Préface
À mon avis tout à fait intime, j’eusse préféré,
en dépit de tant d’intérêt s’attachant intrinsèquement
presque aussi bien que chronologiquement
à beaucoup de pièces du présent recueil que
celui-ci fût allégé pour surtout des causes littéraires
trop de jeunesse décidément, d’inexpériences
mal savoureuses, point d’assez heureuses
naïvetés. J’eusse, si le maître, donné juste un
dessus de panier, quitte à regretter que le reste
dût disparaître, ou alors ajouté ce reste à la fin
du livre, après la table des matières et sans table
des matières quant à ce qui l’eût concerné, sous
hospitalité les tout à fait apocryphes sonnets publiés
sous le nom glorieux et désormais sacré
par de spirituels parodistes.
Quoi qu’il en soit, voici, seulement expurgée
des apocryphes en question et classée aussi
soigneusement que possible par ordre de dates,
mais, hélas ! privée de trop de choses qui furent
aux déplorables fins de puériles et criminelles
rancunes sans même d’excuses suffisamment
bêtes, confisquées, confisquées ? volées ! pour tout
et mieux dire, dans les tiroirs fermés d’un absent.
Voici le livre des poésies complètes d’Arthur Rimbaud avec ses additions inutiles à mon avis
et ses déplorables mutilations irréparables à jamais,
il faut le craindre.
Justice est donc faite, et bonne et complète
car en outre du présent fragment de l’œuvre, il y
a eu des reproductions par la Presse et la Librairie
des choses en prose si inappréciables, peut-être
même si supérieures aux vers, dont quelques-uns
pourtant incomparables, que je sache !
Ici, avant de procéder plus avant dans ce très
sérieux et très sincère et pénible et douloureux travail,
il me sied et me plaît de remercier mes amis
en un cas si beau, mais à l’époque périculent, je
vous l’assure, car je ne le sais que trop.
Kahn et Dujardin disposaient néanmoins de
revues jeunes et d’aspect presque imposant, un
peu d’outre-Rhin et parfois, pour ainsi dire pédantesques ;
depuis il y a eu encore du plomb dans
l’aile de ces périodiques changés de direction ―
et Baju, naïf eut aussi son influence, vraiment.
Tous trois firent leur devoir en faveur de mes
efforts pour Rimbaud, Baju avec le tort peut-être
inconscient de publier à l’appui de la bonne
thèse des gloses farceuses de gens de talent et
surtout d’esprit qui auraient mieux fait certainement
de travailler pour leur compte, qui en
valait, je le leur dis en toute sincérité,
La peine assurément !
Mais un devoir sacré m’incombe, en dehors de
toute diversion même quasiment nécessaire, vite.
C’est de rectifier des faits d’abord ― et ensuite
d’élucider un peu la disposition, à mon sens, mal
littéraire, mais conçue dans un but tellement
respectable ! du présent volume des Poésies complètes d’Arthur Rimbaud.
de par la requête d’un galant homme de qui la signature
avait été escroquée, M. Rodolphe Darzens,
on a donc dit tout le mauvais sur Rimbaud,
homme et poète.
Ce mauvais-là, il faut malheureusement, mais
carrément, l’amalgamer avec celui qu’a écrit,
pensé sans nul doute, un homme de talent dans
un journal d’irréprochable tenue. Je veux parler
de M. Charles Maurras et en appeler de lui à lui
mieux informé.
Je lis, par exemple, ceci de lui, M. Charles
Maurras.
Au dîner du Bon Bock, or il n’y avait pas
alors, de dîner du Bon Bock où nous allassions,
Valade, Mérat, Silvestre, quelques autres Parnassiens
ou moi, ou par conséquent Rimbaud avec
nous, mais bien un dîner mensuel des Vilains Bonshommes,
fondé bien avant la guerre et
qu’avaient honoré quelquefois Théodore de Banville
et, de la part de Sainte-Beuve, son secrétaire,
M. Jules Troubat. Au moment dont il est
question, fin 1871, nos « assises » se tenaient au
premier étage d’un marchand de vins établi au
coin de la rue Bonaparte et de la place Saint-Sulpice,
marchand d’objets religieux.
Au dîner du Bon Bock, dit donc M. Maurras,
ses reparties (à Rimbaud) causaient de grands
scandales. Ernest d’Hervilly le rappelait en vain
à la raison. Carjat le mit à la porte. Rimbaud
attendit patiemment à la porte et Carjat reçut à
la sortie un « bon » (je retiens « bon ») coup de
canne à épée dans le ventre.
Je n’ai pas à invoquer le témoignage de d’Hervilly
qui est un cher poète et un cher ami, parce
qu’il n’a jamais été plus l’auteur d’une intervention
absurdément inutile que l’objet d’une insulte
ignoble publiée sans la plus simple pudeur, non
plus que sans la moindre conscience du faux ou
du vrai dans la préface de l’édition de M. Genonceaux ;
cet exotique à Paris d’ailleurs failli depuis
ou quelque chose comme cela ; ni celui de M. Carjat
lui-même, ni des encore assez nombreux survivants
d’une scène assurément peu glorieuse pour
Rimbaud, mais démesurément grossie et dénaturée
jusqu’à la plus complète calomnie.
Voici donc un récit succinct mais vrai, jusque
dans le moindre détail, du « drame » en question :
ce soir-là aux Vilains Bonshommes on avait lu
(plutôt modeste), ce n’est pas toujours des moins
fatigants, particulièrement quand ils sont un peu
bien déclamatoires comme ceux dont vraiment il
s’agissait (et non du bon poète Jean Alcard). Ces
vers étaient d’un monsieur qui faisait beaucoup
de sonnets à l’époque et de qui le nom m’échappe.
Et sur le début suivant après passablement
d’autres choses d’autres gens :
On dirait des soldats d’Agrippa d’Aubigné
Alignés au cordeau par Philibert Delorme.Rimbaud eut le tort incontestable de protester
d’abord entre haut et bas contre la prolongation
d’à la fin abusives récitations. Sur quoi M. Etienne
Carjat le photographe, poète de qui le récitateur
était l’ami littéraire et artistique, s’interposa trop
vite et trop vivement à mon gré, traitent l’interrupteur
de gamin. Rimbaud qui ne savait supporter
la boisson, et que l’on avait contracté dans
ces « agapes » pourtant modérées, la mauvaise
habitude de gâter au point de vue du vin et des
liqueurs, ― Rimbaud qui se trouvait gris, prit
mal la chose, se saisit d’une canne à épée à moi qui
était derrière nous voisins immédiats et, par-dessus
tout comme la lame dégainée qui ne fit pas heureusement
de très grands ravages, puisque le
sympathique ex-directeur du Boulevard ne reçut,
si j’en crois ma mémoire qui est excellent dans
ce cas, qu’une éraflure très légère.
Néanmoins l’alarme fut grande et la tentative
très regrettable ; vite et plus vite encore réprimée.
J’arrachai la lame au furieux, la brisai sur mon
genou et confiai, devant rentrer de très bonne
heure chez moi où ma femme était dans un état
de grossesse avancé pour ne pas excuser de trop
longues et fréquentes miennes absences de la
maison, le garçon à moitié dégrisé maintenant
au peintre bien connu, Michel de l’Hay alors déjà
un solide gaillard en outre d’un tout jeune homme
des plus remarquablement beaux qu’il soit donné
de voir, qui eut tôt fait de reconduire à son domicile
de la rue Campagne-Première, en le chapitrant
d’importance, le « gamin » de qui l’accès
de colère ne tarda pas à se dissiper tout à fait
avec les fumées du vin et de l’alcool dans le
sommeil réparateur de la seizième année.
Avant de « lâcher » tout à fait M. Charles
Maurras, je lui demanderai de m’autoriser à
À propos de la question d’ailleurs subsidiaire
de savoir si M. Rimbaud était beau ou laid,
M. Maurras qui ne l’a jamais vu et qui le trouve
laid, d’après des témoins « plus rassis » que votre
serviteur, me blâmerait presque, ma parole
d’honneur ! d’avoir dit qu’il avait (Rimbaud) un
visage parfaitement ovale d’ange en exil, une forte
bouche rouge au pli amer (et in cauda venenum !)
en Latin et Romain et Grec et Italien ! Que vous
êtes, M. Mourras, ô gros voluptueux (à la Wilde !)
des « jambes sans rivales ».
Ça c’est bête, je veux le croire, sans plus autrement, quoi ?
Voici toujours ma phrase sur les
jambes en question, extraite des Hommes d’aujourd’hui.
Au surplus, lisez toute la petite biographie.
Elle répond à tout d’avance, et coûte
deux sous.
« … Des projets pour la Russie, une anicroche
à Vienne (Autriche), quelques mois en France,
d’Arras et Douai à Marseille, et le Sénégal, vers
lequel bercé par un naufrage, puis la Hollande,
1879-80, vu décharger des voitures de moisson
dans une ferme à sa mère, entre Attigny et Vouziers,
et arpenter ces routes maigres de ses
Voyons, M. Maurras, est-ce bien de bonne foi
votre confusion entre infatigabilité… et autre
chose.
— Ouf ! j’en ai fini avec les petites (et grosses)
infamies qui de régions prétendues uniquement
littéraires, s’insinueraient dans la vie privée pour
s’y installer et veuillez, lecteur, me permettre de
m’étendre un peu, maintenant qu’on a brûlé quelque
sucre, sur le pur plaisir intellectuel de vous
parler du présent ouvrage qu’on peut ne pas
aimer, ni même admirer, mais qui a droit à tout
respect en tout consciencieux examen ?
On a laissé les pièces objectionnables au point
de vue bourgeois, car le point de vue chrétien et
surtout catholique dont je m’honore d’être un des
plus indignes peut être mais à coup sûr le plus
sincère tenant, me semble supérieur ― j’entends,
notamment les Premières Communions, les
Pauvres à l’église (pour mon compte, j’eusse
négligé cette pièce brutale avec pourtant ceci qui
en fait partie :
… Les malades du foie
Font baiser leur longs doits jaunes
Aux bénitiers.Quant aux Premières Communions dont j’ai
blasphémateurs (ou réciproquement), c’est si
beau !… n’est-ce pas ? à travers tant de drôles de
choses… n’est-ce pas ?
Pour le reste de ce que j’aime parfaitement, le
Bateau ivre, les Effarés, les Chercheuses de poux
et bien après les Assis aussi, parbleu ! c’est un
peu fumiste, mais si beau de détails ; Sonnet des Voyelles
qui a fait faire à M. René Ghill de si
mirobolentes théories et l’ardent Faune. C’est
parfait de fauves, ― en liberté ! et encore une
fois, je vous le présente, ce « numéro », comme
autrefois dans Lutèce, de tout mon cœur, de toute
mon âme et de toutes mes forces.
On a cru devoir (évidemment dans un but de
réhabilitation qui n’a rien à voir ni avec la vie
ni avec l’œuvre) ouvrir le volume par une pièce
intitulée Etrennes des Orphelins, laquelle assez
longue pièce, dans le goût un peu Guiraud avec
déjà des beautés tout autres. Ceci qui vaut du
Desbordes-Valmore :
Les tout petits enfants ont le cœur si sensible !Cela :
qui est d’un net et d’un vrai, quant à ce qui concerne
un beau jour de premier janvier: Surtout
une facture solide même un peu trop qui dit
l’extrême jeunesse de l’auteur quand il s’en
servit d’après la formule parnassienne exagérée.
On a cru aussi devoir intercaler de gré ou de
force un trop long poème : Le Forgeron, daté des
Tuileries vers le 10 août 1892, où vraiment c’est
trop démoc-soc, par trop démodé, même en 1870,
mais l’auteur, direz-vous, était si, si jeune ! Mais,
répondrais-je, était-ce une raison pour publier
cette chose faite à coups de « mauvaises lectures »
dans des manuels surannés ou de trop
moisis historiens ? Je ne m’empresse pas moins
d’ajouter qu’il y a là encore de très beaux vers.
Parbleu ! avec cet être-là !
Cette caricature de Louis XIV, d’abord :
Et prenant ce gros-là dans son regard farouche,
Cette autre encore :
Or le bon roi, debout sur son ventre était pâle.
Ce cri bien dans le ton juste, trop rare ici.
On ne veut pas de nous dans les boulangeries
ou sauvage tout à fait alors presque aux
belles que le Bateau ivre ou que les Premières Communions.
Il y a dans ce ton Ce qui retient Nina, vingt-neuf
strophes, plus de cent vers sur un rythme
sautilleur avec des gentillesses à tout bout de
champ :
Dix-sept ans tu seras heureuse !
O les grands prés
La grande campagne amoureuse !
— Dis, viens plus près !…. . . . . . . . . . . . . .
Puis comme une petite morte
Le cœur pâmé.
Tu me disais que je te porte
L’œil mi-fermé…Et après la promenade au bois… et la résurrection
de la petite morte, l’entrée dans le village
où ça sentirait le laitage, une étable pleine
d’un rythme lent d’haleine et de grands dos ; un
intérieur à la Téniers.
Les lunettes de ma grand’mère
Et son nez long
. . . . . . . . . .
Elle était fort déshabillée
Et de grands arbres indiscrets.
Aux vitres penchaient leur feuillée
Malinement, tout près, tout près.Sensation, où le poète adolescent va loin, bien
loin, comme un bohémien.
Par la nature, heureux comme avec une femme.Roman :
On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans.Ce qu’il y a d’amusant, c’est que Rimbaud,
quand il écrivait ce vers, n’avait pas encore
seize ans. Évidemment il se « vieillissait » pour
mieux plaire à quelque belle… de très probablement
son imagination.
Ma Bohème, la plus gentille sans doute de ces
gentilles choses.
Comme des lyres je tirai les élastiques
De mes souliers blessés près de mon cœur.Mes Petites amoureuses, les Poètes de sept ans,
frères franchement douloureux des Chercheuses de poux :
Et la mère fermant le livre du devoir
Dans les yeux bleus et sous le front plein d’éminence
L’âme de son enfant livrée aux répugnances.
. . . . . . . . . .Quant aux quelques morceaux en prose qui
terminent le volume, je les eusse retenus pour les
publier dans une nouvelle édition des œuvres en
prose. Ils sont d’ailleurs très beaux mais tout à
fait dans la note des Illuminations et de la Saison en Enfer.
Je l’ai dit tout à l’heure et je sais
que je ne suis pas le seul à le penser : Le Rimbaud
en prose est peut-être supérieur à celui en
vers…
J’ai terminé, je crois avoir terminé ma tâche
de préfacier. De la vie de l’homme j’ai parlé
suffisamment. De son œuvre je reparlerai peut-être
encore.
Mon dernier mot ne peut-être ici que ceci :
Rimbaud fut un poète mort jeune mais vierge de
toute platitude ou décadence ― homme il fut un
homme mort jeune aussi mais dans son vœux
bien formulé d’indépendance et de haut dédain
de n’importe quelle adhésion à ce qu’il ne lui
plaisait pas de faire ni d’être.
Paul Verlaine