24. Alors le Seigneur fit descendre du ciel sur Sodome et sur Gomorrhe une pluie de soufre et de feu. 25. Et il perdit ces villes avec tous leurs habitants, tout le pays à l’entour avec ceux qui l’habitaient, et tout ce qui avait quelque verdeur sur la terre. (Genèse.) I La voyez-vous passer, la nuée au flanc noir ?Tantôt pâle, tantôt rouge et splendide à voir, Morne comme un été stérile ?On croit voir à la fois, sur le vent de la nuit,Fuir toute la fumée ardente et tout le bruit De l’embrasement d’une ville. D’où vient-elle ? des cieux, de la mer ou des monts ?Est-ce le char de feu qui porte des démons À quelque planète prochaine ?Ô terreur ! de son sein, chaos mystérieux,D’où vient que par moments un éclair furieux Comme un long serpent se déchaîne ? II La mer ! partout la mer ! des flots, des flots encor.L’oiseau fatigue en vain son inégal essor. Ici les flots, là-bas les ondes ;Toujours des flots sans fin par des flots repoussés ;L’œil ne voit que des flots dans l’abîme entassés Rouler sous les vagues profondes. Parfois de grands poissons, à fleur d’eau voyageant,Font reluire au soleil leurs nageoires d’argent, Ou l’azur de leurs larges queues.La mer semble un troupeau secouant sa toison :Mais un cercle d’airain ferme au loin l’horizon ; Le ciel bleu se mêle aux eaux bleues. * — Faut-il sécher ces mers ? dit le nuage en feu.— Non ! — Il reprit son vol sous le souffle de Dieu. III Un golfe aux vertes collines Se mirant dans le flot clair ! — Des buffles, des javelines, Et des chants joyeux dans l’air ! C’était la tente et la crèche, La tribu qui chasse et pêche, Qui vit libre, et dont la flèche Jouterait avec l’éclair. Pour ces errantes familles Jamais l’air ne se corrompt. Les enfants, les jeunes filles, Les guerriers dansaient en rond, Autour d’un feu sur la grève, Que le vent courbe et relève, Pareils aux esprits qu’en rêve On voit tourner sur son front. Les vierges aux seins d’ébène, Belles comme les beaux soirs, Riaient de se voir à peine Dans le cuivre des miroirs ; D’autres, joyeuses comme elles, Faisaient jaillir des mamelles De leurs dociles chamelles Un lait blanc sous leurs doigts noirs. Les hommes, les femmes nues, Se baignaient au gouffre amer. — Ces peuplades inconnues, Où passaient-elles hier ? — La voix grêle des cymbales, Qui fait hennir les cavales, Se mêlait par intervalles Aux bruits de la grande mer. * La nuée un moment hésita dans l’espace.— Est-ce là ? — Nul ne sait qui lui répondit : — Passe ! IV L’Égypte ! — Elle étalait, toute blonde d’épis,Ses champs, bariolés comme un riche tapis, Plaines que des plaines prolongent ;L’eau vaste et froide au nord, au sud le sable ardentSe disputent l’Égypte : elle rit cependant Entre ces deux mers qui la rongent.Trois monts bâtis par l’homme au loin perçaient les cieuxD’un triple angle de marbre, et dérobaient aux yeux Leurs bases de cendre inondées ;Et, de leur faîte aigu jusqu’aux sables dorés,Allaient s’élargissant leurs monstrueux degrés, Faits pour des pas de six coudées. Un sphinx de granit rose, un dieu de marbre vert,Les gardaient, sans qu’il fût vent de flamme au désert Qui leur fît baisser la paupière.Dix vaisseaux au flanc large entraient dans un grand port.Une ville géante, assise sur le bord, Baignait dans l’eau ses pieds de pierre. On entendait mugir le semoun meurtrier,Et sur les cailloux blancs les écailles crier Sous le ventre des crocodiles.Les obélisques gris s’élançaient d’un seul jet.Comme une peau de tigre, au couchant s’allongeait Le Nil jaune, tacheté d’îles. L’astre-roi se couchait. Calme, à l’abri du vent,La mer réfléchissait ce globe d’or vivant, Ce monde, âme et flambeau du nôtre ;Et dans le ciel rougeâtre et dans les flots vermeils,Comme deux rois amis, on voyait deux soleils Venir au-devant l’un de l’autre. * — Où faut-il s’arrêter ? dit la nuée encor.— Cherche ! dit une voix dont trembla le Thabor.V Du sable, puis du sable ! Le désert ! noir chaos Toujours inépuisable En monstres, en fléaux ! Ici rien ne s’arrête. Ces monts à jaune crête, Quand souffle la tempête, Roulent comme des flots ! Parfois, de bruits profanes Troublant ce lieu sacré, Passent les caravanes D’Ophir ou de Membré. L’œil de loin suit leur foule Qui sur l’ardente houle Ondule et se déroule Comme un serpent marbré. Ces solitudes mornes, Ces déserts sont à Dieu ; Lui seul en sait les bornes, En marque le milieu. Toujours plane une brume Sur cette mer qui fume Et jette pour écume Une cendre de feu. * — Faut-il changer en lac ce désert ? dit la nue.— Plus loin ! dit l’autre voix du fond des cieux venue. VI Comme un énorme écueil sur les vagues dressé,Comme un amas de tours, vaste et bouleversé, Voici Babel, déserte et sombre.Du néant des mortels prodigieux témoin,Aux rayons de la lune, elle couvrait au loin Quatre montagnes de son ombre. L’édifice écroulé plongeait aux cieux profonds.Les ouragans captifs sous ses larges plafonds Jetaient une étrange harmonie.Le genre humain jadis bourdonnait à l’entour,Et sur le globe entier Babel devait un jour Asseoir sa spirale infinie. Ses escaliers devaient monter jusqu’au zénith.Chacun des plus grands monts à ses flancs de granit N’avait pu fournir qu’une dalle ;Et des sommets nouveaux d’autres sommets chargésSans cesse surgissaient aux yeux découragés Sur sa tête pyramidale. Les boas monstrueux, les crocodiles verts,Moindres que des lézards sur ses murs entr’ouverts, Glissaient parmi les blocs superbes ;Et, colosses perdus dans ses larges contours,Les palmiers chevelus, pendant au front des tours, Semblaient d’en bas des touffes d’herbes. Des éléphants passaient aux fentes de ses murs ;Une forêt croissait sous ses piliers obscurs Multipliés par la démence ;Des essaims d’aigles roux et de vautours géantsJour et nuit tournoyaient à ses porches béants, Comme autour d’une ruche immense. * — Faut-il l’achever ? dit la nuée en courroux.— Marche ! — Seigneur, dit-elle, où donc m’emportez-vous ? VII Voilà que deux cités, étranges, inconnues,Et d’étage en étage escaladant les nues,Apparaissent, dormant dans la brume des nuits,Avec leurs dieux, leur peuple, et leurs chars, et leurs bruits.Dans le même vallon c’étaient deux sœurs couchées.L’ombre baignait leurs tours par la lune ébauchées ;Puis l’œil entrevoyait, dans le chaos confus,Aqueducs, escaliers, piliers aux larges fûts,Chapiteaux évasés ; puis un groupe difformeD’éléphants de granit portant un dôme énorme ;Des colosses debout, regardant autour d’euxRamper des monstres nés d’accouplements hideux ;Des jardins suspendus, pleins de fleurs et d’arcadesEt d’arbres noirs penchés sur de vastes cascades ;Des temples, où siégeaient sur de riches carreauxCent idoles de jaspe à têtes de taureaux ;Des plafonds d’un seul bloc couvrant de vastes salles,Où, sans jamais lever leurs têtes colossales,Veillaient, assis en cercle, et se regardant tous,Des dieux d’airain, posant leurs mains sur leurs genoux.Ces rampes, ces palais, ces sombres avenuesOù partout surgissaient des formes inconnues,Ces ponts, ces aqueducs, ces arcs, ces rondes tours,Effrayaient l’œil perdu dans leurs profonds détours ;On voyait dans les cieux, avec leurs larges ombres,Monter comme des caps ces édifices sombres,Immense entassement de ténèbres voilé !Le ciel à l’horizon scintillait étoilé,Et, sous les mille arceaux du vaste promontoire,Brillait comme à travers une dentelle noire. Ah ! villes de l’enfer, folles dans leurs désirs !Là, chaque heure inventait de monstrueux plaisirs,Chaque toit recélait quelque mystère immonde,Et, comme un double ulcère, elles souillaient le monde. Tout dormait cependant ; au front des deux cités,À peine encor glissaient quelques pâles clartés,Lampes de la débauche, en naissant disparues,Derniers feux des festins oubliés dans les rues.De grands angles de murs, par la lune blanchis,Coupaient l’ombre, ou tremblaient dans une eau réfléchis.Peut-être on entendait vaguement dans les plainesS’étouffer des baisers, se mêler des haleines,Et les deux villes sœurs, lasses des feux du jour,Murmurer mollement d’une étreinte d’amour ;Et le vent, soupirant sous le frais sycomore,Allait tout parfumé de Sodome à Gomorrhe. C’est alors que passa le nuage noirci,Et que la voix d’en haut lui cria : — C’est ici ! VIII Le nuage éclate !La flamme écarlateDéchire ses flancs,L’ouvre comme un gouffre,Tombe en flots de soufreAux palais croulants,Et jette, tremblante,Sa lueur sanglanteSur leurs frontons blancs. Gomorrhe ! Sodome !De quel brûlant dômeVos murs sont couverts !L’ardente nuéeSur vous s’est ruée,Ô peuple pervers !Et ses larges gueulesSur vos têtes seulesSoufflent leurs éclairs. Ce peuple s’éveille,Qui dormait la veilleSans penser à Dieu.Les grands palais croulent,Mille chars qui roulentHeurtent leur essieu ;Et la foule accrueTrouve en chaque rueUn fleuve de feu. Sur ces tours altières,Colosses de pierresTrop mal affermis,Abondent dans l’ombreDes mourants sans nombreEncore endormis.Sur des murs qui pendentAinsi se répandentDe noires fourmis ! Se peut-il qu’on fuieSous l’horrible pluie ?Tout périt, hélas !Le feu qui foudroieBat les ponts qu’il broie,Crève les toits plats,Roule, tombe, et briseSur la dalle griseSes rouges éclats. Sous chaque étincelleGrossit et ruisselleLe feu souverain.Vermeil et limpide,Il court plus rapideQu’un cheval sans frein ;Et l’idole infâme,Croulant dans la flamme,Tord ses bras d’airain. Il gronde, il ondule,Du peuple incréduleRompt les tours d’argent ;Son flot vert et rose,Que le soufre arrose,Fait, en les rongeant,Luire les muraillesComme les écaillesD’un lézard changeant. Il fond comme cireAgate, porphyre,Pierres du tombeau,Ploie, ainsi qu’un arbre,Le géant de marbreQu’ils nommaient Nabo,Et chaque colonneBrûle et tourbillonneComme un grand flambeau ! En vain quelques magesPortent les imagesDes dieux du haut lieu ;En vain leur roi pencheSa tunique blancheSur le soufre bleu ;Le flot qu’il contempleEmporte leur templeDans ses plis de feu. Plus loin il charrieUn palais, où crieUn peuple à l’étroit ;L’onde incendiaireMord l’îlot de pierreQui fume et décroît,Flotte à sa surface,Puis fond et s’effaceComme un glaçon froid. Le grand prêtre arriveSur l’ardente riveD’où le reste a fui.Soudain sa tiarePrend feu comme un phare,Et pâle, ébloui,Sa main qui l’arracheÀ son front s’attache,Et brûle avec lui. Le peuple, hommes, femmes,Court… Partout les flammesAveuglent ses yeux ;Des deux villes mortesAssiégeant les portesÀ flots furieux,La foule maudite Croit voir, interdite,L’enfer dans les cieux ! IX On dit qu’alors, ainsi que pour voir un supplice,Un vieux captif se dresse aux murs de sa prison,On vit de loin Babel, leur fatale complice,Regarder par-dessus les monts de l’horizon.On entendit, durant cet étrange mystère,Un grand bruit qui remplit le monde épouvanté,Si profond qu’il troubla, dans leur morne cité,Jusqu’à ces peuples sourds qui vivent sous la terre. X Le feu fut sans pitié ! Pas un des condamnésNe put fuir de ces murs croulants et calcinés. Pourtant, ils levaient leurs mains viles,Et ceux qui s’embrassaient dans un dernier adieu,Terrassés, éblouis, se demandaient quel dieu Versait un volcan sur leurs villes. Contre le feu vivant, contre le feu divin,De larges toits de marbre ils s’abritaient en vain. Dieu sait atteindre qui le brave.Ils invoquaient leurs dieux ; mais le feu qui punitFrappait ces dieux muets, dont les yeux de granit Soudain fondaient en pleurs de lave. Ainsi tout disparut sous le noir tourbillon,L’homme avec la cité, l’herbe avec le sillon ! Dieu brûla ces mornes campagnes.Rien ne resta debout de ce peuple détruit,Et le vent inconnu qui souffla cette nuit Changea la forme des montagnes. XI Aujourd’hui le palmier qui croît sur le rocherSent sa feuille jaunir et sa tige sécher À cet air qui brûle et qui pèse.Ces villes ne sont plus ; et, miroir du passé,Sur leurs débris éteints s’étend un lac glacé, Qui fume comme une fournaise !
Faire sans dire. Vieille devise. Lorsqu’un vaisseau vaincu dérive en pleine mer ; Que ses voiles carréesPendent le long des mâts, par les boulets de fer Largement déchirées ; Qu’on n’y voit que des morts tombés de toutes parts, Ancres, agrès, voilures,Grands mâts rompus, traînant leurs cordages épars Comme des chevelures ; Que le vaisseau, couvert de fumée et de bruit, Tourne ainsi qu’une roue ;Qu’un flux et qu’un reflux d’hommes roule et s’enfuit De la poupe à la proue ; Lorsqu’à la voix des chefs nul soldat ne répond ; Que la mer monte et gronde ;Que les canons éteints nagent dans l’entre-pont, S’entre-choquant dans l’onde ; Qu’on voit le lourd colosse ouvrir au flot marin Sa blessure béante,Et saigner, à travers son armure d’airain, La galère géante ; Qu’elle vogue au hasard, comme un corps palpitant, La carène entr’ouverte,Comme un grand poisson mort, dont le ventre flottant Argente l’onde verte ; Alors gloire au vainqueur ! Son grappin noir s’abat Sur la nef qu’il foudroie ;Tel un aigle puissant pose, après le combat, Son ongle sur sa proie ! Puis, il pend au grand mât, comme au front d’une tour, Son drapeau que l’air ronge,Et dont le reflet d’or dans l’onde, tour à tour, S’élargit et s’allonge. Et c’est alors qu’on voit les peuples étaler Les couleurs les plus fières,Et la pourpre, et l’argent, et l’azur onduler Aux plis de leurs bannières. Dans ce riche appareil leur orgueil insensé Se flatte et se repose,Comme si le flot noir, par le flot effacé, En gardait quelque chose. Malte arborait sa croix ; Venise, peuple-roi, Sur ses poupes mouvantes,L’héraldique lion qui fait rugir d’effroi Les lionnes vivantes. Le pavillon de Naple est éclatant dans l’air, Et quand il se déploieOn croit voir ondoyer de la poupe à la mer Un flot d’or et de soie. Espagne peint aux plis des drapeaux voltigeant Sur ses flottes avaresLéon aux lions d’or, Castille aux tours d’argent, Les chaînes des Navarres. Rome a les clefs ; Milan, l’enfant qui hurle encor Dans les dents de la guivre ;Et les vaisseaux de France ont des fleurs de lys d’or Sur leurs robes de cuivre. Stamboul la turque autour du croissant abhorré Suspend trois blanches queues ;L’Amérique enfin libre étale un ciel doré Semé d’étoiles bleues. L’Autriche a l’aigle étrange, aux ailerons dressés, Qui, brillant sur la moire,Vers les deux bouts du monde à la fois menacés Tourne une tête noire. L’autre aigle au double front, qui des czars suit les lois, Son antique adversaire,Comme elle regardant deux mondes à la fois, En tient un dans sa serre. L’Angleterre en triomphe impose aux flots amers Sa splendide oriflamme,Si riche qu’on prendrait son reflet dans les mers Pour l’ombre d’une flamme. C’est ainsi que les rois font aux mâts des vaisseaux Flotter leurs armoiries,Et condamnent les nefs conquises sur les eaux À changer de patries. Ils traînent dans leurs rangs ces voiles dont le sort Trompa les destinées,Tout fiers de voir rentrer plus nombreuses au port Leurs flottes blasonnées. Aux navires captifs toujours ils appendront Leurs drapeaux de victoire,Afin que le vaincu porte écrite à son front Sa honte avec leur gloire. Mais le bon Canaris, dont un ardent sillon Suit la barque hardie,Sur les vaisseaux qu’il prend, comme son pavillon, Arbore l’incendie.
O horrible ! o horrible ! most horrible !Shakespeare. Hamlet. I Le dôme obscur des nuits, semé d’astres sans nombre,Se mirait dans la mer resplendissante et sombre ;La riante Stamboul, le front d’ombres voilé,Semblait, couchée au bord du golfe qui l’inonde,Entre les feux du ciel et les reflets de l’onde, Dormir dans un globe étoilé. On eût dit la cité dont les esprits nocturnesBâtissent dans les airs les palais taciturnes,À voir ses grands harems, séjours des longs ennuis,Ses dômes bleus, pareils au ciel qui les colore,Et leurs mille croissants, que semblaient faire éclore Les rayons du croissant des nuits. L’œil distinguait les tours par leurs angles marquées,Les maisons aux toits plats, les flèches des mosquées,Les moresques balcons en trèfles découpés,Les vitraux se cachant sous des grilles discrètes,Et les palais dorés, et comme des aigrettes Les palmiers sur leur front groupés. Là, de blancs minarets dont l’aiguille s’élanceTels que des mâts d’ivoire armés d’un fer de lance ;Là, des kiosques peints ; là, des fanaux changeants ;Et sur le vieux sérail, que ses hauts murs décèlent,Cent coupoles d’étain, qui dans l’ombre étincellent Comme des casques de géants. II Le sérail !… Cette nuit il tressaillait de joie.Au son des gais tambours, sur des tapis de soie,Les sultanes dansaient sous son lambris sacré,Et, tel qu’un roi couvert de ses joyaux de fête,Superbe, il se montrait aux enfants du prophète, De six mille têtes paré ! Livides, l’œil éteint, de noirs cheveux chargées,Ces têtes couronnaient, sur les créneaux rangées,Les terrasses de rose et de jasmin en fleur ;Triste comme un ami, comme lui consolante,La lune, astre des morts, sur leur pâleur sanglante Répandait sa douce pâleur. Dominant le sérail, de la porte fataleTrois d’entre elles marquaient l’ogive orientale ;Ces têtes, que battait l’aile du noir corbeau,Semblaient avoir reçu l’atteinte meurtrière,L’une dans les combats, l’autre dans la prière, La dernière dans le tombeau. On dit qu’alors, tandis qu’immobiles comme ellesVeillaient stupidement les mornes sentinelles,Les trois têtes soudain parlèrent ; et leurs voixRessemblaient à ces chants qu’on entend dans les rêves,Aux bruits confus du flot qui s’endort sur les grèves, Du vent qui s’endort dans les bois. III LA PREMIÈRE VOIX. « Où suis-je ?… Mon brûlot ! à la voile ! à la rame !Frères, Missolonghi fumante nous réclame,Les turcs ont investi ses remparts généreux.Renvoyons leurs vaisseaux à leurs villes lointaines, Et que ma torche, ô capitaines !Soit un phare pour vous, soit un foudre pour eux ! « Partons ! Adieu Corinthe et son haut promontoire,Mers dont chaque rocher porte un nom de victoire,Écueils de l’Archipel sur tous les flots semés,Belles îles, des cieux et du printemps chéries,Qui le jour paraissez des corbeilles fleuries, La nuit, des vases parfumés. « Adieu, fière patrie, Hydra, Sparte nouvelle !Ta jeune liberté par des chants se révèle ;Des mâts voilent tes murs, ville de matelots.Adieu ! j’aime ton île où notre espoir se fonde, Tes gazons caressés par l’onde,Tes rocs battus d’éclairs et rongés par les flots. « Frères, si je reviens, Missolonghi sauvée,Qu’une église nouvelle au Christ soit élevée.Si je meurs, si je tombe en la nuit sans réveil,Si je verse le sang qui me reste à répandre,Dans une terre libre allez porter ma cendre, Et creusez ma tombe au soleil ! « Missolonghi ! — Les turcs ! — Chassons, ô camarades,Leurs canons de ses forts, leurs flottes de ses rades.Brûlons le capitan sous son triple canon.Allons ! que des brûlots l’ongle ardent se prépare. Sur sa nef, si je m’en empare,C’est en lettres de feu que j’écrirai mon nom. « Victoire ! amis… — Ô ciel ! de mon esquif agileUne bombe en tombant brise le pont fragile…Il éclate, il tournoie, il s’ouvre aux flots amers !Ma bouche crie en vain, par les vagues couverte !Adieu ! je vais trouver mon linceul d’algue verte, Mon lit de sable au fond des mers. « Mais non ! je me réveille enfin !… Mais quel mystère ?Quel rêve affreux !… mon bras manque à mon cimeterre.Quel est donc près de moi ce sombre épouvantail ?Qu’entends-je au loin ?… des chœurs… sont-ce des voix de femmes ? Des chants murmurés par des âmes ?Ces concerts !… suis-je au ciel ?… — Du sang !… c’est le sérail ! » IV LA DEUXIÈME VOIX. « Oui, Canaris, tu vois le sérail, et ma têteArrachée au cercueil pour orner cette fête.Les turcs m’ont poursuivi sous mon tombeau glacé.Vois ! ces os desséchés sont leur dépouille opime.Voilà de Botzaris ce qu’au sultan sublime Le ver du sépulcre a laissé ! « Écoute : Je dormais dans le fond de ma tombe,Quand un cri m’éveilla : Missolonghi succombe !Je me lève à demi dans la nuit du trépas ;J’entends des canons sourds les tonnantes volées, Les clameurs aux clameurs mêlées,Les chocs fréquents du fer, le bruit pressé des pas. « J’entends, dans le combat qui remplissait la ville,Des voix crier : « Défends d’une horde servile,« Ombre de Botzaris, tes grecs infortunés ! »Et moi, pour m’échapper, luttant dans les ténèbres,J’achevais de briser sur les marbres funèbres Tous mes ossements décharnés. « Soudain, comme un volcan, le sol s’embrase et gronde… —Tout se tait ; et mon œil, ouvert pour l’autre monde,Voit ce que nul vivant n’eût pu voir de ses yeux.De la terre, des flots, du sein profond des flammes, S’échappaient des tourbillons d’âmesQui tombaient dans l’abîme ou s’envolaient aux cieux. « Les musulmans vainqueurs dans ma tombe fouillèrent ;Ils mêlèrent ma tête aux vôtres qu’ils souillèrent.Dans le sac du tartare on les jeta sans choix.Mon corps décapité tressaillit d’allégresse ;Il me semblait, ami, pour la Croix et la Grèce Mourir une seconde fois. « Sur la terre aujourd’hui notre destin s’achève.Stamboul, pour contempler cette moisson du glaive,Vile esclave, s’émeut du Fanar aux Sept-Tours ;Et nos têtes, qu’on livre aux publiques risées, Sur l’impur sérail exposées,Repaissent le sultan, convive des vautours ! « Voilà tous nos héros ! Costas le palicare ;Christo, du mont Olympe ; Hellas, des mers d’Icare ;Kitzos, qu’aimait Byron, le poëte immortel ;Et cet enfant des monts, notre ami, notre émule,Mayer, qui rapportait aux fils de Thrasybule La flèche de Guillaume Tell. « Mais ces morts inconnus, qui dans nos rangs stoïquesConfondent leurs fronts vils à des fronts héroïques,Ce sont des fils maudits d’Eblis et de Satan,Des turcs, obscur troupeau, foule au sabre asservie, Esclaves dont on prend la vie,Quand il manque une tête au compte du sultan. « Semblable au Minotaure inventé par nos pères,Un homme est seul vivant dans ces hideux repaires,Qui montrent nos lambeaux aux peuples à genoux ;Car les autres témoins de ces fêtes fétides,Ses eunuques impurs, ses muets homicides, Ami, sont aussi morts que nous. « Quels sont ces cris ?… — C’est l’heure où ses plaisirs infâmesOnt réclamé nos sœurs, nos filles et nos femmes.Ces fleurs vont se flétrir à son souffle inhumain.Le tigre impérial, rugissant dans sa joie, Tour à tour compte chaque proie,Nos vierges cette nuit, et nos têtes demain ! » V LA TROISIÈME VOIX. « Ô mes frères, Joseph, évêque, vous salue.Missolonghi n’est plus ! À sa mort résolue,Elle a fui la famine et son venin rongeur.Enveloppant les turcs dans son malheur suprême,Formidable victime, elle a mis elle-même La flamme à son bûcher vengeur. « Voyant depuis vingt jours notre ville affamée,J’ai crié : « Venez tous, il est temps, peuple, armée !« Dans le saint sacrifice il faut nous dire adieu.« Recevez de mes mains, à la table céleste, « Le seul aliment qui nous reste,« Le pain qui nourrit l’âme et la transforme en Dieu ! » « Quelle communion ! Des mourants immobiles,Cherchant l’hostie offerte à leurs lèvres débiles,Des soldats défaillants, mais encor redoutés,Des femmes, des vieillards, des vierges désolées,Et sur le sein flétri des mères mutilées, Des enfants de sang allaités ! « La nuit vint, on partit. Mais les turcs dans les ombresAssiégèrent bientôt nos morts et nos décombres.Mon église s’ouvrit à leurs pas inquiets.Sur un débris d’autel, leur dernière conquête, Un sabre fit rouler ma tête…J’ignore quelle main me frappa : je priais. « Frères, plaignez Mahmoud ! Né dans sa loi barbare,Des hommes et de Dieu son pouvoir le sépare.Son aveugle regard ne s’ouvre pas au ciel.Sa couronne fatale, et toujours chancelante,Porte à chaque fleuron une tête sanglante ; Et peut-être il n’est pas cruel ! « Le malheureux, en proie aux terreurs implacables,Perd pour l’éternité ses jours irrévocables.Rien ne marque pour lui les matins et les soirs.Toujours l’ennui ! Semblable aux idoles qu’ils dorent, Ses esclaves de loin l’adorent,Et le fouet d’un spahi règle leurs encensoirs. « Mais pour vous tout est joie, honneur, fête, victoire.Sur la terre vaincus, vous vaincrez dans l’histoire.Frères, Dieu vous bénit sur le sérail fumant.Vos gloires par la mort ne sont pas étouffées ;Vos têtes sans tombeaux deviennent vos trophées ; Vos débris sont un monument. « Que l’apostat surtout vous envie ! AnathèmeAu chrétien qui souilla l’eau sainte du baptême !Sur le livre de vie en vain il fut compté ;Nul ange ne l’attend dans les cieux où nous sommes ; Et son nom, exécré des hommes,Sera, comme un poison, des bouches rejeté. « Et toi, chrétienne Europe, entends nos voix plaintives.Jadis, pour nous sauver, saint-Louis vers nos rivesEût de ses chevaliers guidé l’arrière-ban.Choisis enfin, avant que ton Dieu ne se lève,De Jésus et d’Omar, de la croix et du glaive, De l’auréole et du turban. » VI Oui, Botzaris, Joseph, Canaris, ombres saintes,Elle entendra vos voix, par le trépas éteintes ;Elle verra le signe empreint sur votre front ;Et, soupirant ensemble un chant expiatoire,À vos débris sanglants portant leur double gloire,Sur la harpe et le luth les deux Grèces diront : « Hélas ! vous êtes saints et vous êtes sublimes,Confesseurs, demi-dieux, fraternelles victimes !Votre bras aux combats s’est longtemps signalé ;Morts, vous êtes tous trois souillés par des mains viles.Voici votre Calvaire après vos Thermopyles ;Pour tous les dévouements votre sang a coulé. « Ah ! si l’Europe en deuil, qu’un sang si pur menace,Ne suit jusqu’au sérail le chemin qu’il lui trace,Le Seigneur la réserve à d’amers repentirs.Marin, prêtre, soldat, nos autels vous demandent,Car l’Olympe et le Ciel à la fois vous attendent,Pléiade de héros ! trinité de martyrs ! »
Allons, jeune homme ! Allons, marche !…André Chénier. En Grèce ! en Grèce ! adieu, vous tous ! il faut partir !Qu’enfin, après le sang de ce peuple martyr, Le sang vil des bourreaux ruisselle !En Grèce, ô mes amis ! vengeance ! liberté !Ce turban sur mon front ! ce sabre à mon côté ! Allons ! ce cheval, qu’on le selle ! Quand partons-nous ? Ce soir ! demain serait trop long.Des armes ! des chevaux ! un navire à Toulon ! Un navire, ou plutôt des ailes !Menons quelques débris de nos vieux régiments,Et nous verrons soudain ces tigres ottomans Fuir avec des pieds de gazelles ! Commande-nous, Fabvier, comme un prince invoqué !Toi qui seul fus au poste où les rois ont manqué, Chef des hordes disciplinées,Parmi les grecs nouveaux ombre d’un vieux romain,Simple et brave soldat, qui dans ta rude main D’un peuple as pris les destinées ! De votre long sommeil éveillez-vous là-bas,Fusils français ! et vous, musique des combats, Bombes, canons, grêles cymbales !Éveillez-vous, chevaux au pied retentissant,Sabres, auxquels il manque une trempe de sang, Longs pistolets gorgés de balles ! Je veux voir des combats, toujours au premier rang !Voir comment les spahis s’épanchent en torrent Sur l’infanterie inquiète ;Voir comment leur damas, qu’emporte leur coursier,Coupe une tête au fil de son croissant d’acier ! Allons !… — Mais quoi, pauvre poëte, Où m’emporte moi-même un accès belliqueux ?Les vieillards, les enfants m’admettent avec eux. Que suis-je ? — Esprit qu’un souffle enlève.Comme une feuille morte, échappée aux bouleaux,Qui sur une onde en pente erre de flots en flots, Mes jours s’en vont de rêve en rêve. Tout me fait songer : l’air, les prés, les monts, les bois.J’en ai pour tout un jour des soupirs d’un hautbois, D’un bruit de feuilles remuées ;Quand vient le crépuscule, au fond d’un vallon noir,J’aime un grand lac d’argent, profond et clair miroir Où se regardent les nuées. J’aime une lune, ardente et rouge comme l’or,Se levant dans la brume épaisse, ou bien encor Blanche au bord d’un nuage sombre ;J’aime ces chariots lourds et noirs, qui la nuit,Passant devant le seuil des fermes avec bruit, Font aboyer les chiens dans l’ombre.
Ἢ ἢ ἢ ἢ ἢ, τρισκάλμοισιν Ἢ ἢ ἢ ἢ ἢ, βάρισιν ὀλόμενοι.Eschyle. Les Perses. Hélas ! hélas ! nos vaisseaux, Hélas ! hélas ! sont détruits! I Canaris ! Canaris ! pleure ! Cent vingt vaisseaux !Pleure ! Une flotte entière ! — Où donc, démon des eaux, Où donc était ta main hardie ?Se peut-il que sans toi l’ottoman succombât ?Pleure ! comme Crillon exilé d’un combat, Tu manquais à cet incendie ! Jusqu’ici, quand parfois la vague de tes mersSoudain s’ensanglantait, comme un lac des enfers, D’une lueur large et profonde,Si quelque lourd navire éclatait à nos yeux,Couronné tout à coup d’une aigrette de feux, Comme un volcan s’ouvrant dans l’onde ; Si la lame roulait turbans, sabres courbés,Voiles, tentes, croissants des mâts rompus tombés, Vestiges de flotte et d’armée,Pelisses de vizirs, sayons de matelots,Rebuts stigmatisés de la flamme et des flots, Blancs d’écume et noirs de fumée ; Si partait de ces mers d’Égine ou d’IolchosUn bruit d’explosion, tonnant dans mille échos Et roulant au loin dans l’espace,L’Europe se tournait vers le rouge Orient ;Et, sur la poupe assis, le nocher souriant Disait : — C’est Canaris qui passe ! Jusqu’ici, quand brûlaient au sein des flots fumantsLes capitans-pachas avec leurs armements, Leur flotte dans l’ombre engourdie,On te reconnaissait à ce terrible jeu ;Ton brûlot expliquait tous ces vaisseaux en feu ; Ta torche éclairait l’incendie ! Mais pleure aujourd’hui, pleure, on s’est battu sans toi !Pourquoi, sans Canaris, sur ces flottes, pourquoi Porter la guerre et ses tempêtes ?Du Dieu qui garde Hellé n’est-il plus le bras droit ?On aurait dû l’attendre ! Et n’est-il pas de droit Convive de toutes ces fêtes ? II Console-toi ! la Grèce est libre. Entre les bourreaux, les mourants, L’Europe a remis l’équilibre ; Console-toi ! plus de tyrans ! La France combat : le sort change. Souffre que sa main qui vous venge Du moins te dérobe en échange Une feuille de ton laurier. Grèces de Byron et d’Homère, Toi, notre sœur, toi, notre mère, Chantez ! si votre voix amère Ne s’est pas éteinte à crier. Pauvre Grèce, qu’elle était belle, Pour être couchée au tombeau ! Chaque vizir de la rebelle S’arrachait un sacré lambeau. Où la fable mit ses ménades, Où l’amour eut ses sérénades, Grondaient les sombres canonnades Sapant les temps du vrai Dieu ; Le ciel de cette terre aimée N’avait, sous sa voûte embaumée, De nuages que la fumée De toutes ses villes en feu. Voilà six ans qu’ils l’ont choisie ! Six ans qu’on voyait accourir L’Afrique au secours de l’Asie Contre un peuple instruit à mourir. Ibrahim, que rien ne modère, Vole de l’Isthme au Belvédère, Comme un faucon qui n’a plus d’aire, Comme un loup qui règne au bercail ; Il court où le butin le tente, Et lorsqu’il retourne à sa tente, Chaque fois sa main dégouttante Jette des têtes au sérail ! III Enfin ! — C’est Navarin, la ville aux maisons peintes,La ville aux dômes d’or, la blanche Navarin,Sur la colline assise entre les térébinthes,Qui prête son beau golfe aux ardentes étreintesDe deux flottes heurtant leurs carènes d’airain.Les voilà toutes deux ! — La mer en est chargée,Prête à noyer leurs feux, prête à boire leur sang.Chacune par son dieu semble au combat rangée ;L’une s’étend en croix sur les flots allongée,L’autre ouvre ses bras lourds et se courbe en croissant. Ici, l’Europe : enfin ! l’Europe qu’on déchaîne,Avec ses grands vaisseaux voguant comme des tours.Là, l’Égypte des Turcs, cette Asie africaine,Ces vivaces forbans, mal tués par Duquesne,Qui mit en vain le pied sur ces nids de vautours. IV Écoutez ! — Le canon gronde. Il est temps qu’on lui réponde. Le patient est le fort. Éclatent donc les bordées ! Sur ces nefs intimidées, Frégates, jetez la mort ! Et qu’au souffle de vos bouches Fondent ces vaisseaux farouches, Broyés aux rochers du port ! La bataille enfin s’allume. Tout à la fois tonne et fume. La mort vole où nous frappons. Là, tout brûle pêle-mêle. Ici, court le brûlot frêle Qui jette aux mâts ses crampons, Et, comme un chacal dévore L’éléphant qui lutte encore, Ronge un navire à trois ponts. — L’abordage ! l’abordage ! — On se suspend au cordage, On s’élance des haubans. La poupe heurte la proue. La mêlée a dans sa roue Rameurs courbés sur leurs bancs, Fantassins cherchant la terre, L’épée et le cimeterre, Les casques et les turbans. La vergue aux vergues s’attache ; La torche insulte à la hache ; Tout s’attaque en même temps. Sur l’abîme la mort nage. Épouvantable carnage ! Champs de bataille flottants, Qui, battus de cent volées, S’écroulent sous les mêlées, Avec tous les combattants. V Lutte horrible ! Ah ! quand l’homme, à l’étroit sur la terre,Jusque sur l’Océan précipite la guerre,Le sol tremble sous lui, tandis qu’il se débat.La mer, la grande mer joue avec ses batailles.Vainqueurs, vaincus, à tous elle ouvre ses entrailles. Le naufrage éteint le combat. Ô spectacle ! Tandis que l’Afrique grondanteBat nos puissants vaisseaux de sa flotte imprudente,Qu’elle épuise à leurs flancs sa rage et ses efforts,Chacun d’eux, géant fier, sur ces hordes bruyantes,Ouvrant à temps égaux ses gueules foudroyantes,Vomit tranquillement la mort de tous ses bords. Tout s’embrase : voyez ! l’eau de cendre est semée,Le vent aux mâts en flamme arrache la fumée,Le feu sur les tillacs s’abat en ponts mouvants.Déjà brûlent les nefs ; déjà, sourde et profonde,La flamme en leurs flancs noirs ouvre un passage à l’onde ;Déjà, sur les ailes des vents, L’incendie, attaquant la frégate amirale,Déroule autour des mâts sont ardente spirale,Prend les marins hurlants dans ses brûlants réseaux,Couronne de ses jets la poupe inabordable,Triomphe, et jette au loin un reflet formidableQui tremble, élargissant ses cercles sur les eaux. VI Où sont, enfants du Caire, Ces flottes qui naguère Emportaient à la guerre Leurs mille matelots ? Ces voiles, où sont-elles, Qu’armaient les infidèles, Et qui prêtaient leurs ailes À l’ongle des brûlots ? Où sont tes mille antennes, Et tes hunes hautaines, Et tes fiers capitaines, Armada du sultan ? Ta ruine commence, Toi qui, dans ta démence, Battais les mers, immense Comme Léviathan ! Le capitan qui tremble Voit éclater ensemble Ces chébecs que rassemble Alger ou Tetuan. Le feu vengeur embrasse Son vaisseau dont la masse Soulève, quand il passe, Le fond de l’Océan. Sur les mers irritées, Dérivent, démâtées, Nefs par les nefs heurtées, Yachts aux mille couleurs, Galères capitanes, Caïques et tartanes Qui portaient aux sultanes Des têtes et des fleurs. Adieu, sloops intrépides, Adieu, jonques rapides, Qui sur les eaux limpides Berçaient les icoglans ! Adieu la goëlette Dont la vague reflète Le flamboyant squelette, Noir dans les feux sanglants ! Adieu la barcarolle Dont l’humble banderole Autour des vaisseaux vole, Et qui, peureuse, fuit, Quand du souffle des brises Les frégates surprises, Gonflant leurs voiles grises, Déferlent à grand bruit ! Adieu la caravelle Qu’une voile nouvelle Aux yeux de loin révèle ; Adieu le dogre ailé, Le brick dont les amures Rendent de sourds murmures, Comme un amas d’armures Par le vent ébranlé ! Adieu la brigantine, Dont la voile latine Du flot qui se mutine Fend les vallons amers ! Adieu la balancelle Qui sur l’onde chancelle, Et, comme une étincelle, Luit sur l’azur des mers ! Adieu lougres difformes, Galéaces énormes, Vaisseaux de toutes formes, Vaisseaux de tous climats, L’yole aux triples flammes, Les mahonnes, les prames, La felouque à six rames, La polacre à deux mâts ! Chaloupes canonnières ! Et lanches marinières Où flottaient les bannières Du pacha souverain ! Bombardes que la houle, Sur son front qui s’écroule, Soulève, emporte et roule Avec un bruit d’airain ! Adieu, ces nefs bizarres, Caraques et gabarres, Qui de leurs cris barbares Troublaient Chypre et Délos ! Que sont donc devenues Ces flottes trop connues ? La mer les jette aux nues, Le ciel les rend aux flots ! VII Silence ! Tout est fait. Tout retombe à l’abîme.L’écume des hauts mâts a recouvert la cime.Des vaisseaux du sultan les flots se sont joués.Quelques-uns, bricks rompus, prames désemparées,Comme l’algue des eaux qu’apportent les marées,Sur la grève noircie expirent échoués. Ah ! c’est une victoire ! — Oui, l’Afrique défaite,Le vrai Dieu sous ses pieds foulant le faux prophète,Les tyrans, les bourreaux criant grâce à leur tour,Ceux qui meurent enfin sauvés par ceux qui règnent, Hellé lavant ses flancs qui saignent, Et six ans vengés dans un jour ! Depuis assez longtemps les peuples disaient : « Grèce !Grèce ! Grèce ! tu meurs. Pauvre peuple en détresse,À l’horizon en feu chaque jour tu décroîs.En vain, pour te sauver, patrie illustre et chère,Nous réveillons le prêtre endormi dans sa chaire,En vain nous mendions une armée à nos rois. « Mais les rois restent sourds, les chaires sont muettes.Ton nom n’échauffe ici que des cœurs de poëtes.À la gloire, à la vie on demande tes droits.À la croix grecque, Hellé, ta valeur se confie. C’est un peuple qu’on crucifie ! Qu’importe, hélas ! sur quelle croix ! « Tes dieux s’en vont aussi. Parthénon, Propylées,Murs de Grèce, ossements des villes mutilées,Vous devenez une arme aux mains des mécréants.Pour battre ses vaisseaux du haut des Dardanelles,Chacun de vos débris, ruines solennelles,Donne un boulet de marbre à leurs canons géants ! » Qu’on change cette plainte en joyeuse fanfare !Une rumeur surgit de l’Isthme jusqu’au Phare.Regardez ce ciel noir plus beau qu’un ciel serein.Le vieux colosse turc sur l’Orient retombe, La Grèce est libre, et dans la tombe Byron applaudit Navarin. Salut donc, Albion, vieille reine des ondes !Salut, aigle des czars qui planes sur deux mondes !Gloire à nos fleurs de lys, dont l’éclat est si beau !L’Angleterre aujourd’hui reconnaît sa rivale.Navarin la lui rend. Notre gloire navaleÀ cet embrasement rallume son flambeau. Je te retrouve, Autriche ! — Oui, la voilà, c’est elle !Non pas ici, mais là, — dans la flotte infidèle.Parmi les rangs chrétiens en vain on te chercha.Nous surprenons, honteuse et la tête penchée, Ton aigle au double front cachée Sous les crinières d’un pacha ! C’est bien ta place, Autriche ! — On te voyait naguèreBriller près d’Ibrahim, ce Tamerlan vulgaire ;Tu dépouillais les morts qu’il foulait en passant ;Tu l’admirais, mêlée aux eunuques serviles,Promenant au hasard sa torche dans les villes,Horrible, et n’éteignant le feu qu’avec du sang. Tu préférais ces feux aux clartés de l’aurore.Aujourd’hui qu’à leur tour la flamme enfin dévoreSes noirs vaisseaux, vomis des ports égyptiens,Rouvre les yeux, regarde, Autriche abâtardie ! Que dis-tu de cet incendie ? Est-il aussi beau que les siens ?
Hierro, despierta te ! Cri de guerre des Almogavares. Fer, réveille-toi ! En guerre les guerriers ! Mahomet ! Mahomet !Les chiens mordent les pieds du lion qui dormait, Ils relèvent leur tête infâme.Écrasez, ô croyants du prophète divin,Ces chancelants soldats qui s’enivrent de vin, Ces hommes qui n’ont qu’une femme ! Meure la race franque et ses rois détestés !Spahis, timariots, allez, courez, jetez À travers les sombres mêléesVos sabres, vos turbans, le bruit de votre cor,Vos tranchants étriers, larges triangles d’or, Vos cavales échevelées ! Qu’Othman, fils d’Ortogrul, vive en chacun de vous.Que l’un ait son regard et l’autre son courroux. Allez, allez, ô capitaines !Et nous te reprendrons, ville aux dômes d’or pur,Molle Setiniah, qu’en leur langage impur Les barbares nomment Athènes !
Séparé de tout ce qui m’était cher, je me consume solitaire et désolé. Biron. — Qu’a donc l’ombre d’Allah ? disait l’humble derviche ;Son aumône est bien pauvre et son trésor bien riche !Sombre, immobile, avare, il rit d’un rire amer.A-t-il donc ébréché le sabre de son père ?Ou bien de ses soldats autour de son repaire Vu rugir l’orageuse mer ? — Qu’a-t-il donc le pacha, le vizir des armées ?Disaient les bombardiers, leurs mèches allumées.Les imans troublent-ils cette tête de fer ?A-t-il du ramazan rompu le jeûne austère ?Lui font-ils voir en rêve, aux bornes de la terre,L’ange Azraël debout sur le pont de l’enfer ? — Qu’a-t-il donc ? murmuraient les icoglans stupides.Dit-on qu’il ait perdu, dans les courants rapides,Le vaisseau des parfums qui le font rajeunir ?Trouve-t-on à Stamboul sa gloire assez ancienne ?Dans les prédictions de quelque égyptienne A-t-il vu le muet venir ? — Qu’a donc le doux sultan ? demandaient les sultanes.A-t-il avec son fils surpris sous les platanesSa brune favorite aux lèvres de corail ?A-t-on souillé son bain d’une essence grossière ?Dans le sac du fellah, vidé sur la poussière,Manque-t-il quelque tête attendue au sérail ? — Qu’a donc le maître ? — Ainsi s’agitent les esclaves.Tous se trompent. Hélas ! si, perdu pour ses braves,Assis, comme un guerrier qui dévore un affront,Courbé comme un vieillard sous le poids des années,Depuis trois longues nuits et trois longues journées, Il croise ses mains sur son front ; Ce n’est pas qu’il ait vu la révolte infidèle,Assiégeant son harem comme une citadelle,Jeter jusqu’à sa couche un sinistre brandon ;Ni d’un père en sa main s’émousser le vieux glaive ;Ni paraître Azraël ; ni passer dans un rêveLes muets bigarrés armés du noir cordon. Hélas ! l’ombre d’Allah n’a pas rompu le jeûne ;La sultane est gardée, et son fils est trop jeune ;Nul vaisseau n’a subi d’orages importuns ;Le tartare avait bien sa charge accoutumée ;Il ne manque au sérail, solitude embaumée, Ni les têtes ni les parfums. Ce ne sont pas non plus les villes écroulées,Les ossements humains noircissant les vallées,La Grèce incendiée, en proie aux fils d’Omar,L’orphelin, ni la veuve, et ses plaintes amères,Ni l’enfance égorgée aux yeux des pauvres mères,Ni la virginité marchandée au bazar ; Non, non, ce ne sont pas ces figures funèbres,Qui, d’un rayon sanglant luisant dans les ténèbres,En passant dans son âme ont laissé le remord.Qu’a-t-il donc ce pacha, que la guerre réclame,Et qui, triste et rêveur, pleure comme une femme ?… Son tigre de Nubie est mort.
†Alerte ! alerte ! voici les pirates d’Ochab qui traversent le détroit. Le Captif d’Ochab. Nous emmenions en esclavageCent chrétiens, pêcheurs de corail ;Nous recrutions pour le sérailDans tous les moûtiers du rivage.En mer, les hardis écumeurs !Nous allions de Fez à Catane…Dans la galère capitaneNous étions quatrevingts rameurs. On signale un couvent à terre.Nous jetons l’ancre près du bord.À nos yeux s’offre tout d’abordUne fille du monastère.Près des flots, sourde à leurs rumeurs,Elle dormait sous un platane…Dans la galère capitaneNous étions quatrevingts rameurs. — La belle fille, il faut vous taire,Il faut nous suivre. Il fait bon vent.Ce n’est que changer de couvent,Le harem vaut le monastère.Sa hautesse aime les primeurs,Nous vous ferons mahométane…Dans la galère capitaneNous étions quatrevingts rameurs. Elle veut fuir vers sa chapelle.— Osez-vous bien, fils de Satan ?— Nous osons, dit le capitan.Elle pleure, supplie, appelle.Malgré sa plainte et ses clameurs,On l’emporta dans la tartane…Dans la galère capitaneNous étions quatrevingts rameurs. Plus belle encor dans sa tristesse,Ses yeux étaient deux talismans,Elle valait mille tomans ;On la vendit à sa hautesse.Elle eut beau dire : Je me meurs !De nonne elle devint sultane…Dans la galère capitaneNous étions quatrevingts rameurs
On entendait le chant des oiseaux aussi harmonieux que la poésie. Sadi. Gulistan. Si je n’étais captive,J’aimerais ce pays,Et cette mer plaintive,Et ces champs de maïs,Et ces astres sans nombre,Si le long du mur sombreN’étincelait dans l’ombreLe sabre des spahis. Je ne suis point tartarePour qu’un eunuque noirM’accorde ma guitare,Me tienne mon miroir.Bien loin de ces Sodomes,Au pays dont nous sommes,Avec les jeunes hommesOn peut parler le soir. Pourtant j’aime une riveOù jamais des hiversLe souffle froid n’arrivePar les vitraux ouverts.L’été, la pluie est chaude,L’insecte vert qui rôdeLuit, vivante émeraude,Sous les brins d’herbe verts. Smyrne est une princesseAvec son beau chapel ;L’heureux printemps sans cesse Répond à son appel,Et, comme un riant groupeDe fleurs dans une coupe,Dans ses mers se découpePlus d’un frais archipel. J’aime ces tours vermeilles,Ces drapeaux triomphants,Ces maisons d’or, pareillesÀ des jouets d’enfants ;J’aime, pour mes penséesPlus mollement bercées,Ces tentes balancéesAu dos des éléphants. Dans ce palais de fées,Mon cœur, plein de concerts,Croit, aux voix étoufféesQui viennent des déserts,Entendre les géniesMêler les harmoniesDes chansons infiniesQu’ils chantent dans les airs. J’aime de ces contréesLes doux parfums brûlants,Sur les vitres doréesLes feuillages tremblants,L’eau que la source épancheSous le palmier qui penche,Et la cigogne blancheSur les minarets blancs. J’aime en un lit de mousses Dire un air espagnol,Quand mes compagnes douces,Du pied rasant le sol,Légion vagabondeOù le sourire abonde,Font tournoyer leur rondeSous un rond parasol. Mais surtout, quand la briseMe touche en voltigeant,La nuit j’aime être assise,Être assise en songeant,L’œil sur la mer profonde,Tandis que, pâle et blonde,La lune ouvre dans l’ondeSon éventail d’argent.
Per amica silentia lunæ. Virgile. La lune était sereine et jouait sur les flots. —La fenêtre enfin libre est ouverte à la brise,La sultane regarde, et la mer qui se brise,Là-bas, d’un flot d’argent brode les noirs îlots. De ses doigts en vibrant s’échappe la guitare.Elle écoute… Un bruit sourd frappe les sourds échos.Est-ce un lourd vaisseau turc qui vient des eaux de Cos,Battant l’archipel grec de sa rame tartare ? Sont-ce des cormorans qui plongent tour à tour,Et coupent l’eau, qui roule en perles sur leur aile ?Est-ce un djinn qui là-haut siffle d’une voix grêle,Et jette dans la mer les créneaux de la tour ? Qui trouble ainsi les flots près du sérail des femmes ? —Ni le noir cormoran, sur la vague bercé,Ni les pierres du mur, ni le bruit cadencéDu lourd vaisseau, rampant sur l’onde avec des rames. Ce sont des sacs pesants, d’où partent des sanglots.On verrait, en sondant la mer qui les promène,Se mouvoir dans leurs flancs comme une forme humaine… —La lune était sereine et jouait sur les flots.
Avez-vous prié Dieu ce soir, Desdemona ? Shakespeare. LA SŒUR. Qu’avez-vous, qu’avez-vous, mes frères ? Vous baissez des fronts soucieux. Comme des lampes funéraires, Vos regards brillent dans vos yeux. Vos ceintures sont déchirées. Déjà trois fois, hors de l’étui, Sous vos doigts, à demi tirées, Les lames des poignards ont lui. LE FRÈRE AÎNÉ. N’avez-vous pas levé votre voile aujourd’hui ? LA SŒUR. Je revenais du bain, mes frères, Seigneurs, du bain je revenais, Cachée aux regards téméraires Des giaours et des albanais. En passant près de la mosquée Dans mon palanquin recouvert, L’air de midi m’a suffoquée : Mon voile un instant s’est ouvert. LE SECOND FRÈRE. Un homme alors passait ? un homme en caftan vert ? LA SŒUR. Oui… peut-être… mais son audace N’a point vu mes traits dévoilés… Mais vous vous parlez à voix basse, À voix basse vous vous parlez. Vous faut-il du sang ? Sur votre âme, Mes frères, il n’a pu me voir. Grâce ! tuerez-vous une femme, Faible et nue en votre pouvoir ? LE TROISIÈME FRÈRE. Le soleil était rouge à son coucher ce soir. LA SŒUR. Grâce ! qu’ai-je fait ? Grâce ! grâce ! Dieu ! quatre poignards dans mon flanc ! Ah ! par vos genoux que j’embrasse… Ô mon voile ! ô mon voile blanc ! Ne fuyez pas mes mains qui saignent, Mes frères, soutenez mes pas ! Car sur mes regards qui s’éteignent S’étend un voile de trépas. LE QUATRIÈME FRÈRE. C’en est un que du moins tu ne lèveras pas !
Perfide comme l’onde. Shakespeare. N’ai-je pas pour toi, belle juive,Assez dépeuplé mon sérail ?Souffre qu’enfin le reste vive.Faut-il qu’un coup de hache suiveChaque coup de ton éventail ? Repose-toi, jeune maîtresse.Fais grâce au troupeau qui me suit.Je te fais sultane et princesse :Laisse en paix tes compagnes, cesseD’implorer leur mort chaque nuit. Quand à ce penser tu t’arrêtes,Tu viens plus tendre à mes genoux ;Toujours je comprends dans les fêtesQue tu vas demander des têtesQuand ton regard devient plus doux. Ah ! jalouse entre les jalouses !Si belle avec ce cœur d’acier !Pardonne à mes autres épouses.Voit-on que les fleurs des pelousesMeurent à l’ombre du rosier ? Ne suis-je pas à toi ? Qu’importe,Quand sur toi mes bras sont fermés,Que cent femmes qu’un feu transporteConsument en vain à ma porteLeur souffle en soupirs enflammés ? Dans leur solitude profonde,Laisse-les t’envier toujours ;Vois-les passer comme fuit l’onde ;Laisse-les vivre : à toi le monde !À toi mon trône, à toi mes jours ! À toi tout mon peuple — qui tremble !À toi Stamboul qui, sur ce bordDressant mille flèches ensemble,Se berce dans la mer, et sembleUne flotte à l’ancre qui dort ! À toi, jamais à tes rivales,Mes spahis aux rouges turbans,Qui, se suivant sans intervalles,Volent courbés sur leurs cavalesComme des rameurs sur leurs bancs ! À toi Bassora, Trébizonde,Chypre où de vieux noms sont gravés,Fez où la poudre d’or abonde,Mosul où trafique le monde,Erzeroum aux chemins pavés ! À toi Smyrne et ses maisons neuvesOù vient blanchir le flot amer !Le Gange redouté des veuves !Le Danube qui par cinq fleuvesTombe échevelé dans la mer ! Dis, crains-tu les filles de Grèce ?Les lys pâles de Damanhour ?Ou l’œil ardent de la négresseQui, comme une jeune tigresse,Bondit rugissante d’amour ? Que m’importe, juive adorée,Un sein d’ébène, un front vermeil !Tu n’es point blanche ni cuivrée,Mais il semble qu’on t’a doréeAvec un rayon du soleil. N’appelle donc plus la tempête,Princesse, sur ces humbles fleurs,Jouis en paix de ta conquête,Et n’exige pas qu’une têteTombe avec chacun de tes pleurs ! Ne songe plus qu’aux frais platanes,Au bain mêlé d’ambre et de nard,Au golfe où glissent les tartanes…Il faut au sultan des sultanes ;Il faut des perles au poignard !
Ὅταν ἦναι πεπρωμένος, Εἰς τὸν οὐρανὸν γραμμένος, Τοῦ ἀνθρώπου ὁ χαμός, Ὅ, τι κάμῃ, ἀποθνήσκει, Τὸν κρημνὸν παντοῦ εὑρίσκει. Καὶ ὁ θάνατος αὐτός Στὸ κρεϐϐάτι τοῦτον φθάνει, Ὡσὰν βδέλλα τὸν βυζάνει, Καὶ τὸν θάπτει μοναχός. Panago Soutzo. Quand la perte d’un mortel est écrite dans le livre fatal de la destinée, quoi qu’il fasse il n’échappera jamais à son funeste avenir ; la mort le poursuit partout ; elle le surprend même dans son lit, suce de ses lèvres avides son sang, et l’emporte sur ses épaules. Un jour Ali passait : les têtes les plus hautesSe courbaient au niveau des pieds de ses arnautes ; Tout le peuple disait : Allah !Un derviche soudain, cassé par l’âge aride,Fendit la foule, prit son cheval par la bride, Et voici comme il lui parla : « Ali-Tépéléni, lumière des lumières,Qui sièges au divan sur les marches premières, Dont le grand nom toujours grandit,Écoute-moi, vizir de ces guerriers sans nombre,Ombre du padischah qui de Dieu même est l’ombre, Tu n’es qu’un chien et qu’un maudit ! « Un flambeau du sépulcre à ton insu t’éclaire.Comme un vase trop plein tu répands ta colère Sur tout un peuple frémissant ;Tu brilles sur leurs fronts comme une faulx dans l’herbe,Et tu fais un ciment à ton palais superbe De leur os broyés dans leur sang. « Mais ton jour vient. Il faut, dans Janina qui tombe,Que sous tes pas enfin croule et s’ouvre la tombe ; Dieu te garde un carcan de ferSous l’arbre du segjin chargé d’âmes impiesQui sur ses rameaux noirs frissonnent accroupies, Dans la nuit du septième enfer ! « Ton âme fuira nue ; au livre de tes crimesUn démon te lira les noms de tes victimes ; Tu les verras autour de toi,Ces spectres, teints du sang qui n’est plus dans leurs veines,Se presser, plus nombreux que les paroles vaines Que balbutiera ton effroi ! « Ceci t’arrivera, sans que ta forteresseOu ta flotte te puisse aider dans ta détresse De sa rame ou de son canon ;Quand même Ali-Pacha, comme le juif immonde,Pour tromper l’ange noir qui l’attend hors du monde, En mourant changerait de nom ! » Ali sous sa pelisse avait un cimeterre,Un tromblon tout chargé, s’ouvrant comme un cratère, Trois longs pistolets, un poignard ;Il écouta le prêtre et lui laissa tout dire,Pencha son front rêveur, puis avec un sourire Donna sa pelisse au vieillard.
Ἔῤῥωσο. À quoi pensent ces flots, qui baisent sans murmureLes flancs de ce rocher luisant comme une armure ?Quoi donc ! n’ont-ils pas vu dans leur propre miroir,Que ce roc, dont le pied déchire leurs entrailles,A sur sa tête un fort, ceint de blanches murailles,Roulé comme un turban autour de son front noir ? Que font-ils ? à qui donc gardent-ils leur colère ?Allons ! acharne-toi sur ce cap séculaire,Ô mer ! Trêve un moment aux pauvres matelots !Ronge, ronge ce roc ! qu’il chancelle, qu’il penche,Et tombe enfin, avec sa forteresse blanche,La tête la première, enfoncé dans les flots ! Dis, combien te faut-il de temps, ô mer fidèle,Pour jeter bas ce roc avec sa citadelle ?Un jour ? un an ? un siècle ?… Au nid du criminelPrécipite toujours ton eau jaune de sable !Que t’importe le temps, ô mer intarissable ?Un siècle est comme un flot dans ton gouffre éternel. Engloutis cet écueil ! que ta vague l’effaceEt sur son front perdu toujours passe et repasse !Que l’algue aux verts cheveux dégrade ses contours !Que, sur son flanc couché, dans ton lit sombre il dorme !Qu’on n’y distingue plus sa forteresse informe !Que chaque flot emporte une pierre à ses tours ! Afin que rien n’en reste au monde, et qu’on respire De ne plus voir la tour d’Ali, pacha d’Épire ;Et qu’un jour, côtoyant les bords qu’Ali souilla,Si le marin de Cos dans la mer ténébreuseVoit un grand tourbillon dont le centre se creuse,Aux passagers muets il dise : C’était là !
Là — Allah — Ellàllah ! Koran. l n’y a d’autre dieu que Dieu. Ma dague d’un sang noir à mon côté ruisselle,Et ma hache est pendue à l’arçon de ma selle. J’aime le vrai soldat, effroi de Bélial.Son turban évasé rend son front plus sévère,Il baise avec respect la barbe de son père,Il voue à son vieux sabre un amour filial,Et porte un doliman, percé dans les mêléesDe plus de coups, que n’a de taches étoilées La peau du tigre impérial. Ma dague d’un sang noir à mon côté ruisselle,Et ma hache est pendue à l’arçon de ma selle. Un bouclier de cuivre à son bras sonne et luit,Rouge comme la lune au milieu d’une brume.Son cheval hennissant mâche un frein blanc d’écume ;Un long sillon de poudre en sa course le suit.Quand il passe au galop sur le pavé sonore,On fait silence, on dit : C’est un cavalier maure ! Et chacun se retourne au bruit. Ma dague d’un sang noir à mon côté ruisselle,Et ma hache est pendue à l’arçon de ma selle. Quand dix mille giaours viennent au son du cor,Il leur répond ; il vole, et d’un souffle faroucheFait jaillir la terreur du clairon qu’il embouche,Tue, et parmi les morts sent croître son essor,Rafraîchit dans leur sang son caftan écarlate,Et pousse son coursier qui se lasse, et le flatte Pour en égorger plus encor ! Ma dague d’un sang noir à mon côté ruisselle,Et ma hache est pendue à l’arçon de ma selle. J’aime, s’il est vainqueur, quand s’est tû le tambour,Qu’il ait sa belle esclave aux paupières arquées,Et, laissant les imans qui prêchent aux mosquéesBoire du vin la nuit, qu’il en boive au grand jour ;J’aime, après le combat, que sa voix enjouéeRie, et des cris de guerre encor tout enrouée, Chante les houris et l’amour ! Ma dague d’un sang noir à mon côté ruisselle,Et ma hache est pendue à l’arçon de ma selle. Qu’il soit grave, et rapide à venger un affront ;Qu’il aime mieux savoir le jeu du cimeterreQue tout ce qu’à vieillir on apprend sur la terre ;Qu’il ignore quel jour les soleils s’éteindront ;Quand rouleront les mers sur les sables arides ;Mais qu’il soit brave et jeune, et préfère à des rides Des cicatrices sur son front. Ma dague d’un sang noir à mon côté ruisselle,Et ma hache est pendue à l’arçon de ma selle. Tel est, comparadgis, spahis, timariots,Le vrai guerrier croyant ! Mais celui qui se vante,Et qui tremble au moment de semer l’épouvante,Qui le dernier arrive aux camps impériaux,Qui, lorsque d’une ville on a forcé la porte,Ne fait pas, sous le poids du butin qu’il rapporte, Plier l’essieu des chariots ; Ma dague d’un sang noir à mon côté ruisselle,Et ma hache est pendue à l’arçon de ma selle. Celui qui d’une femme aime les entretiens ;Celui qui ne sait pas dire dans une orgieQuelle est d’un beau cheval la généalogie ;Qui cherche ailleurs qu’en soi force, amis et soutiens,Sur de soyeux divans se couche avec mollesse,Craint le soleil, sait lire, et par scrupule laisse Tout le vin de Chypre aux chrétiens ; Ma dague d’un sang noir à mon côté ruisselle,Et ma hache est pendue à l’arçon de ma selle. Celui-là, c’est un lâche, et non pas un guerrier.Ce n’est pas lui qu’on voit dans la bataille ardentePousser un fier cheval à la housse pendante,Le sabre en main, debout sur le large étrier ;Il n’est bon qu’à presser des talons une mule,En murmurant tout bas quelque vaine formule, Comme un prêtre qui va prier ! Ma dague d’un sang noir à mon côté ruisselle,Et ma hache est pendue à l’arçon de ma selle.
Sur la plus haute colline Il monte, et, sa javeline Soutenant ses membres lourds, Il voit son armée en fuite Et de sa tente détruite Pendre en lambeaux le velours. Em. Deschamps.Rodrigue pendant la bataille. « Allah ! qui me rendra ma formidable armée,Émirs, cavalerie au carnage animée,Et ma tente, et mon camp, éblouissant à voir,Qui la nuit allumait tant de feux, qu’à leur nombreOn eût dit que le ciel sur la colline sombre Laissait ses étoiles pleuvoir ? « Qui me rendra mes beys aux flottantes pelisses ?Mes fiers timariots, turbulentes milices ?Mes khans bariolés ? mes rapides spahis ?Et mes bédouins hâlés, venus des Pyramides,Qui riaient d’effrayer les laboureurs timides,Et poussaient leurs chevaux par les champs de maïs ? « Tous ces chevaux, à l’œil de flamme, aux jambes grêles,Qui volaient dans les blés comme des sauterelles,Quoi, je ne verrai plus, franchissant les sillons,Leurs troupes, par la mort en vain diminuées,Sur les carrés pesants s’abattant par nuées, Couvrir d’éclairs les bataillons ! « Ils sont morts ; dans le sang traînent leurs belles housses ;Le sang souille et noircit leur croupe aux taches rousses ;L’éperon s’userait sur leur flanc arrondiAvant de réveiller leurs pas jadis rapides,Et près d’eux sont couchés leurs maîtres intrépidesQui dormaient à leur ombre aux haltes de midi ! « Allah ! qui me rendra ma redoutable armée ?La voilà par les champs tout entière semée,Comme l’or d’un prodigue épars sur le pavé.Quoi ! chevaux, cavaliers, arabes et tartares,Leurs turbans, leur galop, leurs drapeaux, leurs fanfares, C’est comme si j’avais rêvé ! « Ô mes vaillants soldats et leurs coursiers fidèles !Leurs voix n’a plus de bruit et leurs pieds n’ont plus d’ailes.Ils ont oublié tout, et le sabre et le mors.De leurs corps entassés cette vallée est pleine.Voilà pour bien longtemps une sinistre plaine.Ce soir, l’odeur du sang : demain, l’odeur des morts. « Quoi ! c’était une armée, et ce n’est plus qu’une ombre !Ils se sont bien battus, de l’aube à la nuit sombre,Dans le cercle fatal ardents à se presser.Les noirs linceuls des nuits sur l’horizon se posent.Les braves ont fini. Maintenant ils reposent, Et les corbeaux vont commencer. « Déjà, passant leur bec entre leurs plumes noires,Du fond des bois, du haut des chauves promontoires,Ils accourent ; des morts ils rongent les lambeaux ;Et cette armée, hier formidable et suprême,Cette puissante armée, hélas ! ne peut plus mêmeEffaroucher un aigle et chasser des corbeaux ! « Oh ! si j’avais encor cette armée immortelle,Je voudrais conquérir des mondes avec elle ;Je la ferais régner sur les rois ennemis ;Elle serait ma sœur, ma dame et mon épouse.Mais que fera la mort, inféconde et jalouse, De tant de braves endormis ? « Que n’ai-je été frappé ! que n’a sur la poussièreRoulé mon vert turban avec ma tête altière !Hier j’étais puissant ; hier trois officiers,Immobiles et fiers sur leur selle tigrée,Portaient, devant le seuil de ma tente dorée,Trois panaches ravis aux croupes des coursiers. « Hier j’avais cent tambours tonnant à mon passage ;J’avais quarante agas contemplant mon visage,Et d’un sourcil froncé tremblant dans leurs palais.Au lieu des lourds pierriers qui dorment sur les proues,J’avais de beaux canons roulant sur quatre roues, Avec leurs canonniers anglais. « Hier j’avais des châteaux, j’avais de belles villes,Des grecques par milliers à vendre aux juifs serviles ;J’avais de grands harems et de grands arsenaux.Aujourd’hui, dépouillé, vaincu, proscrit, funeste,Je fuis… De mon empire, hélas ! rien ne me reste.Allah ! je n’ai plus même une tour à créneaux ! « Il faut fuir, moi, pacha, moi, vizir à trois queues !Franchir l’horizon vaste et les collines bleues,Furtif, baissant les yeux, presque tendant la main,Comme un voleur qui fuit troublé dans les ténèbres,Et croit voir des gibets dressant leurs bras funèbres Dans tous les arbres du chemin ! » * Ainsi parlait Reschid, le soir de sa défaite.Nous eûmes mille grecs tués à cette fête.Mais le vizir fuyait, seul, ces champs meurtriers.Rêveur, il essuyait son rouge cimeterre ;Deux chevaux près de lui du pied battaient la terre,Et, vides, sur leurs flancs sonnaient les étriers.
…Alte fosse Che vallan quella terra sconsolata. Dante. Un ravin de ces monts coupe la noire crête ;Comme si, voyageant du Caucase au Cédar,Quelqu’un de ces Titans que nul rempart n’arrête Avait fait passer sur leur tête La roue immense de son char. Hélas ! combien de fois, dans nos temps de discorde,Des flots de sang chrétien et de sang mécréant,Baignant le cimeterre et la miséricorde,Ont changé tout à coup en torrent qui déborde Cette ornière d’un char géant !
O horror ! horror ! horror ! Shakespeare.Macbeth. Les turcs ont passé là. Tout est ruine et deuil.Chio, l’île des vins, n’est plus qu’un sombre écueil, Chio, qu’ombrageaient les charmilles,Chio, qui dans les flots reflétait ses grands bois,Ses coteaux, ses palais, et le soir quelquefois Un chœur dansant de jeunes filles. Tout est désert. Mais non ; seul près des murs noircis,Un enfant aux yeux bleus, un enfant grec, assis, Courbait sa tête humiliée ;Il avait pour asile, il avait pour appuiUne blanche aubépine, une fleur, comme lui Dans le grand ravage oubliée. Ah ! pauvre enfant, pieds nus sur les rocs anguleux !Hélas ! pour essuyer les pleurs de tes yeux bleus Comme le ciel et comme l’onde,Pour que dans leur azur, de larmes orageux,Passe le vif éclair de la joie et des jeux, Pour relever ta tête blonde, Que veux-tu ? Bel enfant, que te faut-il donnerPour rattacher gaîment et gaîment ramener En boucles sur ta blanche épauleCes cheveux, qui du fer n’ont pas subi l’affront,Et qui pleurent épars autour de ton beau front, Comme les feuilles sur le saule ? Qui pourrait dissiper tes chagrins nébuleux ?Est-ce d’avoir ce lys, bleu comme tes yeux bleus, Qui d’Iran borde le puits sombre ?Ou le fruit du tuba, de cet arbre si grand,Qu’un cheval au galop met, toujours en courant, Cent ans à sortir de son ombre ? Veux-tu, pour me sourire, un bel oiseau des bois,Qui chante avec un chant plus doux que le hautbois, Plus éclatant que les cymbales ?Que veux-tu ? fleur, beau fruit, ou l’oiseau merveilleux ?— Ami, dit l’enfant grec, dit l’enfant aux yeux bleus, Je veux de la poudre et des balles.
Le soleil et les vents, dans ces bocages sombres, Des feuilles sur son front faisaient flotter les ombres. Alfred de Vigny. Sara, belle d’indolence, Se balanceDans un hamac, au-dessusDu bassin d’une fontaine Toute pleineD’eau puisée à l’Ilyssus ; Et la frêle escarpolette Se reflèteDans le transparent miroir,Avec la baigneuse blanche Qui se penche,Qui se penche pour se voir. Chaque fois que la nacelle, Qui chancelle,Passe à fleur d’eau dans son vol,On voit sur l’eau qui s’agite Sortir viteSon beau pied et son beau col. Elle bat d’un pied timide L’onde humideOù tremble un mouvant tableau,Fait rougir son pied d’albâtre, Et, folâtre,Rit de la fraîcheur de l’eau. Reste ici caché : demeure ! Dans une heure,D’un œil ardent tu verrasSortir du bain l’ingénue, Toute nue,Croisant ses mains sur ses bras. Car c’est un astre qui brille Qu’une filleQui sort d’un bain au flot clair,Cherche s’il ne vient personne, Et frissonne,Toute mouillée au grand air. Elle est là, sous la feuillée, ÉveilléeAu moindre bruit de malheur ;Et rouge, pour une mouche Qui la touche,Comme une grenade en fleur. On voit tout ce que dérobe Voile ou robe ;Dans ses yeux d’azur en feu,Son regard que rien ne voile Est l’étoileQui brille au fond d’un ciel bleu. L’eau sur son corps qu’elle essuie Roule en pluie,Comme sur un peuplier ;Comme si, gouttes à gouttes, Tombaient toutesLes perles de son collier. Mais Sara la nonchalante Est bien lenteÀ finir ses doux ébats ;Toujours elle se balance En silence,Et va murmurant tout bas : « Oh ! si j’étais capitane, Ou sultane,Je prendrais des bains ambrés,Dans un bain de marbre jaune, Près d’un trône,Entre deux griffons dorés ! « J’aurais le hamac de soie Qui se ploieSous le corps prêt à pâmer ;J’aurais la molle ottomane Dont émaneUn parfum qui fait aimer. « Je pourrais folâtrer nue, Sous la nue,Dans le ruisseau du jardin,Sans craindre de voir dans l’ombre Du bois sombreDeux yeux s’allumer soudain. « Il faudrait risquer sa tête Inquiète,Et tout braver pour me voir,Le sabre nu de l’heiduque, Et l’eunuqueAux dents blanches, au front noir ! « Puis, je pourrais, sans qu’on presse Ma paresse,Laisser avec mes habitsTraîner sur les larges dalles Mes sandalesDe drap brodé de rubis. » Ainsi se parle en princesse, Et sans cesseSe balance avec amour,La jeune fille rieuse, OublieuseDes promptes ailes du jour. L’eau, du pied de la baigneuse Peu soigneuse,Rejaillit sur le gazon,Sur sa chemise plissée, BalancéeAux branches d’un vert buisson. Et cependant des campagnes Ses compagnesPrennent toutes le chemin.Voici leur troupe frivole Qui s’envoleEn se tenant par la main. Chacune, en chantant comme elle, Passe, et mêleCe reproche à sa chanson :— Oh ! la paresseuse fille Qui s’habilleSi tard un jour de moisson !
Esperaba, desperada. Monte, écureuil, monte au grand chêne,Sur la branche des cieux prochaine,Qui plie et tremble comme un jonc.Cigogne, aux vieilles tours fidèle,Oh ! vole et monte à tire-d’aileDe l’église à la citadelle,Du haut clocher au grand donjon. Vieux aigle, monte de ton aireÀ la montagne centenaireQue blanchit l’hiver éternel.Et toi qu’en ta couche inquièteJamais l’aube ne vit muette,Monte, monte, vive alouette,Vive alouette, monte au ciel ! Et maintenant, du haut de l’arbre,Des flèches de la tour de marbre,Du grand mont, du ciel enflammé,À l’horizon, parmi la brume,Voyez-vous flotter une plume,Et courir un cheval qui fume,Et revenir mon bien-aimé ?
Et cette femme était fort belle. Rois, chap. XI, v. 2. Comme elle court ! voyez ! — Par les poudreux sentiers,Par les gazons tout pleins de touffes d’églantiers, Par les blés où le pavot brille,Par les chemins perdus, par les chemins frayés,Par les monts, par les bois, par les plaines, voyez Comme elle court, la jeune fille ! Elle est grande, elle est svelte, et quand, d’un pas joyeux,Sa corbeille de fleurs sur la tête, à nos yeux Elle apparaît vive et folâtre,À voir sur son beau front s’arrondir ses bras blancs,On croirait voir de loin, dans nos temples croulants, Une amphore aux anses d’albâtre. Elle est jeune et rieuse, et chante sa chanson.Et, pieds nus, près du lac, de buisson en buisson, Poursuit les vertes demoiselles.Elle lève sa robe et passe les ruisseaux.Elle va, court, s’arrête, et vole, et les oiseaux Pour ses pieds donneraient leurs ailes. Quand, le soir, pour la danse on va se réunir,À l’heure où l’on entend lentement revenir Les grelots du troupeau qui bêle,Sans chercher quels atours à ses traits conviendront,Elle arrive, et la fleur qu’elle attache à son front Nous semble toujours la plus belle. Certes, le vieux Omer, pacha de Négrepont,Pour elle eût tout donné, vaisseaux à triple pont, Foudroyantes artilleries,Harnois de ses chevaux, toisons de ses brebis,Et son rouge turban de soie, et ses habits Tout ruisselants de pierreries ; Et ses lourds pistolets, ses tromblons évasés,Et leurs pommeaux d’argent par sa main rude usés, Et ses sonores espingoles,Et son courbe damas, et, don plus riche encor,La grande peau de tigre où pend son carquois d’or, Hérissé de flèches mogoles. Il eût donné sa housse et son large étrier ;Donné tous ses trésors avec le trésorier ; Donné ses trois cents concubines ;Donné ses chiens de chasse aux colliers de vermeil ;Donné ses albanais, brûlés par le soleil, Avec leurs longues carabines. Il eût donné les francs, les juifs et leur rabbin ;Son kiosque rouge et vert, et ses salles de bain Aux grands pavés de mosaïque ;Sa haute citadelle aux créneaux anguleux ;Et sa maison d’été qui se mire aux flots bleus D’un golfe de Cyrénaïque. Tout ! jusqu’au cheval blanc, qu’il élève au sérail,Dont la sueur à flots argente le poitrail ; Jusqu’au frein que l’or damasquine ;Jusqu’à cette espagnole, envoi du dey d’Alger,Qui soulève, en dansant son fandango léger, Les plis brodés de sa basquine ! Ce n’est point un pacha, c’est un klephte à l’œil noirQui l’a prise, et qui n’a rien donné pour l’avoir ; Car la pauvreté l’accompagne ;Un klephte a pour tous biens l’air du ciel, l’eau des puits,Un bon fusil bronzé par la fumée, et puis La liberté sur la montagne.
Ainsi qu’on choisit une rose Dans les guirlandes de Sarons, Choisissez une vierge éclose Dans les lis de vos vallons. Lamartine. Si j’étais la feuille que rouleL’aile tournoyante du vent,Qui flotte sur l’eau qui s’écoule,Et qu’on suit de l’œil en rêvant ; Je me livrerais, verte encore,De la branche me détachant,Au zéphyr qui souffle à l’aurore,Au ruisseau qui vient du couchant. Plus loin que le fleuve qui gronde,Plus loin que les vastes forêts,Plus loin que la gorge profonde,Je fuirais, je courrais, j’irais ! Plus loin que l’antre de la louve,Plus loin que le bois des ramiers,Plus loin que la plaine où l’on trouveUne fontaine et trois palmiers ; Par delà ces rocs qui répandentL’orage en torrent dans les blés,Par delà ce lac morne, où pendentTant de buissons échevelés ; Plus loin que les terres aridesDu chef maure au large ataghan,Dont le front pâle a plus de ridesQue la mer un jour d’ouragan. Je franchirais comme la flècheL’étang d’Arta, mouvant miroir,Et le mont dont la cime empêcheCorinthe et Mykos de se voir. Comme par un charme attirée,Je m’arrêterais au matinSur Mykos, la ville carrée,La ville aux coupoles d’étain. J’irais chez la fille du prêtre,Chez la blanche fille à l’œil noir,Qui le jour chante à sa fenêtre,Et joue à sa porte le soir. Enfin, pauvre feuille envolée,Je viendrais, au gré de mes vœux,Me poser sur son front, mêléeAux boucles de ses blonds cheveux ; Comme une perruche au pied lesteDans le blé jaune, ou bien encorComme, dans un jardin céleste,Un fruit vert sur un arbre d’or. Et là, sur sa tête qui penche,Je serais, fût-ce peu d’instants,Plus fière que l’aigrette blancheAu front étoilé des sultans.
Feu, feu, sang, sang et ruine ! Corte Real.Le siège de Din. La flamme par ton ordre, ô Roi, luit et dévore.De ton peuple en grondant elle étouffe les cris,Et, rougissant les toits comme une sombre aurore,Semble en son vol joyeux danser sur leurs débris. Le meurtre aux mille bras comme un géant se lève ;Les palais embrasés se changent en tombeaux ;Pères, femmes, époux, tout tombe sous le glaive ;Autour de la cité s’appellent les corbeaux. Les mères ont frémi ; les vierges palpitantes,Ô calife ! ont pleuré leurs jeunes ans flétris,Et les coursiers fougueux ont traîné hors des tentesLeurs corps vivants, de coups et de baisers meurtris. Vois d’un vaste linceul la ville enveloppée ;Vois ! quand ton bras puissant passe, il fait tout plier,Les prêtres qui priaient ont péri par l’épée,Jetant leur livre saint comme un vain bouclier. Les tout petits enfants, écrasés sous les dalles,Ont vécu ; de leur sang le fer s’abreuve encor… —Ton peuple baise, ô Roi, la poudre des sandalesQu’à ton pied glorieux attache un cercle d’or !
10. Habitez avec nous. La terre est en votre puissance ; cultivez-la, trafiquez-y, et la possédez. Genèse, chap. XXIV. Puisque rien ne t’arrête en cet heureux pays,Ni l’ombre du palmier, ni le jaune maïs, Ni le repos, ni l’abondance,Ni de voir à ta voix battre le jeune seinDe nos sœurs, dont, les soirs, le tournoyant essaim Couronne un coteau de sa danse, Adieu, voyageur blanc ! J’ai sellé de ma main,De peur qu’il ne te jette aux pierres du chemin, Ton cheval à l’œil intrépide ;Ses pieds fouillent le sol, sa croupe est belle à voir,Ferme, ronde et luisante ainsi qu’un rocher noir Que polit une onde rapide. Tu marches donc sans cesse ! Oh ! que n’es-tu de ceuxQui donnent pour limite à leurs pieds paresseux Leur toit de branches ou de toiles !Qui, rêveurs, sans en faire, écoutent les récits,Et souhaitent, le soir, devant leur porte assis, De s’en aller dans les étoiles ! Si tu l’avais voulu, peut-être une de nous,Ô jeune homme, eût aimé te servir à genoux Dans nos huttes toujours ouvertes ;Elle eût fait, en berçant ton sommeil de ses chants,Pour chasser de ton front les moucherons méchants, Un éventail de feuilles vertes. Mais tu pars ! — Nuit et jour, tu vas seul et jaloux.Le fer de ton cheval arrache aux durs cailloux Une poussière d’étincelles ;À ta lance qui passe et dans l’ombre reluit,Les aveugles démons qui volent dans la nuit Souvent ont déchiré leurs ailes. Si tu reviens, gravis, pour trouver ce hameau,Ce mont noir qui de loin semble un dos de chameau ; Pour trouver ma hutte fidèle,Songe à son toit aigu comme une ruche à miel,Qu’elle n’a qu’une porte, et qu’elle s’ouvre au ciel Du côté d’où vient l’hirondelle. Si tu ne reviens pas, songe un peu quelquefoisAux filles du désert, sœurs à la douce voix, Qui dansent pieds nus sur la dune ;Ô beau jeune homme blanc, bel oiseau passager,Souviens-toi, car peut-être, ô rapide étranger, Ton souvenir reste à plus d’une ! Adieu donc ! — Va tout droit. Garde-toi du soleilQui dore nos fronts bruns, mais brûle un teint vermeil ; De l’Arabie infranchissable ;De la vieille qui va seule et d’un pas tremblant ;Et de ceux qui le soir, avec un bâton blanc,
Ed altro disse : ma non l’ho a mente. Dante. Et d’autres choses encore ; mais je ne les ai plus dans l’esprit. Qu’il erre sans repos, courbé dès sa jeunesse,En des sables sans borne où le soleil renaisse Sitôt qu’il aura lui !Comme un noir meurtrier qui fuit dans la nuit sombre,S’il marche, que sans cesse il entende dans l’ombre Un pas derrière lui ! En des glaciers polis comme un tranchant de hache,Qu’il glisse, et roule, et tombe, et tombe, et se rattache De l’ongle à leurs parois !Qu’il soit pris pour un autre, et, râlant sur la roue,Dise : Je n’ai rien fait ! et qu’alors on le cloue Sur un gibet en croix ! Qu’il pende échevelé, la bouche violette !Que, visible à lui seul, la mort, chauve squelette, Rie en le regardant !Que son cadavre souffre, et vive assez encorePour sentir, quand la mort le ronge et le dévore, Chaque coup de sa dent ! Qu’il ne soit plus vivant, et ne soit pas une âme !Que sur ses membres nus tombe un soleil de flamme Ou la pluie à ruisseaux !Qu’il s’éveille en sursaut chaque nuit dans la brume,Et lutte, et se secoue, et vainement écume Sous des griffes d’oiseaux !
D’ailleurs les sages ont dit : Il ne faut point attacher son cœur aux choses passagères. Sadi.Gulistan. Je veille, et nuit et jour mon front rêve enflammé, Ma joue en pleurs ruisselle,Depuis qu’Albaydé dans la tombe a fermé Ses beaux yeux de gazelle. Car elle avait quinze ans, un sourire ingénu, Et m’aimait sans mélange,Et quand elle croisait ses bras sur son sein nu, On croyait voir un ange ! Un jour, pensif, j’errais au bord d’un golfe, ouvert Entre deux promontoires,Et je vis sur le sable un serpent jaune et vert, Jaspé de taches noires. La hache en vingt tronçons avait coupé vivant Son corps que l’onde arrose,Et l’écume des mers que lui jetait le vent Sur son sang flottait rose. Tous ses anneaux vermeils rampaient en se tordant Sur la grève isolée,Et le sang empourprait d’un rouge plus ardent Sa crête dentelée. Ces tronçons déchirés, épars, près d’épuiser Leurs forces languissantes,Se cherchaient, se cherchaient, comme pour un baiser Deux bouches frémissantes ! Et comme je rêvais, triste et suppliant Dieu Dans ma pitié muette,La tête aux mille dents rouvrit son œil de feu, Et me dit : « Ô poëte ! « Ne plains que toi ! ton mal est plus envenimé, Ta plaie est plus cruelle ;Car ton Albaydé dans la tombe a fermé Ses beaux yeux de gazelle. « Ce coup de hache aussi brise ton jeune essor. Ta vie et tes penséesAutour d’un souvenir, chaste et dernier trésor, Se traînent dispersées. « Ton génie au vol large, éclatant, gracieux, Qui, mieux que l’hirondelle,Tantôt rasait la terre et tantôt dans les cieux Donnait de grands coups d’aile, « Comme moi maintenant, meurt près des flots troublés ; Et ses forces s’éteignent,Sans pouvoir réunir ses tronçons mutilés Qui rampent et qui saignent. »
No es bestia que non fus hy trobada.Joan Lorenzo Segura de Astorga. Pas de bête fauve qui ne s’y trouvât. Entre deux rocs d’un noir d’ébèneVoyez-vous ce sombre hallierQui se hérisse dans la plaineAinsi qu’une touffe de laineEntre les cornes du bélier ? Là, dans une ombre non frayée,Grondent le tigre ensanglanté,La lionne, mère effrayée,Le chacal, l’hyène rayée,Et le léopard tacheté. Là, des monstres de toute formeRampent : — le basilic rêvant,L’hippopotame au ventre énorme,Et le boa, vaste et difforme,Qui semble un tronc d’arbre vivant. L’orfraie aux paupières vermeilles,Le serpent, le singe méchant,Sifflent comme un essaim d’abeilles ;L’éléphant aux larges oreillesCasse les bambous en marchant. Là, vit la sauvage familleQui glapit, bourdonne et mugit.Le bois entier hurle et fourmille.Sous chaque buisson un œil brille,Dans chaque antre une voix rugit. Eh bien ! seul et nu sur la mousse,Dans ce bois-là je serais mieuxQue devant Nourmahal-la-Rousse,Qui parle avec une voix douceEt regarde avec de doux yeux.
Murs, ville, Et port. Asile De mort, Mer grise Où brise La brise, Tout dort. Dans la plaine Naît un bruit. C’est l’haleine De la nuit. Elle brame Comme une âme Qu’une flamme Toujours suit ! La voix plus haute Semble un grelot. D’un nain qui saute C’est le galop. Il fuit, s’élance, Puis en cadence Sur un pied danse Au bout d’un flot. La rumeur approche. L’écho la redit. C’est comme la cloche D’un couvent maudit ; Comme un bruit de foule, Qui tonne et qui roule, Et tantôt s’écroule, Et tantôt grandit. Dieu ! la voix sépulcrale Des Djinns !… Quel bruit ils font ! Fuyons sous la spirale De l’escalier profond. Déjà s’éteint ma lampe, Et l’ombre de la rampe, Qui le long du mur rampe, Monte jusqu’au plafond. C’est l’essaim des Djinns qui passe. Et tourbillonne en sifflant ! Les ifs, que leur vol fracasse, Craquent comme un pin brûlant. Leur troupeau, lourd et rapide, Volant dans l’espace vide, Semble un nuage livide Qui porte un éclair au flanc. Ils sont tout près ! — Tenons fermée Cette salle, où nous les narguons. Quel bruit dehors ! Hideuse armée De vampires et de dragons ! La poutre du toit descellée Ploie ainsi qu’une herbe mouillée, Et la vieille porte rouillée Tremble, à déraciner ses gonds ! Cris de l’enfer ! voix qui hurle et qui pleure ! L’horrible essaim, poussé par l’aquilon, Sans doute, ô ciel ! s’abat sur ma demeure. Le mur fléchit sous le noir bataillon. La maison crie et chancelle penchée, Et l’on dirait que, du sol arrachée, Ainsi qu’il chasse une feuille séchée, Le vent la roule avec leur tourbillon ! Prophète ! si ta main me sauve De ces impurs démons des soirs, J’irai prosterner mon front chauve Devant tes sacrés encensoirs ! Fais que sur ces portes fidèles Meure leur souffle d’étincelles, Et qu’en vain l’ongle de leurs ailes Grince et crie à ces vitraux noirs ! Ils sont passés ! — Leur cohorte S’envole, et fuit, et leurs pieds Cessent de battre ma porte De leurs coups multipliés. L’air est plein d’un bruit de chaînes, Et dans les forêts prochaines Frissonnent tous les grands chênes, Sous leur vol de feu pliés ! De leurs ailes lointaines Le battement décroît, Si confus dans les plaines, Si faible, que l’on croit Ouïr la sauterelle Crier d’une voix grêle, Ou pétiller la grêle Sur le plomb d’un vieux toit. D’étranges syllabes Nous viennent encor ; Ainsi, des arabes Quand sonne le cor, Un chant sur la grève Par instants s’élève, Et l’enfant qui rêve Fait des rêves d’or. Les Djinns funèbres, Fils du trépas, Dans les ténèbres Pressent leurs pas ; Leur essaim gronde : Ainsi, profonde, Murmure une onde Qu’on ne voit pas. Ce bruit vague Qui s’endort, C’est la vague Sur le bord ; C’est la plainte, Presque éteinte, D’une sainte Pour un mort. On doute La nuit… J’écoute : — Tout fuit, Tout passe ; L’espace Efface Le bruit.
Oh ! permets, charmante fille, que j’enveloppe mon cou avec tes bras. Hafiz. À Juana la grenadine,Qui toujours chante et badine,Sultan Achmet dit un jour :— Je donnerais sans retourMon royaume pour Médine,Médine pour ton amour. — Fais-toi chrétien, roi sublime !Car il est illégitime,Le plaisir qu’on a cherchéAux bras d’un turc débauché.J’aurais peur de faire un crime.C’est bien assez du péché. — Par ces perles dont la chaîneRehausse, ô ma souveraine,Ton cou blanc comme le lait,Je ferai ce qui te plaît,Si tu veux bien que je prenneTon collier pour chapelet.
Dixóle : — Dime, buen hombre, Lo que preguntarte queria. Romancero general. Don Rodrigue est à la chasse.Sans épée et sans cuirasse,Un jour d’été, vers midi,Sous la feuillée et sur l’herbeIl s’assied, l’homme superbe,Don Rodrigue le hardi. La haine en feu le dévore.Sombre, il pense au bâtard maure,À son neveu Mudarra,Dont ses complots sanguinairesJadis ont tué les frères,Les sept infants de Lara. Pour le trouver en campagne,Il traverserait l’EspagneDe Figuère à Setuval.L’un des deux mourrait sans doute.En ce moment sur la routeIl passe un homme à cheval. — Chevalier, chrétien ou maure,Qui dors sous le sycomore,Dieu te guide par la main !— Que Dieu répande ses grâcesSur toi, l’écuyer qui passes,Qui passes par le chemin ! — Chevalier, chrétien ou maure,Qui dors sous le sycomore,Parmi l’herbe du vallon,Dis ton nom, afin qu’on sacheSi tu portes le panacheD’un vaillant ou d’un félon. — Si c’est là ce qui t’intrigue,On m’appelle don RodrigueDon Rodrigue de Lara ;Doña Sanche est ma sœur même,Du moins, c’est à mon baptêmeCe qu’un prêtre déclara. J’attends sous ce sycomore ;J’ai cherché d’Albe à ZamoreCe Mudarra le bâtard,Le fils de la renégate,Qui commande une frégateDu roi maure Aliatar. Certe, à moins qu’il ne m’évite,Je le reconnaîtrais vite ;Toujours il porte avec lui Notre dague de famille ;Une agate au pommeau brille,Et la lame est sans étui. Oui, par mon âme chrétienne,D’une autre main que la mienneCe mécréant ne mourra.C’est le bonheur que je brigue…— On t’appelle don Rodrigue,Don Rodrigue de Lara ? Et bien ! seigneur, le jeune hommeQui te parle et qui te nomme,C’est Mudarra le bâtard.C’est le vengeur et le juge.Cherche à présent un refuge ! —L’autre dit : — Tu viens bien tard ! — Moi, fils de la renégate,Qui commande une frégateDu roi maure Aliatar,Moi, ma dague et ma vengeance,Tous les trois d’intelligence,Nous voici ! — Tu viens bien tard ! — Trop tôt pour toi, don Rodrigue,À moins qu’il ne te fatigueDe vivre… Ah ! la peur t’émeut,Ton front pâlit ; rends, infâme,À moi ta vie, et ton âmeÀ ton ange, s’il en veut ! Si mon poignard de TolèdeEt mon Dieu me sont en aide,Regarde mes yeux ardents,Je suis ton seigneur, ton maître,Et je t’arracherai, traître,Le souffle d’entre les dents ! Le neveu de doña SancheDans ton sang enfin étancheLa soif qui le dévora.Mon oncle, il faut que tu meures.Pour toi plus de jours ni d’heures !…— Mon bon neveu Mudarra, Un moment ! attends que j’ailleChercher mon fer de bataille.— Tu n’auras d’autres délaisQue celui qu’ont eu mes frères ;Dans les caveaux funérairesOù tu les as mis, suis-les ! Si, jusqu’à l’heure venue,J’ai gardé ma lame nue,C’est que je voulais, bourreau,Que, vengeant la renégate,Ma dague au pommeau d’agateEût ta gorge pour fourreau.
Quien no ha visto a Sevilla, No ha visto a maravilla. Soit lointaine, soit voisine, Espagnole ou sarrasine, Il n’est pas une cité Qui dispute sans folie À Grenade la jolie La pomme de la beauté, Et qui, gracieuse, étale Plus de pompe orientale Sous un ciel plus enchanté. Cadix a les palmiers ; Murcie a les oranges ;Jaën, son palais goth aux tourelles étranges ;Agreda, son couvent bâti par saint-Edmond ;Ségovie a l’autel dont on baise les marches, Et l’aqueduc aux trois rangs d’archesQui lui porte un torrent pris au sommet d’un mont. Llers a des tours ; Barcelone Au faîte d’une colonne Lève un phare sur la mer ; Aux rois d’Aragon fidèle, Dans leurs vieux tombeaux, Tudèle Garde leur sceptre de fer ; Tolose a des forges sombres Qui semblent, au sein des ombres, Des soupiraux de l’enfer. Le poisson qui rouvrit l’œil mort du vieux TobieSe joue au fond du golfe où dort Fontarabie ;Alicante aux clochers mêle les minarets ;Compostelle a son saint ; Cordoue aux maisons vieillesA sa mosquée où l’œil se perd dans les merveilles ; Madrid a le Manzanarès. Bilbao, des flots couverte, Jette une pelouse verte Sur ses murs noirs et caducs ; Medina la chevalière, Cachant sa pauvreté fière Sous le manteau de ses ducs, N’a rien que ses sycomores, Car ses beaux ponts sont aux maures, Aux romains ses aqueducs. Valence a les clochers de ses trois cents églises ;L’austère Alcantara livre au souffle des brisesLes drapeaux turcs pendus en foule à ses piliers ;Salamanque en riant s’assied sur trois collines, S’endort au son des mandolines,Et s’éveille en sursaut aux cris des écoliers. Tortose est chère à saint-Pierre ; Le marbre est comme la pierre Dans la riche Puycerda ; De sa bastille octogone Tuy se vante, et Tarragone De ses murs qu’un roi fonda ; Le Douro coule à Zamore ; Tolède a l’alcazar maure, Séville a la giralda. Burgos de son chapitre étale la richesse ;Peñaflor est marquise, et Girone est duchesse ;Bivar est une nonne aux sévères atours ;Toujours prête au combat, la sombre Pampelune,Avant de s’endormir aux rayons de la lune, Ferme sa ceinture de tours. Toutes ces villes d’Espagne S’épandent dans la campagne Ou hérissent la sierra ; Toutes ont des citadelles Dont sous des mains infidèles Aucun beffroi ne vibra ; Toutes sur leurs cathédrales Ont des clochers en spirales ; Mais Grenade a l’Alhambra. L’Alhambra ! l’Alhambra ! palais que les GéniesOnt doré comme un rêve et rempli d’harmonies,Forteresse aux créneaux festonnés et croulants,Où l’on entend la nuit de magiques syllabes,Quand la lune, à travers les mille arceaux arabes, Sème les murs de trèfles blancs ! Grenade a plus de merveilles Que n’a de graines vermeilles Le beau fruit de ses vallons ; Grenade, la bien nommée, Lorsque la guerre enflammée Déroule ses pavillons, Cent fois plus terrible éclate Que la grenade écarlate Sur le front des bataillons. Il n’est rien de plus beau ni de plus grand au monde ;Soit qu’à Vivataubin Vivaconlud réponde,Avec son clair tambour de clochettes orné ;Soit que, se couronnant de feux comme un calife, L’éblouissant Généralife Élève dans la nuit son faîte illuminé. Les clairons des Tours-Vermeilles Sonnent comme des abeilles Dont le vent chasse l’essaim ; Alcacava pour les fêtes A des cloches toujours prêtes À bourdonner dans son sein, Qui dans leurs tours africaines Vont éveiller les dulcaynes Du sonore Albaycin. Grenade efface en tout ses rivales ; GrenadeChante plus mollement la molle sérénade ;Elle peint ses maisons de plus riches couleurs ;Et l’on dit que les vents suspendent leurs haleinesQuand par un soir d’été Grenade dans ses plaines Répand ses femmes et ses fleurs. L’Arabie est son aïeule. Les maures, pour elle seule, Aventuriers hasardeux, Joueraient l’Asie et l’Afrique, Mais Grenade est catholique, Grenade se raille d’eux ; Grenade, la belle ville, Serait une autre Séville, S’il en pouvait être deux.
Si es verdad ó non, yo no lo he hy de ver, Pero non lo quiero en olvido poner. Juan Lorenzo Segura de Astorga. Si cela est vrai ou non, je n’ai pas à le voir ici, mais je ne le veux pas mettre en oubli. Tandis que l’étoile inodoreQue l’été mêle aux blonds épisÉmaille de son bleu lapisLes sillons que la moisson dore,Avant que, de fleurs dépeuplés,Les champs aient subi les faucilles,Allez, allez, ô jeunes filles,Cueillir des bleuets dans les blés ! Entre les villes andalouses,Il n’en est pas qui sous le cielS’étende mieux que PeñafielSur les gerbes et les pelouses,Pas qui dans ses murs crénelésLève de plus fières bastilles…Allez, allez, ô jeunes filles,Cueillir des bleuets dans les blés ! Il n’est pas de cité chrétienne,Pas de monastère à beffroi,Chez le Saint-Père et chez le Roi,Où, vers la Saint-Ambroise, il viennePlus de bons pèlerins hâlés,Portant bourdon, gourde et coquilles…Allez, allez, ô jeunes filles,Cueillir des bleuets dans les blés ! Dans nul pays, les jeunes femmes,Les soirs, lorsque l’on danse en rond,N’ont plus de roses sur le front,Et n’ont dans le cœur plus de flammes ;Jamais plus vifs et plus voilésRegards n’ont lui sous les mantilles…Allez, allez, ô jeunes filles,Cueillir des bleuets dans les blés ! La perle de l’Andalousie,Alice, était de Peñafiel,Alice qu’en faisant son mielPour fleur une abeille eût choisie.Ces jours, hélas ! sont envolés !On la citait dans les familles…Allez, allez, ô jeunes filles,Cueillir des bleuets dans les blés ! Un étranger vint dans la ville,Jeune, et parlant avec dédain.Était-ce un maure grenadin ?Un de Murcie ou de Séville ?Venait-il des bords désolésOù Tunis a ses escadrilles ?…Allez, allez, ô jeunes filles,Cueillir des bleuets dans les blés ! On ne savait. — La pauvre AliceEn fut aimée, et puis l’aima.Le doux vallon du XaramaDe leur doux péché fut complice.Le soir, sous les cieux étoilés,Tous deux erraient par les charmilles…Allez, allez, ô jeunes filles,Cueillir des bleuets dans les blés ! La ville était lointaine et sombre ;Et la lune, douce aux amours,Se levant derrière les toursEt les clochers perdus dans l’ombre,Des édifices dentelésDécoupait en noir les aiguilles…Allez, allez, ô jeunes filles,Cueillir des bleuets dans les blés ! Cependant, d’Alice jalouses,En rêvant au bel étranger,Sous l’arbre à soie et l’orangerDansaient les brunes andalouses ;Les cors, aux guitares mêlés,Animaient les joyeux quadrilles…Allez, allez, ô jeunes filles,Cueillir des bleuets dans les blés ! L’oiseau dort dans le lit de mousseQue déjà menace l’autour ;Ainsi dormait dans son amourAlice confiante et douce.Le jeune homme aux cheveux bouclés,C’était don Juan, roi des Castilles…Allez, allez, ô jeunes filles,Cueillir des bleuets dans les blés ! Or c’est péril qu’aimer un prince.Un jour, sur un noir palefroiOn la jeta de par le roi ;On l’arracha de la province ;Un cloître sur ses jours troublésDe par le roi ferma ses grilles…Allez, allez, ô jeunes filles,Cueillir des bleuets dans les blés !
Luenga es su noche, y cerrados Estan sus ojos pesados. Idos, idos en paz, vientos alados ! Longue est sa nuit, et fermés sont ses yeux lourds. Allez, allez en paix, vents ailés ! I Hélas ! que j’en ai vu mourir de jeunes filles !C’est le destin. Il faut une proie au trépas.Il faut que l’herbe tombe au tranchant des faucilles ;Il faut que dans le bal les folâtres quadrilles Foulent des roses sous leurs pas. Il faut que l’eau s’épuise à courir les vallées ;Il faut que l’éclair brille, et brille peu d’instants,Il faut qu’avril jaloux brûle de ses geléesLe beau pommier, trop fier de ses fleurs étoilées, Neige odorante du printemps. Oui, c’est la vie. Après le jour, la nuit livide.Après tout, le réveil, infernal ou divin.Autour du grand banquet siège une foule avide ;Mais bien des conviés laissent leur place vide, Et se lèvent avant la fin. II Que j’en ai vu mourir ! — L’une était rose et blanche ;L’autre semblait ouïr de célestes accords ;L’autre, faible, appuyait d’un bras son front qui penche,Et, comme en s’envolant l’oiseau courbe la branche, Son âme avait brisé son corps. Une, pâle, égarée, en proie au noir délire,Disait tout bas un nom dont nul ne se souvient ;Une s’évanouit, comme un chant sur la lyre ;Une autre en expirant avait le doux sourire D’un jeune ange qui s’en revient. Toutes fragiles fleurs, sitôt mortes que nées !Alcyons engloutis avec leurs nids flottants !Colombes, que le ciel au monde avait données !Qui, de grâce, et d’enfance, et d’amour couronnées, Comptaient leurs ans par les printemps ! Quoi, mortes ! quoi, déjà, sous la pierre couchées !Quoi ! tant d’êtres charmants sans regard et sans voix !Tant de flambeaux éteints ! tant de fleurs arrachées !…Oh ! laissez-moi fouler les feuilles desséchées, Et m’égarer au fond des bois ! Doux fantômes ! c’est là, quand je rêve dans l’ombre,Qu’ils viennent tour à tour m’entendre et me parler.Un jour douteux me montre et me cache leur nombre.À travers les rameaux et le feuillage sombre Je vois leurs yeux étinceler. Mon âme est une sœur pour ces ombres si belles.La vie et le tombeau pour nous n’ont plus de loi.Tantôt j’aide leurs pas, tantôt je prends leurs ailes.Vision ineffable où je suis mort comme elles, Elles, vivantes comme moi ! Elles prêtent leur forme à toutes mes pensées.Je les vois ! je les vois ! Elles me disent : Viens !Puis autour d’un tombeau dansent entrelacées ;Puis s’en vont lentement, par degrés éclipsées. Alors je songe et me souviens… III Une surtout. — Un ange, une jeune espagnole !Blanches mains, sein gonflé de soupirs innocents,Un œil noir, où luisaient des regards de créole,Et ce charme inconnu, cette fraîche auréole Qui couronne un front de quinze ans ! Non, ce n’est point d’amour qu’elle est morte : pour elle,L’amour n’avait encor ni plaisirs ni combats ;Rien ne faisait encor battre son cœur rebelle ;Quand tous en la voyant s’écriaient : Qu’elle est belle ! Nul ne le lui disait tout bas. Elle aimait trop le bal, c’est ce qui l’a tuée.Le bal éblouissant ! le bal délicieux !Sa cendre encor frémit, doucement remuée,Quand, dans la nuit sereine, une blanche nuée Danse autour du croissant des cieux. Elle aimait trop le bal. — Quand venait une fête,Elle y pensait trois jours, trois nuits elle en rêvait,Et femmes, musiciens, danseurs que rien n’arrête,Venaient, dans son sommeil, troublant sa jeune tête, Rire et bruire à son chevet. Puis c’étaient des bijoux, des colliers, des merveilles !Des ceintures de moire aux ondoyants reflets ;Des tissus plus légers que des ailes d’abeilles ;Des festons, des rubans, à remplir des corbeilles ; Des fleurs, à payer un palais ! La fête commencée, avec ses sœurs rieusesElle accourait, froissant l’éventail sous ses doigts,Puis s’asseyait parmi les écharpes soyeuses,Et son cœur éclatait en fanfares joyeuses, Avec l’orchestre aux mille voix. C’était plaisir de voir danser la jeune fille !Sa basquine agitait ses paillettes d’azur ;Ses grands yeux noirs brillaient sous la noire mantille.Telle une double étoile au front des nuits scintille Sous les plis d’un nuage obscur. Tout en elle était danse, et rire, et folle joie.Enfant ! — Nous l’admirions dans nos tristes loisirs ;Car ce n’est point au bal que le cœur se déploie,La cendre y vole autour des tuniques de soie, L’ennui sombre autour des plaisirs. Mais elle, par la valse ou la ronde emportée,Volait, et revenait, et ne respirait pas,Et s’enivrait des sons de la flûte vantée,Des fleurs, des lustres d’or, de la fête enchantée, Du bruit des voix, du bruit des pas. Quel bonheur de bondir, éperdue, en la foule,De sentir par le bal ses sens multipliés,Et de ne pas savoir si dans la nue on roule,Si l’on chasse en fuyant la terre, ou si l’on foule Un flot tournoyant sous ses pieds ! Mais hélas ! il fallait, quand l’aube était venue,Partir, attendre au seuil le manteau de satin.C’est alors que souvent la danseuse ingénueSentit en frissonnant sur son épaule nue Glisser le souffle du matin. Quels tristes lendemains laisse le bal folâtre !Adieu parure, et danse, et rires enfantins !Aux chansons succédait la toux opiniâtre,Au plaisir rose et frais la fièvre au teint bleuâtre, Aux yeux brillants les yeux éteints. IV Elle est morte. — À quinze ans, belle, heureuse, adorée !Morte au sortir d’un bal qui nous mit tous en deuil.Morte, hélas ! et des bras d’une mère égaréeLa mort aux froides mains la prit toute parée, Pour l’endormir dans le cercueil.Pour danser d’autres bals elle était encor prête,Tant la mort fut pressée à prendre un corps si beau !Et ces roses d’un jour qui couronnaient sa tête,Qui s’épanouissaient la veille en une fête, Se fanèrent dans un tombeau. V Sa pauvre mère ! — hélas ! de son sort ignorante,Avoir mis tant d’amour sur ce frêle roseau,Et si longtemps veillé son enfance souffrante,Et passé tant de nuits à l’endormir pleurante Toute petite en son berceau ! À quoi bon ? — Maintenant la jeune trépassée,Sous le plomb du cercueil, livide, en proie au ver,Dort ; et si, dans la tombe où nous l’avons laissée,Quelque fête des morts la réveille glacée, Par une belle nuit d’hiver, Un spectre au rire affreux à sa morne toilettePréside au lieu de mère, et lui dit : Il est temps !Et, glaçant d’un baiser sa lèvre violette,Passe les doigts noueux de sa main de squelette Sous ses cheveux longs et flottants. Puis, tremblante, il la mène à la danse fatale,Au chœur aérien dans l’ombre voltigeant ;Et sur l’horizon gris la lune est large et pâle,Et l’arc-en-ciel des nuits teint d’un reflet d’opale Le nuage aux franges d’argent. VI Vous toutes qu’à ses jeux le bal riant convie,Pensez à l’espagnole éteinte sans retour,Jeunes filles ! Joyeuse, et d’une main ravie,Elle allait moissonnant les roses de la vie, Beauté, plaisir, jeunesse, amour ! La pauvre enfant, de fête en fête promenée,De ce bouquet charmant arrangeait les couleurs ;Mais qu’elle a passé vite, hélas ! l’infortunée !Ainsi qu’Ophélia par le fleuve entraînée, Elle est morte en cueillant des fleurs !
Away ! — Away ! —Byron.Mazeppa. En avant ! En avant ! I Ainsi, quand Mazeppa, qui rugit et qui pleure,A vu ses bras, ses pieds, ses flancs qu’un sabre effleure, Tous ses membres liésSur un fougueux cheval, nourri d’herbes marines,Qui fume, et fait jaillir le feu de ses narines Et le feu de ses pieds ; Quand il s’est dans ses nœuds roulé comme un reptile,Qu’il a bien réjoui de sa rage inutile Ses bourreaux tout joyeux,Et qu’il retombe enfin sur la croupe farouche,La sueur sur le front, l’écume dans la bouche, Et du sang dans les yeux, Un cri part ; et soudain voilà que par la plaineEt l’homme et le cheval, emportés, hors d’haleine, Sur les sables mouvants,Seuls, emplissant de bruit un tourbillon de poudrePareil au noir nuage où serpente la foudre, Volent avec les vents ! Ils vont. Dans les vallons comme un orage ils passent,Comme ces ouragans qui dans les monts s’entassent, Comme un globe de feu ;Puis déjà ne sont plus qu’un point noir dans la brume,Puis s’effacent dans l’air comme un flocon d’écume Au vaste océan bleu. Ils vont. L’espace est grand. Dans le désert immense,Dans l’horizon sans fin qui toujours recommence, Ils se plongent tous deux.Leur course comme un vol les emporte, et grands chênes,Villes et tours, monts noirs liés en longues chaînes, Tout chancelle autour d’eux. Et si l’infortuné, dont la tête se brise,Se débat, le cheval, qui devance la brise, D’un bond plus effrayé,S’enfonce au désert vaste, aride, infranchissable,Qui devant eux s’étend, avec ses plis de sable, Comme un manteau rayé. Tout vacille et se peint de couleurs inconnues :Il voit courir les bois, courir les larges nues, Le vieux donjon détruit,Les monts dont un rayon baigne les intervalles ;Il voit ; et des troupeaux de fumantes cavales Le suivent à grand bruit. Et le ciel, où déjà les pas du soir s’allongent,Avec ses océans de nuages où plongent Des nuages encor,Et son soleil qui fend leurs vagues de sa proue,Sur son front ébloui tourne comme une roue De marbre aux veines d’or. Son œil s’égare et luit, sa chevelure traîne,Sa tête pend ; son sang rougit la jaune arène, Les buissons épineux ;Sur ses membres gonflés la corde se replie,Et comme un long serpent resserre et multiplie Sa morsure et ses nœuds. Le cheval, qui ne sent ni le mors ni la selle,Toujours fuit, et toujours son sang coule et ruisselle, Sa chair tombe en lambeaux ;Hélas ! voici déjà qu’aux cavales ardentesQui le suivaient, dressant leurs crinières pendantes, Succèdent les corbeaux ! Les corbeaux, le grand-duc à l’œil rond, qui s’effraie,L’aigle effaré des champs de bataille, et l’orfraie, Monstre au jour inconnu,Les obliques hiboux, et le grand vautour fauveQui fouille au flanc des morts, où son col rouge et chauve Plonge comme un bras nu ! Tous viennent élargir la funèbre volée ;Tous quittent pour le suivre et l’yeuse isolée, Et les nids du manoir.Lui, sanglant, éperdu, sourd à leurs cris de joie,Demande en les voyant : Qui donc là-haut déploie Ce grand éventail noir ? La nuit descend lugubre, et sans robe étoilée.L’essaim s’acharne, et suit, tel qu’une meute ailée, Le voyageur fumant.Entre le ciel et lui, comme un tourbillon sombre,Il les voit, puis les perd, et les entend dans l’ombre Voler confusément. Enfin, après trois jours d’une course insensée, Après avoir franchi fleuves à l’eau glacée,Steppes, forêts, déserts,Le cheval tombe aux cris de mille oiseaux de proie,Et son ongle de fer sur la pierre qu’il broie Éteint ses quatre éclairs. Voilà l’infortuné gisant, nu, misérable,Tout tacheté de sang, plus rouge que l’érable Dans la saison des fleurs.Le nuage d’oiseaux sur lui tourne et s’arrête ;Maint bec ardent aspire à ronger dans sa tête Ses yeux brûlés de pleurs. Eh bien ! ce condamné qui hurle et qui se traîne,Ce cadavre vivant, les tribus de l’Ukraine Le feront prince un jour.Un jour, semant les champs de morts sans sépultures,Il dédommagera par de larges pâtures L’orfraie et le vautour. Sa sauvage grandeur naîtra de son supplice.Un jour, des vieux hetmans il ceindra la pelisse, Grand à l’œil ébloui ;Et quand il passera, ces peuples de la tente,Prosternés, enverront la fanfare éclatante Bondir autour de lui ! II Ainsi, lorsqu’un mortel, sur qui son dieu s’étale,S’est vu lier vivant sur ta croupe fatale, Génie, ardent coursier,En vain il lutte, hélas ! tu bondis, tu l’emportesHors du monde réel, dont tu brises les portes Avec tes pieds d’acier ! Tu franchis avec lui déserts, cimes chenuesDes vieux monts, et les mers, et, par delà les nues, De sombres régions ;Et mille impurs esprits que ta course réveilleAutour du voyageur, insolente merveille, Pressent leurs légions. Il traverse d’un vol, sur tes ailes de flamme,Tous les champs du possible, et les mondes de l’âme ; Boit au fleuve éternel ;Dans la nuit orageuse ou la nuit étoilée,Sa chevelure, aux crins des comètes mêlée, Flamboie au front du ciel. Les six lunes d’Herschel, l’anneau du vieux Saturne,Le pôle, arrondissant une aurore nocturne Sur son front boréal,Il voit tout ; et pour lui ton vol, que rien ne lasse,De ce monde sans borne à chaque instant déplace L’horizon idéal. Qui peut savoir, hormis les démons et les anges,Ce qu’il souffre à te suivre, et quels éclairs étranges À ses yeux reluiront,Comme il sera brûlé d’ardentes étincelles,Hélas ! et dans la nuit combien de froides ailes Viendront battre son front ? Il crie épouvanté, tu poursuis implacable.Pâle, épuisé, béant, sous ton vol qui l’accable Il ploie avec effroi ;Chaque pas que tu fais semble creuser sa tombe.Enfin le terme arrive… il court, il vole, il tombe, Et se relève roi !
Admonet, et magna testatur voce per umbras. Virgile. Belgrade et Semlin sont en guerre.Dans son lit, paisible naguère,Le vieillard Danube leur pèreS’éveille au bruit de leur canon.Il doute s’il rêve, il trésaille,Puis entend gronder la bataille,Et frappe dans ses mains d’écaille,Et les appelle par leur nom. « Allons ! la turque et la chrétienne !Semlin ! Belgrade ! qu’avez-vous ?On ne peut, le ciel me soutienne !Dormir un siècle, sans que vienneVous éveiller d’un bruit jalouxBelgrade ou Semlin en courroux ! « Hiver, été, printemps, automne,Toujours votre canon qui tonne !Bercé du courant monotone,Je sommeillais dans mes roseaux ;Et, comme des louves marinesJettent l’onde de leurs narines,Voilà vos longues couleuvrinesQui soufflent du feu sur mes eaux ! « Ce sont des sorcières oisivesQui vous mirent, pour rire un jour,Face à face sur mes deux rives,Comme au même plat deux convives,Comme au front de la même tourUne aire d’aigle, un nid d’autour. « Quoi ! ne pouvez vous vivre ensemble,Mes filles ? Faut-il que je trembleDu destin qui ne vous rassembleQue pour vous haïr de plus près,Quand vous pourriez, sœurs pacifiques,Mirer dans mes eaux magnifiques,Semlin, tes noirs clochers gothiques,Belgrade, tes blancs minarets ? « Mon flot, qui dans l’océan tombe,Vous sépare en vain, large et clair ;Du haut du château qui surplombeVous vous unissez, et la bombe,Entre vous courbant son éclair,Vous trace un pont de feu dans l’air. « Trêve ! taisez-vous, les deux villes !Je m’ennuie aux guerres civiles.Nous sommes vieux, soyons tranquilles.Dormons à l’ombre des bouleaux.Trêve à ces débats de familles !Hé ! sans le bruit de vos bastilles,N’ai-je donc point assez, mes filles,De l’assourdissement des flots ? « Une croix, un croissant fragile,Changent en enfer ce beau lieu.Vous échangez la bombe agilePour le koran et l’évangile ?C’est perdre le bruit et le feu :Je le sais, moi qui fus un dieu ! « Vos dieux m’ont chassé de leur sphèreEt dégradé, c’est leur affaire !L’ombre est le bien que je préfère,Pourvu qu’ils gardent leurs palais,Et ne viennent pas sur mes plagesDéraciner mes verts feuillages,Et m’écraser mes coquillagesSous leurs bombes et leurs boulets ! « De leurs abominables cultesCes inventions sont le fruit.De mon temps point de ces tumultes.Si la pierre des catapultesBattait les cités jour et nuit,C’était sans fumée et sans bruit. « Voyez Ulm, votre sœur jumelle :Tenez-vous en repos comme elle.Que le fil des rois se démêle,Tournez vos fuseaux, et riez.Voyez Bude, votre voisine ;Voyez Dristra la sarrasine !Que dirait l’Etna, si MessineFaisait tout ce bruit à ses pieds ? « Semlin est la plus querelleuse :Elle a toujours les premiers torts.Croyez-vous que mon eau houleuse,Suivant sa pente rocailleuse,N’ait rien à faire entre ses bordsQu’à porter à l’Euxin vos morts ? « Vos mortiers ont tant de fuméeQu’il fait nuit dans ma grotte aimée,D’éclats d’obus toujours semée !Du jour j’ai perdu le tableau ;Le soir, la vapeur de leur boucheMe couvre d’une ombre farouche,Quand je cherche à voir de ma coucheLes étoiles à travers l’eau. « Sœurs, à vous cribler de blessuresEspérez-vous un grand renom ?Vos palais deviendront masures.Ah ! qu’en vos noires embrasuresLa guerre se taise, ou sinonJ’éteindrai, moi, votre canon. « Car je suis le Danube immense. Malheur à vous, si je commence !Je vous souffre ici par clémence.Si je voulais, de leur prison,Mes flots lâchés dans les campagnes,Emportant vous et vos compagnes,Comme une chaîne de montagnesSe lèveraient à l’horizon ! » Certe, on peut parler de la sorteQuand c’est au canon qu’on répond,Quand des rois on baigne la porte,Lorsqu’on est Danube, et qu’on porte,Comme l’Euxin et l’Hellespont,De grands vaisseaux au triple pont ; Lorsqu’on ronge cent ponts de pierres,Qu’on traverse les huit Bavières,Qu’on reçoit soixante rivièresEt qu’on les dévore en fuyant ;Qu’on a, comme une mer, sa houle ;Quand sur le globe on se dérouleComme un serpent, et quand on couleDe l’occident à l’orient !
Lo giorno se n’andava, e l’aer bruno Toglieva gli animai che sono’n terra, Dalle fatiche loro. Dante. Oh ! laissez-moi ! c’est l’heure où l’horizon qui fumeCache un front inégal sous un cercle de brume,L’heure où l’astre géant rougit et disparaît.Le grand bois jaunissant dore seul la colline.On dirait qu’en ces jours où l’automne décline,Le soleil et la pluie ont rouillé la forêt. Oh ! qui fera surgir soudain, qui fera naître,Là-bas, — tandis que seul je rêve à la fenêtreEt que l’ombre s’amasse au fond du corridor, —Quelque ville mauresque, éclatante, inouïe,Qui, comme la fusée en gerbe épanouie,Déchire ce brouillard avec ses flèches d’or ! Qu’elle vienne inspirer, ranimer, ô génies,Mes chansons, comme un ciel d’automne rembrunies,Et jeter dans mes yeux son magique reflet,Et longtemps, s’éteignant en rumeurs étouffées,Avec les mille tours de ses palais de fées,Brumeuse, denteler l’horizon violet !
Et j’entendis une grande voix. Apocalypse. J’étais seul près des flots, par une nuit d’étoiles.Pas un nuage aux cieux, sur les mers pas de voiles.Mes yeux plongeaient plus loin que le monde réel.Et les bois, et les monts, et toute la nature,Semblaient interroger dans un confus murmure Les flots des mers, les feux du ciel. Et les étoiles d’or, légions infinies,À voix haute, à voix basse, avec mille harmonies,Disaient, en inclinant leurs couronnes de feu ;Et les flots bleus, que rien ne gouverne et n’arrête,Disaient, en recourbant l’écume de leur crête : ― C’est le Seigneur, le Seigneur Dieu !
Tous les habitants de la terre sont devant lui comme un néant ; il fait tout ce qui lui plaît ; et nul ne peut résister à sa main puissante, ni lui dire : Pourquoi avez-vous fait ainsi ? Daniel. Ô sultan Noureddin, calife aimé de Dieu !Tu gouvernes, seigneur, l’empire du milieu, De la mer rouge au fleuve jaune.Les rois des nations, vers ta face tournés,Pavent, silencieux, de leurs fronts prosternés Le chemin qui mène à ton trône. Ton sérail est très grand, tes jardins sont très beaux.Tes femmes ont des yeux vifs comme des flambeaux, Qui pour toi seul percent leurs voiles.Lorsque, astre impérial, aux peuples pleins d’effroiTu luis, tes trois cents fils brillent autour de toi Comme ton cortège d’étoiles. Ton front porte une aigrette et ceint le turban vert.Tu peux voir folâtrer dans leur bain, entr’ouvert Sous la fenêtre où tu te penches,Les femmes de Madras plus douces qu’un parfum,Et les filles d’Alep qui sur leur beau sein brun Ont des colliers de perles blanches. Ton sabre large et nu semble en ta main grandir.Toujours dans la bataille on le voit resplendir, Sans trouver turban qui le rompe,Au point où la mêlée a de plus noirs détours,Où les grands éléphants, entre-choquant leurs tours, Prennent des chevaux dans leur trompe. Une fée est cachée en tout ce que tu vois.Quand tu parles, calife, on dirait que ta voix Descend d’un autre monde au nôtre ;Dieu lui-même t’admire, et de félicitésEmplit la coupe d’or que tes jours enchantés, Joyeux, se passent l’un à l’autre. Mais souvent dans ton cœur, radieux Noureddin,Une triste pensée apparaît, et soudain Glace ta grandeur taciturne ;Telle en plein jour parfois, sous un soleil de feu,La lune, astre des morts, blanche au fond d’un ciel bleu, Montre à demi son front nocturne.
Grand comme le monde. Souvent Bounaberdi, sultan des francs d’Europe,Que comme un noir manteau le semoun enveloppe,Monte, géant lui-même, au front d’un mont géant,D’où son regard, errant sur le sable et sur l’onde,Embrasse d’un coup d’œil les deux moitiés du mondeGisantes à ses pieds dans l’abîme béant. Il est seul et debout sur ce sublime faîte.À sa droite couché, le désert qui le fêteD’un nuage de poudre importune ses yeux ;À sa gauche la mer, dont jadis il fut l’hôte,Élève jusqu’à lui sa voix profonde et haute,Comme aux pieds de son maître aboie un chien joyeux. Et le vieil empereur, que tour à tour réveilleCe nuage à ses yeux, ce bruit à son oreille,Rêve, et, comme à l’amante on voit songer l’amant,Croit que c’est une armée, invisible et sans nombre,Qui fait cette poussière et ce bruit pour son ombre,Et sous l’horizon gris passe éternellement ! PRIÈRE. Oh ! quand tu reviendras rêver sur la montagne,Bounaberdi ! regarde un peu dans la campagneMa tente qui blanchit dans les sables grondants ;Car je suis libre et pauvre, un arabe du Caire,Et quand j’ai dit : Allah ! mon bon cheval de guerreVole, et sous sa paupière a deux charbons ardents !
J’étais géant alors, et haut de cent coudées. Bonaparte. I Toujours lui ! Lui partout ! — Ou brûlante ou glacée,Son image sans cesse ébranle ma pensée.Il verse à mon esprit le souffle créateur.Je tremble, et dans ma bouche abondent les parolesQuand son nom gigantesque, entouré d’auréoles,Se dresse dans mon vers de toute sa hauteur. Là, je le vois, guidant l’obus aux bonds rapides,Là, massacrant le peuple au nom des régicides,Là, soldat, aux tribuns arrachant leurs pouvoirs,Là, consul jeune et fier, amaigri par des veillesQue des rêves d’empire emplissaient de merveilles, Pâle sous ses longs cheveux noirs. Puis, empereur puissant, dont la tête s’incline,Gouvernant un combat du haut de la colline,Promettant une étoile à ses soldats joyeux,Faisant signe aux canons qui vomissent les flammes,De son âme à la guerre armant six cent mille âmes,Grave et serein, avec un éclair dans les yeux. Puis, pauvre prisonnier, qu’on raille et qu’on tourmente,Croisant ses bras oisifs sur son sein qui fermente,En proie aux geôliers vils comme un vil criminel,Vaincu, chauve, courbant son front noir de nuages,Promenant sur un roc où passent les orages Sa pensée, orage éternel. Qu’il est grand, là surtout ! quand, puissance brisée,Des porte-clefs anglais misérable risée,Au sacre du malheur il retrempe ses droits,Tient au bruit de ses pas deux mondes en haleine,Et, mourant de l’exil, gêné dans Sainte-Hélène,Manque d’air dans la cage où l’exposent les rois ! Qu’il est grand à cette heure où, prêt à voir Dieu même,Son œil qui s’éteint roule une larme suprême !Il évoque à sa mort sa vieille armée en deuil,Se plaint à ses guerriers d’expirer solitaire,Et, prenant pour linceul son manteau militaire, Du lit de camp passe au cercueil ! II À Rome, où du Sénat hérite le conclave,À l’Elbe, aux monts blanchis de neige ou noirs de lave,Au menaçant Kremlin, à l’Alhambra riant,Il est partout ! — Au Nil, je le rencontre encore.L’Égypte resplendit des feux de son aurore ;Son astre impérial se lève à l’orient. Vainqueur, enthousiaste, éclatant de prestiges,Prodige, il étonna la terre des prodiges.Les vieux scheiks vénéraient l’émir jeune et prudent,Le peuple redoutait ses armes inouïes ;Sublime, il apparut aux tribus éblouies Comme un Mahomet d’Occident. Leur féerie a déjà réclamé son histoire ;La tente de l’arabe est pleine de sa gloire.Tout bédouin libre était son hardi compagnon ;Les petits enfants, l’œil tourné vers nos rivages,Sur un tambour français règlent leurs pas sauvages,Et les ardents chevaux hennissent à son nom. Parfois il vient, porté sur l’ouragan numide,Prenant pour piédestal la grande pyramide,Contempler les déserts, sablonneux océans.Là, son ombre, éveillant le sépulcre sonore,Comme pour la bataille, y ressuscite encore Les quarante siècles géants. Il dit : Debout ! Soudain chaque siècle se lève,Ceux-ci portant le sceptre et ceux-là ceints du glaive,Satrapes, pharaons, mages, peuple glacé ;Immobiles, poudreux, muets, sa voix les compte ;Tous semblent, adorant son front qui les surmonte,Faire à ce roi des temps une cour du passé. Ainsi tout, sous les pas de l’homme ineffaçable,Tout devient monument ; il passe sur le sable,Mais qu’importe qu’Assur de ses flots soit couvert,Que l’aquilon sans cesse y fatigue son aile !Son pied colossal laisse une trace éternelle Sur le front mouvant du désert. III Histoire, poésie, il joint du pied vos cimes.Éperdu, je ne puis dans ces mondes sublimesRemuer rien de grand sans toucher à son nom ;Oui, quand tu m’apparais, pour le culte ou le blâme,Les chants volent pressés sur mes lèvres de flamme,Napoléon ! soleil dont je suis le Memnon ! Tu domines notre âge ; ange ou démon, qu’importe ?Ton aigle dans son vol, haletants, nous emporte.L’œil même qui te fuit te retrouve partout.Toujours dans nos tableaux tu jettes ta grande ombre ;Toujours Napoléon, éblouissant et sombre, Sur le seuil du siècle est debout. Ainsi, quand, du Vésuve explorant le domaine,De Naple à Portici l’étranger se promène,Lorsqu’il trouble, rêveur, de ses pas importunsIschia, de ses fleurs embaumant l’onde heureuseDont le bruit, comme un chant de sultane amoureuse,Semble une voix qui vole au milieu des parfums ; Qu’il hante de Pæstum l’auguste colonnade,Qu’il écoute à Pouzzol la vive sérénadeChantant la tarentelle au pied d’un mur toscan ;Qu’il éveille en passant cette cité momie,Pompéi, corps gisant d’une ville endormie, Saisie un jour par le volcan ; Qu’il erre au Pausilippe avec la barque agileD’où le brun marinier chante Tasse à Virgile ;Toujours, sous l’arbre vert, sur les lits de gazon,Toujours il voit, du sein des mers et des prairies,Du haut des caps, du bord des presqu’îles fleuries,Toujours le noir géant qui fume à l’horizon !
Je lui dis : La rose du jardin, comme tu sais, dure peu ; et la saison des roses est bien vite écoulée. Sadi. Quand l’automne, abrégeant les jours qu’elle dévore,Éteint leurs soirs de flamme et glace leur aurore,Quand novembre de brume inonde le ciel bleu,Que le bois tourbillonne et qu’il neige des feuilles,Ô ma muse ! en mon âme alors tu te recueilles,Comme un enfant transi qui s’approche du feu. Devant le sombre hiver de Paris qui bourdonne,Ton soleil d’orient s’éclipse, et t’abandonne,Ton beau rêve d’Asie avorte, et tu ne voisSous tes yeux que la rue au bruit accoutumée,Brouillard à ta fenêtre, et longs flots de fuméeQui baignent en fuyant l’angle noirci des toits. Alors s’en vont en foule et sultans et sultanes,Pyramides, palmiers, galères capitanes,Et le tigre vorace et le chameau frugal,Djinns au vol furieux, danses des bayadères,L’arabe qui se penche au cou des dromadaires,Et la fauve girafe au galop inégal. Alors, éléphants blancs chargés de femmes brunes,Cités aux dômes d’or où les mois sont des lunes,Imans de Mahomet, mages, prêtres de Bel,Tout fuit, tout disparaît. Plus de minaret maure,Plus de sérail fleuri, plus d’ardente GomorrheQui jette un reflet rouge au front noir de Babel ! C’est Paris, c’est l’hiver. ― À ta chanson confuseOdalisques, émirs, pachas, tout se refuse.Dans ce vaste Paris le klephte est à l’étroit ;Le Nil déborderait ; les roses du BengaleFrissonnent dans ces champs où se tait la cigale ;À ce soleil brumeux les Péris auraient froid. Pleurant ton Orient, alors, muse ingénue,Tu viens à moi, honteuse, et seule, et presque nue.— N’as-tu pas, me dis-tu, dans ton cœur jeune encorQuelque chose à chanter, ami ? car je m’ennuieÀ voir ta blanche vitre où ruisselle la pluie,Moi qui dans mes vitraux avais un soleil d’or ! ― Puis, tu prends mes deux mains dans tes mains diaphanes,Et nous nous asseyons, et, loin des yeux profanes,Entre mes souvenirs je t’offre les plus doux,Mon jeune âge, et ses jeux, et l’école mutine,Et les serments sans fin de la vierge enfantine,Aujourd’hui mère heureuse aux bras d’un autre époux. Je te raconte aussi comment, aux Feuillantines,Jadis tintaient pour moi les cloches argentines ;Comment, jeune et sauvage, errait ma liberté,Et qu’à dix ans, parfois, resté seule à la brume,Rêveur, mes yeux cherchaient les deux yeux de la lune,Comme la fleur qui s’ouvre aux tièdes nuits d’été. Puis tu me vois du pied pressant l’escarpoletteQui d’un vieux marronnier fait crier le squelette,Et vole, de ma mère éternelle terreur !Puis je te dis les noms de mes amis d’Espagne,Madrid, et son collège où l’ennui t’accompagne,Et nos combats d’enfants pour le grand empereur. Puis encor mon bon père, ou quelque jeune filleMorte à quinze ans, à l’âge où l’œil s’allume et brille.Mais surtout tu te plais aux premières amours,Frais papillons dont l’aile, en fuyant rajeunie,Sous le doigt qui la fixe est si vite ternie,Essaim doré qui n’a qu’un jour dans tous nos jours.