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Arthur Rimbaud
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Reliquaire, poésies

Arthur Rimbaud

13 poèmes

Préface

SUR
ARTHUR RIMBAUD
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Sous ce titre : « Enquêtes littéraires » j’aimerais à publier de temps à autres — au hasard de mes bonnes fortunes d’inlassable curieux, — telles ou telles trouvailles, rares plus ou moins, mais aptes en tout cas, d’illuminer d’un peu de clarté nouvelle quelques-unes des Personnalités qui, parmi les écrivains de ce siècle mourant, m’attirent et m’intéressent soit qu’elles me plaisent, soit qu’au contraire elles ne me paraissent dignes d’attention, qu’en temps qu’anomalées. Peut-être va-t-on lire que je « documente, » et c’est, tout juste, le cadet de mes soucis : Non ! simplement et pour satisfaire à mon seul besoin, orgueilleux sans doute, d’être renseigné mieux que tout autre sur trois, quatre ou plus Dans ces moments-là je me semble volontiers un botaniste avide, pour son herbier, de flores rares. Or, puisque ce fatras desséché n’est pas indifférent, ai-je appris à plusieurs esprits amoureux autant que le mien de choses littéraires, j’ai plaisir aujourd’hui à en laisser respirer la poussière odorante. Et je commencerai par donner quelques-unes de mes recherches sur ce poète bizarre qui, présenté tout jeune à Victor Hugo, fut accueilli par lui avec ces mots « Shakespeare enfant ! » La légende au moins le dit. Il vint en effet à Paris ayant lu déjà bien des littératures seulement, lassé de toutes, curieux insatiablement de choses nouvelles, il quitta les routes frayées, et, cherchant des rhythmes inconnus, des images irréalisées, des sensations non éprouvées, il s'engagea au hasard dans la vaste Forêt poétique. Mais, de même qu'un aventureur et capricieux voyageur, il s'y est perdu, sans trouver la clairière spacieuse où ses rêves-fées auraient pu, sous la lune magique, cueillir l'ample moisson des fleurs merveilleuses et noter le chant inouï d'oiseaux fabuleux. Ce jeune homme n'était cependant ni un bohème ni un dilletante, ces deux vocables au son purement littéraire, n'est-ce pas ? Car ce que fut sa vie intime importe peu et il n'en faut retenir juste que les détails qui peuvent éveiller sa physionomie au miroir de notre conception. Ce qui est certain, c'est qu'ayant conscience de sa force, il venait pour. avoir sa part dans la lutte littéraire, et s'y conduire en vaillant ne sut-il pas, à l'extrémité de cette armée sans cesse décimée, mais que sans cesse aussi renouvellent de nouveaux soldats, faire une trouée victorieuse en tenant son drapeau multicolore et bizarre, assez haut, pour que tous pussent c'en est un, aujourd'hui, d'être un téméraire. Il n'y a presque rien à dire des tous premiers vers d'Arthur Rimbaud, ceux qu'il rima sans doute en classe de rhétorique au collège de Charleville, si ce n'est que ce ne sont plus déjà des vers classiques ; il y règne pourtant un souffle de poésie nouvelle et celui qui les a écrits il pouvait avoir quinze ans alors — a certainement déjà lu relu les Romantiques et s'est pénétré de leur harmonie et de leur mouvement. Le Forgeron, par exemple, poème d'environ deux cents vers, se ressent de la lecture d'Hugo, si par contre Ophélie se rattache plutôt au mode d'Alfred de Musset, mais l'une et l'autre poésies dans une facture tourmentée et qui, dès lors, s'originalise. Chose bizarre, l'influence de Baudelaire s'y fait moins sentir, et cependant Rimbaud connaît le poète des Fleurs du Mal, il en parle dans ses lettres avec enthousiasme « le roi des poètes, un vrai dieu ! » écrit-il, Dès sa seconde manière, les poésies d'Arthur Rimbaud se subtilisent et se filigranent ce sont. de beaux vers sonores, où chante toute l'âme lyrique de ce précoce Aëde, mais où les leur point de raccord nous échappe. Quant aux dernières productions de ce cerveau si étrangement organisé voici ce qu’en a dit l’ami et le poète qui fut le compagnon de presque toutes les heures d’Arthur Rimbaud « Vers délicieusement faux exprés » et Arthur Rimbaud lui-même confirme dans une de ses lettres, le jugement de Paul Verlaine, afin sans doute de donner par avance un démenti à ses commentateurs futurs qui, charmés par cette poésie précieuse, ont cru y voir la rénovation définitive des rhythmes et des rimes et la tentative réussie de briser toutes les règles prosodiques établies. Nul doute que cette pensée ait hanté l’esprit d’Arthur Rimbaud il en témoigne souvent lui-même dans ses écrits mais il n’a jamais considéré avoir résolu le problème. C’est pourquoi ce même Paul Verlaine qui a souvent des moments de délicieuse ironie noire, plaisantant parfois certains novateurs à outrance que les lauriers d’Arthur Rimbaud n’empêchent pas de veiller « Ils s’imaginent, dit-il, avoir créé un vers nouveau mais il existe depuis des siècles, ce vers-là Seulement, dans le temps, nous appelions ça de… la prose ! » Or me voilà loin de mes petits papiers et de Voici : Je retrouve d’abord en date de fin 1884 : « Lu les Poètes Maudits : comment diable se fait-il que Paul Verlaine ait si peu, presque rien à dire sur Arthur Rimbaud et à citer de lui ? Voir Verlaine ; tâchez d’obtenir quelques indices qui serviraient de point de départ à des recherches sérieuses. » À quelques jours de distance, une autre notule « Allé, par un temps abominable et quelle boue neigeuse, chez P. V. ; c’est là-bas, là-bas à la Bastille, rue Moreau, cour Saint-Français, 6, hôtel du Midi : Verlaine est couché, malade, et sa mère le soigne, le gourmande ; la bonne vieille ! Comme j’ai un gros rhume, elle me force à avaler d’énormes morceaux de sucre candi. — J’en ai plein la bouche, je ne puis plus parler, j’étrangle, — je manque d’étouffer ; mais, en partant, j’ai les notes qu’il me faut. » Qu’on m’excuse de citer ces notes un peu personnelles ; mais elles sont le point de départ de mes efforts, qui, on va le voir, n’ont pas été vains. Puis toute l’année de 1885 sans rien, rien trouver ! Et alors en mai 1886, une découverte de la Saison en Enfer, « espèce de prodigieuse autobiographie psychologique écrite dans cette prose de diamant qui est sa propriété exclusive », s’exclame Paul Verlaine. La Saison en Enfer imprimée à Bruxelles en 1873 par l’Alliance typographique de M.-J. Poot et Cie, 37, rue aux Choux, fut sans doute tirée à un nombre fort restreint d’exemplaires. Arthur Rimbaud d’ailleurs en détruisit, paraît-il, la majeure partie : il ne reste donc de ce rarissime petit volume que mon exemplaire absolument intact, un autre, qui je l’appris plus tard est entre les mains du poète Jean Richepin, et celui que Paul Verlaine conserva longtemps et sur lequel fut faite la réimpression commencée le 13 septembre 1886 dans la Vogue ; car je n’avais pu, quittant brusquement la France, faire copier le en un volume préfacé, par Paul Verlaine, les Illuminations précédemment publiées en cette même Vogue. Le manuscrit, en feuilles éparses avait été retrouvé parmi des papiers de famille par Charles de Sivry. Cela me remit en goût de recherches elles aboutirent heureusement et assez vite, grâce à M. Georges Izambard, à M. Paul Demeny et quelques autres personnes, que je nommerai tout à l’heure, en les remerciant, dès maintenant, au cours de cette notice. C’est à cette époque qu’il me fut prêté, fort gratuitement d’ailleurs, l’intention de publier une Étude littéraire sur Arthur Rimbaud. Une étude ? Même littéraire, à quoi cela eût-il servi ? J’avais bien d’autres choses en tête. Ce qui n’empêcha pas qu’alors il y eut, même ! des protestations, ai-je entendu dire : car ce n’était pas à moi, paraissait-il, de juger l’auteur des Illuminations ; l’opinion publique en désignait, en désignait, en réclamait peut-être ? d’autres, plus dignes que moi, profane sans doute, profanateur sûrement Je n’étais pas l’Initié qu’il fallait pour cette thuriféraire besogne, mais dans tout cela fut oublié seulement ceci c’est qu’à mon avis la critique, (je ne cesserai de le répéter) à moins d’être partiale, voire inique, — et plus, la critique moderne, telle que la conçoivent nombre d’esprits intéressants d’ailleurs, me paraît une preuve d’intellectuelle stérilité et dans sa morose dissection des choses vivantes, la négation même de la joie créatrice. — Elle est de Gœthe, — l’auteur, tout au moins, d’un magique chef-d’œuvre, le second Faust cette expression terriblement concise où sont traduites toutes les volontés, et aussi toutes les inconsciences du véritable artiste. Mais une chose plus inattendue que ces protestations, ce fut la lettre que je reçus alors de Paul Verlaine ; en citerais-je quelques lignes ? Oui, elles sont typiques N'est-elle pas remarquable, rare surtout, cette sollicitude d'ami pour le poète absent particu- lièrement à notre époque d'égoïsme inquiet et de jalousie envieuse, sinon haineuse, parmi la gent littéraire ? Vite je m'en fus voir le poète alarmé, non pas cette fois dans sa miraculeuse cour Saint-François, mais plus loin encore, à Mont-Rouge en cet hôpital Broussais tout construit de bois, sur pilotis, pareil aux habitations lacustres. Je lui apportai mes manuscrits ; il les parcourut très joyeux et tout ému, admit volontiers, quoique fort étonné et un peu stupéfait, que ce n'étaient pas ceux qu'il croyait, mais bien d'autres, à lui totalement inconnus pour la plupart des vers et de la prose que cet écervelé d'Arthur Rimbaud ne lui avait jamais communiqués, les ayant écrits, les uns au hasard d'une de leurs brouilles, les autres antérieurement à leur liaison. Une lettre de Paul Verlaine, publiée le constate tout ceci. De ces manuscrits, deux sonnets ont été extraits par moi pour paraître dans l’Anthologie d’A. Lemerre et j’ai donné quelques autres vers à la Revue Indépendante No … Les autres sont inédits. Quant aux vers, à la prose et aux lettres, tous manuscrits autographes, ils n’ont pas besoin d’autres commentaires que de brèves lignes indiquant existe de telle pièce jusqu'à trois exemplaires avec de nombreuses variantes par exemple « Les Effarés », à plus d'un titre célèbres. Arthur Rimbaud naquit à Charleville le 20 octobre en 1854, ainsi qu'en fait foi l'acte de naissance ici noté extrait des registres de l'état-civil de la petite cité ardennaise. Il avait un frère aîné (Jean-Nicolas-Frédéric) né le 2 plus jeunes que lui. Ces divers renseignements me furent très obligeamment adressés sur ma demande par M. E. Joye, maire de Charleville. Il ajoutait ne pouvoir m’en fournir d’autres, la famille Rimbaud ayant depuis de nombreuses années quitté Charleville, sans laisser d’adresse. Mais en marge il m’écrivait que « M. Delahaye, employé au ministère de l’instruction publique (enseignement supérieur) pourrait peut-être me donner quelques indications sur le domicile actuel des membres de la famille Rimbaud ». Qu’était le père d’Arthur Rimbaud ? Il ne m’a été adressé aucune note à ce sujet. Je sais que sa mère fut veuve de très bonne heure et qu’il entra assez tôt, ainsi que son frère, au lycée de Charleville. M. E. Couvreur, proviseur actuel, m’indique en une très aimable lettre, que l’aîné, Frédéric, se trouve au palmarès dès 1866 : le nom d’Arthur n’y figure pour la première fois que l’année suivante, et il était alors en quatrième. En 1868 il est plusieurs fois nommé ; en 1869, en seconde, il remporte presque tous les premiers prix et un premier prix de vers latins ainsi que le 3e accessit de version grecque au Concours Académique. Enfin en 1870, en rhétorique où il a de même presque tous les premiers prix, et remporte à nouveau aussi le premier prix de vers latins au Concours Académique. Il ne devait pas faire sa philosophie et interrompit volontairement ses études sans passer son baccalauréat, et quitta alors Charleville pour se rendre à Paris. Singulière fatalité pour un chercheur ! Le collège de Charleville a été malheureusement détruit par un incendie en 1876 et tous les registres administratifs ont péri dans le désastre : il n’est rien resté en particulier des archives. Au moins ses deux premiers prix au Concours Académique : des vers latins de celui qui devait faire de si curieux vers français, quelle aubaine ! Là encore mon espoir fut déçu, en effet, lors du transfert des archives de l’Académie à Lille, les quelques séries de la collection des Concours Académiques qui restaient furent jetées aux vieux papiers c’est du moins ce qu’il ressort d’une lettre que M. P. Dauthuile secrétaire… adressa à ce sujet à M. Lenel, (aujourd’hui professeur à ce lycée d’Amiens) et qui en 1868 débutait dans le professorat à Charleville en classe de quatrième, alors qu’Arthur Rimbaud entrait en troisième. Mais M. Lenel qui m’adresse de longues et précieuses lettres à son sujet, entendit longuement parler du jeune élève, l’un des plus brillants du collège. C’est ainsi que je puis donner le titre au moins du sujet du concours de 1869 c’était ce seul mot : « Jugurtha » Arthur, Rimbaud y vit une allusion à Abd-el-Kader, alors dans toute sa gloire, et fit des vers, paraît-il, réellement étonnants. Le sujet de l’autre concours fut « Sancho. Pança à son âne. » Mais de cette époque j’ai eu grâce à l’exquise Rossi, alors que lui-même était professeur à Charleville en classe de rhétorique à l’époque même où Rimbaud y était. Le jeune poëte fut donc son élève. C’était un indiscipliné de premier ordre révolutionnaire, athée, les élèves religieux le détestaient en classe et il le leur rendait. La classe se composait en effet d’une vingtaine d’élèves dont quatorze appartenaient au séminaire. Arthur Rimbaud qui les scandalisait par ses gros mots, était du reste plus fort en toutes branches sauf en sciences, et il s’amusait, pendant les compositions, à aider ses camarades afin de leur faire avoir des places meilleures. Un jour, un séminariste le dénonce. Izambard intervient, mais Arthur Rimbaud, silencieux et le regard méchant a jeté son dictionnaire à la tête du séminariste (un nommé Henri ?) N’est-ce pas déjà une répétition du coup qu’il devait porter plus tard à Carjat ? Le professeur était d’ailleurs presqu’un camarade pour l’élève il lui prêtait des livres, et Georges Izambard se souvient même qu’ayant prêté sa Notre-Dame-de-Paris illustrée de Victor Hugo, la lui fit rendre avec une lettre insolente et Cependant, pendant les vacances qui suivirent Rimbaud vint passer quelques jours chez lui il se conduisait en vrai voyou inconscient et Izambard dut même le ramener à sa mère qui à ce moment sembla connaître déjà les vices que son fils avait. Mais Izambard quitta Charleville pour Douai et là il reçoit (le 5 ou le 6 septembre 1870) une lettre d'Arthur Rimbaud datée de Paris, Mazas ! Que s'était-il passé ? Arthur Rimbaud avait fait quelque temps auparavant à Charleville, la connaissance de Paul Verlaine qui y était de passage, par l'intermédiaire d'un employé aux contributions de Charleville qu'on nommait et surnommait le Père Bretagne : Le Père Bretagne se disait « artiste ». — Il dessinait à ses heures mais sa passion favorite était l'alto. L'alto ! il en jouait partout et sans cesse, principalement aux nuits de débauche — mensuelles, comme les appointements — lorsque toute l'administration allait en chœur au… bordel de la ville. Alors, grave, comme remplissant un sacerdoce, le père Bretagne marchait en tête, l'alto au menton, l'archet fébrile en main, et menait la bande, semblable aux violoneux des jours de noce. rejoindre avait pris un beau matin, le train pour la capitale n’ayant faute d’argent qu’un billet jusqu’à la première station après Charleville. Et il arrivait sans papiers, sans argent à Paris juste le matin du 4 septembre ! On l’envoya au Dépôt, de là à Mazas, où il évoqua le nom de son professeur Izambard. On lui permit de lui écrire et Izambard adressa l’argent pour le retour. Rimbaud arriva à Lille. Dans l’intervalle, Izambard avait écrit à sa mère, mais elle avait répondu insolemment. Il s’adressa donc au commissaire de police, qui lui conseilla de ramener lui-même son peu docile élève. Ce qu’il fit, après le siège de Mézières et l’incendie de cette ville. Mais les Allemands étaient à Charleville Izambard avait caché ses livres dans sa cave et devait rentrer à Douai en passant par la Belgique. Mme Rimbaud, acariâtre et dure, une femme sèche et osseuse et dérobe envers son fils, d’ailleurs toujours hargneux, rageur, furieux, doux et aimant avec sa sœur seulement. Rimbaud savait l’itinéraire que devait prendre Izambard (Charleroi, Bruxelles, où il allait voir Paul Demay, le futur directeur de la Jeune France, Mme Rimbaud, elle réclame son fils qui vient de disparaître une seconde fois. En arrivant à Charleroi chez un ami, rédacteur d’un journal de Charleroi, parent d’Emmanuel Dessenurs et portant le même nom, Izambard apprend que Rimbaud est passé venant à pied de Charleville (voir ses vers) et s’arrêtant à Fumay dans la vallée de la Meuse chez un ami, tenant devant sa fille des propos tellement irréligieux qu’il l’avait fait partir. Arrivé à Bruxelles, il apprend que Rimbaud y a passé aussi et qu’il a été très bien reçu Izambard se dépêche, regagne Douai, y trouve son élève installé à faire d’arrache-pied des vers enfermé dans une chambre, La Vénus Anadyomènè, le Forgeron sont de cette date.
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · Au deuxième voyage qu’il fit, Arthur Rimbaud s’en fut trouver Gill, le caricaturiste : Il tomba chez lui un matin, trouva l’artiste couché, le réveilla, lui dit qu’il le connaissait, et, en manière de présentation affirma qu’il était un grand poëte. Il habita avec Charles Cros, avec J.-L. Forain (il se brouilla avec ce dernier un jour ou plutôt une nuit qu’il refusa au dessinateur ainsi que Victor Hugo qui l'a accueilli par ces deux mots : Shakespeare enfant ! lui louent et meublent à son intention le cas qu'il en fait ? Le premier soir qu'il y rentra, il se coucha tout habillé, lés pieds crottés, dans les draps ! Le lendemain, il prit plaisir à briser la porcelaine, pot à eau, cuvette et vase de nuit et fort peu après, ayant besoin d'argent, vendit les meubles. C'était un être véritablement insociable. Une anecdote entre mille, qui m'a été racontée de différents côtés et qui a failli coûter la vie à cet excellent Carjat. C'était au dîner du bon Bock, au dessert. On récitait des vers. Pendant que Jean Ricard lisait une poésie, Arthur Rimbaud à mi-voix ne cessait de scander « Merde, merde, merde ! » Ernest d'Hervilly veut s'interposer: « Voyons, mon petit, taisez-vous. » Arthur Rimbaud traité de « mon petit » se met en fureur ; il crie « Ferme ton con, d'Hervilly. » Alors Carjat le prend par les épaules et le met à la porte. Rimbaud reste dans l'antichambre, et à la sortie, sans dire un mot, comme un filou se précipite sur lui, une canne à épée à la main et le blesse Henri Mercier, le fondateur de cette belle Revue qui n’eut, hélas que trois numéros (la Revue du Monde Nouveau), le rencontra chez Antoine Cros, alors qu’il demeurait avec le frère de celui-ci. On le lui présenta mais toute la soirée il resta sombre et sauvage en un coin. Quelques jours après il venait le voir, apportant quatre articles pour le Figaro, alors rue Rossini, entr’autres : les Nuits blanches, le Bureau des Cocardiers. Mais il est vêtu trop misérablement pour se présenter chez un rédacteur en chef d’un journal comme le Figaro. Mercier, en fonds, propose de le mener chez un tailleur et lui donner quelque argent. Arthur Rimbaud s’en fut tout droit au Carreau du Temple et choisit un complet bleu à collet de velours. C’était à ce moment un grand garçon maigre, aux grosses mains gourdes, aux doigts épais et rouges de paysan. Le même soir, c’était la première de la Boîte de Pandore, par Théodore Barrière, aux Folies-Dramatiques. Aux entr’actes, Arthur Rimbaud achète une pipe de terre blanche et Mercier le voit s’approcher de façon à n’être pas vu d’un cheval de fiacre, prenant plaisir à souffler dans les naseaux de la pauvre bête. pose seulement quoiqu’il affirmât souvent « Il est important de tuer Cabaner ! » mais une nature véritablement et profondément méchante.
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · Ce fut avec Verlaine qu’il quitta Paris, pour aller d’abord en Angleterre, puis à Bruxelles, en 1871, et de là à Mons où eut lieu un petit drame. Alors Rimbaud retourne seul à Roche où sa mère s’était fixée — puis il part pour l’Angleterre où il est deux ans professeur, voit et fréquente Vermesch. D’Angleterre il passe en Allemagne, à Stuttgard, pour y apprendre l’allemand — il y reste cinq ou six mois et Verlaine vint l’y retrouver — sa mère lui avait donné de l’argent pour y rester. Mais il émigre sur Milan, manque de périr en franchissant à pied le Saint-Gothard. À Milan, son séjour n’est que de un ou deux mois. — Il veut rejoindre un de ses amis (Mercier) dans une île de l’Archipel. — Il a le projet d’aller à pied jusqu’à Brindisi pour rejoiridre Warna. Il tomba d’insolation à Livourne où le consul français le fait rapatrier sur Marseille — 1875. C’est là qu’il s’engagea dans un comité carliste d’insurrection établi sur Mais il a un frère aîné sous les drapeaux et est exempté. En conséquence, un court voyage à Bruxelles et retour — en 76 il part pour la Hollande, à Helder, et s’engage volontaire dans l’armée hollandaise il est embarqué sur navire en partance pour Sumatra où il sert comme soldat. Revenu sur un bâtiment anglais, il faillit sombrer en face le cap de Bonne-Espérance. Il traversa l’Angleterre pour rentrer à Charleville (1877). Il reprit vite le cours de ses voyages et partit pour l’Autriche, à Vienne sa mère lui donna l’argent de ce voyage — seulement il se fit dévaliser étant saoûl par un cocher viennois qui le laissa dépouillé (1877) dans la rue. — Le voilà de retour à Charleville d’où il repart en Hollande où il se fait racoleur, à son tour, pour le compte de l’armée. Ayant gagné quelqu’argent, il va à Hambourg, en Allemagne, et de là à Copenhague et à Stokholm, où il fut employé au contrôle, sachant beaucoup de langues, du cirque Loisset, qu’on a vu à Paris, dont l’une des filles s’est tuée aux exercices, dont une autre épousa un prince de Reuss. Vers 1878, il est à Alexandrie, en Égypte, 1878 à 1879. — À ce moment, retour à Roche où Delahaye le voit ; vers janvier 1880, Delahaye écrivit à sa mère qui répondit que son fils était reparti et devait être à Harar, cap de Guardafui, sud du détroit de Bab-el-Mandeb, entre l’Abyssinie et le pays des Somalis.
Rodolphe Darzens.

Les Reparties de Nina

     · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · Lui. — Ta poitrine sur ma poitrine,       Hein ? nous irions,   Ayant de l’air plein la narine,       Aux frais rayons
  Du bon matin bleu qui vous baigne       Du vin de jour ?…   Quand tout le bois frissonnant saigne       Muet d’amour
  De chaque branche, gouttes vertes,        Des bourgeons clairs,   On sent dans les choses ouvertes        Frémir des chairs :
  Tu plongerais dans la luzerne       Ton blanc peignoir,   Rosant à l’air ce bleu qui cerne       Ton grand œil noir,
  Amoureuse de la campagne,       Semant partout,   Comme une mousse de champagne,       Ton rire fou :
  Riant à moi, brutal d’ivresse,       Qui te prendrais   Comme cela, — la belle tresse,       Oh ! — qui boirais
  Ton goût de framboise et de fraise,       Ô chair de fleur !   Riant au vent vif qui te baise       Comme un voleur ;
  Au rose églantier qui s’embête       Aimablement :   Riant surtout, ô folle tête,       À ton amant !…    · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·   Ta poitrine sur ma poitrine       Mêlant nos voix,   Lents, nous gagnerions la ravine,       Puis les grands bois !…
  Puis, comme une petite morte,       Le cœur pâmé,   Tu me dirais que je te porte,       L’œil mi fermé.
  Je te porterais, palpitante,       Dans le sentier :   L’oiseau filerait son andante       Au noisetier…
  Je te parlerais dans ta bouche :       J’irais, pressant   Ton corps, comme une enfant qu’on couche,       Ivre du sang
  Qui coule, bleu, sous ta peau blanche       Aux tons rosés :   Et te parlant la langue franche…       Tiens !… — que tu sais…
  Nos grands bois sentiraient la sève       Et le soleil   Sablerait d’or fin leur grand rêve       Vert et vermeil
   · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·   Le soir ?… Nous reprendrons la route       Blanche qui court   Flânant, comme un troupeau qui broute,       Tout à l’entour
  Les bons vergers à l’herbe bleue       Aux pommiers tors !   Comme on les sent tout une lieue,       Leurs parfums forts !
  Nous regagnerons le village       Au ciel mi-noir ;   Et ça sentira le laitage       Dans l’air du soir ;
  Ça sentira l’étable, pleine       De fumiers chauds,   Pleine d’un lent rhythme d’haleine,       Et de grands dos
  Blanchissant sous quelque lumière ;       Et, tout là-bas,   Une vache fientera, fière,       À chaque pas…
  — Les lunettes de la grand’mère       Et son nez long   Dans son missel : le pot de bière       Cerclé de plomb,
  Moussant entre les larges pipes       Qui, crânement,   Fument : les effroyables lippes       Qui, tout fumant,
  Happent le jambon aux fourchettes       Tant, tant et plus :   Le feu qui claire les couchettes       Et les bahuts :
  Les fesses luisantes et grasses       D’un gros enfant   Qui fourre, à genoux, dans les tasses,       Son museau blanc     Frôlé   par un mufle qui gronde       D’un ton gentil,   Et pourlèche la face ronde       Du cher petit…
   · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·   Que de choses verrons-nous, chère,       Dans ces taudis,   Quand la flamme illumine, claire,       Les carreaux gris !…
  — Puis, petite et toute nichée       Dans les lilas   Noirs et frais : la vitre cachée,       Qui rit là-bas…
  Tu viendras, tu viendras, je t’aime !       Ce sera beau.   Tu viendras, n’est-ce pas, et même… ELLE. — xxx Et mon bureau ?

Vénus Anadyomène

Comme d’un cercueil vert en fer blanc, une tête De femme à cheveux bruns fortement pommadés D’une vieille baignoire émerge, lente et bête, Avec des déficits assez mal ravaudés ;
Puis le col gras et gris, les larges omoplates Qui saillent ; le dos court qui rentre et qui ressort : Puis les rondeurs des reins semblent prendre l’essor ; La graisse sous la peau paraît en feuilles plates :
L’échine est un peu rouge, et le tout sent un goût Horrible étrangement ; on remarque surtout Des singularités qu’il faut voir à la loupe…
Les reins portent deux mots gravés : Clara Vénus ; — Et tout ce corps remue et tend sa large croupe Belle hideusement d’un ulcère à l’anus.

Morts de quatre-vingt-douze

«… Français de soixante-dix, bonapartistes, républicains, souvenez-vous de vos pères en 92, etc… Paul De Cassagnac (Le Pays)
Morts de Quatre-vingt-douze et de Quatre-vingt-treize, Qui, pâles du baiser fort de la liberté, Calmes, sous vos sabots, brisiez le joug qui pèse Sur l’âme et sur le front de toute humanité ;
Hommes extasiés et grands dans la tourmente, Vous dont les coeurs sautaient d'amour sous les haillons, O Soldats que la Mort a semés, noble Amante, Pour les régénérer, dans tous les vieux sillons ;
Vous dont le sang lavait toute grandeur salie, Morts de Valmy, Morts de Fleurus, Morts d’Italie, O million de Christs aux yeux sombres et doux ;
Nous vous laissions dormir avec la République, Nous, courbés sous les rois comme sous une trique. − Messieurs de Cassagnac nous reparlent de vous !

Première Soirée

« − Elle était fort déshabillée Et de grands arbres indiscrets Aux vitres jetaient leur feuillée Malinement, tout près, tout près.
Assise sur ma grande chaise, Mi-nue elle joignait les mains. Sur le plancher frissonnaient d’aise Ses petits pieds si fins, si fins.
− Je regardai, couleur de cire Un petit rayon buissonnier Papillonner dans son sourire Et sur son sein ; mouche au rosier.
− Je baisai ses fines chevilles. Elle eut un doux rire brutal Qui s’égrenait en claires trilles, Un joli rire de cristal.
Les petits pieds sous la chemise Se sauvèrent : « Veux-tu finir ! » − La première audace permise, Le rire feignait de punir !
− Pauvrets palpitants sous ma lèvre, Je baisai doucement ses yeux : − Elle jeta sa tête mièvre En arrière : « Oh c’est encor mieux !…
« Monsieur, j’ai deux mots à te dire… » − Je lui jetai le reste au sein Dans un baiser, qui la fit rire D’un bon rire qui voulait bien…
Elle était fort déshabillée Et de grands arbres indiscrets Aux vitres jetaient leur feuillée Malinement, tout près, tout près.

Ophélie

I
Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles, La blanche Ophélia flotte comme un grand lys, Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles… − On entend dans les bois lointains des hallalis.
Voici plus de mille ans que la triste Ophélie Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir ; Voici plus de mille ans que sa douce folie Murmure sa romance à la brise du soir.
Le vent baise ses seins et déploie en corolle Ses grands voiles bercés mollement par les eaux ; Les saules frissonnants pleurent sur son épaule, Sur son grand front rêveur s’inclinent les roseaux.
Les nénuphars froissés soupirent autour d’elle ; Elle éveille parfois, dans un aune qui dort, Quelque nid, d’où s’échappe un petit frisson d’aile : − Un chant mystérieux tombe des astres d’or.
II
Ô pâle Ophélia ! belle comme la neige ! Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté ! − C’est que les vents tombant des grands monts de Norwège T’avaient parlé tout bas de l’âpre liberté ;
C’est qu’un souffle, tordant ta grande chevelure, À ton esprit rêveur portait d’étranges bruits ; Que ton cœur écoutait le chant de la Nature Dans les plaintes de l’arbre et les soupirs des nuits ;
C’est que la voix des mers folles, immense râle, Brisait ton sein d’enfant, trop humain et trop doux ; C’est qu’un matin d’avril, un beau cavalier pâle, Un pauvre fou, s’assit muet à tes genoux !
Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle ! Tu te fondais à lui comme une neige au feu : Tes grandes visions étranglaient ta parole − Et l’Infini terrible effara ton œil bleu !
III
− Et le Poète dit qu’aux rayons des étoiles Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis ; Et qu’il a vu sur l’eau, couchée en ses longs voiles, La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.

À la Musique

         Place de la Gare, à Charleville.
Sur la place taillée en mesquines pelouses, Square où tout est correct, les arbres et les fleurs, Tous les bourgeois poussifs qu’étranglent les chaleurs Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.
− L’orchestre militaire, au milieu du jardin, Balance ses schakos dans la Valse des fifres : − Autour, aux premiers rangs, parade le gandin ; Le notaire pend à ses breloques à chiffres.
Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs : Les gros bureaux bouffis traînent leurs grosses dames Auprès desquelles vont, officieux cornacs, Celles dont les volants ont des airs de réclames ;
Sur les bancs verts, des clubs d’épiciers retraités Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme, Fort sérieusement discutent les traités, Puis prisent en argent, et reprennent : « En somme !… »
Épatant sur son banc les rondeurs de ses reins, Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande, Savoure son onnaing d’où le tabac par brins Déborde − vous savez, c’est de la contrebande ; −
Le long des gazons verts ricanent les voyous ; Et, rendus amoureux par le chant des trombones, Très naïfs, et fumant des roses, les pioupious Caressent les bébés pour enjôler les bonnes…
− Moi, je suis, débraillé comme un étudiant, Sous les marronniers verts les alertes fillettes : Elles le savent bien, et tournent en riant, Vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes.
Je ne dis pas un mot : je regarde toujours La chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles ; Je suis, sous le corsage et les frêles atours, Le dos divin après la courbe des épaules.
J’ai bientôt déniché la bottine, le bas… − Je reconstruis les corps, brûlé de belles fièvres. Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas… − Et je sens les baisers qui me viennent aux lèvres…

Soleil et Chair

Le Soleil, le foyer de tendresse et de vie, Verse l’amour brûlant à la terre ravie, Et, quand on est couché sur la vallée, on sent Que la terre est nubile et déborde de sang ; Que son immense sein, soulevé par une âme, Est d’amour comme dieu, de chair comme la femme, Et qu’il renferme, gros de sève et de rayons, Le grand fourmillement de tous les embryons !
Et tout croît, et tout monte ! Et tout croît, et tout monte Ô Vénus, ô Déesse ! Je regrette les temps de l’antique jeunesse, Des satyres lascifs, des faunes animaux, Dieux qui mordaient d’amour l’écorce des rameaux Et dans les nénufars baisaient la Nymphe Blonde Je regrette les temps où la sève du monde, L’eau du fleuve, le sang rose des arbres verts Dans les veines de Pan mettaient un univers Où le sol palpitait, vert, sous ses pieds de chèvre Où, baisant mollement le clair syrinx, sa lèvre Modulait sous le ciel le grand hymne d’amour Où, debout sur la plaine, il entendait autour Répondre à son appel la Nature vivante Où les arbres muets, berçant l’oiseau qui chante, La terre berçant l’homme, et tout l’Océan-bleu Et tous les animaux aimaient, aimaient en Dieu Je regrette les temps de la grande Cybèle Qu’on disait parcourir, gigantesquement belle, Sur un grand char d’airain, les splendides cités Son double sein versait dans les immensités Le pur ruissellement de la vie infinie. L’Homme suçait, heureux, sa mamelle bénie, Comme un petit enfant, jouant sur ses genoux. Parce qu’il était fort, l’Homme était chaste et doux. Misère Maintenant il dit Je sais les choses, Et va, les yeux fermés et les oreilles closes Et pourtant, plus de dieux plus de dieux l’Homme est Roi L’Homme est Dieu ! Mais l’Amour, voilà la grande Foi ! Oh si l’homme puisait encore à ta mamelle, Grande mère des dieux et des Hommes, Cybèle S'il n'avait pas laissé l'immortelle Astarté Qui jadis, émergeant dans l'immense clarté Des flots bleus, fleur de chair que la vague parfume, Montra son nombril rose où vint neiger l'écume, Et fit chanter, Déesse aux grands yeux noirs vainqueurs, Le rossignol aux bois et l'amour dans les cœurs
II
Je crois en toi je crois en toi Divine mère, Aphrodité marine! — Oh la route est amère Depuis que l'autre Dieu nous attelle à sa croix Chair, Marbre, Fleur, Vénus, c'est en toi que je crois Oui l'Homme est triste et laid, triste sous le ciel vaste, Il a des vêtements, parce qu'il n'est plus chaste, Parce qu'il a sali son fier buste de Dieu, Et qu'il a, rabougri, comme une idole au feu, Son corps Olympien aux servitudes sales Oui, même après la mort, dans les squelettes pâles Il veut vivre, insultant la première beauté Et l'Idole où tu mis tant de virginité, Où tu divinisas notre argile, la Femme, Afin que l'homme pût éclairer sa pauvre âme Et monter lentement, dans un immense amour, De la prison terrestre à la beauté du jour, La femme ne sait plus même être courtisane ! — C’est une bonne farce et le monde ricane Au nom doux et sacré de la grande Vénus !
III
Si les temps revenaient, les temps qui sont venus ! Car l’Homme a fini ! l’Homme a joué tous les rôles ! Au grand jour, fatigué de briser des idoles Il ressuscitera, libre de tous ses Dieux, Et, comme il est du ciel, il scrutera les cieux ! L’Idéal, la pensée invincible, éternelle, Tout le dieu qui vit, sous son argile charnelle, Montera, montera, brûlera sous son front ! Et quand tu le verras sonder tout l’horizon, Contempteur des vieux jougs, libre de toute crainte, Tu viendras lui donner la Rédemption sainte ! Splendide, radieuse, au sein des grandes mers Tu surgiras, jetant sur le vaste Univers L’Amour infini dans un infini sourire ! Le Monde vibrera comme une immense lyre Dans le frémissement d’un immense baiser :
Le Monde a soif d’amour : tu viendras l’apaiser.
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
IV
Ô splendeur de la chair ô splendeur idéale Ô renouveau d’amour, aurore triomphale Où, courbant à leurs pieds les Dieux et les Héros Kallipige la blanche et le petit Eros Effleureront, couverts de’la neige des roses, Les femmes et les fleurs sous leurs beaux pieds écloses Ô grande Ariadné, qui jettes tes sanglots Sur la rive, en voyant fuir là-bas sur les flots, Blanche sous le soleil, la voile de Thésée, Ô douce vierge enfant qu’une nuit a brisée, Tais-toi Sur son char d’or brodé de noirs raisins, Lysios, promené dans les champs Phrygiens Par les tigres lascifs et les panthères rousses, Le long des fleuves bleus rougit les sombres mousses. Zeus, Taureau, sur son cou berce comme une enfant Le corps nu d’Europé, qui jette son bras blanc Au cou nerveux du Dieu frissonnant dans la vague, Il tourne lentement vers elle son œil vague Elle, laisse traîner sa pâle joue en fleur Au front de Zeus ; ses yeux sont fermés elle meurt Dans un divin baiser, et le flot qui murmure De son écume d’or fleurit sa chevelure. Entre le laurier rose et le lotus jaseur Glisse amoureusement le grand Çygne rêveur Embrassant la Léda des blancheurs de son aile — Et tandis que Cypris passe, étrangement belle, Et, cambrant les rondeurs splendides de ses reins, Etale fièrement l’or de ses larges seins Et son ventre neigeux brodé de mousse noire, — Héraclès, le Dompteur, qui, comme d’une gloire Fort, ceint son vaste corps de la peau du lion, S’avance, front terrible et doux, à l’horizon
Par la lune d’été vaguement éclairée, Debout, nue, et rêvant dans sa pâleur dorée Que tache le flot lourd de ses longs cheveux bleus, Dans la clairière sombre où la mousse s’étoile, La Dryade regarde au ciel silencieux. — La blanche Séléné laisse flotter son voile, Craintive, sur les pieds du bel Endymion, Et lui jette un baiser dans un pâle rayon. — La Source pleure au loin dans une longue extase. C’est la Nymphe qui rêve, un coude sur son vase, Au beau jeune homme blanc que son- onde a pressé. — Une brise d’amour dans la nuit a passé, Et, dans les bois sacrés, dans l’horreur des grands arbres, Majestueusement debout, les sombres Marbres, Les Dieux, au front desquels le Bouvreuil fait son nid, — Les Dieux écoutent l’Homme et le Monde infini

Le Dormeur du Val

Accrochant follement aux herbes des haillons D’argent ; où le soleil, de la montagne fière, Luit : c’est un petit aval qui mousse de rayons.   Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue, Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu, Dort il est étendu dans l’herbe, sous la nue, Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme Sourirait un enfant malade, il fait un somme : Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ; Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Accroupissements

Bien tard, quand il se sent l’estomac écœuré, Le frère Milotus un œil à la lucarne D’où le soleil, clair comme un chaudron récuré, Lui darde une migraine et fait son regard darne, Déplace dans les draps son ventre de curé.
Il se démène sous sa couverture grise Et descend, ses genoux à son ventre tremblant, Effaré comme un vieux qui mangerait sa prise, Car il lui faut, le poing à l’anse d’un pot blanc, A ses reins largement retrousser sa chemise ! Or, il s’est accroupi, frileux, les doigts de pied Repliés, grelottant au clair soleil qui plaque Des jaunes de brioche aux vitres de papier ; Et le nez du bonhomme où s’allume la laque Renifle aux rayons, tel qu’un charnel polypier.
…
Le bonhomme mijote au feu, bras tordus, lippe Au ventre : il sent glisser ses cuisses dans le feu, Et ses chausses roussir, et s’éteindre sa pipe ; Quelque chose comme un oiseau remue un peu A son ventre serein comme un monceau de tripe !
Autour, dort un fouillis de meubles abrutis Dans des haillons de crasse et sur de sales ventres ; Des escabeaux, crapauds étranges, sont blottis Aux coins noirs : des buffets ont des gueules de chantres Qu’entrouvre un sommeil plein d’horribles appétits.
L’écœurante chaleur gorge la chambre étroite ; Le cerveau du bonhomme est bourré de chiffons : Il écoute les poils pousser dans sa peau moite, Et parfois, en hoquets fort gravement bouffons S’échappe, secouant son escabeau qui boite…
…
Et le soir, aux rayons de lune, qui lui font Aux contours du cul des bavures de lumière, Une ombre avec détails s’accroupit, sur un fond De neige rose ainsi qu’une rose trémière… Fantasque, un nez poursuit Vénus au ciel profond.

Le cœur du Pitre

Mon triste cœur bave à la poupe, Mon cœur est plein de caporal : Ils y lancent des jets de soupe, Mon triste cœur bave à la poupe : Sous les quolibets de la troupe Qui pousse un rire général, Mon triste cœur bave à la poupe, Mon cœur est plein de caporal !
Ithyphalliques et pioupiesques, Leurs insultes l’ont dépravé ! À la vesprée, ils font des fresques Ithyphalliques et pioupiesques. Ô flots abracadabrantesques Prenez mon cœur, qu’il soit sauvé : Ithyphalliques et pioupiesques Leurs insultes l’ont dépravé !
Quand ils auront tari leurs chiques, Comment agir, ô cœur volé ? Ce seront des refrains bachiques Quand ils auront tari leurs chiques : J’aurai des sursauts stomachiques Si mon cœur triste est ravalé : Quand ils auront tari leurs chiques, Comment agir, ô cœur volé ?

Les Premières Communions

I
Vraiment, c’est bête, ces églises des villages Où quinze laids marmots encrassant les piliers Ecoutent, grasseyant les divins babillages, Un noir grotesque dont fermentent les souliers : Mais le soleil éveille, à travers les feuillages Les vieilles couleurs des vitraux irrégulier.
La pierre sent toujours la terre maternelle, Vous verrez des monceaux de ces cailloux terreux Dans la campagne en rut qui frémit solennelle Portant près des blés lourds, dans les sentiers ocreux, Ces arbrisseaux brûlés où bleuit la prunelle, Des nœuds de mûriers noirs et de rosiers furieux.
Tous les cent ans on rend ces granges respectables Par un badigeon d’eau bleue et de lait caillé : Si des mysticités grotesques sont notables Près de la Notre Dame ou du Saint empaillé, Des mouches sentant bon l’auberge et les étables Se gorgent de cire au plancher ensoleillé.
L’enfant se doit surtout à la maison, famille Des soins naïfs, des bons travaux abrutissants ; Ils sortent, oubliant que la peau leur fourmille Où le Prêtre du Christ plaqua ses doigts puissants. On paie au Prêtre un toit ombré d’une charmille Pour qu’il laisse au soleil tous ces fronts brunissants.
Le premier habit noir, le plus beau jour de tartes, Sous le Napoléon ou le Petit Tambour Quelque enluminure où les Josephs et les Marthes Tirent la langue avec un excessif amour Et que joindront, au jour de science, deux cartes, Ces seuls doux souvenirs lui reste du grand Jour.
Les filles vont toujours à l’église, contentes De s’entendre appeler garces par les garçons Qui font du genre après Messe ou vêpres chantantes, Eux qui sont destinés au chic des garnisons, Ils narguent au café les maisons importantes, Blousés neuf et gueulant d’effroyables chansons.
Cependant le curé choisit, pour les enfances, Des dessins ; dans son clos, les vêpres dites, quand L’air s’emplit du lointain nasillement des danses, Il se sent, en dépit des célestes défenses, Les doigts de pied ravis et le mollet marquant… − La nuit vient, noir pirate au ciel noir débarquant.
II
Le prêtre a distingué, parmi les catéchistes, Congrégés des faubourgs ou des riches quartiers, Cette petite fille inconnue, aux yeux tristes, Front jaune. Les parents semblent de doux portiers. Au grand jour, la marquant parmi les catéchistes, Dieu fera, sur ce front, neiger ses bénitiers.
La veille du grand jour, l’enfant se fait malade. Mieux qu’à l’église haute aux funèbres rumeurs, D’abord le frisson vient, le lit n’étant pas fade − Un frisson surhumain qui retourne : Je meurs…
Et, comme un vol d’amour fait à ses sœurs stupides, Elle compte, abattue et les mains sur son cœur, Les Anges, les Jésus et ses Vierges nitides Et, calmement, son âme a bu tout son vainqueur.
Adonaï !… − Dans les terminaisons latines, Des cieux moirés de vert baignent les Fronts vermeils Et tachés du sang pur des célestes poitrines De grands linges neigeux tombent sur les soleils !
− Pour ses virginités présentes et futures Elle mord aux fraîcheurs de ta Rémission, Mais plus que les lys d’eau, plus que les confitures Tes pardons sont glacés, ô Reine de Sion !
III
Puis la Vierge n’est plus que la vierge du livre Les mystiques élans se cassent quelquefois… Et vient la pauvreté des images, que cuivre L’ennui, l’enluminure atroce et les vieux bois ;
Des curiosités vaguement impudiques Épouvantent le rêve aux chastes bleuités Qui s’est surpris autour des célestes tuniques, Du linge dont Jésus voile ses nudité.
Elle veut, elle veut, pourtant, l’âme en détresse, Le front dans l’oreiller creusé par les cris sourds, Prolonger les éclairs suprêmes de tendresse, Et bave… − L’ombre emplit les maisons et les cours.
Et l’enfant ne peut plus. Elle s’agite, cambre Les reins et d’une main ouvre le rideau bleu Pour amener un peu la fraîcheur de la chambre Sous le drap, vers son ventre et sa poitrine en feu…
IV
À son réveil, − minuit, − la fenêtre était blanche Devant le sommeil bleu des rideaux illunés, La vision la prit des langueurs du Dimanche, Elle avait rêvé rouge. Elle saigna du nez,
Et se sentant bien chaste et pleine de faiblesse, Pour savourer en Dieu son amour revenant, Elle eut soif de la nuit où s’exalte et s’abaisse Le cœur, sous l’œil des cieux doux, en les devinant ;
De la nuit, Vierge-Mère impalpable, qui baigne Tous les jeunes émois de ses silences gris, Elle eut soif de la nuit forte où le cœur qui saigne Écoute sans témoin sa révolte sans cris.
Et faisant la victime et la petite épouse, Son étoile la vit, une chandelle aux doigts Descendre dans la cour où séchait une blouse, Spectre blanc, et lever les spectres noirs des toits.
V
Elle passa sa nuit sainte dans des latrines. Vers la chandelle, aux trous du toit coulait l’air blanc, Et quelque vigne folle aux noirceurs purpurines, En deçà d’une cour voisine s’écroulant.
La lucarne faisait un cœur de lueur vive Dans la cour où les cieux bas plaquaient d’ors vermeils Les vitres ; les pavés puant l’eau de lessive Souffraient l’ombre des murs bondés de noirs sommeils.
VI
Qui dira ces langueurs et ces pitiés immondes, Et ce qu’il lui viendra de haine, ô sales fous Dont le travail divin déforme encore les mondes, Quand la lèpre à la fin mangera ce corps doux ?
Et quand, ayant rentré tous ses nœuds d’hystéries Elle verra, sous les tristesses du bonheur, L’amant rêver au blanc million des Maries, Au matin de la nuit d’amour, avec douleur :
VII
« Sais-tu que je t’ai fait mourir ? J’ai pris ta bouche, Ton cœur, tout ce qu’on a, tout ce que vous avez ; Et moi, je suis malade : oh ! je veux qu’on me couche Parmi les Morts des eaux nocturnes abreuvés !
J’étais bien jeune, et Christ a souillé mes haleines. Il me bonda jusqu’à la gorge de dégoûts ! Tu baisais mes cheveux profonds comme les laines, Et je me laissais faire… ah ! va, c’est bon pour vous,
Hommes ! qui songez peu que la plus amoureuse Est, sous sa conscience aux ignobles terreurs, La plus prostituée et la plus douloureuse, Et que tous nos élans vers vous sont des erreurs !
Car ma Communion première est bien passée. Tes baisers, je ne puis jamais les avoir sus : Et mon cœur et ma chair par ta chair embrassée Fourmillent du baiser putride de Jésus…
VIII
Alors l’âme pourrie et l’âme désolée Sentiront ruisseler tes malédictions. − Ils auront couché sur ta Haine inviolée, Échappés, pour la mort, des justes passions.
Christ ! ô Christ, éternel voleur des énergies Dieu qui pour deux mille ans vouas à ta pâleur, Cloués au sol, de honte et de céphalalgies Ou renversés les fronts des femmes de douleur.

Paris se repeuple

Ô lâches, la voilà ! Dégorgez dans les gares ! Le soleil expia de ses poumons ardents Les boulevards qu’un soir comblèrent les Barbares. Voilà la Cité belle, assise à l’occident
Allez ! on préviendra les reflux d’incendie, Voilà les quais, voilà les boulevards, voilà Sur les maisons l’azur léger qui s’irradie Et qu’un soir la rougeur des bombes étoila !
Cachez les palais morts dans des niches de planches ! L’ancien jour effaré rafraîchit vos regards. Voici le troupeau roux des tordeuses de hanches : Soyez fous, vous serez drôles, étant hagards !
Tas de chiennes en rut mangeant des cataplasmes, Le cri des maisons d’or vous réclame. Volez ! Mangez ! Voici la nuit de joie aux profonds spasmes Qui descend dans la rue. Ô buveurs désolés,
Buvez ! Quand la lumière arrive intense et folle, Fouillant à vos côtés les luxes ruisselants, Vous n’allez pas baver, sans geste, sans parole, Dans vos verres, les yeux perdus aux lointains blancs,
Avalez, pour la Reine aux fesses cascadantes ! Écoutez l’action des stupides hoquets Déchirants ! Ecoutez sauter aux nuits ardentes Les idiots râleux, vieillards, pantins, laquais !
Ô cœurs de saleté, bouches épouvantables, Fonctionnez plus fort, bouches de puanteurs ! Un vin pour ces torpeurs ignobles, sur ces tables… Vos ventres sont fondus de hontes, ô Vainqueur !
Ouvrez votre narine aux superbes nausées ! Trempez de poisons forts les cordes de vos cous ! Sur vos nuques d’enfants baissant ses mains croisées Le Poète vous dit : « Ô lâches, soyez fous !
Parce que vous fouillez le ventre de la Femme, Vous craignez d’elle encore une convulsion Qui crie, asphyxiant votre nichée infâme Sur sa poitrine, en une horrible pression.
Syphilitiques, fous, rois, pantins, ventriloques, Qu’est-ce que ça peut faire à la putain Paris, Vos âmes et vos corps, vos poisons et vos loques ? Elle se secouera de vous, hargneux pourris !
Et quand vous serez bas, geignant sur vos entrailles, Les flancs morts, réclamant votre argent, éperdus, La rouge courtisane aux seins gros de batailles Loin de votre stupeur tordra ses poings ardus !
Quand tes pieds ont dansé si fort dans les colères, Paris ! quand tu reçus tant de coups de couteau, Quand tu gis, retenant dans tes prunelles claires Un peu de la bonté du fauve renouveau,
Ô cité douloureuse, ô cité quasi morte, La tête et les deux seins jetés vers l’Avenir Ouvrant sur ta pâleur ses milliards de portes, Cité que le Passé sombre pourrait bénir :
Corps remagnétisé pour les énormes peines, Tu rebois donc la vie effroyable ! tu sens Sourdre le flux des vers livides en tes veines, Et sur ton clair amour rôder les doigts glaçants !
Et ce n’est pas mauvais. Tes vers, tes vers livides Ne gêneront pas plus ton souffle de Progrès Que les Stryx n’éteignaient l’œil des Cariatides Où des pleurs d’or astral tombaient des bleus degrés. »
Quoique ce soit affreux de te revoir couverte Ainsi ; quoiqu’on n’ait fait jamais d’une cité Ulcère plus puant à la Nature verte, Le Poète te dit : « Splendide est ta Beauté ! »
L’orage t’a sacrée suprême poésie ; L’immense remuement des forces te secourt ; Ton œuvre bout, la mort gronde, Cité choisie ! Amasse les strideurs au cœur du clairon sourd.
Le Poète prendra le sanglot des Infâmes, La haine des Forçats, la clameur des Maudits ; Et ses rayons d’amour flagelleront les Femmes. Ses strophes bondiront : Voilà ! voilà ! bandits !
− Société, tout est rétabli : − les orgies Pleurent leur ancien râle aux anciens lupanars Et les gaz en délire, aux murailles rougies, Flambent sinistrement vers les azurs blafards !

À propos de Arthur Rimbaud

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À propos de cette lecture

Les couvertures sont imaginaires. Les portraits sont des interprétations risographiées.

PréfaceArthur Rimbaud · Voix de synthèse
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