya eu des reproductions par la Presse et la Librairiedes choses en prose si inappréciables, peut-êtremême si supérieures aux vers, dont quelques-unspourtant incomparables, que je sache !Ici, avant de procéder plus avant dans ce trèssérieux et très sincère et pénible et douloureux travail,il me sied et me plaît de remercier mes amisen un cas si beau, mais à l’époque périculent, jevous l’assure, car je ne le sais que trop.Kahn et Dujardin disposaient néanmoins derevues jeunes et d’aspect presque imposant, unpeu d’outre-Rhin et parfois, pour ainsi dire pédantesques ;depuis il y a eu encore du plomb dansl’aile de ces périodiques changés de direction ―et Baju, naïf eut aussi son influence, vraiment.Tous trois firent leur devoir en faveur de mesefforts pour Rimbaud, Baju avec le tort peut-êtreinconscient de publier à l’appui de la bonnethèse des gloses farceuses de gens de talent etsurtout d’esprit qui auraient mieux fait certainementde travailler pour leur compte, qui envalait, je le leur dis en toute sincérité, La peine assurément !Mais un devoir sacré m’incombe, en dehors detoute diversion même quasiment nécessaire, vite.C’est de rectifier des faits d’abord ― et ensuited’élucider un peu la disposition, à mon sens, mallittéraire, mais conçue dans un but tellementrespectable ! du présent volume des Poésies complètes d’Arthur Rimbaud.de par la requête d’un galant homme de qui la signatureavait été escroquée, M. Rodolphe Darzens,on a donc dit tout le mauvais sur Rimbaud,homme et poète.Ce mauvais-là, il faut malheureusement, maiscarrément, l’amalgamer avec celui qu’a écrit,pensé sans nul doute, un homme de talent dansun journal d’irréprochable tenue. Je veux parlerde M. Charles Maurras et en appeler de lui à luimieux informé.Je lis, par exemple, ceci de lui, M. CharlesMaurras.Au dîner du Bon Bock, or il n’y avait pasalors, de dîner du Bon Bock où nous allassions,Valade, Mérat, Silvestre, quelques autres Parnassiensou moi, ou par conséquent Rimbaud avecnous, mais bien un dîner mensuel des Vilains Bonshommes,fondé bien avant la guerre etqu’avaient honoré quelquefois Théodore de Banvilleet, de la part de Sainte-Beuve, son secrétaire,M. Jules Troubat. Au moment dont il estquestion, fin 1871, nos « assises » se tenaient aupremier étage d’un marchand de vins établi aucoin de la rue Bonaparte et de la place Saint-Sulpice,marchand d’objets religieux.Au dîner du Bon Bock, dit donc M. Maurras,ses reparties (à Rimbaud) causaient de grandsscandales. Ernest d’Hervilly le rappelait en vainà la raison. Carjat le mit à la porte. Rimbaudattendit patiemment à la porte et Carjat reçut àla sortie un « bon » (je retiens « bon ») coup decanne à épée dans le ventre.Je n’ai pas à invoquer le témoignage de d’Hervillyqui est un cher poète et un cher ami, parcequ’il n’a jamais été plus l’auteur d’une interventionabsurdément inutile que l’objet d’une insulteignoble publiée sans la plus simple pudeur, nonplus que sans la moindre conscience du faux oudu vrai dans la préface de l’édition de M. Genonceaux ;cet exotique à Paris d’ailleurs failli depuisou quelque chose comme cela ; ni celui de M. Carjatlui-même, ni des encore assez nombreux survivantsd’une scène assurément peu glorieuse pourRimbaud, mais démesurément grossie et dénaturéejusqu’à la plus complète calomnie.Voici donc un récit succinct mais vrai, jusquedans le moindre détail, du « drame » en question :ce soir-là aux Vilains Bonshommes on avait lu(plutôt modeste), ce n’est pas toujours des moinsfatigants, particulièrement quand ils sont un peubien déclamatoires comme ceux dont vraiment ils’agissait (et non du bon poète Jean Alcard). Cesvers étaient d’un monsieur qui faisait beaucoupde sonnets à l’époque et de qui le nom m’échappe.Et sur le début suivant après passablementd’autres choses d’autres gens : On dirait des soldats d’Agrippa d’AubignéAlignés au cordeau par Philibert Delorme.Rimbaud eut le tort incontestable de protesterd’abord entre haut et bas contre la prolongationd’à la fin abusives récitations. Sur quoi M. EtienneCarjat le photographe, poète de qui le récitateurétait l’ami littéraire et artistique, s’interposa tropvite et trop vivement à mon gré, traitent l’interrupteurde gamin. Rimbaud qui ne savait supporterla boisson, et que l’on avait contracté dansces « agapes » pourtant modérées, la mauvaisehabitude de gâter au point de vue du vin et desliqueurs, ― Rimbaud qui se trouvait gris, pritmal la chose, se saisit d’une canne à épée à moi quiétait derrière nous voisins immédiats et, par-dessustout comme la lame dégainée qui ne fit pas heureusementde très grands ravages, puisque lesympathique ex-directeur du Boulevard ne reçut,si j’en crois ma mémoire qui est excellent dansce cas, qu’une éraflure très légère.Néanmoins l’alarme fut grande et la tentativetrès regrettable ; vite et plus vite encore réprimée.J’arrachai la lame au furieux, la brisai sur mongenou et confiai, devant rentrer de très bonneheure chez moi où ma femme était dans un étatde grossesse avancé pour ne pas excuser de troplongues et fréquentes miennes absences de lamaison, le garçon à moitié dégrisé maintenantau peintre bien connu, Michel de l’Hay alors déjàun solide gaillard en outre d’un tout jeune hommedes plus remarquablement beaux qu’il soit donnéde voir, qui eut tôt fait de reconduire à son domicilede la rue Campagne-Première, en le chapitrantd’importance, le « gamin » de qui l’accèsde colère ne tarda pas à se dissiper tout à faitavec les fumées du vin et de l’alcool dans lesommeil réparateur de la seizième année.Avant de « lâcher » tout à fait M. CharlesMaurras, je lui demanderai de m’autoriser àÀ propos de la question d’ailleurs subsidiairede savoir si M. Rimbaud était beau ou laid,M. Maurras qui ne l’a jamais vu et qui le trouvelaid, d’après des témoins « plus rassis » que votreserviteur, me blâmerait presque, ma paroled’honneur ! d’avoir dit qu’il avait (Rimbaud) unvisage parfaitement ovale d’ange en exil, une fortebouche rouge au pli amer (et in cauda venenum !)en Latin et Romain et Grec et Italien ! Que vousêtes, M. Mourras, ô gros voluptueux (à la Wilde !)des « jambes sans rivales ».Ça c’est bête, je veux le croire, sans plus autrement, quoi ?Voici toujours ma phrase sur lesjambes en question, extraite des Hommes d’aujourd’hui.Au surplus, lisez toute la petite biographie.Elle répond à tout d’avance, et coûtedeux sous.« … Des projets pour la Russie, une anicrocheà Vienne (Autriche), quelques mois en France,d’Arras et Douai à Marseille, et le Sénégal, verslequel bercé par un naufrage, puis la Hollande,1879-80, vu décharger des voitures de moissondans une ferme à sa mère, entre Attigny et Vouziers,et arpenter ces routes maigres de sesVoyons, M. Maurras, est-ce bien de bonne foivotre confusion entre infatigabilité… et autrechose.— Ouf ! j’en ai fini avec les petites (et grosses)infamies qui de régions prétendues uniquementlittéraires, s’insinueraient dans la vie privée pours’y installer et veuillez, lecteur, me permettre dem’étendre un peu, maintenant qu’on a brûlé quelquesucre, sur le pur plaisir intellectuel de vousparler du présent ouvrage qu’on peut ne pasaimer, ni même admirer, mais qui a droit à toutrespect en tout consciencieux examen ?On a laissé les pièces objectionnables au pointde vue bourgeois, car le point de vue chrétien etsurtout catholique dont je m’honore d’être un desplus indignes peut être mais à coup sûr le plussincère tenant, me semble supérieur ― j’entends,notamment les Premières Communions, lesPauvres à l’église (pour mon compte, j’eussenégligé cette pièce brutale avec pourtant ceci quien fait partie : … Les malades du foieFont baiser leur longs doits jaunesAux bénitiers.Quant aux Premières Communions dont j’aiblasphémateurs (ou réciproquement), c’est sibeau !… n’est-ce pas ? à travers tant de drôles dechoses… n’est-ce pas ?Pour le reste de ce que j’aime parfaitement, leBateau ivre, les Effarés, les Chercheuses de pouxet bien après les Assis aussi, parbleu ! c’est unpeu fumiste, mais si beau de détails ; Sonnet des Voyellesqui a fait faire à M. René Ghill de simirobolentes théories et l’ardent Faune. C’estparfait de fauves, ― en liberté ! et encore unefois, je vous le présente, ce « numéro », commeautrefois dans Lutèce, de tout mon cœur, de toutemon âme et de toutes mes forces.On a cru devoir (évidemment dans un but deréhabilitation qui n’a rien à voir ni avec la vieni avec l’œuvre) ouvrir le volume par une pièceintitulée Etrennes des Orphelins, laquelle assezlongue pièce, dans le goût un peu Guiraud avecdéjà des beautés tout autres. Ceci qui vaut duDesbordes-Valmore : Les tout petits enfants ont le cœur si sensible !Cela :qui est d’un net et d’un vrai, quant à ce qui concerneun beau jour de premier janvier: Surtoutune facture solide même un peu trop qui ditl’extrême jeunesse de l’auteur quand il s’enservit d’après la formule parnassienne exagérée.On a cru aussi devoir intercaler de gré ou deforce un trop long poème : Le Forgeron, daté desTuileries vers le 10 août 1892, où vraiment c’esttrop démoc-soc, par trop démodé, même en 1870,mais l’auteur, direz-vous, était si, si jeune ! Mais,répondrais-je, était-ce une raison pour publiercette chose faite à coups de « mauvaises lectures »dans des manuels surannés ou de tropmoisis historiens ? Je ne m’empresse pas moinsd’ajouter qu’il y a là encore de très beaux vers.Parbleu ! avec cet être-là !Cette caricature de Louis XIV, d’abord :Et prenant ce gros-là dans son regard farouche,Cette autre encore :Or le bon roi, debout sur son ventre était pâle.Ce cri bien dans le ton juste, trop rare ici.On ne veut pas de nous dans les boulangeriesou sauvage tout à fait alors presque auxbelles que le Bateau ivre ou que les Premières Communions.Il y a dans ce ton Ce qui retient Nina, vingt-neufstrophes, plus de cent vers sur un rythmesautilleur avec des gentillesses à tout bout dechamp : Dix-sept ans tu seras heureuse !O les grands présLa grande campagne amoureuse !— Dis, viens plus près !…. . . . . . . . . . . . . .Puis comme une petite morteLe cœur pâmé.Tu me disais que je te porteL’œil mi-fermé…Et après la promenade au bois… et la résurrectionde la petite morte, l’entrée dans le villageoù ça sentirait le laitage, une étable pleined’un rythme lent d’haleine et de grands dos ; unintérieur à la Téniers. Les lunettes de ma grand’mèreEt son nez long. . . . . . . . . .Elle était fort déshabilléeEt de grands arbres indiscrets.Aux vitres penchaient leur feuilléeMalinement, tout près, tout près.Sensation, où le poète adolescent va loin, bienloin, comme un bohémien. Par la nature, heureux comme avec une femme.Roman : On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans.Ce qu’il y a d’amusant, c’est que Rimbaud,quand il écrivait ce vers, n’avait pas encoreseize ans. Évidemment il se « vieillissait » pourmieux plaire à quelque belle… de très probablementson imagination.Ma Bohème, la plus gentille sans doute de cesgentilles choses. Comme des lyres je tirai les élastiquesDe mes souliers blessés près de mon cœur.Mes Petites amoureuses, les Poètes de sept ans,frères franchement douloureux des Chercheuses de poux : Et la mère fermant le livre du devoirDans les yeux bleus et sous le front plein d’éminenceL’âme de son enfant livrée aux répugnances.. . . . . . . . . .Quant aux quelques morceaux en prose quiterminent le volume, je les eusse retenus pour lespublier dans une nouvelle édition des œuvres enprose. Ils sont d’ailleurs très beaux mais tout àfait dans la note des Illuminations et de la Saison en Enfer.Je l’ai dit tout à l’heure et je saisque je ne suis pas le seul à le penser : Le Rimbauden prose est peut-être supérieur à celui envers…J’ai terminé, je crois avoir terminé ma tâchede préfacier. De la vie de l’homme j’ai parlésuffisamment. De son œuvre je reparlerai peut-êtreencore.Mon dernier mot ne peut-être ici que ceci :Rimbaud fut un poète mort jeune mais vierge detoute platitude ou décadence ― homme il fut unhomme mort jeune aussi mais dans son vœuxbien formulé d’indépendance et de haut dédainde n’importe quelle adhésion à ce qu’il ne luiplaisait pas de faire ni d’être. Paul Verlaine
I La chambre est pleine d’ombre ; on entend vaguementDe deux enfants le triste et doux chuchotement.Leur front se penche, encor alourdi par le rêve,Sous le long rideau blanc qui tremble et se soulève…− Au dehors les oiseaux se rapprochent frileux ;Leur aile s’engourdit sous le ton gris des cieux ;Et la nouvelle année, à la suite brumeuse,Laissant traîner les plis de sa robe neigeuse,Sourit avec des pleurs, et chante en grelottant… II Or les petits enfants, sous le rideau flottant,Parlent bas comme on fait dans une nuit obscure.Ils écoutent, pensifs, comme un lointain murmure…Ils tressaillent souvent à la claire voix d’orDu timbre matinal, qui frappe et frappe encorSon refrain métallique en son globe de verre…— Puis, la chambre est glacée… on voit traîner à terre, Épars autour des lits, des vêtements de deuil :L’âpre bise d’hiver qui se lamente au seuilSouffle dans le logis son haleine morose !On sent, dans tout cela, qu’il manque quelque chose…— Il n’est donc point de mère à ces petits enfants, De mère au frais sourire, aux regards triomphants ?Elle a donc oublié, le soir, seule et penchée, D’exciter une flamme à la cendre arrachée, D’amonceler sur eux la laine et l’édredonAvant de les quitter en leur criant : pardon.Elle n’a point prévu la froideur matinale, Ni bien fermé le seuil à la bise hivernale ?…— Le rêve maternel, c’est le tiède tapis, C’est le nid cotonneux où les enfants tapis, Comme de beaux oiseaux que balancent les branches, Dorment leur doux sommeil plein de visions blanches.— Et là, — c’est comme un nid sans plumes, sans chaleur, Où les petits ont froid, ne dorment pas, ont peur ;Un nid que doit avoir glacé la bise amère… III Votre cœur l’a compris : − ces enfants sont sans mère.Plus de mère au logis ! − et le père est bien loin !…− Une vieille servante, alors, en a pris soin.Les petits sont tout seuls en la maison glacée ;Orphelins de quatre ans, voilà qu’en leur penséeS’éveille, par degrés, un souvenir riant…C’est comme un chapelet qu’on égrène en priant :− Ah ! quel beau matin, que ce matin des étrennes !Chacun, pendant la nuit, avait rêvé des siennesDans quelque songe étrange où l’on voyait joujoux,Bonbons habillés d’or, étincelants bijoux,Tourbillonner, danser une danse sonore,Puis fuir sous les rideaux, puis reparaître encore !On s’éveillait matin, on se levait joyeux,La lèvre affriandée, en se frottant les yeux…On allait, les cheveux emmêlés sur la tête,Les yeux tout rayonnants, comme aux grands jours de fête,Et les petits pieds nus effleurant le plancher,Aux portes des parents tout doucement toucher…On entrait !… Puis alors les souhaits,… en chemise,Les baisers répétés, et la gaîté permise ? IV Ah ! c’était si charmant, ces mots dits tant de fois !— Mais comme il est changé, le logis d’autrefois :Un grand feu pétillait, clair, dans la cheminée, Toute la vieille chambre était illuminée ;Et les reflets vermeils, sortis du grand foyer, Sur les meubles vernis aimaient à tournoyer…— L’armoire était sans clefs !… sans clefs, la grand armoire !On regardait souvent sa porte brune et noire…Sans clefs !… c’était étrange !… on rêvait bien des foisAux mystères dormant entre ses flancs de bois, Et l’on croyait ouïr, au fond de la serrureBéante, un bruit lointain, vague et joyeux murmure…— La chambre des parents est bien vide, aujourd’hui :Aucun reflet vermeil sous la porte n’a lui ;Il n’est point de parents, de foyer, de clefs prises :Partant, point de baisers, point de douces surprises !Oh ! que le jour de l’an sera triste pour eux !— Et, tout pensifs, tandis que de leurs grands yeux bleus, Silencieusement tombe une larme amère, Ils murmurent : « Quand donc reviendra notre mère ? » V Maintenant, les petits sommeillent tristement :Vous diriez, à les voir, qu’ils pleurent en dormant, Tant leurs yeux sont gonflés et leur souffle pénible !Les tout petits enfants ont le cœur si sensible !— Mais l’ange des berceaux vient essuyer leurs yeux, Et dans ce lourd sommeil met un rêve joyeux, Un rêve si joyeux, que leur lèvre mi-close, Souriante, semblait murmurer quelque chose…— Ils rêvent que, penchés sur leur petit bras rond, Doux geste du réveil, ils avancent le front, Et leur vague regard tout autour d’eux repose…Ils se croient endormis dans un paradis rose…Au foyer plein d’éclairs chante gaîment le feu…Par la fenêtre on voit là-bas un beau ciel bleu ;La nature s’éveille et de rayons s’enivre…La terre, demi-nue, heureuse de revivre, A des frissons de joie aux baisers du soleil…Et dans le vieux logis tout est tiède et vermeil :Les sombres vêtements ne jonchent plus la terre, La bise sous le seuil a fini par se taire…On dirait qu’une fée a passé dans cela !…— Les enfants, tout joyeux, ont jeté deux cris… Là,Près du lit maternel, sous un beau rayon rose,Là, sur le grand tapis, resplendit quelque chose…Ce sont des médaillons argentés, noirs et blancs,De la nacre et du jais aux reflets scintillants ;Des petits cadres noirs, des couronnes de verre,Ayant trois mots gravés en or : « À notre mère ! »
A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles,Je dirai quelque jour vos naissances latentes.A, noir corset velu des mouches éclatantesQui bombillent autour des puanteurs cruelles, Golfe d’ombre ; E, candeur des vapeurs et des tentes,Lance des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles ;I, pourpres, sang craché, rire des lèvres bellesDans la colère ou les ivresses pénitentes ; U, cycles, vibrements divins des mers virides,Paix des pâtis semés d’animaux, paix des ridesQue l’alchimie imprime aux grands fronts studieux ; O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,Silences traversés des Mondes et des Anges :— O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !
Je vis assis, tel qu’un ange aux mains d’un barbier,Empoignant une chope à fortes cannelures,L’hypogastre et le col cambrés, une GambierAux dents, sous l’air gonflé d’impalpables voilures. Tels que les excréments chauds d’un vieux colombier,Mille rêves en moi font de douces brûlures ;Puis par instants mon cœur triste est comme un aubierQu’ensanglante l’or jaune et sombre des coulures. Puis quand j’ai ravalé mes rêves avec soin,Je me tourne, ayant bu trente ou quarante chopes,Et me recueille pour lâcher l’âcre besoin. Doux comme le Seigneur du cèdre et des hysopes,Je pisse vers les cieux bruns, très haut et très loin,Avec l’assentiment des grands héliotropes.
Noirs de loupes, grêlés, les yeux cerclés de baguesVertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs,Le sinciput plaqué de hargnosités vaguesComme les floraisons lépreuses des vieux murs, Ils ont greffé dans des amours épileptiquesLeur fantasque ossature aux grands squelettes noirsDe leurs chaises ; leurs pieds aux barreaux rachitiquesS’entrelacent pour les matins et pour les soirs. Ces vieillards ont toujours fait tresse avec leurs sièges,Sentant les soleils vifs percaliser leur peaux,Ou, les yeux à la vitre où se fanent les neiges,Tremblant du tremblement douloureux des crapauds. Et les Sièges leur ont des bontés ; culottéeDe brun, la paille cède aux angles de leurs reins.L’âme des vieux soleils s’allume, emmaillotéeDans ces tresses d’épis où fermentaient les grains. Et les Assis, genoux aux dents, verts pianistes,Les dix doigts sous leur siège aux rumeurs de tambour,S’écoutent clapoter des barcarolles tristesEt leurs caboches vont dans des roulis d’amour. Oh ! ne les faites pas lever ! C’est le naufrage.Ils surgissent, grondant comme des chats gifflés,Ouvrant lentement leurs omoplates, ô rage !Tout leur pantalon bouffe à leurs reins boursouflés. Et vous les écoutez, cognant leurs têtes chauvesAux murs sombres, plaquant et plaquant leurs pieds tors,Et leurs boutons d’habit sont des prunelles fauvesQui vous accrochent l’œil du fond des corridors ! Puis ils ont une main invisible qui tue ;Au retour, leur regard filtre ce venin noirQui charge l’œil souffrant de la chienne battue,Et vous suez, pris dans un atroce entonnoir. Rassis, les poings noyés dans des manchettes sales, Ils songent à ceux-là qui les ont fait lever, Et de l’aurore au soir des grappes d’amygdalesSous leurs mentons chétifs s’agitent à crever. Quand l’austère sommeil a baissé leurs visièresIls rêvent sur leur bras de sièges fécondés, De vrais petits amours de chaises en lisièresPar lesquelles de fiers bureaux seront bordés. Des fleurs d’encre crachant des pollens en virgules, Les bercent le long des calices accroupis, Tels qu’au fil des glaïeuls le vol des libellules, — Et leur membre s’agace à des barbes d’épis !
Noirs dans la neige et dans la brume, Au grand soupirail qui s’allume, Leurs culs en rond, À genoux, cinq petits, — misère ! —Regardent le boulanger faire Le lourd pain blond… Ils voient le fort bras blanc qui tourneLa pâte grise, et qui l’enfourne Dans un trou clair. Ils écoutent le bon pain cuire.Le boulanger au gras sourire Chante un vieil air. Ils sont blottis, pas un ne bouge, Au souffle du soupirail rouge, Chaud comme un sein. Et quand, pendant que minuit sonne, Façonné, pétillant et jaune, On sort le pain ; Quand, sous les poutres enfumées, Chantent les croûtes parfumées, Et les grillons ; Quand ce trou chaud souffle la vie ;Ils ont leur âme si ravie Sous leurs haillons, Ils se ressentent si bien vivre, Les pauvres petits pleins de givre ! — Qu’ils sont là, tous, Collant leurs petits museaux rosesAu grillage, chantant des choses, Entre les trous, Mais bien bas, — comme une prière…Repliés vers cette lumière Du ciel rouvert, — Si fort, qu’ils crèvent leur culotte, — Et que leur lange blanc tremblotte Au vent d’hiver…
Quand le front de l’enfant, plein de rouges tourmentes,Implore l’essaim blanc des rêves indistincts,Il vient près de son lit deux grandes sœurs charmantesAvec de frêles doigts aux ongles argentins. Elles assoient l’enfant devant une croiséeGrande ouverte où l’air bleu baigne un fouillis de fleurs,Et dans ses lourds cheveux où tombe la roséePromènent leurs doigts fins, terribles et charmeurs. Il écoute chanter leurs haleines craintivesQui fleurent de longs miels végétaux et rosés,Et qu’interrompt parfois un sifflement, salivesReprises sur la lèvre ou désirs de baisers. Il entend leurs cils noirs battant sous les silencesParfumés ; et leurs doigts électriques et douxFont crépiter parmi ses grises indolencesSous leurs ongles royaux la mort des petits poux. Voilà que monte en lui le vin de la Paresse,Soupir d’harmonica qui pourrait délirer ;L’enfant se sent, selon la lenteur des caresses,Sourdre et mourir sans cesse un désir de pleurer.
Comme je descendais des Fleuves impassibles,Je ne me sentis plus guidé par les haleurs ;Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs. J’étais insoucieux de tous les équipages,Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais. Dans les clapotements furieux des marées,Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,Je courus ! Et les Péninsules démarrées,N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants. La tempête a béni mes éveils maritimes.Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flotsQu’on appelle rouleurs éternels de victimes,Dix nuits, sans regretter l’œil niais des falots. Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sures,L’eau verte pénétra ma coque de sapinEt des taches de vins bleus et des vomissuresMe lava, dispersant gouvernail et grappin. Et dès lors, je me suis baigné dans le poèmeDe la mer, infusé d’astres, et latescent,Dévorant les azurs verts où, flottaison blêmeEt ravie, un noyé pensif parfois descend, Où, teignant tout à coup les bleuités, déliresEt rythmes lents sous les rutilements du jour,Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,Fermentent les rousseurs amères de l’amour. Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes,Et les ressacs, et les courants, je sais le soir,L’aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir. J’ai vu le soleil bas taché d’horreurs mystiquesIlluminant de longs figements violets,Pareils à des acteurs de drames très antiques,Les flots roulant au loin leurs frissons de volets ; J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,Baisers montant aux yeux des mers avec lenteur,La circulation des sèves inouïesEt l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs. J’ai suivi des mois pleins, pareille aux vacheriesHystériques, la houle à l’assaut des récifs,Sans songer que les pieds lumineux des MariesPussent forcer le muffle aux Océans poussifs ; J’ai heurté, savez-vous ? d’incroyables Florides,Mêlant aux fleurs des yeux de panthères, aux peauxD’hommes, des arcs-en-ciel tendus comme des brides,Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux ; J’ai vu fermenter les marais énormes, nassesOù pourrit dans les joncs tout un Léviathan,Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces,Et les lointains vers les gouffres cataractant ! Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises.Echouages hideux au fond des golfes brunsOù les serpents géants dévorés des punaisesChoient des arbres tordus, avec de noirs parfums. J’aurais voulu montrer aux enfants ces doradesDu flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.Des écumes de fleurs ont béni mes déradesEt d’ineffables vents m’ont ailé par instants. Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,La mer dont le sanglot faisait mon roulis douxMontait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunesEt je restais, ainsi qu’une femme à genoux, Presqu’île, ballottant sur mes bords les querellesEt les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds,Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêlesDes noyés descendaient dormir, à reculons. Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,Moi dont les Monitors et les voiliers des HansesN’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau, Libre, fumant, monté de brumes violettes,Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un murQui porte, confiture exquise aux bons poètes,Des lichens de soleil et des morves d’azur, Qui courais taché de lunules électriques,Plante folle, escorté des hippocampes noirs,Quand les Juillets faisaient crouler à coups de triquesLes cieux ultramarins aux ardents entonnoirs, Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieuesLe rut des Béhémots et les Maelstroms épais,Fileur éternel des immobilités bleues,Je regrette l’Europe aux anciens parapets. J’ai vu des archipels sidéraux ! Et des îlesDont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :— Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ? Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les aubes sont navrantes,Toute lune est atroce et tout soleil amer.L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.Oh ! que ma quille éclate ! Oh ! que j’aille à la mer ! Si je désire une eau d’Europe, c’est la flacheNoire et froide où, vers le crépuscule embaumé,Un enfant accroupi, plein de tristesse, lâcheUn bateau frêle comme un papillon de mai. Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,Ni nager sous les yeux horribles des pontons !
IVraiment, c’est bête, ces églises de villagesOù quinze laids marmots, encrassant les piliers,Écoutent, grasseyant les divins babillages,Un noir grotesque dont fermentent les souliers.Mais le soleil éveille, à travers les feuillages,Les vieilles couleurs des vitraux ensoleillés, La pierre sent toujours la terre maternelle,Vous verrez des monceaux de ces cailloux terreuxDans la campagne en rut qui frémit, solennelle,Portant, près des blés lourds, dans les sentiers séreux,Ces arbrisseaux brûlés où bleuit la prunelle,Des nœuds de mûriers noirs et de rosiers furieux. Tous les cent ans, on rend ces granges respectablesPar un badigeon d’eau bleue et de lait caillé.Si des mysticités grotesques sont notablesPrès de la Notre-Dame ou du saint empaillé,Des mouches sentant bon l’auberge et les établesSe gorgent de cire au plancher ensoleillé. L’enfant se doit surtout à la maison, familleDes soins naïfs, des bons travaux abrutissants.Ils sortent, oubliant que la peau leur fourmilleOù le Prêtre du Christ a mis ses doigts puissants.On paie au Prêtre un toit ombragé d’une charmillePour qu’il laisse au soleil tous ces fronts bruissants. Le premier habit noir, le plus beau jour de tartesSous le Napoléon ou le Petit Tambour,Quelque enluminure où les Josephs et les MarthesTirent la langue avec un excessif amourEt qui joindront aux jours de science deux cartes,Ces deux seuls souvenirs lui restent du grand jour. Les filles vont toujours à l’église, contentesDe s’entendre appeler garces par les petits garçonsQui font du genre, après messe et vêpres chantantes,Eux, qui sont destinés au chic des garnisons, Ils narguent au café les maisons importantes, Blousés neuf et gueulant d’effroyables chansons. Cependant le curé choisit, pour les enfances, Des dessins ; dans son clos, les vêpres dites, quandL’air s’emplit du lointain nasillement des danses, Il se sent, en dépit des célestes défenses.Les doigts de pied ravis et le mollet marquant…— La nuit vient, noir pirate aux ciel noir débarquant. IILe prêtre a distingué, parmi les catéchistesCongrégés des faubourgs ou des riches quartiers, Cette petite fille inconnue, aux yeux tristes, Front jaune. Ses parents semblent de doux portiers.Au grand jour, la marquant parmi les catéchistes, Dieu fera, sur son front, neiger ses bénitiers. La veille du grand jour, l’enfant se fait maladeMieux qu’à l’église haute aux funèbres rumeurs.D’abord le frisson vient, le lit n’étant pas fade, Un frisson surhumain qui retourne : Je meurs… Et, comme un vol d’amour fait à ses sœurs stupides,Elle compte, abattue et les mains sur son cœur,Ses Anges, ses Jésus et ses Vierges nitides,Et, calmement, son âme a bu tout son vainqueur. Adonaï !… — Dans les terminaisons latinesDes cieux moirés de vert baignent les Fronts vermeilsEt tachés du sang pur des célestes poitrines,De grands linges neigeux tombent sur les soleils. Pour ses virginités présentes et futuresElle mord aux fraîcheurs de ta Rémission ;Mais plus que les lys d’eau, plus que les confituresTes pardons sont glacés, ô Reine de Sion. IIIPuis la Vierge n’est plus que la Vierge du livre ;Les mystiques élans se cassent quelquefois,Et vient la pauvreté des images que cuivreL’ennui, l’enluminure atroce et les vieux bois. Des curiosités vaguement impudiquesÉpouvantent le rêve aux chastes bleuitésQui sont surpris autour des célestes tuniquesDu linge dont Jésus voile ses nudités. Elle veut, elle veut pourtant, l’âme en détresse, Le front dans l’oreiller creusé par les cris sourds, Prolonger les éclairs suprêmes de tendresseEt bave… — L’ombre emplit les maisons et les cours, Et l’enfant ne peut plus. Elle s’agite et cambreLes reins, et d’une main ouvre le rideau bleuPour amener un peu la fraîcheur de la chambreSous le drap, vers son ventre et sa poitrine en feu. IVÀ son réveil, — minuit, — la fenêtre était blancheDevant le soleil bleu des rideaux illunés ;La vision la prit des langueurs du Dimanche, Elle avait rêvé rouge. Elle saigna du nez, Et se sentant bien chaste et pleine de faiblesse, Pour savourer en Dieu son amour revenant, Elle eut soif de la nuit forte où s’exalte et s’abaisseLe cœur, sous l’œil des cieux doux, en les devinant ; De la nuit, Vierge-Mère impalpable, qui baigneTous les jeunes émois de ses silences gris ;Elle eut soif de la nuit forte où le cœur qui saigneÉcoute sans témoin sa révolte sans cris. Et, faisant la victime et la petite épouse,Son étoile la vit, une chandelle aux doigts,Descendre dans la cour où séchait une blouse,Spectre blanc, et lever les spectres noirs des toits. VElle passa sa nuit Sainte dans des latrines.Vers la chandelle, aux trous du toit, coulait l’air blanc,Et quelque vigne folle aux noirceurs purpurinesEn deçà d’une cour voisine s’écroulant. La lucarne faisait un cœur de lueur viveDans la cour où les cieux bas plaquaient d’ors vermeilsLes vitres ; les pavés puant l’eau de lessiveSouffraient l’ombre des toits bordés de noirs sommeils. VIQui dira ces langueurs et ces pitiés immondesEt ce qu’il lui viendra de haine, ô sales fous,Dont le travail divin déforme encore les mondesQuand la lèpre, à la fin, rongera ce corps doux, Et quand, ayant rentré tous ces nœuds d’hystériesElle verra, sous les tristesses du bonheur,L’amant rêver au blanc million des MariesAu matin de la nuit d’amour, avec douleur ! VIISais-tu que je t’ai fait mourir ? J’ai pris ta bouche,Ton cœur, tout ce qu’on a, tout ce que vous avez,Et moi je suis malade. Oh ! je veux qu’on me coucheParmi les Morts des eaux nocturnes abreuvés ! J’étais bien jeune, et Christ a souillé mes haleines,Il me bonda jusqu’à la gorge de dégoûts ;Tu baisais mes cheveux profonds comme les laines,Et je me laissais faire !… Oh ! va… c’est bon pour vous, Hommes ! qui songez peu que la plus amoureuseEst, dans sa conscience, aux ignobles terreursLa plus prostituée et la plus douloureuseEt que tous nos élans vers vous sont des erreurs. Car ma communion première est bien passée !Tes baisers, je ne puis jamais les avoir bus.Et mon cœur et ma chair par ta chair embrasséeFourmillent du baiser putride de Jésus… VIIIAlors l’âme pourrie et l’âme désoléeSentiront ruisseler tes malédictions.— Ils avaient couché sur ta haine inviolée, Échappés, pour la mort, des justes passions. Christ, ô Christ, éternel voleur des énergies, Dieu qui, pour deux mille ans, vouas, à ta pâleur, Cloués au sol, de honte et de céphalalgies, Ou renversés, les fronts des Femmes de douleur.
Ô lâches, la voilà ! dégorgez dans les gares !Le soleil expia de ses poumons ardentsLes boulevards qu’un soir comblèrent les Barbares.Voilà la Cité belle assise à l’occident ! Allez ! on préviendra les reflux d’incendie,Voilà les quais ! voilà les boulevards ! voilà,Sur les maisons, l’azur léger qui s’irradie,Et qu’un soir la rougeur des bombes étoila. Cachez les palais morts dans des niches de planches !L’ancien jour effaré rafraîchit vos regards.Voici le troupeau roux des tordeuses de hanches,Soyez fous, vous serez drôles, étant hagards ! Tas de chiennes en rut mangeant des cataplasmes.Le cri des maisons d’or vous réclame. Volez !Mangez ! Voici la nuit de joie aux profonds spasmesQui descend dans la rue, ô buveurs désolés, Buvez. Quand la lumière arrive intense et folleFouillant à vos côtés les luxes ruisselants,Vous n’allez pas baver, sans geste, sans parole,Dans vos verres, les yeux perdus aux lointains blancs, Avalez, pour la Reine aux fesses cascadantes !Écoutez l’action des stupides hoquetsDéchirants. Écoutez, sauter aux nuits ardentesLes idiots râleux, vieillards, pantins, laquais ! Ô cœurs de saleté, bouches épouvantables,Fonctionnez plus fort, bouches de puanteurs !Un vin pour ces torpeurs ignobles, sur ces tables…Vos ventres sont fondus de hontes, ô Vainqueurs ! Ouvrez votre narine aux superbes nausées !Trempez de poisons forts les cordes de vos cous !Sur vos nuques d’enfants baissant ses mains croiséesLe Poète vous dit : ô lâches, soyez fous ! Parce que vous fouillez le ventre de la FemmeVous craignez d’elle encore une convulsionQui crie, asphyxiant votre nichée infâmeSur sa poitrine, en une horrible pression. Syphilitiques, fous, rois, pantins, ventriloques,Qu’est-ce que ça peut faire à la pudeur Paris.Vos âmes et vos corps, vos poisons et vos loques ?Elle se secouera de vous, hargneux pourris ! Et quand vous serez bas, geignant sur vos entraillesLes flancs morts, réclamant votre argent, éperdus,La rouge courtisane aux seins gros de Batailles,Loin de votre stupeur tordra ses poings ardus ! Quand tes pieds ont dansé si fort dans les colères,Paris ! quand tu reçus tant de coups de couteau,Quand tu gis, retenant dans tes prunelles claires,Un peu de la bonté du fauve renouveau, Ô cité douloureuse, ô cité quasi morte,La tête et les deux seins jetés vers l’AvenirOuvrant sur ta pâleur ses milliards de portes,Cité que le Passé sombre pourrait bénir : Corps remagnétisé pour les énormes peines,Tu rebois donc la vie effroyable ! tu sensSourdre le flux des vers livides en tes veines,Et sur ton clair amour rôder les doigts glaçants ! Et ce n’est pas mauvais. Tes vers, tes vers lividesNe gêneront pas plus ton souffle de ProgrèsQue les Stryx n’éteignaient l’œil des CariatidesOù des pleurs d’or astral tombaient des bleus degrés. Quoique ce soit affreux de te revoir couverteAinsi ; quoiqu’on n’ait fait jamais d’une citéUlcère plus puant à la Nature verte,Le Poète te dit : « Splendide est ta Beauté ! » L’orage t’a sacrée suprême poésie ;L’immense remuement des forces te secourt ;Ton œuvre bout, la mort gronde, Cité choisie !Amasse les strideurs au cœur du clairon lourd. Le Poète prendra le sanglot des Infâmes,La haine des Forçats, la clameur des maudits ;Et ses rayons d’amour flagelleront les Femmes.Ses strophes bondiront, voilà ! voilà ! bandits ! — Société, tout est rétabli : — les orgiesPleurent leur ancien râle aux anciens lupanars :Et les gaz en délire aux murailles rougiesFlambent sinistrement vers les azurs blafards !
Bien tard, quand il se sent l’estomac écœuré,Le frère Milotus un œil à la lucarneD’où le soleil, clair comme un chaudron récuré,Lui darde une migraine et fait son regard darne,Déplace dans les draps son ventre de curé. Il se démène sous sa couverture griseEt descend ses genoux à son ventre tremblant,Effaré comme un vieux qui mangerait sa prise,Car il lui faut, le poing à l’anse d’un pot blanc,À ses reins largement retrousser sa chemise ! Or, il s’est accroupi frileux, les doigts de piedRepliés grelottant au clair soleil qui plaqueDes jaunes de brioches aux vitres de papiers,Et le nez du bonhomme où s’allume la laqueRenifle aux rayons, tel qu’un charnel polypier. · · · · · · · · · Le bonhomme mijote au feu, bras tordus, lippeAu ventre : il sent glisser ses cuisses dans le feuEt ses chausses roussir et s’éteindre sa pipe ;Quelque chose comme un oiseau remue un peuÀ son ventre serein comme un monceau de tripe ! Autour, dort un fouillis de meubles abrutisDans des haillons de crasse et sur de sales ventres, Des escabeaux, crapauds étranges, sont blottisAux coins noirs : des buffets ont des gueules de chantresQu’entr’ouvre un sommeil plein d’horribles appétits. L’écœurante chaleur gorge la chambre étroite, Le cerveau du bonhomme est bourré de chiffons, Il écoute les poils pousser dans sa peau moiteEt parfois en hoquets fort gravement bouffonsS’échappe, secouant son escabeau qui boite… · · · · · · · · · Et le soir, aux rayons de lune qui lui fontAux contours du cul des bavures de lumière,Une ombre avec détails s’accroupit sur un fondDe neige rose ainsi qu’une rose trémière…Fantasque, un nez poursuit Vénus au ciel profond.
Parqués entre des bancs de chêne, aux coins d’égliseQu’attiédit puamment leur souffle, tous leurs yeuxVers le chœur ruisselant d’orrie et la maîtriseAux vingt gueules gueulant les cantiques pieux ; Comme un parfum de pain humant l’odeur de cire,Heureux, humiliés comme des chiens battus,Les Pauvres au bon Dieu, le patron et le sire,Tendent leurs oremus risibles et têtus. Aux femmes, c’est bien bon de faire des bancs lisses,Après les six jours noirs où Dieu les fait souffrir !Elles bercent, tordus dans d’étranges pelisses,Des espèces d’enfants qui pleurent à mourir : Leurs seins crasseux dehors, ces mangeuses de soupe, Une prière aux yeux et ne priant jamais, Regardent parader mauvaisement un groupeDe gamines avec leurs chapeaux déformés. Dehors, le froid, la faim, l’homme en ribote :C’est bon. Encore une heure ; après, les maux sans noms !— Cependant, alentour, geint, nasille, chuchoteUne collection de vieilles à fanons ; Ces effarés y sont et ces épileptiquesDont on se détournait hier aux carrefours ;Et, fringalant du nez dans des missels antiquesCes aveugles qu’un chien introduit dans les cours. Et tous, bavant la foi mendiante et stupide, Récitent la complainte infinie à JésusQui rêve en haut, jauni par le vitrail livide, Loin des maigres mauvais et des méchants pansus, Loin des senteurs de viande et d’étoffes moisies, Farce prostrée et sombre aux gestes repoussants ;— Et l’oraison fleurit d’expressions choisies, Et les mysticités prennent des tons pressants, Quand, des nefs où périt le soleil, plis de soieBanals, sourires verts, les Dames des quartiersDistingués, — ô Jésus ! — les malades du foieFont baiser leurs longs doigts jaunes aux bénitiers. 1871
lui Ta poitrine sur ma poitrine, Hein ? nous irions,Ayant de l’air plein la narine, Aux frais rayons Du bon matin bleu qui vous baigne Du vin de jour ?…Quand tout le bois frissonnant saigne Muet d’amour De chaque branche, gouttes vertes, Des bourgeons clairs,On sent dans les choses ouvertes Frémir des chairs ; Tu plongerais dans la luzerne Ton long peignoir,Divine avec ce bleu qui cerne Ton grand œil noir, Amoureuse de la campagne, Semant partout,Comme une mousse de champagne, Ton rire fou ! Riant à moi, brutal d’ivresse, Qui te prendraisComme cela, − la belle tresse, Oh ! − qui boirais Ton goût de framboise et de fraise, Ô chair de fleur !Riant au vent vif qui te baise Comme un voleur ! Au rose églantier qui t’embête Aimablement…Riant surtout, ô folle tête, À ton amant !… Dix-sept ans ! Tu seras heureuse ! Oh ! les grands prés,La grande campagne amoureuse ! — Dis, viens plus près !… — Ta poitrine sur ma poitrine, Mêlant nos voix,Lents, nous gagnerions la ravine, Puis les grands bois !… Puis, comme une petite morte, Le cœur pâmé,Tu me dirais que je te porte, L’œil mi-fermé… Je te porterais, palpitante, Dans le sentier…L’oiseau filerait son andante, Joli portier… Je te parlerais dans ta bouche : J’irais, pressantTon corps, comme une enfant qu’on couche, Ivre du sang Qui coule, bleu, sous ta peau blanche Aux tons rosés, Te parlant bas la langue franche… Tiens !… — que tu sais… Nos grands bois sentiraient la sève, Et le soleilSablerait d’or fin leur grand rêve Sombre et vermeil ! Le soir ?… Nous reprendrons la route Blanche qui court, Flânant, comme un troupeau qui broute, Tout à l’entour… Les bons vergers à l’herbe bleue Aux pommiers tors !Comme on les sent tout une lieue, Leurs parfums forts ! Nous regagnerions le village Au ciel mi-noir ;Et ça sentirait le laitage Dans l’air du soir ; Ça sentirait l’étable pleine De fumiers chauds,Pleine d’un rythme lent d’haleine, Et de grands dos Blanchissant sous quelque lumière ; Et, tout là-bas,Une vache fienterait fière, À chaque pas !… — Les lunettes de la grand’mère Et son nez longDans son missel, le pot de bière Cerclé de plomb, Moussant entre les larges pipes Qui, crânement,Fument : dix, quinze, immenses lippes Qui, tout fumant, Happent le jambon aux fourchettes Tant, tant et plus ;Le feu qui claire les couchettes, Et les bahuts ; Les fesses luisantes et grasses D’un gros enfantQui fourre, à genoux, dans des tasses, Son museau blanc Frolé par un mufle qui gronde D’un ton gentil,Et pourlèche la face ronde Du cher petit… Noire, rogue au bord de sa chaise, Affreux profil,Une vieille devant la braise Qui fait du fil ; Que de choses nous verrions, chère, Dans ces taudis,Quand la flamme illumine, claire, Les carreaux gris !… — Et puis, fraîche et toute nichée Dans les lilas,La maison, la vitre cachée Qui rit là-bas… Tu viendras, tu viendras, je t’aime, Ce sera beau !Tu viendras, n’est-ce pas ? et même… elle Mais le bureau ?
Comme d’un cercueil vert en fer-blanc, une têteDe femme à cheveux bruns fortement pommadésD’une vieille baignoire émerge, lente et bête,Montrant des déficits assez mal ravaudés ; Puis le col gras et gris, les larges omoplatesQui saillent ; le dos court qui rentre et qui ressort.— La graisse sous la peau paraît en feuilles plates ;Et les rondeurs des reins semblent prendre l’essor… L’échine est un peu rouge, et le tout sent un goûtHorrible étrangement, — on remarque surtoutDes singularités qu’il faut voir à la loupe… Les reins portent deux mots gravés : Clara Vénus ;— Et tout ce corps remue et tend sa large croupeBelle hideusement d’un ulcère à l’anus.
« Français de soixante-dix, bonapartistes, républicains, souvenez-vous de vos pères en 92, etc… · Paul de Cassagnac (Le Pays). Morts de quatre-vingt-douze et de quatre-vingt-treize, Qui, pâles du baiser fort de la liberté, Calmes, sous vos sabots, brisiez le joug qui pèseSur l’âme et sur le front de toute humanité ; Hommes extasiés et grands dans la tourmente, Vous dont les cœurs sautaient d’amour sous les haillons, Ô Soldats que la Mort a semés, noble Amante, Pour les régénérer, dans tous les vieux sillons ; Vous dont le sang lavait toute grandeur salie, Morts de Valmy, Morts de Fleurus, Morts d’Italie, Ô Million de Christs aux yeux sombres et doux ; Nous vous laissions dormir avec la République, Nous, courbés sous les rois comme sous une trique :— Messieurs de Cassagnac nous reparlent de vous !
Elle était fort déshabillée, Et de grands arbres indiscretsAux vitres penchaient leur feuilléeMalinement, tout près, tout près. Assise sur ma grande chaise, Mi-nue, elle joignait les mains.Sur le plancher frissonnaient d’aiseSes petits pieds si fins, si fins. — Je regardai, couleur de cireUn petit rayon buissonnierPapillonner, comme un sourireSur son beau sein, mouche au rosier. — Je baisai ses fines chevilles.Elle eut un long rire tris-malQui s’égrenait en claires trilles, Une risure de cristal… Les petits pieds sous la chemiseSe sauvèrent : « Veux-tu finir ! » — La première audace permise, Le rire feignait de punir ! — Pauvrets palpitants sous ma lèvre, Je baisai doucement ses yeux :— Elle jeta sa tête mièvreEn arrière : « Oh c’est encor mieux !… » « Monsieur, j’ai deux mots à te dire… » — Je lui jetai le reste au seinDans un baiser, qui la fit rireD’un bon rire qui voulait bien… — Elle était fort déshabilléeEt de grands arbres indiscretsAux vitres penchaient leur feuilléeMalinement, tout près, tout près.
Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.Je laisserai le vent baigner ma tête nue ! Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :Mais l’amour infini me montera dans l’âme,Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémienPar la Nature, — heureux comme avec une femme.
Au gibet noir, manchot aimable, Dansent, dansent les paladins Les maigres paladins du diable, Les squelettes de Saladins. Messire Belzébuth tire par la cravateSes petits pantins noirs grimaçant sur le ciel,Et, leur claquant au front un revers de savate,Les fait danser, danser aux sons d’un vieux Noël ! Et les pantins choqués enlacent leurs bras grêles :Comme des orgues noirs, les poitrines à jourQue serraient autrefois les gentes damoiselles,Se heurtent longuement dans un hideux amour. Hurrah ! les gais danseurs, qui n’avez plus de panse !On peut cabrioler, les tréteaux sont si longs !Hop ! qu’on ne sache plus si c’est bataille ou danse !Belzébuth enragé râcle ses violons ! Ô durs talons, jamais on n’use sa sandale !Presque tous ont quitté la chemise de peau ;Le reste est peu gênant et se voit sans scandale.Sur les crânes, la neige applique un blanc chapeau : Le corbeau fait panache à ces têtes fêlées,Un morceau de chair tremble à leur maigre menton :On dirait, tournoyant dans les sombres mêlées,Des preux, raides, heurtant armures de carton. Hurrah ! la bise siffle au grand bal des squelettes !Le gibet noir mugit comme un orgue de fer !Les loups vont répondant des forêts violettes :À l’horizon, le ciel est d’un rouge d’enfer… Holà, secouez-moi ces capitans funèbresQui défilent, sournois, de leurs gros doigts cassésUn chapelet d’amour sur leurs pâles vertèbres :Ce n’est pas un moustier ici, les trépassés ! Oh ! voilà qu’au milieu de la danse macabreBondit dans le ciel rouge un grand squelette fouEmporté par l’élan, comme un cheval se cabre :Et, se sentant encor la corde raide au cou, Crispe ses petits doigts sur son fémur qui craqueAvec des cris pareils à des ricanements,Et, comme un baladin rentre dans la baraque,Rebondit dans le bal au chant des ossements. Au gibet noir, manchot aimable, Dansent, dansent les paladins, Les maigres paladins du diable, Les squelettes de Saladins.
I On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.— Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !— On va sous les tilleuls verts de la promenade. Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !L’air est parfois si doux, qu’on ferme la paupière ;Le vent chargé de bruits, — la ville n’est pas loin, —A des parfums de vigne et des parfums de bière… II— Voilà qu’on aperçoit un tout petit chiffonD’azur sombre, encadré d’une petite branche,Piqué d’une mauvaise étoile, qui se fondAvec de doux frissons, petite et toute blanche… Nuit de juin ! Dix-sept ans ! — On se laisse griser.La sève est du champagne et vous monte à la tête…On divague ; on se sent aux lèvres un baiserQui palpite là, comme une petite bête… IIILe cœur fou Robinsonne à travers les romans,— Lorsque, dans la clarté d’un pâle réverbère,Passe une demoiselle aux petits airs charmants,Sous l’ombre du faux-col effrayant de son père… Et, comme elle vous trouve immensément naïf,Tout en faisant trotter ses petites bottines,Elle se tourne, alerte et d’un mouvement vif…— Sur vos lèvres alors meurent les cavatines… IVVous êtes amoureux. Loué jusqu’au mois d’août.Vous êtes amoureux. — Vos sonnets la font rire.Tous vos amis s’en vont, vous êtes mauvais goût.— Puis l’adorée, un soir, a daigné vous écrire… ! — Ce soir-là,… — vous rentrez aux cafés éclatants,Vous demandez des bocks ou de la limonade…— On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ansEt qu’on a des tilleuls verts sur la promenade.
L’Homme pâle, le long des pelouses fleuries, Chemine, en habit noir, et le cigare aux dents :L’Homme pâle repense aux fleurs des Tuileries— Et parfois son œil terne a des regards ardents… Car l’Empereur est soûl de ses vingt ans d’orgie !Il s’était dit : « Je vais souffler la LibertéBien délicatement, ainsi qu’une bougie ! » La liberté revit ! Il se sent éreinté ! Il est pris. — Oh ! quel nom sur ses lèvres muettesTressaille ? Quel regret implacable le mord ?On ne le saura pas. L’Empereur a l’œil mort. Il repense peut-être au Compère en lunettes…— Et regarde filer de son cigare en feu, Comme aux soirs de Saint-Cloud, un fin nuage bleu.
Tandis que les crachats rouges de la mitrailleSifflent tout le jour par l’infini du ciel bleu ;Qu’écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,Croulent les bataillons en masse dans le feu ; Tandis qu’une folie épouvantable, broieEt fait de cent milliers d’hommes un tas fumant ;— Pauvres morts ! dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie,Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement !… — Il est un Dieu, qui rit aux nappes damasséesDes autels, à l’encens, aux grands calices d’or ;Qui dans le bercement des hosannah s’endort,Et se réveille, quand des mères, ramasséesDans l’angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir,Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir !
ISur l’onde calme et noire où dorment les étoiles,La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles…— On entend dans les bois lointains des hallalis… Voici plus de mille ans que la triste OphéliePasse, fantôme blanc, sur le long fleuve noir ;Voici plus de mille ans que sa douce folieMurmure sa romance à la brise du soir. Le vent baise ses seins et déploie en corolleSes longs voiles bercés mollement par les eaux ;Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,Sur son grand front rêveur s’inclinent les roseaux. Les nénuphars froissés soupirent autour d’elle ;Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,Quelque nid, d’où s’échappe un petit frisson d’aile.— Un chant mystérieux tombe des astres d’or. IIÔ pâle Ophélia ! belle comme la neige !Oui, tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !— C’est que les vents tombant des grands monts de NorwègeT’avaient parlé tout bas de l’âpre liberté ! C’est qu’un souffle inconnu, fouettant ta chevelure,À ton esprit rêveur portait d’étranges bruits ;Que ton cœur écoutait la voix de la NatureDans les plaintes de l’arbre et les soupirs des nuits ! C’est que la voix des mers, comme un immense râle,Brisait ton sein d’enfant, trop humain et trop doux ;C’est qu’un matin d’avril, un beau cavalier pâle,Un pauvre fou s’assit, muet, à tes genoux ! Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle !Tu te fondais à lui comme une neige au feu.Tes grandes visions étranglaient ta parole :— Un Infini terrible effara ton œil bleu ! III— Et le Poète dit qu’aux rayons des étoilesTu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis ;Et qu’il a vu sur l’eau, couchée en ses longs voiles, La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.
Tisonnant, tisonnant son cœur amoureux sousSa chaste robe noire, heureux, la main gantée,Un jour qu’il s’en allait, effroyablement doux,Jaune, bavant la foi de sa bouche édentée, Un jour qu’il s’en allait, « Oremus », — un MéchantLe prit rudement par son oreille benoiteEt lui jeta des mots affreux, en arrachantSa chaste robe noire autour de sa peau moite ! Châtiment !… Ses habits étaient déboutonnés,Et le long chapelet des péchés pardonnésS’égrenant dans son cœur, Saint Tartufe était pâle !… Donc, il se confessait, priait, avec un râle !L’homme se contenta d’emporter ses rabats…— Peuh ! Tartufe était nu du haut jusques en bas !
Place de la Gare, à Charleville. Sur la place taillée en mesquines pelouses,Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,Tous les bourgeois poussifs qu’étranglent les chaleursPortent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses. – L’orchestre militaire, au milieu du jardin,Balance ses schakos dans la Valse des fifres :Autour, aux premiers rangs, parade le gandin ;Le notaire pend à ses breloques à chiffres. Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs :Les gros bureaux bouffis traînant leurs grosses damesAuprès desquelles vont, officieux cornacs,Celles dont les volants ont des airs de réclames ; Sur les bancs verts, des clubs d’épiciers retraitésQui tisonnent le sable avec leur canne à pomme,Fort sérieusement discutent les traités,Puis prisent en argent, et reprennent : « En somme !… » Épatant sur son banc les rondeurs de ses reins,Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande,Savoure son onnaing d’où le tabac par brinsDéborde – vous savez, c’est de la contrebande ; – Le long des gazons verts ricanent les voyous ;Et, rendus amoureux par le chant des trombones,Très naïfs, et fumant des roses, les pioupiousCaressent les bébés pour enjôler les bonnes… – Moi, je suis, débraillé comme un étudiant,Sous les marronniers verts les alertes fillettes :Elles le savent bien ; et tournent en riant,Vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes. Je ne dis pas un mot : je regarde toujoursLa chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles :Je suis, sous le corsage et les frêles atours,Le dos divin après la courbe des épaules. J’ai bientôt déniché la bottine, le bas…– Je reconstruis les corps, brûlé de belles fièvres.Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas…– Et je sens les baisers qui me viennent aux lèvres…
Palais des Tuileries, vers le 10 août 92. Le bras sur un marteau gigantesque, effrayantD’ivresse et de grandeur, le front vaste, riantComme un clairon d’airain, avec toute sa bouche,Et prenant ce gros-là dans son regard farouche,Le Forgeron parlait à Louis Seize, un jourQue le Peuple était là, se tordant tout autour,Et sur les lambris d’or traînant sa veste sale.Or le bon roi, debout sur son ventre, était pâle,Pâle comme un vaincu qu’on prend pour le gibet,Et, soumis comme un chien, jamais ne regimbait,Car ce maraud de forge aux énormes épaulesLui disait de vieux mots et des choses si drôles,Que cela l’empoignait au front, comme cela ! « Or, tu sais bien, Monsieur, nous chantions tra la laEt nous piquions les bœufs vers les sillons des autres :Le Chanoine au soleil filait des patenôtresSur des chapelets clairs grenés de pièces d’or.Le Seigneur, à cheval, passait, sonnant du corEt l’un avec la hart, l’autre avec la cravacheNous fouaillaient. — Hébétés comme des yeux de vache,Nos yeux ne pleuraient plus ; nous allions, nous allions,Et quand nous avions mis le pays en sillons,Quand nous avions laissé dans cette terre noireUn peu de notre chair… nous avions un pourboire :On nous faisait flamber nos taudis dans la nuit,Nos petits y faisaient un gâteau fort bien cuit. … « Oh ! je ne me plains pas. Je te dis mes bêtises,C’est entre nous. J’admets que tu me contredises.Or, n’est-ce pas joyeux de voir, au mois de juinDans les granges entrer des voitures de foinÉnormes ? De sentir l’odeur de ce qui pousse,Des vergers quand il pleut un peu, de l’herbe rousse ?De voir des blés, des blés, des épis pleins de grain,De penser que cela prépare bien du pain…Oh ! plus fort, on irait, au fourneau qui s’allume,Chanter joyeusement en martelant l’enclume,Si l’on était certain de pouvoir prendre un peu,Étant homme, à la fin ! de ce que donne Dieu !— Mais voilà, c’est toujours la même vieille histoire !…« Mais je sais, maintenant ! Moi je ne peux plus croire, Quand j’ai deux bonnes mains, mon front et mon marteau, Qu’un homme vienne là, dague sur le manteau, Et me dise : Mon gars, ensemence ma terre ;Que l’on arrive encor, quand ce serait la guerre, Me prendre mon garçon comme cela, chez moi !— Moi, je serais un homme, et toi, tu serais roi, Tu me dirais : Je veux !… — Tu vois bien, c’est stupide.Tu crois que j’aime voir ta baraque splendide, Tes officiers dorés, tes mille chenapans, Tes palsembleu bâtards tournant comme des paons :Ils ont rempli ton nid de l’odeur de nos fillesEt de petits billets pour nous mettre aux BastillesEt nous dirons : C’est bien ; les pauvres à genoux !Nous dorerons ton Louvre en donnant nos gros sous !Et tu te soûleras, tu feras belle fête.— Et ces Messieurs riront, les reins sur notre tête !« Non. Ces saletés-là datent de nos papas !Oh ! Le Peuple n’est plus une putain. Trois pasEt, tous, nous avons mis ta Bastille en poussière.Cette bête suait du sang à chaque pierreEt c’était dégoûtant, la Bastille deboutAvec ses murs lépreux qui nous racontaient toutEt, toujours, nous tenaient enfermés dans leur ombre !— Citoyen ! citoyen ! c’était le passé sombreQui croulait, qui râlait, quand nous prîmes la tour !Nous avions quelque chose au cœur comme l’amour.Nous avions embrassé nos fils sur nos poitrines.Et, comme des chevaux, en soufflant des narinesNous allions, fiers et forts, et ça nous battait là…Nous marchions au soleil, front haut ; comme cela, —Dans Paris ! On venait devant nos vestes sales.Enfin ! Nous nous sentions Hommes ! Nous étions pâles,Sire, nous étions soûls de terribles espoirs :Et quand nous fûmes là, devant les donjons noirs,Agitant nos clairons et nos feuilles de chêne,Les piques à la main ; nous n’eûmes pas de haine,— Nous nous sentions si forts, nous voulions être doux ! · · · · · · · « Et depuis ce jour-là, nous sommes comme fous !Le tas des ouvriers a monté dans la rue,Et ces maudits s’en vont, foule toujours accrueDe sombres revenants, aux portes des richards.Moi, je cours avec eux assommer les mouchards :Et je vais dans Paris, noir, marteau sur l’épaule,Farouche, à chaque coin balayant quelque drôle,Et, si tu me riais au nez, je te tuerais !— Puis, tu peux y compter, tu te feras des fraisAvec tes hommes noirs, qui prennent nos requêtesPour se les renvoyer comme sur des raquettesEt, tout bas, les malins ! se disent : « Qu’ils sont sots ! » Pour mitonner des lois, coller de petits potsPleins de jolis décrets roses et de droguailles, S’amuser à couper proprement quelques tailles, Puis se boucher le nez quand nous marchons près d’eux— Nos doux représentants qui nous trouvent crasseux ! —Pour ne rien redouter, rien, que les baïonnettes…, C’est très bien. Foin de leur tabatière à sornettes !Nous en avons assez, là, de ces cerveaux platsEt de ces ventres-dieux. Ah ! ce sont là les platsQue tu nous sers bourgeois, quand nous sommes féroces, Quand nous brisons déjà les sceptres et les crosses !… » · · · · · · · Il le prend par le bras, arrache le veloursDes rideaux, et lui montre en bas les larges coursOù fourmille, où fourmille, où se lève la foule, La foule épouvantable avec des bruits de houle, Hurlant comme une chienne, hurlant comme une mer, Avec ses bâtons forts et ses piques de fer, Ses tambours, ses grands cris de halles et de bouges, Tas sombre de haillons saignant de bonnets rouges :L’Homme, par la fenêtre ouverte, montre toutAu roi pâle et suant qui chancelle debout,Malade à regarder cela !Malade à regarder cela !« C’est la Crapule, Sire. Ça bave aux murs, ça monte, ça pullule :— Puisqu’ils ne mangent pas, Sire, ce sont des gueux !Je suis un forgeron : ma femme est avec eux, Folle ! Elle croit trouver du pain aux Tuileries !— On ne veut pas de nous dans les boulangeries.J’ai trois petits. Je suis crapule. — Je connaisDes vieilles qui s’en vont pleurant sous leurs bonnetsParce qu’on leur a pris leur garçon ou leur fille :C’est la crapule. — Un homme était à la Bastille, Un autre était forçat : et, tous deux, citoyensHonnêtes. Libérés, ils sont comme des chiens :On les insulte ! Alors, ils ont là quelque choseQui leur fait mal, allez ! C’est terrible, et c’est causeQue se sentant brisés, que, se sentant damnés, Ils sont là, maintenant, hurlant sous votre nez !Crapule. — Là-dedans sont des filles, infâmesParce que, — vous saviez que c’est faible, les femmes, —Messeigneurs de la cour, — que ça veut toujours bien, —Vous avez craché sur l’âme, comme rien !Vos belles, aujourd’hui, sont là. C’est la crapule. · · · · · · · « Oh ! tous les malheureux, tous ceux dont le dos brûleSous le soleil féroce, et qui vont, et qui vont, Qui dans ce travail-là sentent crever leur front, Chapeau bas, mes bourgeois ! Oh ! ceux-là, sont les Hommes !Nous sommes Ouvriers, Sire ! Ouvriers ! Nous sommesPour les grands temps nouveaux où l’on voudra savoir, Où l’Homme forgera du matin jusqu’au soir, Chasseur des grands effets, chasseur des grandes causesOù, lentement vainqueur, il domptera les chosesEt montera sur Tout, comme sur un cheval !Oh ! splendides lueurs des forges ! Plus de mal, Plus ! — Ce qu’on ne sait pas, c’est peut-être terrible :Nous saurons ! — Nos marteaux en main ; passons au cribleTout ce que nous savons : puis, Frères, en avant !Nous faisons quelquefois ce grand rêve émouvantDe vivre simplement, ardemment, sans rien direDe mauvais, travaillant sous l’auguste sourireD’une femme qu’on aime avec un noble amour :Et l’on travaillerait fièrement tout le jour, Écoutant le devoir comme un clairon qui sonne :Et l’on se sentirait très heureux : et personne, Oh ! personne, surtout, ne vous ferait ployer !On aurait un fusil au-dessus du foyer… · · · · · · · « Oh ! mais l’air est tout plein d’une odeur de bataille !Que te disais-je donc ? Je suis de la canaille !Il reste des mouchards et des accapareurs.Nous sommes libres, nous ! Nous avons des terreursOù nous nous sentons grands, oh ! si grands ! Tout à l’heureJe parlais de devoir calme, d’une demeure…Regarde donc le ciel ! — C’est trop petit pour nous, Nous crèverions de chaud, nous serions à genoux !Regarde donc le ciel ! — Je rentre dans la fouleDans la grande canaille effroyable qui roule, Sire, tes vieux canons sur les sales pavés ;— Oh ! quand nous serons morts, nous les aurons lavés !— Et si, devant nos cris, devant notre vengeance, Les pattes des vieux rois mordorés, sur la FrancePoussent leurs régiments en habits de gala, Eh bien, n’est-ce pas, vous tous ? — Merde à ces chiens-là ! » · · · · · · · — Il reprit son marteau sur l’épaule.— Il reprit son marteau sur l’épaule.La foulePrès de cet homme-là se sentait l’âme soûle, Et, dans la grande cour, dans les appartements, Où Paris haletait avec des hurlements, Un frisson secoua l’immense populace.Alors, de sa main large et superbe de crasse, Bien que le roi ventru suât, le Forgeron, Terrible, lui jeta le bonnet rouge au front !
Le Soleil, le foyer de tendresse et de vie,Verse l’amour brûlant à la terre ravie,Et, quand on est couché sur la vallée, on sentQue la terre est nubile et déborde de sang ;Que son immense sein, soulevé par une âme,Est d’amour comme dieu, de chair comme la femme,Et qu’il renferme, gros de sève et de rayons,Le grand fourmillement de tous les embryons ! Et tout croît, et tout monte !Et tout croît, et tout monte !Ô Vénus, ô Déesse !Je regrette les temps de l’antique jeunesse,Des satyres lascifs, des faunes animaux,Dieux qui mordaient d’amour l’écorce des rameauxEt dans les nénufars baisaient la Nymphe blonde !Je regrette les temps où la sève du monde,L’eau du fleuve, le sang rose des arbres vertsDans les veines de Pan mettaient un univers !Où le sol palpitait, vert, sous ses pieds de chèvre ;Où, baisant mollement le clair syrinx, sa lèvreModulait sous le ciel le grand hymne d’amour ;Où, debout sur la plaine, il entendait autourRépondre à son appel la Nature vivante ;Où les arbres muets, berçant l’oiseau qui chante,La terre berçant l’homme, et tout l’Océan bleuEt tous les animaux aimaient, aimaient en Dieu !Je regrette les temps de la grande CybèleQu’on disait parcourir, gigantesquement belle,Sur un grand char d’airain, les splendides cités ;Son double sein versait dans les immensitésLe pur ruissellement de la vie infinie.L’Homme suçait, heureux, sa mamelle bénie,Comme un petit enfant, jouant sur ses genoux.— Parce qu’il était fort, l’Homme était chaste et doux. Misère ! Maintenant il dit : Je sais les choses,Et va, les yeux fermés et les oreilles closes :— Et pourtant, plus de dieux ! plus de dieux ! l’Homme est Roi,L’Homme est Dieu ! Mais l’Amour, voilà la grande Foi !Oh ! si l’homme puisait encore à ta mamelle,Grande mère des dieux et des hommes, Cybèle ;S’il n’avait pas laissé l’immortelle AstartéQui jadis, émergeant dans l’immense clartéDes flots bleus, fleur de chair que la vague parfume,Montra son nombril rose où vint neiger l’écume,Et fit chanter, Déesse aux grands yeux noirs vainqueurs,Le rossignol aux bois et l’amour dans les cœurs ! II Je crois en toi ! je crois en toi ! Divine mère,Aphrodité marine ! — Oh ! la route est amèreDepuis que l’autre Dieu nous attelle à sa croix ;Chair, Marbre, Fleur, Vénus, c’est en toi que je crois !— Oui, l’Homme est triste et laid, triste sous le ciel vaste,Il a des vêtements, parce qu’il n’est plus chaste,Parce qu’il a sali son fier buste de dieu,Et qu’il a rabougri, comme une idole au feu,Son corps olympien aux servitudes sales !Oui, même après la mort, dans les squelettes pâlesIl veut vivre, insultant la première beauté !— Et l’Idole où tu mis tant de virginité,Où tu divinisas notre argile, la Femme,Afin que l’Homme pût éclairer sa pauvre âmeEt monter lentement, dans un immense amour,De la prison terrestre à la beauté du jour,La femme ne sait plus même être courtisane !— C’est une bonne farce ! et le monde ricaneAu nom doux et sacré de la grande Vénus ! III Si les temps revenaient, les temps qui sont venus !— Car l’Homme a fini ! l’Homme a joué tous les rôles !Au grand jour, fatigué de briser des idolesIl ressuscitera, libre de tous ses Dieux,Et, comme il est du ciel, il scrutera les cieux !L’Idéal, la pensée invincible, éternelle,Tout le dieu qui vit, sous son argile charnelle,Montera, montera, brûlera sous son front !Et quand tu le verras sonder tout l’horizon,Contempteur des vieux jougs, libre de toute crainte,Tu viendras lui donner la Rédemption sainte !— Splendide, radieuse, au sein des grandes mersTu surgiras, jetant sur le vaste UniversL’Amour infini dans un infini sourire !Le Monde vibrera comme une immense lyreDans le frémissement d’un immense baiser : — Le Monde a soif d’amour : tu viendras l’apaiser. · · · · · · · IV Ô splendeur de la chair ! ô splendeur idéale !Ô renouveau d’amour, aurore triomphaleOù, courbant à leurs pieds les Dieux et les Héros,Kallipyge la blanche et le petit ÉrosEffleureront, couverts de la neige des roses,Les femmes et les fleurs sous leurs beaux pieds écloses !— Ô grande Ariadné, qui jettes tes sanglotsSur la rive, en voyant fuir là-bas sur les flots,Blanche sous le soleil, la voile de Thésée,Ô douce vierge enfant qu’une nuit a brisée,Tais-toi ! Sur son char d’or brodé de noirs raisins,Lysios, promené dans les champs PhrygiensPar les tigres lascifs et les panthères rousses,Le long des fleuves bleus rougit les sombres mousses.— Zeus, Taureau, sur son cou berce comme un enfantLe corps nu d’Europé, qui jette son bras blancAu cou nerveux du Dieu frissonnant dans la vague.Il tourne lentement vers elle son œil vague ;Elle, laisse traîner sa pâle joue en fleurAu front de Zeus ; ses yeux sont fermés ; elle meurtDans un divin baiser, et le flot qui murmureDe son écume d’or fleurit sa chevelure.— Entre le laurier-rose et le lotus jaseurGlisse amoureusement le grand Cygne rêveurEmbrassant la Léda des blancheurs de son aile ;— Et tandis que Cypris passe, étrangement belle,Et, cambrant les rondeurs splendides de ses reins,Etale fièrement l’or de ses larges seinsEt son ventre neigeux brodé de mousse noire,— Héraclès, le Dompteur, qui comme d’une gloireFort, ceint son vaste corps de la peau du lion,S’avance, front terrible et doux, à l’horizon ! Par la lune d’été vaguement éclairée,Debout, nue, et rêvant dans sa pâleur doréeQue tache le flot lourd de ses longs cheveux bleus,Dans la clairière sombre où la mousse s’étoile,La Dryade regarde au ciel silencieux…— La blanche Séléné laisse flotter son voile,Craintive, sur les pieds du bel Endymion,Et lui jette un baiser dans un pâle rayon…— La Source pleure au loin dans une longue extase…C’est la Nymphe qui rêve, un coude sur son vase,Au beau jeune homme blanc que son onde a pressé.— Une brise d’amour dans la nuit a passé,Et, dans les bois sacrés, dans l’horreur des grands arbres,Majestueusement debout, les sombres Marbres,Les Dieux, au front desquels le Bouvreuil fait son nid,— Les Dieux écoutent l’Homme et le Monde infini !
C’est un trou de verdure où chante une rivièreAccrochant follement aux herbes des haillonsD’argent ; où le soleil, de la montagne fière,Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons. Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,Pâle dans son lit vert où la lumière pleut. Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant commeSourirait un enfant malade, il fait un somme :Nature, berce-le chaudement : il a froid. Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrineTranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
Cinq heures du soir. Depuis huit jours, j’avais déchiré mes bottinesAux cailloux des chemins. J’entrais à Charleroi.— Au Cabaret-Vert : je demandai des tartinesDe beurre et du jambon qui fût à moitié froid. Bienheureux, j’allongeai les jambes sous la tableVerte : je contemplai les sujets très naïfsDe la tapisserie. — Et ce fut adorable,Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs, — Celle-là, ce n’est pas un baiser qui l’épeure ! —Rieuse, m’apporta des tartines de beurre,Du jambon tiède, dans un plat colorié, Du jambon rose et blanc parfumé d’une gousseD’ail, — et m’emplit la chope immense, avec sa mousseQue dorait un rayon de soleil arriéré.
Dans la salle à manger brune, que parfumaitUne odeur de vernis et de fruits, à mon aiseJe ramassais un plat de je ne sais quel metBelge, et je m’épatais dans mon immense chaise. En mangeant, j’écoutais l’horloge, — heureux et coi.La cuisine s’ouvrit avec une bouffée— Et la servante vint, je ne sais pas pourquoi,Fichu moitié défait, malinement coiffée. Et tout en promenant son petit doigt tremblantSur sa joue, un velours de pêche rose et blanc,En faisant, de sa lèvre enfantine, une moue, Elle arrangeait les plats, près de moi, pour m’aiser ;— Puis, comme ça, — bien sûr, pour avoir un baiser, —Tout bas : « Sens donc : j’ai pris une froid sur la joue… »
L’ÉCLATANTE VICTOIRE DE SARREBRUCK REMPORTÉE AUX CRIS DE VIVE L’EMPEREUR ! (Gravure belge brillamment coloriée, se vend à Charleroi, 35 centimes.) Au milieu, l’Empereur, dans une apothéoseBleue et jaune, s’en va, raide, sur son dadaFlamboyant ; très heureux, ― car il voit tout en rose,Féroce comme Zeus et doux comme un papa ; En bas, les bons Pioupious qui faisaient la siestePrès des tambours dorés et des rouges canons,Se lèvent gentiment. Pitou remet sa veste,Et, tourné vers le Chef, s’étourdit de grands noms À droite, Dumanet, appuyé sur la crosseDe son chassepot, sent frémir sa nuque en brosse, Et : « Vive l’Empereur !! » − Son voisin reste coi… Un schako surgit, comme un soleil noir… − Au centre, Boquillon, rouge et bleu, très naïf, sur son ventreSe dresse, et, − présentant ses derrières : « De quoi ?… »
À Elle. L’hiver, nous irons dans un petit wagon rose Avec des coussins bleus.Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose Dans chaque coin moelleux. Tu fermeras l’œil, pour ne point voir, par la glace, Grimacer les ombres des soirs, Ces monstruosités hargneuses, populace De démons noirs et de loups noirs. Puis tu te sentiras la joue égratignée…Un petit baiser, comme une folle araignée, Te courra par le cou… Et tu me diras : « Cherche ! », en inclinant la tête ;— Et nous prendrons du temps, à trouver cette bête ! — Qui voyage beaucoup…
C’est un large buffet sculpté ; le chêne sombre,Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens ;Le buffet est ouvert, et verse dans son ombreComme un flot de vin vieux, des parfums engageants ; Tout plein, c’est un fouillis de vieilles vieilleries,De linges odorants et jaunes, de chiffonsDe femmes ou d’enfants, de dentelles flétries,De fichus de grand’mère où sont peints des griffons ; — C’est là qu’on trouverait les médaillons, les mèchesDe cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèchesDont le parfum se mêle à des parfums de fruits. — Ô buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires,Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruisQuand s’ouvrent lentement tes grandes portes noires.
Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;Mon paletot aussi devenait idéal ;J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;Oh ! là là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !Mon unique culotte avait un large trou.— Petit Poucet rêveur, j’égrenais dans ma courseDes rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse ;— Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou.Et je les écoutais, assis au bord des routes,Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttesDe rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,Comme des lyres, je tirais les élastiquesDe mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !
Entends comme brameprès des acaciasen avril la rameviride du pois ! Dans sa vapeur nette, vers Phœbé ! tu voiss’agiter la têtede saints d’autrefois… Loin des claires meulesdes caps, des beaux toits, ces chers Anciens veulentce philtre sournois… Or ni férialeni astrale ! n’estla brume qu’exhalece nocturne effet. Néanmoins ils restent, — Sicile, Allemagne, dans ce brouillard tristeet blêmi, justement !
Le Printemps est évident, carDu cœur des Propriétés vertesLe vol de Thiers et de PicardTient ses splendeurs grandes ouvertes. Ô mai ! Quels délirants cul-nus !Sèvres, Meudon, Bagneux, Asnières,Écoutez donc les bienvenusSemer les choses printanières ! Ils ont schako, sabre et tamtamNon la vieille boîte à bougiesEt des yoles qui n’ont jam…jam…Fendent le lac aux eaux rougies !… Plus que jamais nous bambochonsQuand arrivent sur nos tanièresCrouler les jaunes cabochonsDans des aubes particulières. Thiers et Picard sont des ÉrosDes enleveurs d’héliotropesAu pétrole ils font des Corots.Voici hannetonner leurs tropes… Ils sont familiers du grand truc !…Et couché dans les glaïeuls, Favre,Fait son cillement aqueducEt ses reniflements à poivre ! La Grand-Ville a le pavé chaudMalgré vos douches de pétroleEt décidément il nous fautNous secouer dans votre rôle… Et les ruraux qui se prélassentDans de longs accroupissementsEntendront des rameaux qui cassentParmi les rouges froissements.
Un hydrolat lacrymal lave Les cieux vert-chou :Sous l’arbre tendronnier qui bave, Vos caoutchoucs. Blancs de lunes particulières Aux pialats ronds, Entrechoquez vos genouillères, Mes laiderons ! Nous nous aimions à cette époque, Bleu laideron :On mangeait des œufs à la coque Et du mouron ! Un soir, tu me sacras poète, Blond laideron.Descends ici que je te fouette En mon giron ; J’ai dégueulé ta bandoline Noir laideron ;Tu couperais ma mandoline Au fil du front. Pouah ! mes salives desséchées Roux laideron, Infectent encor les tranchées De ton sein rond ! Ô mes petites amoureuses, Que je vous hais !Plaquez de fouffes douloureuses, Vos tétons laids ! Piétinez mes vieilles terrines De sentiment ;Hop donc soyez-moi ballerines Pour un moment !… Vos omoplates se déboîtent, Ô mes amours !Une étoile à vos reins qui boitent Tournez vos tours. Et c’est pourtant pour ces éclanches Que j’ai rimé !Je voudrais vous casser les hanches D’avoir aimé ! Fade amas d’étoiles ratées, Comblez les coins— Vous creverez en Dieu, bâtées D’ignobles soins ! Sous les lunes particulières Aux pialats rondsEntrechoquez vos genouillères, Mes laiderons !
À M. P. Demeny. Et la Mère, fermant le livre du devoir,S’en allait satisfaite et très fière sans voir,Dans les yeux bleus et sous le front plein d’éminences,L’âme de son enfant livrée aux répugnances. Tout le jour il suait d’obéissance ; trèsIntelligent ; pourtant des tics noirs, quelques traits,Semblaient prouver en lui d’âcres hypocrisies.Dans l’ombre des couloirs aux tentures moisies,En passant il tirait la langue, les deux poingsÀ l’aine, et dans ses yeux fermés voyait des points.Une porte s’ouvrait sur le soir ; à la lampeOn le voyait, là-haut, qui râlait sur la rampe,Sous un golfe de jour pendant du toit. L’étéSurtout, vaincu, stupide, il était entêtéÀ se renfermer dans la fraîcheur des latrines :Il pensait là, tranquille et livrant ses narines.Quand, lavé des odeurs du jour, le jardinetDerrière la maison, en hiver, s’illunait, Gisant au pied d’un mur, enterré dans la marneEt pour des visions écrasant son œil darne, Il écoutait grouiller les galeux espaliers.Pitié ! Ces enfants seuls étaient ses familiersQui, chétifs, fronts nus, œil déteignant sur la joue, Cachant de maigres doigts jaunes et noirs de boue, Sous des habits puant la foire et tout vieillots, Conversaient avec la douceur des idiots !Et si, l’ayant surpris à des pitiés immondes, Sa mère s’effrayait ; les tendresses profondes, De l’enfant se jetaient sur cet étonnement.C’était bon. Elle avait le bleu regard, — qui ment ! À sept ans, il faisait des romans, sur la vieDu grand désert, où luit la Liberté ravie, Forêts, soleils, rios, savanes ! — Il s’aidaitDe journaux illustrés où, rouge, il regardaitDes Espagnoles rire et des Italiennes.Quand venait, l’œil brun, folle, en robes d’indiennes, — Huit ans, — la fille des ouvriers d’à côté,La petite brutale, et qu’elle avait sauté, Dans un coin, sur son dos, en secouant ses tresses, Et qu’il était sous elle, il lui mordait les fesses, Car elle ne portait jamais de pantalons ;— Et, par elle meurtri des poings et des talonsRemportait les saveurs de sa peau dans sa chambre, Il craignait les blafards dimanches de décembre, Où, pommadé, sur un guéridon d’acajou, Il lisait une Bible à la tranche vert-chou ;Des rêves l’oppressaient chaque nuit dans l’alcôve.Il n’aimait pas Dieu ; mais les hommes, qu’au soir fauve, Noirs, en blouse, il voyait rentrer dans le faubourgOù les crieurs, en trois roulements de tambourFont autour des édits rire et gronder les foules.— Il rêvait la prairie amoureuse, où des houlesLumineuses, parfums sains, pubescence d’or, Font leur remuement calme et prennent leur essor ! Et comme il savourait surtout les sombres choses, Quand, dans la chambre nue aux persiennes closes, Haute et bleue, âcrement prise d’humidité, Il lisait son roman sans cesse médité, Plein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées, De fleurs de chair aux bois sidérals déployées,Vertige, écroulements, déroutes et pitié !— Tandis que se faisait la rumeur du quartier, En bas, — seul, et couché sur des pièces de toileÉcrue, et pressentant violemment la voile !
Mon pauvre cœur bave à la poupe,Mon cœur est plein de caporal ;Ils lui lancent des jets de soupe,Mon triste cœur bave à la poupe :Sous les quolibets de la troupeQui pousse un rire général,Mon triste cœur bave à la poupeMon cœur est plein de caporal ! Ithyphalliques et pioupiesques,Leurs insultes l’ont dépravé.À la vesprée, ils font des fresquesIthyphalliques et pioupiesques,Ô flots abracadabrantesquesPrenez mon cœur, qu’il soit sauvé !Ithyphalliques et pioupiesquesLeurs insultes l’ont dépravé ! Quand ils auront tari leurs chiques,Comment agir, ô cœur volé ?Ce seront des refrains bachiquesQuand ils auront tari leurs chiques :J’aurai des sursauts stomachiquesSi mon cœur triste est ravalé :Quand ils auront tari leurs chiques,Comment agir, ô cœur volé ?
Dans la feuillée, écrin vert taché d’or,Dans la feuillée incertaine et fleurie,D’énormes fleurs où l’âcre baiser dortVif et devant l’exquise broderie, Le Faune affolé montre ses grands yeuxEt mord la fleur rouge avec ses dents blanchesBrunie et sanglante ainsi qu’un vin vieux,Sa lèvre éclate en rires par les branches ; Et quand il a fui, tel un écureuil,Son rire perle encore à chaque feuilleEt l’on croit épeuré par un bouvreuilLe baiser d’or du bois qui se recueille.
Des nuits du blond et de la brunePas un souvenir n’est resté ;Pas une dentelle d’été,Pas une cravate commune. Et sur le balcon, où le théSe prend aux heures de la lune.Il n’est resté de trace aucune,Aucun souvenir n’est resté, Au bord d’un rideau bleu piquée,Luit une épingle à tête d’orComme un gros insecte qui dort. Pointe d’un fin poison trempée,Je te prends, sois-moi préparéeAux heures des désirs de mort.
Seigneur, quand froide est la prairie,Quand dans les hameaux abattus,Les longs angelus se sont tusSur la nature défleurie,Faites s’abattre des grands cieuxLes chers corbeaux délicieux. Armée étrange aux cris sévères,Les vents froids attaquent vos nids !Vous, le long des fleuves jaunis,Sur les routes aux vieux calvaires,Sur les fossés et sur les trous,Dispersez-vous, ralliez-vous ! Par milliers, sur les champs de France,Où dorment les morts d’avant-hier,Tournoyez, n’est-ce pas, l’hiver,Pour que chaque passant repense !Sois donc le crieur du devoir,Ô notre funèbre oiseau noir ! Mais, saints du ciel, en haut du chêne,Mât perdu dans le soir charmé,Laissez les fauvettes de maiPour ceux qu’au fond du bois enchaîne,Dans l’herbe d’où l’on ne peut fuir,La défaite sans avenir. 1872.
Aux branches claires des tilleulsMeurt un maladif hallali.Mais des chansons spirituellesVoltigent partout les groseilles.Que notre sang rie en nos veines,Voici s’enchevêtrer les vignes.Le ciel est joli comme un ange,Azur et Onde communient.Je sors ! Si un rayon me blesse,Je succomberai sur la mousse. Qu’on patiente et qu’on s’ennuie,C’est si simple !… Fi de ces peines !Je veux que l’été dramatiqueMe lie à son char de fortune.Que par toi beaucoup, ô Nature, — Ah ! moins nul et moins seul ! je meure.Au lieu que les bergers, c’est drôle, Meurent à peu près par le monde. Je veux bien que les saisons m’usent.À toi, Nature ! je me rends, Et ma faim et toute ma soif ;Et, s’il te plaît, nourris, abreuve.Rien de rien ne m’illusionne ;C’est rire aux parents qu’au soleil ;Mais moi je ne veux rire à rien, Et libre soit cette infortune.
La chambre est ouverte au ciel bleu turquin ;Pas de place : des coffrets et des huches !Dehors le mur est plein d’aristolochesOù vibrent les gencives des lutins. Que ce sont bien intrigues de géniesCette dépense et ces désordres vains !C’est la fée africaine qui fournitLa mûre, et les résilles dans les coins. Plusieurs entrent, marraines mécontentes,En pans de lumière dans les buffets,Puis y restent ! le ménage s’absentePeu sérieusement, et rien ne se fait. Le marié a le vent qui le flouePendant son absence, ici, tout le temps.Même des esprits des eaux, malfaisantsEntrent vaguer aux sphères de l’alcôve. La nuit, l’amie oh, la lune de mielCueillera leur sourire et rempliraDe mille bandeaux de cuivre le ciel.Puis ils auront affaire au malin rat. — S’il n’arrive pas un feu follet blême, Comme un coup de fusil, après des vêpres.— Ô spectres saints et blancs de Bethléem, Charmez plutôt le bleu de leur fenêtre !
IL’eau claire ; comme le sel des larmes d’enfance ;L’assaut au soleil des blancheurs des corps de femmes ;La soie, en foule et de lys pur des oriflammesSous les murs dont quelque pucelle eut la défense ; L’ébat des anges ; — non… le courant d’or en marche, Meut ses bras, noirs, et lourds, et frais surtout, d’herbe. Elle.Sombre, avant le ciel bleu pour ciel de lit, appellePour rideaux l’ombre de la colline et de l’arche. IIEh ! l’humide carreau tend ses bouillons limpides !L’eau meuble d’or pâle et sans fond les couches prêtes.Les robes vertes et déteintes des fillettesFont les saules, d’où sautent les oiseaux sans brides. Plus pure qu’un louis, jaune et chaude paupièreLe souci d’eau — ta foi conjugale, ô l’Épouse ! —Au midi prompt, de son terne miroir, jalouseAu ciel gris de chaleur la sphère rose et chère. IIIMadame se tient trop debout dans la prairieProchaine où neigent les fils du travail ; l’ombrelleAux doigts ; foulant l’ombelle ; trop fière pour elleDes enfants lisant dans la verdure fleurie Leur livre de maroquin rouge ! Hélas, Lui, commeMille anges blancs qui se séparent sur la route, S’éloigne par delà la montagne ! Elle, touteFroide, et noire, court ! après le départ de l’homme ! IVRegret des bras épais et jeunes d’herbe pure !Or des lunes d’avril au cœur du saint lit ! JoieDes chantiers riverains à l’abandon, en proieAux soirs d’août qui faisaient germer ces pourritures ! Qu’elle pleure à présent sous les remparts : l’haleineDes peupliers d’en haut est pour la seule brise.Puis, c’est la nappe, sans reflets, sans source, grise ―Un vieux dragueur, dans sa barque immobile, peine. VJouet de cet œil d’eau morne, je n’y puis prendre, Ô canot immobile ! ô bras trop courts ! ni l’uneNi l’autre fleur : ni la jaune qui m’importune, Là ; ni la bleue, amis, à l’eau couleur de cendre. Ah ! la poudre des saules qu’une aile secoue !Les roses des roseaux dès longtemps dévorées !…Mon canot toujours fixe ; et sa chaîne tiréeAu fond de cet œil d’eau sans bords — à quelle boue ?
Est-elle almée ?… aux premières heures bleuesSe détruira-t-elle comme les fleurs feues…Devant la splendide étendue où l’on senteSouffler la ville énormément florissante ! C’est trop beau ! c’est trop beau ! mais c’est nécessaire— Pour la Pêcheuse et la chanson du corsaire, Et aussi puisque les derniers masques crurentEncore aux fêtes de nuit sur la mer pure !
I FLAIRY Pour Hélène se conjurèrent les sèves ornamentales dans les ombres vierges et les clartés impassibles dans le silence astral. L’ardeur de l’été fut confiée à des oiseaux muets et l’indolence requise à une barque de deuils sans prix par des anses d’amours morts et de parfums affaissés.Après le moment de l’air des bûcheronnes à la rumeur du torrent sous la ruine des bois, de la sonnerie des bestiaux à l’écho des vals, et des cris des steppes.Pour l’enfance d’Hélène frissonnèrent les fourrés et les ombres, et le sein des pauvres, et les légendes du ciel. II GUERRE Enfant, certains ciels ont affiné mon optique, tous les caractères nuancèrent ma physionomie. Les phénomènes s’émurent. À présent, l’inflexion éternelle des moments de l’infini des mathématiques me chassent par ce monde où je subis tous les succès civils, respecté de l’enfance étrange et des affections énormes. Je songe à une guerre, de droit ou de force, de logique bien imprévue. III GÉNIE Il est l’affection et le présent puisqu’il a fait la maison ouverte à l’hiver écumeux et à la rumeur de l’été, lui qui a purifié les boissons et les aliments, lui qui est le charme des lieux fuyant et le délice surhumain des stations. Il est l’affection et l’avenir, la force et l’amour que nous, debout dans les rages et les ennuis, nous voyons passer dans le ciel de tempête et les drapeaux d’extase.Il est l’amour, mesure parfaite et réinventée, raison merveilleuse et imprévue, et l’éternité : machine aimée des qualités fatales. Nous avons tous eu l’épouvante de sa concession et de la nôtre : ô jouissance de notre santé, élan de nos facultés, affection égoïste et passion pour lui, lui qui nous aime pour sa vie infinie…Il ne s’en ira pas, il ne redescendra pas d’un ciel, il n’accomplira pas la rédemption des colères de femmes et des gaîtés des hommes et de tout ce péché : car c’est fait, lui étant, et étant aimé.Ô ses souffles, ses têtes, ses courses ; la terrible célérité de la perfection des formes et de l’action.Ô fécondité de l’esprit et immensité de l’univers !Son corps ! Le dégagement rêvé, le brisement de la grâce croisée de violence nouvelle ! sa vue, sa vue ! tous les agenouillages anciens et les peines relevés à sa suite.Son jour ! l’abolition de toutes souffrances sonores et mouvantes dans la musique plus intense.Son pas ! les migrations plus énormes que les anciennes invasions.Ô Lui et nous ! l’orgueil plus bienveillant que les charités perdues.Ô monde ! et le chant clair des malheurs nouveaux ! IV JEUNESSE IDIMANCHE Les calculs de côté, l’inévitable descente du ciel, la visite des souvenirs et la séance des rythmes occupent la demeure, la tête et le monde de l’esprit.Reprenons l’étude au bruit de l’œuvre dévorante qui se rassemble et se monte dans les masses. IISONNET IIIVINGT ANS Les voix instructives exilées… L’ingénuité physique amèrement rassise… Adagio. Ah ! l’égoïsme infini de l’adolescence, l’optimisme studieux : que le monde était plein de fleurs cet été ! Les airs et les formes mourant… Un chœur, pour calmer l’impuissance et l’absence ! Un chœur de verres, de mélodies nocturnes… En effet les nerfs vont vite chasser. IV V SOLDES À vendre ce que les Juifs n’ont pas vendu, ce que noblesse ni crime n’ont goûté, ce qu’ignorent l’amour maudit et la probité infernale des masses ; ce que le temps ni la science n’ont pas à reconnaître :Les voix reconstituées ; l’éveil fraternel de toutes les énergies chorales et orchestrales et leurs applications instantanées, l’occasion, unique, de dégager nos sens !À vendre les corps sans prix, hors de toute race, de tout monde, de tout sexe, de toute descendance ! Les richesses jaillissant à chaque démarche ! Solde de diamants sans contrôle !À vendre les habitations et les migrations, sports, féeries et conforts parfaits, et le bruit, le mouvement et l’avenir qu’ils font :À vendre les applications de calcul et les sauts d’harmonie inouïs. Les trouvailles et les termes non soupçonnés, possession immédiate.Élan insensé et infini aux splendeurs invisibles aux délices insensibles, et ses secrets affolants pour chaque vice, et sa gaîté effrayante pour la foule.À vendre les corps, les voix, l’immense opulence inquestionable, ce qu’on ne vendra jamais. Les vendeurs ne sont pas à bout de solde ! Les voyageurs n’ont pas à rendre leur commission de sitôt !