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Victor Hugo
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Océan vers

Victor Hugo

7 poèmes

Conte

À Montmartre un beau jour se tint une assemblée.      Là, (comme vous le jugez bien) Des plats rimeurs la troupe est appelée. (Tout rimeur de Montmartre est de droit citoyen ; Tandis que tout poëte habite le Parnasse.)
    Dès que chacun a pris sa place, Aliboron se lève et tousse quatre fois, Puis d’un triple hi-han fait retentir la salle, Et, dressant l’ornement qui sur son front s’étale, Il fait tonner ainsi son éclatante voix :     « Chers amis, que chaque confrère   « De ses talents nous prête la lumière     « Pour former la perle des sots, « Mais des plus sots qui soient dans la nature entière ».
    Pompignan se lève à ces mots, Pompignan qui jadis dans sa verve stérile, Aux cordes de sa lyre osa lier Virgile ; À ses traits renfrognés, à son triste hi-han, Sans peine on reconnaît le docte Pompignan. « Aliboron, dit-il, quelle est votre insolence ? « Vous parlez de former un sot par excellence, « Eh ! ne suis-je plus moi ? Répondez. Voudrait-on     « Me disputer un si beau nom ? » Tout se tait au discours du fougueux Pompignan.
    Soudain l’impétueux Aignan S’écrie en secouant ses immenses oreilles : « Mais vos prétentions sont vraiment sans pareilles,   « Mon cher Lefranc, perdez-vous la raison ? « Vous le savez, c’est moi dont la muse éphémère   « Osa marcher sur les traces d’Homère ;   « C’est donc de moi que parle Aliboron. »
  Alors on vit et Lesuire et Lemierre Et Roucher et Masson et maint autre rimeur,   Pour quereller sortir de leur poussière,   Un   m  ot seul   m  et tout   M  ont  m  artre en ru  m  eur.   Aliboron qui suscita l’orage   De la sagesse emprunte le secours,   Et pour calmer leur insipide rage,   Avec douceur il leur tient ce discours : « Mes chers enfants, (ce nom convient à mon long âge,) « Aucun de vous n’a tort ; vous avez tous raison ;   « (Des effets sûrs prouvent ce que j’avance) « Et tous de sot des sots vous méritez le nom ;   « Mais fiez-vous à mon expérience,   « Formons un sot encor plus sot que nous. « De nos talents divers ornons l’esprit d’un autre, « Et s’il a des succès, n’en soyons point jaloux,   « Puisque sa gloire augmentera la nôtre. »
Il dit, et des hi-han mille fois répétés Montrent qu’on applaudit à sa rare éloquence,   On se repent des coups qu’on a portés,     Et tout rentre dans le silence. Aliboron reprend : « Vous voyez sur mon front « Se jouer fièrement deux superbes oreilles ; « Eh bien, à notre sot, j’en promets deux pareilles ! » On applaudit encore au docte Aliboron.
  Lors Pompignan saluant l’auditoire, Brait ces mots : « Moi, Messieurs, je lui promets ma gloire, « S’il consent d’imiter mon style plat et lourd. »
  Aignan se lève et salue à son tour : « A ce bijou, dit-il, je lègue mon audace, « Il sera l’ennemi de Virgile et d’Horace. »
« Je lui promets aussi, s’écrie alors Masson,     « Toute la roideur helvétique,   « Mes jeux de mots, et ma Minerve étique, « Qui fait si bien les vers sans rime ni raison. »
Lemierre ajoute : « Et moi, je donne à ce mignon « Le compas ennuyeux de la monotonie,   « Et le talent de heurter l’harmonie. » Lesuire, prétendant lui faire aussi son don,     Crie avec un ton d’arrogance : « C’est moi qui composai le Nouvel Univers,   « Que devant moi tout s’incline en silence ! « Je veux que ce phénix ignore la cadence,   « Et, qu’héritier de ma sèche abondance, « Il dise toujours peu, mais en beaucoup de vers. »
  À cette muse encore non éclose Chaque rimeur donna quelqu’un de ses travers.     Enfin la séance fut close.
Le fruit de tant de soins parut bientôt au jour, Qu’était-ce ? Devinez… Mais encor quoi ?… Baourt.

À d’indulgentes lectrices — 21 octobre 1817.

Ô vous, dont l’aimable indulgence D’un coup d’œil daigna me flatter, Pardonnez, ma reconnaissance N’ose et ne saurait éclater. Ah ! privé de votre présence, Sans vous voir puis-je vous chanter ? Votre aspect seul serait ma muse, Seul, il m’inspirerait des airs Dignes de vous, mais quelle excuse ! Si je vous voyais, je m’abuse, Songerais-je à faire des vers ?

Sur M. D.

D… le plat eut le tort autrefois D’être ministre et poëte à la fois ; Or le public, capricieux arbitre, Ne lui donna jamais son juste titre. Ministre il fut : louange a bon accès, Ses vers on lut, pour qu’il lût les placets ; Chacun se dit : ce ministre est poëte. Dame Fortune a tourné sa girouette, Il n’est plus rien : on s’étonne à l’excès Non de ses vers, mais bien de leur succès. En les lisant, par un retour sinistre. Chacun se dit : ce rimeur est ministre.

Ce que je ferais dans une île déserte

Si je possédais par hasard Une île déserte et tranquille, Je me dirais, nouveau César : Je suis le premier de mon île.
J’aurais pour asile un palmier, Ses fruits pour manger et pour boire, Et pour écrire mon histoire Sa feuille en guise de papier.
Bientôt, gardant mes habitudes, Fier représentant d’Apollon, Je bâtirais dans mon vallon Un petit mont pour mes neuf prudes.
Perché sur mon arbre à cocos, Je haranguerais la nature En vers, que du moins les échos Répéteraient sans imposture.
Je verrais, Linus de ces bords, Les Sagouins, amis des poëtes, Accourir tous à mes accords, Pour croquer gaîment mes noisettes.
Je verrais à ma voix bondir Chevreuils légers, douces gazelles, Et les canards pour m’applaudir, Battraient de leurs bruyantes ailes.
Si le vent sifflait trop souvent, Trop grand pour craindre la satire, Mieux qu’à Paris je pourrais dire : Autant en emporte le vent.
Sur les rocs, témoins de ma gloire, J’écrirais mon nom et mon sort, Et je serais sûr qu’à ma mort Les rocs garderaient ma mémoire.

À Gaspard de Pons

Comment pourrais-je, je te prie, Répondre à tes vers gracieux, Mais gâtés par la flatterie ? La docte fontaine est tarie, Phébus est sourd, Pégase est vieux, Et ne monte plus guère aux cieux Que pour chercher son écurie.
Va donc, au gré de tes désirs, Poursuis ; donne ta vie aux Grâces, Consacre aux Muses tes loisirs ; Chante l’Hymen et ses disgrâces, Chante l’Amour et ses plaisirs. Suis sur tes poétiques ailes Le doux Parny, l’heureux Bertin, Mais sois plus gai que tes modèles. Les Muses ne sont point cruelles, Ton triomphe au Pinde est certain ; Car on prétend dans les ruelles Qu’un poëte un peu libertin Est bien vu chez les Neuf Pucelles.
Moi, sans m’en soucier, j’attends La mort, ou précoce, ou tardive ; J’ignore, éphémère convive, S’il faudra fuir avant le temps Ce vaste banquet où j’arrive ; Qu’importe d’ailleurs que je suive Chatterton mort à son printemps, Qui s’en alla sur l’autre rive Faire des vers à dix-huit ans ? Que le dieu des Arts me délivre De ce corps formé pour souffrir ; Ta Muse, ami, me fera vivre, Si la mienne me fait mourir.

…Et fais attention. On rit

… Et fais attention. On rit.
◊‡La terre saigne et pleure au-dessous de l’orgie ; ◊‡Sans cesse par l’opprobre et le deuil élargie, ◊‡Toute la servitude est un vaste sanglot ◊‡Où vibre une marotte et d’où sort un grelot. ◊‡Car le chat suit le tigre et le bouffon le maître. ◊‡C’est l’espèce d’esprit de cette espèce d’être ; ◊‡Le roi, cet échafaud vivant, veut pour pilier ◊‡Le fou, nain grimaçant et monstre familier ; ◊‡Borgia veut Pasquin ; l’un ne va pas sans l’autre ; ◊‡Un tyran a le fou comme un Christ a l’apôtre ; ◊‡Ces despotes hideux en cela sont profonds ◊‡Qu’à côté des bourreaux il leur faut les bouffons. ◊‡Rire et tuer. Toujours, en calculant la somme ◊‡De honte et de douleur que peut supporter l’homme, ◊‡L’histoire redoutable et sereine appela ◊‡François, plus Triboulet ; Borso, plus Gonnella.

Toi qui, seule toujours, planes au fond du ciel

Toi qui, seule toujours, planes au fond du ciel, Quand sur la terre en proie aux hommes pleins de fiel,     Sur la terre que le deuil couvre, Tu descends un moment, lasse d’un vol trop haut, Justice, oiseau divin, tu te poses plutôt     Sur un chaume que sur un Louvre .

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À propos de cette lecture

Les couvertures sont imaginaires. Les portraits sont des interprétations risographiées.

ConteVictor Hugo · Voix de synthèse
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