Premières proses
I
Prologue
Le soleil était encore chaud; cependant il n'éclairait presque plus la terre; comme un flambeau placé devant les voûtes gigantesques ne les éclaire plus que par une faible lueur, ainsi le soleil, flambeau terrestre, s'éteignait en laissant échapper de son corps de feu une dernière et faible lueur, laissant encore cependant voir les feuilles vertes des arbres, les petites fleurs qui se flétrissaient, et le sommet gigantesque des pins, des peupliers et des chênes séculaires. Le vent rafraîchissant, c'est-à-dire une brise fraîche, agitait les feuilles des arbres avec un bruissement à peu près semblable à celui que faisait le bruit des eaux argentées du ruisseau qui coulait à mes pieds. Les fougères courbaient leur front vert devant le vent. Je m'endormis, non sans m'être abreuvé de l'eau du ruisseau. II Je rêvai que... j'étais né à Reims, l'an 1503. Reims était alors une petite ville ou, pour mieux dire, un bourg cependant renommé à cause de sa belle cathédrale, témoin du sacre du roi Clovis. Mon père était officier dans les armées du roi. C'était un homme grand, maigre, chevelure noire, barbe, yeux, peau de même couleur... Quoiqu'il n'eût guère, quand j'étais né, que 48 ou 50 ans, on lui en aurait certainement bien donné 60 ou... 58. Il était d'un caractère vif, bouillant, souvent en colère et ne voulant rien souffrir qui lui déplût. Ma mère était bien différente: femme douce, calme, s'effrayant de peu de chose, et cependant tenant la maison dans un ordre parfait. Elle était si calme que mon père l'amusait comme une jeune demoiselle. J'étais le plus aimé. Mes frères étaient moins vaillants que moi et cependant plus grands. J'aimais peu l'étude, c'est-à-dire d'apprendre à lire, écrire et compter... Mais si c'était pour arranger une maison, cultiver un jardin, faire des commissions, à la bonne heure, je me plaisais à cela. Que m'importe à moi qu'Alexandre ait été célèbre? Que m'importe... Que sait-on si les latins ont existé? C'est peut-être quelque langue forgée; et quand même ils auraient existé, qu'ils me laissent rentier et conservent leur langue pour eux. Quel mal leur ai-je fait pour qu'ils me flanquent au supplice? Passons au grec... Cette sale langue n'est parlée par personne, personne au monde!... Ah! saperlipotte de saperlipopette! sapristi! moi je serai rentier; il ne fait pas si bon de s'user les culottes sur les bancs, saperlipopettouille! Pour être décrotteur, gagner la place de décrotteur, il faut passer un examen; car les places qui vous sont accordées sont d'être ou décrotteur, ou porcher, ou bouvier. Dieu merci, je n'en veux pas, moi, saperlipouille! Avec ça des soufflets vous sont accordés pour récompense; on vous appelle animal, ce qui n'est pas vrai, bout d'homme, etc... Ah! saperpouillotte!... La suite prochainement.
Charles d'Orléans à Louis XI Oh! Sire, ne pouvoir mettre plumail au vent par ce temps de joie! La corde est bien triste en mai, quand tout chante, quand tout rit, quand le soleil rayonne sur les murs les plus lépreux! Pendus seront, pour une franche repeue! Villon est aux mains de la Cour de Parlement: le corbel n'écoutera pas le petit oiseau! Sire, ce serait vraiment méfait de pendre ces gentils clercs: ces poètes-là, voyez-vous, ne sont pas d'ici-bas: laissez-les vivre leur vie étrange; laissez-les avoir froid et faim, laissez-les courir, aimer et chanter: ils sont aussi riches que Jacques Cœur, tous ces fols enfants, car ils ont des rimes plein l'âme, des rimes qui rient et qui pleurent, qui nous font rire ou pleurer: Laissez-les vivre: Dieu bénit tous les miséricords, et le monde bénit les poètes.
Un Cœur sous une soutane
... O Thimothina Labinette! Aujourd'hui que j'ai revêtu la robe sacrée, je puis rappeler la passion, maintenant refroidie et dormant sous la soutane, qui l'an passé, fit battre mon cœur de jeune homme sous ma capote de séminariste!... 1er mai 18... 2 mai. Le sup*** est descendu hier de sa chambre, et, en fermant les yeux, les mains cachées, craintif et frileux, il a traîné à quatre pas dans la cour ses pantoufles de chanoine!... Voici mon cœur qui bat la mesure dans ma poitrine, et ma poitrine qui bat contre mon pupitre crasseux! Oh! je déteste maintenant le temps où les élèves étaient comme de grosses brebis suant dans leurs habits sales, et dormaient dans l'atmosphère empuantie de l'étude, sous la lumière du gaz, dans la chaleur fade du poêle!... J'étends mes bras! je soupire, j'étends mes jambes... je sens des choses dans ma tête, oh! des choses!... 4 mai... ... Tenez, hier, je n'y tenais plus: j'ai étendu, comme l'ange Gabriel, les ailes de mon cœur. Le souffle de l'esprit sacré a parcouru mon être! J'ai pris ma lyre, et j'ai chanté: Approchez-vous, Grande Marie! Mère chérie! Du doux Jhésus! Sanctus Christus! O vierge enceinte O mère sainte O! si vous saviez les effluves mystérieuses qui secouaient mon âme pendant que j'effeuillais cette rose poétique! je pris ma cithare, et comme le Psalmiste, j'élevai ma voix innocente et pure dans les célestes altitudes!!! O altitudo altitudinum!... ... 7 mai... Hélas! Ma poésie a replié ses ailes, mais, comme Galilée, je dirai, accablé par l'outrage et le supplice: Et pourtant elle se meut! - Lisez: elles se meuvent! - J'avais commis l'imprudence de laisser tomber la précédente confidence... J*** l'a ramassée, J***, le plus féroce des jansénistes, le plus rigoureux des séides du sup***, et l'a portée à son maître, en secret; mais le monstre, pour me faire sombrer sous l'insulte universelle, avait fait passer ma poésie dans les mains de tous ses amis! Hier, le sup*** me mande: j'entre dans son appartement, je suis debout devant lui, fort de mon intérieur. Sur son front chauve frissonnait comme un éclair furtif son dernier cheveu roux: ses yeux émergeaient de sa graisse, mais calmes, paisibles; son nez semblable à une batte était mû par son branle habituel: il chuchotait un oremus: il mouilla l'extrémité de son pouce, tourna quelques feuilles de livre, et sortit un petit papier crasseux, plié... Grananande Maarieie!... Mèèèree Chééérieie! ... - Votre lyyyre,! votre cithâre! jeune homme! votre cithâre! des effluves mystérieuses! qui vous secouaient l'âme! J'aurais voulu voir! Jeune âme, je remarque là dedans, dans cette confession impie, quelque chose de mondain, un abandon dangereux, de l'entraînement, enfin! - Il se tut, fit frissonner de haut en bas son abdomen puis, solennel: - jeune homme, avez-vous la foi?... - Mon père, pourquoi cette parole? Vos lèvres plaisantent-elles?... Oui, je crois à tout ce que dit ma mère... la Sainte Eglise! - Mais... Vierge enceinte!... C'est la conception ça, jeune homme; c'est la conception!... - Mon père! je crois à la conception!... - Vous avez raison! jeune homme! C'est une chose... Puis il me mettait la main sur l'épaule, autour du cou, et ses yeux devenaient clairs, et il me faisait dire des choses sur cet écartement des jambes... Tenez, j'aime mieux vous dire que ce fut dégoûtant, moi qui sais ce que cela veut dire, ces scènes-là!... Ainsi, on m'avait mouchardé, on avait calomnié mon cœur et ma pudeur, - et je ne pouvais rien dire à cela, les rapports, les lettres anonymes des élèves les uns contre les autres, au sup***, étant autorisées, et commandées, - et je venais dans cette chambre, me f... sous la main de ce gros!... Oh! le séminaire!... ... 10 mai - Oh! mes condisciples sont effroyablement méchants et effroyablement lascifs! A l'étude, ils savent tous, ces profanes, l'histoire de mes vers, et, aussitôt que je tourne la tête, je rencontre la face du poussif D***, qui me chuchote: Et ta cithare, et ta cithare? et ton journal? Puis l'idiot L*** reprend: Et ta lyre? et ta cithare? Puis trois ou quatre chuchotent en chœur: Grande Marie... Mère chérie! Moi, je suis un grand benêt: - Jésus, je ne me donne pas de coups de pied! - Mais enfin, je ne moucharde pas, je n'écris pas d'ânonymes, et j'ai pour moi ma sainte poésie et ma pudeur!... Ne devinez-vous pas pourquoi je meurs d'amour? La fleur me dit: salut: l'oiseau me dit bonjour: Salut; c'est le printemps! c'est l'ange de tendresse! Ne devinez-vous pas pourquoi je bous d'ivresse? Ange de ma grand'mère, ange de mon berceau, Ne devinez-vous pas que je deviens oiseau, Que ma lyre frissonne et que je bats de l'aile Comme hirondelle?... J'ai fait ces vers là hier, pendant la récréation; je suis entré dans la chapelle, je me suis enfermé dans un confessionnal, et là, ma jeune poésie a pu palpiter et s'envoler, dans le rêve et le silence, vers les sphères de l'amour. Puis, comme on vient m'enlever mes moindres papiers dans mes poches, la nuit et le jour, j'ai cousu ces vers en bas de mon dernier vêtement, celui qui touche immédiatement à ma peau, et, pendant l'étude, je tire, sous mes habits, ma poésie sur mon cœur, et je la presse longuement en rêvant... 15 mai. - Les événements se sont bien pressés, depuis ma dernière confidence, et des événements bien solennels, des événements qui doivent influer sur ma vie future et intérieure d'une façon sans doute bien terrible! Thimothina Labinette, je t'adore! Jeudi, c'était jour de sortie: nous, nous sortons deux heures; je suis sorti: ma mère, dans sa dernière lettre, m'avait dit: "... tu iras, mon fils, occuper superficiellement ta sortie chez monsieur Césarin Labinette, un habitué à ton feu père, auquel il faut que tu sois présenté un jour ou l'autre avant ton ordination..." ... Je me présentai à monsieur Labinette, qui m'obligea beaucoup en me reléguant, sans mot dire, dans sa cuisine: sa fille, Thimothine, resta seule avec moi, saisit un linge, essuya un gros bol ventru en l'appuyant contre son cœur, et me dit tout à coup, après un long silence: Eh bien, monsieur Léonard?... Jusque là, confondu de me voir avec cette jeune créature dans la solitude de cette cuisine, j'avais baissé les yeux et invoqué dans mon cœur le nom sacré de Marie: je relevai le front en rougissant, et, devant la beauté de mon interlocutrice, je ne pus que balbutier un faible: Mademoiselle?... Thimothine! tu étais belle! Si j'étais peintre, je reproduirais sur la toile tes traits sacrés sous ce titre: La Vierge au bol! Mais je ne suis que poète, et ma langue ne peut te célébrer qu'incomplètement... Dès ce moment, je t'adorai: J'adorais, non pas tes cheveux, non pas tes omoplates, non pas ton tortillement inférieurement postérieur: ce que j'aime en une femme, en une vierge, c'est la modestie sainte, ce qui me fait bondir d'amour, c'est la pudeur et la piété; c'est ce que j'adorai en toi, jeune bergère!... - Oh! oui! Mademoiselle... Thimothina!!!! Miserere! miserere! - Dans mon oeil ouvert délicieusement vers le plafond tombe tout à coup une goutte de saumure, dégouttant d'un jambon planant au-dessus de moi, et, lorsque, tout rouge de honte, réveillé dans ma passion, je baissai mon front, je m'aperçus que je n'avais dans ma main gauche, au lieu d'un chapelet, qu'un biberon brun; - ma mère me l'avait confié l'an passé pour le donner au petit de la mère chose! - De l'oeil que je tendais au plafond découla la saumure amère: - mais, de l'oeil qui te regardait, ô Thimothina, une larme coula, larme d'amour, et larme de douleur!... ... Quelque temps, une heure après, quand Thimothina m'annonça une collation composée de haricots et d'une omelette au lard, tout ému de ses charmes, je répondis à mi-voix: - J'ai le cœur si plein, voyez-vous, que cela me ruine l'estomac! - Et je me mis à table; oh! je le sens encore, son cœur avait répondu au mien dans son appel: pendant la courte collation, elle ne mangea pas: - Ne trouves-tu pas qu'on sent un goût? répétait-elle; son père ne comprenait pas; mais mon cœur le comprit: c'était la Rose de David, la Rose de Jessé, la Rose mystique de l'écriture; c'était l'Amour! - Cela sent encore!... - Oui, cela sent, répondit son père assez bêtement: (il ne pouvait comprendre, lui, le profane!) Je m'aperçus bien que tout cela n'était dans ma chair vierge que les mouvements intérieurs de sa passion! je l'adorais et je savourais avec amour l'omelette dorée, et mes mains battaient la mesure avec la fourchette, et, sous la table, mes pieds frissonnaient d'aise dans mes chaussures!... Mais, ce qui me fut un trait de lumière, ce qui me fut comme un gage d'amour éternel, comme un diamant de tendresse de la part de Thimothina, ce fut l'adorable obligeance qu'elle eut, à mon départ, de m'offrir une paire de chaussettes blanches, avec un sourire et ces paroles: - Voulez-vous cela pour vos pieds, Monsieur Léonard? ... 16 mai - Thimothina! je t'adore, toi et ton père, toi et ton chat: Thimothina: ...Vas devotionis, Rosa mystica, Turris davidica, Ora pro nobis! Coeli porta, Stella maris, 17 mai. - - 18 mai: Merci à l'Esprit Saint qui m'a inspiré ces vers charmants . ces vers, je vais les enchâsser dans mon cœur; et, quand le ciel me donnera de revoir Thimothina, je les lui donnerai, en échange de ses chaussettes!... Je l'ai intitulée La Brise: Dans sa retraite de coton Dort le zéphyr à douce haleine: Dans son nid de soie et de laine: Dort le zéphyr au gai menton! Quand le zéphyr lève son aile Dans sa retraite de coton, Quand il court où la fleur l'appelle, Sa douce haleine sent bien bon! O brise quintessenciée! O quintessence de l'amour! Quand la rosée est essuyée, Jésus! Joseph! Jésus! Marie! C'est comme une aile de condor Assoupissant celui qui prie! Ça nous pénètre et nous endort! ... La fin est trop intérieure et trop suave; je la conserve dans le tabernacle de mon âme. A la prochaine sortie, je lirai cela à ma divine et odorante Thimotina. Attendons dans le calme et le recueillement. ... Date incertaine. Attendons!... 16 juin! - Seigneur, que votre volonté se fasse: je n'y mettrai aucun obstacle! Si vous voulez détourner de votre serviteur l'amour de Thimothina, libre à vous, sans doute: mais, Seigneur Jésus, n'avez-vous pas aimé vous-même, et la lance de l'amour ne vous a-t-elle pas appris à condescendre aux souffrances des malheureux! Priez pour moi! Je le suivis. Il traversa la cuisine, et j'entrai après lui dans son salon. Oh! ce salon! je l'ai fixé dans ma mémoire avec les épingles du souvenir! La tapisserie était à fleurs brunes; sur la cheminée, une énorme pendule en bois noir, à colonnes; deux vases bleus avec des roses; sur les murs, une peinture de la bataille d'Inkermann; et un dessin au crayon, d'un ami de Césarin, représentant un moulin avec sa meule souffletant un petit ruisseau semblable à un crachat, dessin que charbonnent tous ceux qui commencent à dessiner. La poésie est bien préférable!... Au milieu du salon, une table à tapis vert, autour de laquelle mon cœur ne vit que Thimothina, quoiqu'il s'y trouvât un ami de monsieur Césarin, ancien exécuteur des œuvres sacristaines dans la paroisse de***, et son épouse madame de Riflandouille, et que monsieur Césarin lui-même vint s'y accouder de nouveau, aussitôt mon entrée. Je pris une chaise rembourrée, songeant qu'une partie de moi-même allait s'appuyer sur une tapisserie faite sans doute par Thimothina, je saluai tout le monde, et, mon chapeau noir posé sur la table, devant moi, comme un rempart, j'écoutai... Je commençai par me pencher du côté de Thimothina en levant les yeux au ciel. Elle était retournée. Je me relevai, et, la tête baissée vers ma poitrine, je poussai un soupir; elle ne bougea pas. Je remis mes boutons, je fis aller mes lèvres, je fis un léger signe de croix; elle ne vit rien. Alors, transporté, furieux d'amour, je me baissai très fort vers elle, en tenant mes mains comme à la communion, et en poussant un ah!... prolongé et douloureux; Miserere! tandis que je gesticulais, que je priais, je tombai de ma chaise avec un bruit sourd, et le gros sacristain se retourna en ricanant, et Thimothina dit à son père: - Tiens, monsieur Léonard qui coule par terre! Son père ricana! Miserere! Je rouvris faiblement les yeux... Césarin et le sacristain fumaient chacun un cigare maigre, avec toutes les mignardises possibles, ce qui rendait leurs personnes effroyablement ridicules; madame la sacristaine, sur le bord de sa chaise, sa poitrine cave penchée en avant, ayant derrière elle tous les flots de sa robe jaune qui lui bouffaient jusqu'au cou, et épanouissant autour d'elle son unique volant, effeuillait délicieusement une rose: un sourire affreux entr'ouvrait ses lèvres, et montrait à ses gencives maigres deux dents noires, jaunes, comme la faïence d'un vieux poêle. - Toi, Thimothina, tu étais belle, avec ta collerette blanche, tes yeux baissés, et tes bandeaux plats! - C'est un jeune homme d'avenir: son présent inaugure son futur, disait en laissant aller un flot de fumée grise le sacristain... - Oh! monsieur Léonard illustrera la robe! nasilla la sacristaine: les deux dents parurent!... Moi je rougissais, à la façon d'un garçon de bien; je vis que les chaises s'éloignaient de moi, et qu'on chuchotait sur mon compte... Thimothina regardait toujours mes souliers; les deux sales dents me menaçaient... le sacristain riait ironiquement: j'avais toujours la tête baissée!... - Lamartine est mort... dit tout à coup Thimothina. - Il avait de beaux fleurons à sa couronne, l'auteur des Méditations poétiques! - Le cygne des vers est défunt! dit la sacristaine! - Oui, mais il a chanté son chant funèbre, repris-je enthousiasmé. - Mais, s'écria la sacristaine, monsieur Léonard est poète aussi! Sa mère m'a montré l'an passé des essais de sa muse... Je jouai d'audace: - Oh! Madame, je n'ai apporté ni ma lyre ni ma cithare; mais... - Oh! votre cithare! vous l'apporterez un autre jour... - Mais, ce néanmoins, si cela ne déplaît pas à l'honorable, - et je tirai un morceau de papier de ma poche, - je vais vous lire quelques vers... Je les dédie à mademoiselle Thimothina. - Oui! oui! jeune homme! très bien! récitez, récitez, mettez-vous au bout de la salle... Je me reculai... Thimothina regardait mes souliers... La sacristaine faisait la Madone; les deux messieurs se penchaient l'un vers l'autre... je rougis, je toussai, et je dis en chantant tendrement Dans sa retraite de coton Dort le zéphyr à douce haleine... Dans son nid de soie et de laine Dort le zéphyr au gai menton. - Continuez, jeune homme, c'est bien, c'est bien! Quand le zéphyr lève son aile Dans sa retraite de coton,... Quand il court où la fleur l'appelle, Sa douce haleine sent bien bon... Cette fois, un gros rire secoua mon auditoire; Thimothina regarda mes souliers: j'avais chaud, mes pieds brûlaient sous son regard, et nageaient dans la sueur; car je me disais: ces chaussettes que je porte depuis un mois, c'est un don de son amour, ces regards qu'elle jette sur mes pieds, c'est un témoignage de son amour: - Quatre heures, l'heure de la rentrée, sonnaient à la pendule du salon; éperdu, brûlant d'amour et fou de douleur, je saisis mon chapeau, je m'enfuis en renversant une chaise, je traversai le corridor en murmurant: J'adore Thimothine, et je m'enfuis au séminaire sans m'arrêter... Les basques de mon habit noir volaient derrière moi, dans le vent, comme des oiseaux sinistres!... ... ... 30 juin. Désormais, je laisse à la muse divine le soin de bercer ma douleur; martyr d'amour à dix-huit ans, et, dans mon affliction, pensant à un autre martyr du sexe qui fait nos joies et nos bonheurs, n'ayant plus celle que j'aime, je vais aimer la foi! Que le Christ, que Marie me pressent sur leur sein: je les suis: je ne suis pas digne de dénouer les cordons des souliers de Jésus; mais ma douleur! mais mon supplice! Moi aussi, à dix-huit ans et sept mois, je porte une croix, une couronne d'épines! mais, dans la main, au lieu d'un roseau, j'ai une cithare! Là sera le dictame à ma plaie!... ... - Un an après, Ier août - ... Quant à cette passion cruellement chérie que je renferme au fond de mon cœur, je saurai la supporter avec constance: sans la raviver précisément, je pourrai m'en rappeler quelquefois le souvenir: ces choses-là sont bien douces! - Moi, du reste, j'étais né pour l'amour et pour la foi! - Peut-être un jour, revenu dans cette ville, aurai-je le bonheur de confesser ma chère Thimothina?... Puis, je conserve d'elle un doux souvenir: depuis un an, je n'ai pas défait les chaussettes qu'elle m'a données... Ces chaussettes-là, mon Dieu! je les garderai à mes pieds jusque dans votre saint Paradis!...
Prologue
Le soleil était encore chaud; cependant il n'éclairait presque plus la terre; comme un flambeau placé devant les voûtes gigantesques ne les éclaire plus que par une faible lueur, ainsi le soleil, flambeau terrestre, s'éteignait en laissant échapper de son corps de feu une dernière et faible lueur, laissant encore cependant voir les feuilles vertes des arbres, les petites fleurs qui se flétrissaient, et le sommet gigantesque des pins, des peupliers et des chênes séculaires. Le vent rafraîchissant, c'est-à-dire une brise fraîche, agitait les feuilles des arbres avec un bruissement à peu près semblable à celui que faisait le bruit des eaux argentées du ruisseau qui coulait à mes pieds. Les fougères courbaient leur front vert devant le vent. Je m'endormis, non sans m'être abreuvé de l'eau du ruisseau. II Je rêvai que... j'étais né à Reims, l'an 1503. Reims était alors une petite ville ou, pour mieux dire, un bourg cependant renommé à cause de sa belle cathédrale, témoin du sacre du roi Clovis. Mon père était officier dans les armées du roi. C'était un homme grand, maigre, chevelure noire, barbe, yeux, peau de même couleur... Quoiqu'il n'eût guère, quand j'étais né, que 48 ou 50 ans, on lui en aurait certainement bien donné 60 ou... 58. Il était d'un caractère vif, bouillant, souvent en colère et ne voulant rien souffrir qui lui déplût. Ma mère était bien différente: femme douce, calme, s'effrayant de peu de chose, et cependant tenant la maison dans un ordre parfait. Elle était si calme que mon père l'amusait comme une jeune demoiselle. J'étais le plus aimé. Mes frères étaient moins vaillants que moi et cependant plus grands. J'aimais peu l'étude, c'est-à-dire d'apprendre à lire, écrire et compter... Mais si c'était pour arranger une maison, cultiver un jardin, faire des commissions, à la bonne heure, je me plaisais à cela. Que m'importe à moi qu'Alexandre ait été célèbre? Que m'importe... Que sait-on si les latins ont existé? C'est peut-être quelque langue forgée; et quand même ils auraient existé, qu'ils me laissent rentier et conservent leur langue pour eux. Quel mal leur ai-je fait pour qu'ils me flanquent au supplice? Passons au grec... Cette sale langue n'est parlée par personne, personne au monde!... Ah! saperlipotte de saperlipopette! sapristi! moi je serai rentier; il ne fait pas si bon de s'user les culottes sur les bancs, saperlipopettouille! Pour être décrotteur, gagner la place de décrotteur, il faut passer un examen; car les places qui vous sont accordées sont d'être ou décrotteur, ou porcher, ou bouvier. Dieu merci, je n'en veux pas, moi, saperlipouille! Avec ça des soufflets vous sont accordés pour récompense; on vous appelle animal, ce qui n'est pas vrai, bout d'homme, etc... Ah! saperpouillotte!... La suite prochainement.
Charles d'Orléans à Louis XI Oh! Sire, ne pouvoir mettre plumail au vent par ce temps de joie! La corde est bien triste en mai, quand tout chante, quand tout rit, quand le soleil rayonne sur les murs les plus lépreux! Pendus seront, pour une franche repeue! Villon est aux mains de la Cour de Parlement: le corbel n'écoutera pas le petit oiseau! Sire, ce serait vraiment méfait de pendre ces gentils clercs: ces poètes-là, voyez-vous, ne sont pas d'ici-bas: laissez-les vivre leur vie étrange; laissez-les avoir froid et faim, laissez-les courir, aimer et chanter: ils sont aussi riches que Jacques Cœur, tous ces fols enfants, car ils ont des rimes plein l'âme, des rimes qui rient et qui pleurent, qui nous font rire ou pleurer: Laissez-les vivre: Dieu bénit tous les miséricords, et le monde bénit les poètes.
Un Cœur sous une soutane
... O Thimothina Labinette! Aujourd'hui que j'ai revêtu la robe sacrée, je puis rappeler la passion, maintenant refroidie et dormant sous la soutane, qui l'an passé, fit battre mon cœur de jeune homme sous ma capote de séminariste!... 1er mai 18... 2 mai. Le sup*** est descendu hier de sa chambre, et, en fermant les yeux, les mains cachées, craintif et frileux, il a traîné à quatre pas dans la cour ses pantoufles de chanoine!... Voici mon cœur qui bat la mesure dans ma poitrine, et ma poitrine qui bat contre mon pupitre crasseux! Oh! je déteste maintenant le temps où les élèves étaient comme de grosses brebis suant dans leurs habits sales, et dormaient dans l'atmosphère empuantie de l'étude, sous la lumière du gaz, dans la chaleur fade du poêle!... J'étends mes bras! je soupire, j'étends mes jambes... je sens des choses dans ma tête, oh! des choses!... 4 mai... ... Tenez, hier, je n'y tenais plus: j'ai étendu, comme l'ange Gabriel, les ailes de mon cœur. Le souffle de l'esprit sacré a parcouru mon être! J'ai pris ma lyre, et j'ai chanté: Approchez-vous, Grande Marie! Mère chérie! Du doux Jhésus! Sanctus Christus! O vierge enceinte O mère sainte O! si vous saviez les effluves mystérieuses qui secouaient mon âme pendant que j'effeuillais cette rose poétique! je pris ma cithare, et comme le Psalmiste, j'élevai ma voix innocente et pure dans les célestes altitudes!!! O altitudo altitudinum!... ... 7 mai... Hélas! Ma poésie a replié ses ailes, mais, comme Galilée, je dirai, accablé par l'outrage et le supplice: Et pourtant elle se meut! - Lisez: elles se meuvent! - J'avais commis l'imprudence de laisser tomber la précédente confidence... J*** l'a ramassée, J***, le plus féroce des jansénistes, le plus rigoureux des séides du sup***, et l'a portée à son maître, en secret; mais le monstre, pour me faire sombrer sous l'insulte universelle, avait fait passer ma poésie dans les mains de tous ses amis! Hier, le sup*** me mande: j'entre dans son appartement, je suis debout devant lui, fort de mon intérieur. Sur son front chauve frissonnait comme un éclair furtif son dernier cheveu roux: ses yeux émergeaient de sa graisse, mais calmes, paisibles; son nez semblable à une batte était mû par son branle habituel: il chuchotait un oremus: il mouilla l'extrémité de son pouce, tourna quelques feuilles de livre, et sortit un petit papier crasseux, plié... Grananande Maarieie!... Mèèèree Chééérieie! ... - Votre lyyyre,! votre cithâre! jeune homme! votre cithâre! des effluves mystérieuses! qui vous secouaient l'âme! J'aurais voulu voir! Jeune âme, je remarque là dedans, dans cette confession impie, quelque chose de mondain, un abandon dangereux, de l'entraînement, enfin! - Il se tut, fit frissonner de haut en bas son abdomen puis, solennel: - jeune homme, avez-vous la foi?... - Mon père, pourquoi cette parole? Vos lèvres plaisantent-elles?... Oui, je crois à tout ce que dit ma mère... la Sainte Eglise! - Mais... Vierge enceinte!... C'est la conception ça, jeune homme; c'est la conception!... - Mon père! je crois à la conception!... - Vous avez raison! jeune homme! C'est une chose... Puis il me mettait la main sur l'épaule, autour du cou, et ses yeux devenaient clairs, et il me faisait dire des choses sur cet écartement des jambes... Tenez, j'aime mieux vous dire que ce fut dégoûtant, moi qui sais ce que cela veut dire, ces scènes-là!... Ainsi, on m'avait mouchardé, on avait calomnié mon cœur et ma pudeur, - et je ne pouvais rien dire à cela, les rapports, les lettres anonymes des élèves les uns contre les autres, au sup***, étant autorisées, et commandées, - et je venais dans cette chambre, me f... sous la main de ce gros!... Oh! le séminaire!... ... 10 mai - Oh! mes condisciples sont effroyablement méchants et effroyablement lascifs! A l'étude, ils savent tous, ces profanes, l'histoire de mes vers, et, aussitôt que je tourne la tête, je rencontre la face du poussif D***, qui me chuchote: Et ta cithare, et ta cithare? et ton journal? Puis l'idiot L*** reprend: Et ta lyre? et ta cithare? Puis trois ou quatre chuchotent en chœur: Grande Marie... Mère chérie! Moi, je suis un grand benêt: - Jésus, je ne me donne pas de coups de pied! - Mais enfin, je ne moucharde pas, je n'écris pas d'ânonymes, et j'ai pour moi ma sainte poésie et ma pudeur!... Ne devinez-vous pas pourquoi je meurs d'amour? La fleur me dit: salut: l'oiseau me dit bonjour: Salut; c'est le printemps! c'est l'ange de tendresse! Ne devinez-vous pas pourquoi je bous d'ivresse? Ange de ma grand'mère, ange de mon berceau, Ne devinez-vous pas que je deviens oiseau, Que ma lyre frissonne et que je bats de l'aile Comme hirondelle?... J'ai fait ces vers là hier, pendant la récréation; je suis entré dans la chapelle, je me suis enfermé dans un confessionnal, et là, ma jeune poésie a pu palpiter et s'envoler, dans le rêve et le silence, vers les sphères de l'amour. Puis, comme on vient m'enlever mes moindres papiers dans mes poches, la nuit et le jour, j'ai cousu ces vers en bas de mon dernier vêtement, celui qui touche immédiatement à ma peau, et, pendant l'étude, je tire, sous mes habits, ma poésie sur mon cœur, et je la presse longuement en rêvant... 15 mai. - Les événements se sont bien pressés, depuis ma dernière confidence, et des événements bien solennels, des événements qui doivent influer sur ma vie future et intérieure d'une façon sans doute bien terrible! Thimothina Labinette, je t'adore! Jeudi, c'était jour de sortie: nous, nous sortons deux heures; je suis sorti: ma mère, dans sa dernière lettre, m'avait dit: "... tu iras, mon fils, occuper superficiellement ta sortie chez monsieur Césarin Labinette, un habitué à ton feu père, auquel il faut que tu sois présenté un jour ou l'autre avant ton ordination..." ... Je me présentai à monsieur Labinette, qui m'obligea beaucoup en me reléguant, sans mot dire, dans sa cuisine: sa fille, Thimothine, resta seule avec moi, saisit un linge, essuya un gros bol ventru en l'appuyant contre son cœur, et me dit tout à coup, après un long silence: Eh bien, monsieur Léonard?... Jusque là, confondu de me voir avec cette jeune créature dans la solitude de cette cuisine, j'avais baissé les yeux et invoqué dans mon cœur le nom sacré de Marie: je relevai le front en rougissant, et, devant la beauté de mon interlocutrice, je ne pus que balbutier un faible: Mademoiselle?... Thimothine! tu étais belle! Si j'étais peintre, je reproduirais sur la toile tes traits sacrés sous ce titre: La Vierge au bol! Mais je ne suis que poète, et ma langue ne peut te célébrer qu'incomplètement... Dès ce moment, je t'adorai: J'adorais, non pas tes cheveux, non pas tes omoplates, non pas ton tortillement inférieurement postérieur: ce que j'aime en une femme, en une vierge, c'est la modestie sainte, ce qui me fait bondir d'amour, c'est la pudeur et la piété; c'est ce que j'adorai en toi, jeune bergère!... - Oh! oui! Mademoiselle... Thimothina!!!! Miserere! miserere! - Dans mon oeil ouvert délicieusement vers le plafond tombe tout à coup une goutte de saumure, dégouttant d'un jambon planant au-dessus de moi, et, lorsque, tout rouge de honte, réveillé dans ma passion, je baissai mon front, je m'aperçus que je n'avais dans ma main gauche, au lieu d'un chapelet, qu'un biberon brun; - ma mère me l'avait confié l'an passé pour le donner au petit de la mère chose! - De l'oeil que je tendais au plafond découla la saumure amère: - mais, de l'oeil qui te regardait, ô Thimothina, une larme coula, larme d'amour, et larme de douleur!... ... Quelque temps, une heure après, quand Thimothina m'annonça une collation composée de haricots et d'une omelette au lard, tout ému de ses charmes, je répondis à mi-voix: - J'ai le cœur si plein, voyez-vous, que cela me ruine l'estomac! - Et je me mis à table; oh! je le sens encore, son cœur avait répondu au mien dans son appel: pendant la courte collation, elle ne mangea pas: - Ne trouves-tu pas qu'on sent un goût? répétait-elle; son père ne comprenait pas; mais mon cœur le comprit: c'était la Rose de David, la Rose de Jessé, la Rose mystique de l'écriture; c'était l'Amour! - Cela sent encore!... - Oui, cela sent, répondit son père assez bêtement: (il ne pouvait comprendre, lui, le profane!) Je m'aperçus bien que tout cela n'était dans ma chair vierge que les mouvements intérieurs de sa passion! je l'adorais et je savourais avec amour l'omelette dorée, et mes mains battaient la mesure avec la fourchette, et, sous la table, mes pieds frissonnaient d'aise dans mes chaussures!... Mais, ce qui me fut un trait de lumière, ce qui me fut comme un gage d'amour éternel, comme un diamant de tendresse de la part de Thimothina, ce fut l'adorable obligeance qu'elle eut, à mon départ, de m'offrir une paire de chaussettes blanches, avec un sourire et ces paroles: - Voulez-vous cela pour vos pieds, Monsieur Léonard? ... 16 mai - Thimothina! je t'adore, toi et ton père, toi et ton chat: Thimothina: ...Vas devotionis, Rosa mystica, Turris davidica, Ora pro nobis! Coeli porta, Stella maris, 17 mai. - - 18 mai: Merci à l'Esprit Saint qui m'a inspiré ces vers charmants . ces vers, je vais les enchâsser dans mon cœur; et, quand le ciel me donnera de revoir Thimothina, je les lui donnerai, en échange de ses chaussettes!... Je l'ai intitulée La Brise: Dans sa retraite de coton Dort le zéphyr à douce haleine: Dans son nid de soie et de laine: Dort le zéphyr au gai menton! Quand le zéphyr lève son aile Dans sa retraite de coton, Quand il court où la fleur l'appelle, Sa douce haleine sent bien bon! O brise quintessenciée! O quintessence de l'amour! Quand la rosée est essuyée, Jésus! Joseph! Jésus! Marie! C'est comme une aile de condor Assoupissant celui qui prie! Ça nous pénètre et nous endort! ... La fin est trop intérieure et trop suave; je la conserve dans le tabernacle de mon âme. A la prochaine sortie, je lirai cela à ma divine et odorante Thimotina. Attendons dans le calme et le recueillement. ... Date incertaine. Attendons!... 16 juin! - Seigneur, que votre volonté se fasse: je n'y mettrai aucun obstacle! Si vous voulez détourner de votre serviteur l'amour de Thimothina, libre à vous, sans doute: mais, Seigneur Jésus, n'avez-vous pas aimé vous-même, et la lance de l'amour ne vous a-t-elle pas appris à condescendre aux souffrances des malheureux! Priez pour moi! Je le suivis. Il traversa la cuisine, et j'entrai après lui dans son salon. Oh! ce salon! je l'ai fixé dans ma mémoire avec les épingles du souvenir! La tapisserie était à fleurs brunes; sur la cheminée, une énorme pendule en bois noir, à colonnes; deux vases bleus avec des roses; sur les murs, une peinture de la bataille d'Inkermann; et un dessin au crayon, d'un ami de Césarin, représentant un moulin avec sa meule souffletant un petit ruisseau semblable à un crachat, dessin que charbonnent tous ceux qui commencent à dessiner. La poésie est bien préférable!... Au milieu du salon, une table à tapis vert, autour de laquelle mon cœur ne vit que Thimothina, quoiqu'il s'y trouvât un ami de monsieur Césarin, ancien exécuteur des œuvres sacristaines dans la paroisse de***, et son épouse madame de Riflandouille, et que monsieur Césarin lui-même vint s'y accouder de nouveau, aussitôt mon entrée. Je pris une chaise rembourrée, songeant qu'une partie de moi-même allait s'appuyer sur une tapisserie faite sans doute par Thimothina, je saluai tout le monde, et, mon chapeau noir posé sur la table, devant moi, comme un rempart, j'écoutai... Je commençai par me pencher du côté de Thimothina en levant les yeux au ciel. Elle était retournée. Je me relevai, et, la tête baissée vers ma poitrine, je poussai un soupir; elle ne bougea pas. Je remis mes boutons, je fis aller mes lèvres, je fis un léger signe de croix; elle ne vit rien. Alors, transporté, furieux d'amour, je me baissai très fort vers elle, en tenant mes mains comme à la communion, et en poussant un ah!... prolongé et douloureux; Miserere! tandis que je gesticulais, que je priais, je tombai de ma chaise avec un bruit sourd, et le gros sacristain se retourna en ricanant, et Thimothina dit à son père: - Tiens, monsieur Léonard qui coule par terre! Son père ricana! Miserere! Je rouvris faiblement les yeux... Césarin et le sacristain fumaient chacun un cigare maigre, avec toutes les mignardises possibles, ce qui rendait leurs personnes effroyablement ridicules; madame la sacristaine, sur le bord de sa chaise, sa poitrine cave penchée en avant, ayant derrière elle tous les flots de sa robe jaune qui lui bouffaient jusqu'au cou, et épanouissant autour d'elle son unique volant, effeuillait délicieusement une rose: un sourire affreux entr'ouvrait ses lèvres, et montrait à ses gencives maigres deux dents noires, jaunes, comme la faïence d'un vieux poêle. - Toi, Thimothina, tu étais belle, avec ta collerette blanche, tes yeux baissés, et tes bandeaux plats! - C'est un jeune homme d'avenir: son présent inaugure son futur, disait en laissant aller un flot de fumée grise le sacristain... - Oh! monsieur Léonard illustrera la robe! nasilla la sacristaine: les deux dents parurent!... Moi je rougissais, à la façon d'un garçon de bien; je vis que les chaises s'éloignaient de moi, et qu'on chuchotait sur mon compte... Thimothina regardait toujours mes souliers; les deux sales dents me menaçaient... le sacristain riait ironiquement: j'avais toujours la tête baissée!... - Lamartine est mort... dit tout à coup Thimothina. - Il avait de beaux fleurons à sa couronne, l'auteur des Méditations poétiques! - Le cygne des vers est défunt! dit la sacristaine! - Oui, mais il a chanté son chant funèbre, repris-je enthousiasmé. - Mais, s'écria la sacristaine, monsieur Léonard est poète aussi! Sa mère m'a montré l'an passé des essais de sa muse... Je jouai d'audace: - Oh! Madame, je n'ai apporté ni ma lyre ni ma cithare; mais... - Oh! votre cithare! vous l'apporterez un autre jour... - Mais, ce néanmoins, si cela ne déplaît pas à l'honorable, - et je tirai un morceau de papier de ma poche, - je vais vous lire quelques vers... Je les dédie à mademoiselle Thimothina. - Oui! oui! jeune homme! très bien! récitez, récitez, mettez-vous au bout de la salle... Je me reculai... Thimothina regardait mes souliers... La sacristaine faisait la Madone; les deux messieurs se penchaient l'un vers l'autre... je rougis, je toussai, et je dis en chantant tendrement Dans sa retraite de coton Dort le zéphyr à douce haleine... Dans son nid de soie et de laine Dort le zéphyr au gai menton. - Continuez, jeune homme, c'est bien, c'est bien! Quand le zéphyr lève son aile Dans sa retraite de coton,... Quand il court où la fleur l'appelle, Sa douce haleine sent bien bon... Cette fois, un gros rire secoua mon auditoire; Thimothina regarda mes souliers: j'avais chaud, mes pieds brûlaient sous son regard, et nageaient dans la sueur; car je me disais: ces chaussettes que je porte depuis un mois, c'est un don de son amour, ces regards qu'elle jette sur mes pieds, c'est un témoignage de son amour: - Quatre heures, l'heure de la rentrée, sonnaient à la pendule du salon; éperdu, brûlant d'amour et fou de douleur, je saisis mon chapeau, je m'enfuis en renversant une chaise, je traversai le corridor en murmurant: J'adore Thimothine, et je m'enfuis au séminaire sans m'arrêter... Les basques de mon habit noir volaient derrière moi, dans le vent, comme des oiseaux sinistres!... ... ... 30 juin. Désormais, je laisse à la muse divine le soin de bercer ma douleur; martyr d'amour à dix-huit ans, et, dans mon affliction, pensant à un autre martyr du sexe qui fait nos joies et nos bonheurs, n'ayant plus celle que j'aime, je vais aimer la foi! Que le Christ, que Marie me pressent sur leur sein: je les suis: je ne suis pas digne de dénouer les cordons des souliers de Jésus; mais ma douleur! mais mon supplice! Moi aussi, à dix-huit ans et sept mois, je porte une croix, une couronne d'épines! mais, dans la main, au lieu d'un roseau, j'ai une cithare! Là sera le dictame à ma plaie!... ... - Un an après, Ier août - ... Quant à cette passion cruellement chérie que je renferme au fond de mon cœur, je saurai la supporter avec constance: sans la raviver précisément, je pourrai m'en rappeler quelquefois le souvenir: ces choses-là sont bien douces! - Moi, du reste, j'étais né pour l'amour et pour la foi! - Peut-être un jour, revenu dans cette ville, aurai-je le bonheur de confesser ma chère Thimothina?... Puis, je conserve d'elle un doux souvenir: depuis un an, je n'ai pas défait les chaussettes qu'elle m'a données... Ces chaussettes-là, mon Dieu! je les garderai à mes pieds jusque dans votre saint Paradis!...