Ce siècle est grand et fort. Un noble instinct le mène.Partout on voit marcher l’idée en mission ;Et le bruit du travail, plein de parole humaine,Se mêle au bruit divin de la création Partout, dans les cités et dans les solitudes,L’homme est fidèle au lait dont nous le nourrissions ;Et dans l’informe bloc des sombres multitudesLa pensée en rêvant sculpte des nations. L’échafaud vieilli croule, et la Grève se lave.L’émeute se rendort. De meilleurs jours sont prêts.Le peuple a sa colère et le volcan sa laveQui dévaste d’abord et qui féconde après. Des poëtes puissants, têtes par Dieu touchées,Nous jettent les rayons de leurs fronts inspirés.L’art a de frais vallons où les âmes penchéesBoivent la poésie à des ruisseaux sacrés. Pierre à pierre, en songeant aux vieilles mœurs éteintes,Sous la société qui chancelle à tous vents,Le penseur reconstruit ces deux colonnes saintes,Le respect des vieillards et l’amour des enfants. Le devoir, fils du droit, sous nos toits domestiquesHabite comme un hôte auguste et sérieux.Les mendiants groupés dans l’ombre des portiquesOnt moins de haine au cœur et moins de flamme aux yeux. L’austère vérité n’a plus de portes closes.Tout verbe est déchiffré. Notre esprit éperdu,Chaque jour, en lisant dans le livre des choses,Découvre à l’univers un sens inattendu. O poëtes ! le fer et la vapeur ardenteEffacent de la terre, à l’heure où vous rêvez,L’antique pesanteur, à tout objet pendante,Qui sous ses lourds essieux broyait les durs pavés. L’homme se fait servir par l’aveugle matière.Il pense, il cherche, il crée ! A son souffle vivantLes germes dispersés dans la nature entièreTremblent comme frissonne une forêt au vent ! Oui, tout va, tout s’accroît. Les heures fugitivesLaissent toutes leur trace. Un grand siècle a surgi.Et, contemplant de loin de lumineuses rives,L’homme voit son destin comme un fleuve élargi. Mais parmi ces progrès dont notre âge se vante,Dans tout ce grand éclat d’un siècle éblouissant,Une chose, ô Jésus, en secret m’épouvante,C’est l’écho de ta voix qui va s’affaiblissant
I Il est mort. Rien de plus. Nul groupe populaire,urne d’où se répand l’amour ou la colère,n’a jeté sur son nom pitié, gloire ou respect.Aucun signe n’a lui. Rien n’a changé l’aspectDe ce siècle orageux, mer de récifs bordée,Où le fait, ce flot sombre, écume sur l’idée.Nul temple n’a gémi dans nos villes. Nul glasN’a passé sur nos fronts criant : hélas ! hélas !La presse aux mille voix, cette louve hargneuse,A peine a retourné sa tête dédaigneuse ;Nous ne l’avons pas vue, irritée et grondant,Donner à cette pourpre un dernier coup de dents.Et chacun vers son but, la marée à la grève,La foule vers l’argent, le penseur vers son rêve,Tout a continué de marcher, de courir,Et rien n’a dit au monde : Un roi vient de mourir ! II Sombres canons rangés devant les Invalides,Comme les sphinx au pied des grandes pyramides,Dragons d’airain, hideux, verts, énormes, béants,Gardiens de ce palais, bâti pour des géants,Qui dresse et fait au loin reluire à la lumièreUn casque monstrueux sur sa tête de pierre !A ce bruit qui jadis vous eût fait rugir tous— Le roi de France est mort ! – d’où vient qu’aucun de vous,Comme un lion captif qui secouerait sa chaîne,Aucun n’a tressailli sur sa base de chêne,Et n’a, se réveillant par un subit effort,Dit à son noir voisin : — Le roi de France est mort ! –D’où vient qu’il s’est fermé sans vos salves funèbres,Ce cercueil qu’on clouait là-bas dans les ténèbres ?Et que rien n’est sorti de vos mornes affûts,Pas même, ô canons sourds, ce murmure confusQu’au vague battement de ses ailes lividesLe vent des nuits arrache à des armures vides ?C’est que, prostitués dans nos troubles civils,Vous êtes comme nous fiers, sonores et vils !C’est que, rouillés, vieillis, rivés à votre place,Toujours agenouillés devant tout ce qui passe,Retirés des combats, et dans ce coin obscurPar des soldats boiteux gardés sous un vieux mur,Vains foudres de parade oubliés de l’armée,Autour de tout vainqueur faisant de la fumée,Réservés pour la pompe et la solennité,Vous avez pris racine en cette lâcheté !Soyez flétris ! canons que la guerre repousse,Dont la voix sans terreur dans les fêtes s’émousse,Vous qui glorifiez de votre cri profondCeux qui viennent, toujours, jamais ceux qui s’en vont !Vous qui, depuis trente ans, noirs courtisans de bronze,Avez, comme Henri quatre adorant Louis onze,Toujours tout applaudi, toujours tout salué,Vous taisant seulement quand le peuple a hué !Lâches, vous préférez ceux que le sort préfère !Dans le moule brûlant le fondeur pour vous faireMit l’étain et le cuivre et l’oubli du vaincu ;Car qui meurt exilé pour vous n’a pas vécu ;Car vos poumons de fer, où gronde une âpre haleine,Sont muets pour Goritz comme pour Sainte-Hélène !Soyez flétris ! Mais non. C’est à nous, insensés,Que le mépris revient. Vous nous obéissez.Vous êtes prisonniers et vous êtes esclaves.La guerre qui vous fit de ses bouillantes lavesVous fit pour la bataille, et nous vous avons prisPour vous éclabousser des fanges de Paris,Pour vous sceller au seuil d’un palais centenaire,Et pour vous mettre au ventre un éclair sans tonnerre !C’est nous qu’il faut flétrir. Nous qui, déshonorés,Donnons notre âme abjecte à ces bronzes sacrés.Nous passons dans l’opprobre ; hélas, ils y demeurent.Mornes captifs ! le jour où des rois proscrits meurent,Vous ne pouvez, jetant votre fumée à flots,Prolonger sur Paris vos éclatants sanglots,Et, pareils à des chiens liés à des murailles,D’un hurlement plaintif suivre leurs funérailles !Muets, et vos longs cous baissés vers les pavés,Vous restez là, pensifs, et, tristes, vous rêvezAux hommes, froids esprits, cœurs bas, âmes douteuses,Qui font faire à l’airain tant de choses honteuses ! III Vous vous taisez. – Mais moi, moi dont parfois le chantSe refuse à l’aurore et jamais au couchant,Moi que jadis à Reims Charles admit comme un hôte,Moi qui plaignis ses maux, moi, qui blâmai sa faute,Je ne me tairai pas. Je descendrai, courbé,Jusqu’au caveau profond où dort ce roi tombé ;Je suspendrai ma lampe à cette voûte noire ;Et sans cesse, à côté de sa triste mémoire,Mon esprit, dans ces temps d’oubli contagieux, Fera veiller dans l’ombre un vers religieux !Et que m’importe à moi qui, déployant mon aile,Touche parfois d’en bas à la lyre éternelle,A moi qui n’ai d’amour que pour l’onde et les champs,Et pour tout ce qui souffre, excepté les méchants,A moi qui prends souci, quand la nef s’aventure,De tous les matelots risqués dans la mâture,Et dont la pitié grave hésite quelquefoisDe la sueur du peuple à la sueur des rois,Que m’importe après tout que depuis six annéesCe roi fût retranché des têtes couronnées,Froide ruine au bord de nos flots écumants,Vain fantôme penché sur les évènements !Qu’il ne changeât de rien ni le poids ni le nombre,Que, rasé dès longtemps, son front plongeât dans l’ombre,Et que déjà, vieillard sans trône et sans parois,Il eût subi l’exil, première mort des rois !Je le dirai, sans peur que la haine renaisse,Son avènement pur eut pour sœur ma jeunesse ;Saint-Rémy nous reçut sous son mur triomphantTous deux le même jour, lui vieux, moi presque enfant ;Et moi je ne veux pas, harpe qu’il a connue,Qu’on mette mon roi mort dans une bière nue !Tandis qu’au loin la foule emplit l’air de ses cris,L’auguste piété, servante des proscrits,Qui les ensevelit dans sa plus blanche toile,N’aura pas, dans la nuit que son regard étoile,Demandé vainement à ma pensée en deuilUn lambeau de velours pour couvrir ce cercueil ! IV Oh ! que Versaille était superbeDans ces jours purs de tout affrontOù les prospérités en gerbeS’épanouissaient sur son front !Là, tout faste était sans mesure.Là, tout arbre avait sa parure.Là, tout homme avait sa dorure.Tout du maître suivait la loi.Comme au même but vont cent routes,Là les grandeurs abondaient toutes.L’olympe ne pendait aux voûtesQue pour compléter le grand roi ! Vers le temps où naissaient nos pèreVersaille rayonnait encor.Les lions ont de grands repaires ;Les princes ont des palais d’or.Chaque fois que, foule asservie,Le peuple au cœur rongé d’envieContemplait du fond de sa vieCe fier château si radieux ;Rentrant dans sa nuit plus livide,Il emportait dans son œil videUn éblouissement splendideDe rois, de femmes et de dieux ! Alors riaient dans l’espéranceTrois enfants sous ces nobles toits,Les deux Louis, aînés de France,Le beau Charles, comte d’Artois.Tous trois nés sous les dais de soie,Frêles enfants, mais pleins de joieComme ceux qu’un chaud soleil noieDe rayons purs sous le ciel bleu.Oh ! d’un beau sort quelle semence !Près d’eux le roi d’où tout commence,Au-dessous d’eux le peuple immense,Au-dessus la bonté de Dieu ! V Qui leur eût dit alors l’austère destinée ?Qui leur eût dit qu’un jour cette France, inclinéeSous leurs fronts de fleurons chargés,Ne se souviendrait d’eux ni de leur morne histoire,Pas plus que l’océan sans fond et sans mémoireNe se souvient des naufragés ! Que, chaînes, lys, dauphins, un jour les TuileriesVerraient l’illustre amas des vieilles armoiriesS’écrouler de leur plafond nu,Et qu’en ces temps lointains que le mystère couvre,Un corse, encore à naître, au noir fronton du LouvreSculpterait un aigle inconnu ! Que leur royal Saint-Cloud se meublait pour un autre ;Et qu’en ces fiers jardins du rigide Le Nôtre,Amour de leurs yeux éblouis,Beaux parcs où dans les jeux croissait leur jeune force,Les chevaux de Crimée un jour mordraient l’écorceDes vieux arbres du grand Louis ! VI Dans ces temps radieux, dans cette aube enchantée,Dieu ! comme avec terreur leur mère épouvantéeLes eût contre son cœur pressés, pâle et sans voix,Si quelque vision, troublant ces jours de fêtes,Eût jeté tout à coup sur ces fragiles têtesCe cri terrible : — Enfants ! vous serez rois tous trois ! Et la voix prophétique aurait pu dire encore :"Enfants, que votre aurore est une triste aurore !Que les sceptres pour vous sont d’odieux présents !D’où vient donc que le Dieu qui punit BabyloneVous fait à pareille heure éclore au pied du trône ?Et qu’avez-vous donc fait, ô pauvres innocents ! "Beaux enfants qu’on berce et qu’on flatte,Tout surpris, vous si purs, si doux,Que des vieux en robe écarlateViennent vous parler à genoux,Quand les sévères MalesherbesOnt relevé leurs fronts superbes,Vous courez jouer dans les herbes,Sans savoir que tout doit finir,Et que votre race qui sombrePorte à ses deux bouts couverts d’ombreRavaillac dans le passé sombre,Robespierre dans l’avenir ! "Dans ce Louvre où de vieux murs gardentLes portraits des rois hasardeux,Allez voir comme vous regardentCharles premier et Jacques deux !Sur vous un nuage s’étale.Sol étranger, terre natale,L’émeute, la guerre fataleDévoreront vos jours maudits.De vous trois, enfants sur qui pèseL’antique masure française,Le premier sera Louise seize,Le dernier sera Charles dix ! "Que l’aîné, peu crédule à la vie, à la gloire,Au peuple ivre d’amour, sache d’une nuit noireD’avance emplir son cœur de courage pourvu ;Qu’il rêve un ciel de pluie, un tombereau qui roule,Et là-bas, tout au fond, au-dessus de la foule,Quelque étrange échafaud dans la brume entrevu ! "Frères par la naissance et par le malheur frères,Les deux autres fuiront, battus des vents contraires.Le règne de Louis, roi de quelques bannis,Commence dans l’exil, celui de Charles y tombe.L’un n’aura pas de sacre et l’autre pas de tombe.A l’un Reims doit manquer, à l’autre Saint-Denis ! " VII Quel rêve horrible ! – C’est l’histoire.De nos père couchés dans les tombeaux profondsCe qu’aucun n’aurait voulu croire,Nous l’avons vu, nous qui vivons ! Tous ces maux, et d’autres encore,Sont tombés sur ces fronts de la main du Seigneur.Maintenant croyez à l’aurore !Maintenant croyez au bonheur ! Croyez au ciel pur et sans rides !Saluez l’avenir qui vous flatte si bien !L’avenir, fantôme aux mains videsQui promet tout et qui n’a rien ! O rois ! ô familles tronquées !Brusques écroulements des vieilles majestés !O calamités embusquéesAu tournant des prospérités ! Tout colosse a des pieds de sable.Votre abîme est, Seigneur, un abîme infini.Louis quinze fut le coupable,Louis seize fut le puni ! La peine se trompe et dévie.Celui qui fit le mal, c’est la loi du Très-Haut,A le trône et la longue vie,Et l’innocent a l’échafaud. Les fautes que l’aïeul peut faire Te poursuivront, ô fils ! en vain tu t’en défends.Quand il a neigé sous le père,L’avalanche est pour les enfats ! Révolution ! mer profonde !Que de choses, hélas ! pleines d’enseignement,Dans les ténèbres de votre ondeOn voit flotter confusément ! VIII Charles dix ! – Oh ! le Dieu qui retire et qui donneForgea pour cette tête une lourde couronne !L’empire était penchant, et les temps étaient durs.Une ombre quand il vint couvrait encor nos murs,L’ombre de l’empereur, figure colossale.Peuple, armée, et la France, et l’Europe vassale,Par cette vaste main depuis quinze ans pétris,Demandaient un grand règne, et, pour remplir ParisAinsi qu’après César Auguste remplit Rome,Après Napoléon il fallait plus qu’un homme. Charles ne fut qu’un homme. A ce faîte il eut peur.Le gouffre attire. Pris d’un vertige trompeur,Dans l’abîme, fermant les yeux à la lumière,Il se précipita la tête la première.Silence à son tombeau ! car tout vient de finir.A peine il aura teint d’un vague souvenirLe peuple à l’eau pareil, qui passe, clair ou sombre,Près de tout sans en prendre autre chose que l’ombre ! Je n’aurai pas pour lui de reproches amers.Je ne suis pas l’oiseau qui crie au bord des mersEt qui, voyant tomber la foudre des nuées,Jette aux marins perdus ses sinistres huées.Des passions de tous isolé bien souvent,Je n’ai jamais cherché les baisers que nous vendEt l’hymne dont nous berce avec sa voix flatteuseLa popularité, cette grande menteuse.Aussi n’attendez pas que j’achète aujourd’huiDes louanges pour moi par des affronts pour lui.Qu’un autre, aux rois déchus donnant un nom sévère,Fasse un vil pilori de leur fatal calvaire ;Moi je n’affligerai pas plus, ô Charles dix,Ton cercueil maintenant que ton exil jadis ! IX Repose, fils de France, en ta tombe exilée !Dormez, sire ! – Il convient que cette ombre voilée,Que ce vieux pasteur mort sans peuple et sans troupeaux,Roi presque séculaire, ait au moins le repos,Qu’il ait au moins la paix où la mort nous convie,Puisqu’il eut le travail d’une si dure vie !Peuple ! soyons cléments ! soyons forts ! oublions !Jamais l’odeur des morts n’attire les lions.La haine d’un grand peuple est une haine grandeQui veut que le pardon au sépulcre descendeEt n’a pour ennemis que ceux qui sont debout.Hélas ! quel poids encor pourrions-nous après toutJeter sur ce vieillard cassé par la misèreQui dort sous le fardeau de la terre étrangère ! Roi, puissant, vous l’avez brisé ; c’est un grand pas.Il faut l’épargner mort. Et moi, je ne crois pasQu’il soit digne du peuple en qui Dieu se reflèteDe joindre au bras qui tue une main qui soufflette. X Nous, pasteurs des esprits, qui, du bord du chemin,Regardons tous les pas que fait le genre humain,Poëtes, par nos chants, penseur, par nos idées,Hâtons vers la raison les âmes attardées !Hâtons l’ère où viendront s’unir d’un nœud loyalLe travail populaire et le labeur royal,Où colère et puissance auront fait leur divorce,Où tous ceux qui sont forts auront peur de leur force,Et d’un sain tremblement frémiront à la fois,Rois, devant leurs devoirs, peuples, devant leurs droits !Aidons tous ces grands faits que le Seigneur envoiePour ouvrir une route ou pour clore une voie,Les révolutions dont la surface bout,Les changements soudains qui font vaciller tout,A dégager du fond des nuages de l’âme,A poser au-dessus des lois comme une flammeCe sentiment profond en nous tous repliéQue l’homme appelle doute et la femme pitié !Expliquons au profit de la sainte clémenceCes hauts évènements où l’état recommence,Et qui font, quand l’œil va des vaincus aux vainqueurs,Trembler la certitude humaine au fond des cœurs !Faisons venir bientôt l’heure où l’on pourra direQue sur le froid sépulcre on ne doit rien écrireHors des mots de pardon, d’espérance et de paix ;Et que, l’empereur mort comme les vieux Capets,On a tort d’exiler, lorsque rien ne bouillonne,Eux de leur Saint-Denis et lui de sa colonne.A quoi sert, Dieu clément, cette vaine action !Et comment se fait-il que la proscriptionNe brise pas ses dents au marbre de la tombe ?N’est-ce donc pas assez que, cygne, aigle ou colombe,Dès qu’un vent de malheur lui jette un nid de rois,Sortant de ce bois noir qu’on appelle les lois,Cette hyène, acharnée aux grandes races mortes,Vienne, là, sous nos murs, les ronger à nos portes ! Un jour, — mais nous serons couchés sous le gazonQuand cette aube de Dieu blanchira l’horizon ! –Un jour on comprendra, même en changeant de règne,Qu’aucune loi ne peut, sans que l’équité saigne,Faire expier à tous ce qu’a commis un seul,Et faire boire au fils ce qu’a versé l’aïeul.On fera ce que nul aujourd’hui ne peut faire.Quand un aiglon royal tombera de sa sphère,On ne l’abattra pas sur l’aigle foudroyé.Et, tout en gardant bien le droit qu’il a payéDe mettre le pouvoir sur un front comme un signeEt de donner le trône et le Louvre au plus digne,Un grand peuple pourra, sans être épouvanté,Voir un enfant de plus jouer dans la cité.Car tous les cœurs diront : C’est une juste aumôneDe laisser la patrie à qui n’a plus le trône !Alors, jetant enfin l’ancre dans un port sûr,Ayant les biens germés sur nos maux, et l’azurDu ciel nouveau dont Dieu nous donne la tempête, Proscription ! nos fils broieront du pied ta tête !Démon qui tiens du tigre et qui tiens du serpent !Dans les prospérités invisible et rampant,Qui, lâche et patient, épiant en silenceCe que dans son palais le roi dit, rêve, ou pense,Horrible, en attendant l’heure d’être lâché,Vis, monstre ténébreux, sous le trône caché ! O poésie ! au ciel ton vol se réfugieQuand les partis hurlants luttent à pleine orgie,Quand la nécessité sous son code étouffantBrise le fort, le faible, hélas ! l’innocent même,Et sourde et sans pitié promène l’anathèmeDu front blanc du vieillard au front pur de l’enfant ! Tu fuis alors à tire d’aileVers le ciel éternel et pur,Vers la lumière à tous fidèle,Vers l’innocence, vers l’azur !Afin que ta pureté fièreN’ait pas la fange et la poussièreDes vils chemins par nous frayés,Et que, nuages et tempêtes,Tout ce qui passe sur nos têtesNe puisse passer qu’à tes pieds ! Tu sais qu’étoile sans orbite,L’homme erre au gré de tous les vents ;Tu sais que l’injustice habiteDans la demeure des vivants ;Et que nos cœurs sont des arènesOù les passions souveraines,Groupe horrible en vain combattu,Lionnes, louves affamées,Tigresses de taches semées,Dévorent la chaste vertu ! Tout ce qui souffre est plein de haine.Tout ce qui vit traîne un remords.Les morts seuls ont rompu leur chaîne.Tout est méchant, hormis les morts !Aussi, voyant partout la viePalpiter de rage et d’envie,Et que parmi nous rien n’est beau,Si parfois, oiseau solitaire,Tu redescends sur cette terre,Tu te poses sur un tombeau !
Qui la caresse et qui la sert.A l'abri d'un porche héraldiqueSous un beau feuillage pudiqueIl la cache jusqu'au nombril;Et sous son pied blanc et superbeÉtend les mille fleurs de l'herbe,Cette mosaïque d'avril! La mémoire des morts demeureDans les monuments ruinés.Là, douce et clémente, à toute heure,Elle parle aux fronts inclinés.Elle est là, dans l'âme affaisséeFiltrant de pensée en pensée,Comme une nymphe au front dormantQui, seule sous l'obscure voûteD'où son eau suinte goutte à goutte,Penche son vase tristement! VIMais, hélas! hélas! dit l'histoire,Bien souvent le passé couvre plus d'un secretDont sur un mur vieilli la tache reparaît!Toute ancienne muraille est noire! Souvent, par le désert et par l'ombre absorbé,L'édifice déchu ressemble au roi tombé.Plus de gloire où n'est plus la foule!Rome est humiliée et Venise est en deuil.La ruine de tout commence par l'orgueil.C'est le premier fronton qui croule! Athène est triste, et cache au front du ParthénonLes traces de l'anglais et celles du canon,
I Toi dont la courbe au loin, par le couchant dorée,S’emplit d’azur céleste, arche démesurée ;Toi qui lèves si haut ton front large et serein,Fait pour changer sous lui la campagne en abîme,Et pour servir de base à quelque aigle sublimeQui viendra s’y poser et qui sera d’airain ! O vaste entassement ciselé par l’histoire !Monceau de pierre assis sur un monceau de gloire !Edifice inouï !Toi que l’homme par qui notre siècle commence,De loin, dans les rayons de l’avenir immense,Voyait, tout ébloui ! Non, tu n’es pas fini quoique tu sois superbe !Non ! puisque aucun passant, dans l’ombre assis sur l’herbe,Tandis que triviale, errante et vagabonde,Entre tes quatre pieds toute la ville abondeComme une fourmilière aux pieds d’un éléphant ! A ta beauté royale il manque quelque chose.Les siècles vont venir pour ton apothéoseQui te l’apporteront.Il manque sur ta tête un sombre amas d’annéesQui pendent pêle-mêle et toutes ruinéesAux brèches de ton front ! Il te manque la ride et l’antiquité fière,Le passé, pyramide où tout siècle a sa pierre,Les chapiteaux brisés, l’herbe sur les vieux fûts ;Il manque sous ta voûte où notre orgueil s’élanceCe bruit mystérieux qui se mêle au silence,Le sourd chuchotement des souvenirs confus ! La vieillesse couronne et la ruine achève.Il faut à l’édifice un passé dont on rêve,Deuil, triomphe ou remords.Nous voulons, en foulant son enceinte pavée,Sentir dans la poussière à nos pieds soulevéeDe la cendre des morts ! Il faut que le fronton s’effeuille comme un arbre.Il faut que le lichen, cette rouille du marbre,De sa lèpre dorée, au loin couvre le mur ;Et que la vétusté par qui tout art s’efface,Prenne chaque sculpture et la ronge à la face,Comme un avide oiseau qui dévore un fruit mûr. Il faut qu’un vieux dallage ondule sous les portes,Que le lierre vivant grimpe aux acanthes mortes,Que l’eau dorme aux fossés,Que la cariatide, en sa lente révolte,Se refuse, enfin lasse, à porter l’archivolte,Et dise : C’est assez ! Ce n’est pas, ce n’est pas entre des pierres neuvesQue la bise et la nuit pleurent comme des veuves.Hélas ! d’un beau palais le débris est plus beau.Pour que la lune émousse à travers la nuit sombreL’ombre par le rayon et le rayon par l’ombre,Il lui faut la ruine à défaut d’un tombeau ! Voulez-vous qu’une tour, voulez-vous qu’une égliseSoient de ces monuments dont l’âme idéaliseLa forme et la hauteur,Attendez que de mousse elles soient revêtues,Et laissez travailler à toutes les statuesLe temps, ce grand sculpteur ! Il faut que le vieillard, chargé de jours sans nombre,Menant son jeune fils sous l’arche pleine d’ombre,Nomme Napoléon comme on nomme Cyrus,Et dise en la montrant de ses mains décharnées :— Vois cette porte énorme ! elle a trois mille années.C’est par là qu’on passé des hommes disparus ! – II Oh ! Paris est la cité mère !Paris est le lieu solennelOù le tourbillon éphémèreTourne sur un centre éternel !Paris ! feu sombre ou pure étoile !Morne Isis couverte d’un voile !Araignée à l’immense toileOù se prennent les nations !Fontaines d’urnes obsédée !Mamelle sans cesse inondéeOù pour se nourrir de l’idéeViennent les générations ! Quand Paris se met à l’ouvrageDans sa forge aux mille clameurs,A tout peuple heureux, brave ou sage,Il prend ses lois, ses dieux, ses mœurs.Dans sa fournaise, pêle-mêle, Il fond, transforme et renouvelleCette science universelleQu’il emprunte à tous les humains ;Puis il rejette aux peuples blêmesLeurs sceptres et leurs diadèmes,Leurs préjugés et leurs systèmes,Tout tordus par ses fortes mains ! Paris qui garde, sans y croire,Les faisceaux et les encensoirs,Tous les matins dresse une gloire,Eteint un soleil tous les soirs ;Avec l’idée, avec le glaive,Avec la chose, avec le rêve,Il refait, recloue et relèveL’échelle de la terre aux cieux ;Frère des Memphis et des Romes,Il bâtit au siècle où nous sommes,Une Babel pour tous les hommes,Un Panthéon pour tous les dieux ! Ville qu’un orage enveloppe !C’est elle, hélas ! qui, nuit et jour,Réveille le géant EuropeAvec sa cloche et son tambour !Sans cesse, qu’il veille ou qu’il dorme,Il entend la cité difformeBourdonner sur sa tête énormeComme un essaim dans la forêt.Toujours Paris s’écrie et gronde.Nul ne sait, question profonde !Ce que perdrait le bruit du mondeLe jour où Paris se tairait ! III Il se taira pourtant ! – Après bien des aurores,Bien des mois, bien des ans, bien des siècles couchés,Quand cette rive où l’eau se brise aux ponts sonoresSera rendue aux joncs murmurants et penchés ; Quand la Seine fuira de pierres obstruée,Usant quelque vieux dôme écroulé dans ses eaux,Attentive au doux vent qui porte à la nuéeLe frisson du feuillage et le chant des oiseaux ; Lorsqu’elle coulera, la nuit, blanche dans l’ombre,Heureuse, en endormant son flot longtemps troublé,De pouvoir écouter enfin ces voix sans nombreQui passent vaguement sous le ciel étoilé ; Quand de cette cité, folle et rude ouvrière,Qui, hâtant les destins à ses murs réservés,Sous son propre marteau s’en allant en poussière,Met son bronze en monnaie et son marbre en pavés ; Quand des toits, des clochers, des ruches tortueuses,Des porches, des frontons, des dômes pleins d’orgueilQui faisaient cette ville, aux voix tumultueuses,Touffue, inextricable et fourmillante à l’œil, Il ne restera plus dans l’immense campagne,Pour toute pyramide et pour tout panthéon,Que deux tours de granit faites par Charlemagne,Et qu’un pilier d’airain fait par Napoléon ; Toi, tu complèteras le triangle sublime !L’airain sera la gloire et le granit la foi ;Toi, tu seras la porte ouverte sur la cimeQui dit : il faut monter pour venir jusqu’à moi ! Tu salueras là-bas cette église si vieille,Cette colonne altière au nom toujours accru,Debout peut-être encore, ou tombée, et pareilleAu clairon monstrueux d’un titan disparu. Et sur ces deux débris que les destins rassemblent,Pour toi l’aube fera resplendir à la foisDeux signes triomphants qui de loin se ressemblent.De près l’un est un glaive et l’autre est une croix ! Sur vous trois poseront mille ans de notre France.La colonne est le chant d’un règne à peine ouvert.C’est toi qui finiras l’hymne qu’elle commence.Elle dit : Austerlitz ! tu diras : Champaubert ! IV Arche ! alors tu seras éternelle et complète,Quand tout ce que la Seine en son onde reflèteAura fui pour jamais,Quand de cette cité qui fut égale à RomeIl ne restera plus qu’un ange, un aigle, un homme,Debout sur trois sommets ! C’est alors que le roi, le sage, le poëte,Tous ceux dont le passé presse l’âme inquiète,T’admireront vivante auprès de Paris mort ;Et, pour mieux voir ta face où flotte un sombre rêve,Lèveront à demi ton lierre, ainsi qu’on lèveUn voile sur le front d’une aïeule qui dort ! Sur ton mur qui pour eux n’aura rien de vulgaire,Ils chercheront nos mœurs, nos héros, notre guerre,Tout pensifs à tes pieds ;Ils croiront voir, le long de ta frise animée,Revivre le grand peuple avec la grande armée !"Oh ! diront-ils, voyez ! "Là, c’est le régiment, ce serpent des batailles,Traînant sur mille pieds ses luisantes écaillesQui tantôt, furieux, se roule au pied des tours, Tantôt, d’un mouvement formidable et tranquille,Troue un rempart de pierre et traverse une villeAvec son front sonore où battent vingt tambours ! "Là-haut, c’est l’empereur avec ses capitaines,Qui songe s’il ira vers ces terres lointainesOù se tourne son char,Et s’il doit préférer pour vaincre ou se défendreLa courbe d’Annibal ou l’angle d’AlexandreAu carré de César. "Là, c’est l’artillerie aux cent gueules de fonte,D’où la fumée à flot monte, tombe et remonte,Qui broie une cité, détruit les garnisonsRuine par la brèche incessamment accrueTours, dômes, ponts, clochers, et, comme une charrue,Creuse une horrible rue à travers les maisons ! " Et tous les souvenirs qu’à ton front taciturneChaque siècle en passant versera de son urneLeur reviendront au cœur.Ils feront de ton mur jaillir ta vieille histoire,Sur ton cimier vainqueur ; "Oh ! que tout était grand dans cette époque antique !Si les ans n’avaient pas dévasté ce portique,Sous en retrouverions encor bien des lambeaux !Mais le temps, grand semeur de la ronce et du lierre,Touche les monuments d’une main familière,Et déchire le livre aux endroits les plus beaux ! " V Non, le temps n’ôte rien aux choses.Plus d’un portique à tort vantéDans ses lentes métamorphosesArrive enfin à la beauté.Sur les monuments qu’on révèreLe temps jette un charme sévèreDe leur façade à leur chevet.Jamais, quoiqu’il brise et qu’il rouille,La robe dont il les dépouille Ne vaut celle qu’il leur revêt. C’est le temps qui creuse une rideDans un claveau trop indigent ;Qui sur l’angle d’un marbre aridePasse son pouce intelligent ;C’est lui qui, pour corriger l’œuvre,Mêle une vivante couleuvreAux nœuds d’une hydre de granit.Je crois voir rire un toit gothiqueQuand le temps dans sa frise antiqueOte une pierre et met un nid ! Aussi, quand vous venez, c’est lui qui vous accueille ;Lui qui verse l’odeur du vague chèvrefeuilleSur ce pavé souillé peut-être d’ossements ;Lui qui remplit d’oiseaux les sculptures farouches,Met la vie en leurs flancs, et de leurs mornes bouchesFait sortir mille cris charmants ! Si quelque Vénus toute nueGémit, pauvre marbre désert,C’est lui, dans la verte avenue, Qui la caresse et qui la sert.A l'abri d'un porche héraldiqueSous un beau feuillage pudiqueIl la cache jusqu'au nombril;Et sous son pied blanc et superbeÉtend les mille fleurs de l'herbe,Cette mosaïque d'avril! La mémoire des morts demeureDans les monuments ruinés.Là, douce et clémente, à toute heure,Elle parle aux fronts inclinés.Elle est là, dans l'âme affaisséeFiltrant de pensée en pensée,Comme une nymphe au front dormantQui, seule sous l'obscure voûteD'où son eau suinte goutte à goutte,Penche son vase tristement! VIMais, hélas! hélas! dit l'histoire,Bien souvent le passé couvre plus d'un secretDont sur un mur vieilli la tache reparaît!Toute ancienne muraille est noire! Souvent, par le désert et par l'ombre absorbé,L'édifice déchu ressemble au roi tombé.Plus de gloire où n'est plus la foule!Rome est humiliée et Venise est en deuil.La ruine de tout commence par l'orgueil.C'est le premier fronton qui croule! Athène est triste, et cache au front du ParthénonLes traces de l'anglais et celles du canon,Et, pleurant ses tours mutilées,Rêve à l’artiste grec qui versa de sa mainQuelque chose de beau comme un sourire humainSur le profil des propylées ! Thèbe a des temples morts où rampe en serpentantLa vipère au front plat, au regard éclatant,Autour de la colonne torse ;Et seul, quelque grand aigle habite en souverainLes piliers de Rhamsès d’où les lames d’airainS’en vont comme une vieille écorce ! Dans les débris de Gur, pleins du cri des hiboux, Le tigre en marchant ploie et casse les bambous,D’où s’envole le vautour chauve,Et la lionne au pied d’un mur mystérieuxMet le groupe inquiet des lionceaux sans yeuxQui fouillent sous son ventre fauve. La morne Palenquè gît dans les marais verts.A peine entre ses blocs d’herbe haute couvertsEntend-on le lézard qui bouge.Ses murs sont obstrués d’arbres au fruit vermeilOù volent, tout moirés par l’ombre et le soleil,De beaux oiseaux de cuivre rouge ! Mette en sa douleur, Jumièges gravementEtouffe un triste écho sous son portail normand,Et laisse chanter sur ses tombesTous ces nids dans ses tours abrités et couvésD’où le souffle du soir fait sur les noirs pavésNeiger des plumes de colombes ! Comme une mère sombre, et qui dans sa fiertéCache sous son manteau son enfant souffleté,L’Égypte au bord du Nil assiseDans sa robe de sable enfonce enveloppésSes colosses camards à la face frappésPar le pied brutal de Cambyse. C’est que toujours les ans contiennent quelque affront.Toute reuine, hélas, pleure et penche le front ! VII Mais toi ! rien n’atteindra ta majesté pudique,Porte sainte ! jamais ton marbre véridiqueNe sera profané.Ton cintre virginal sera pur sous la nue ;Et les peuples à naître accourront tête nueVers ton front couronné ! Toujours le pâtre, au loin accroupi dans les seigles,Verra sur ton sommet planer un cercle d’aigles.Les chaînes à tes blocs noueront leur large tronc.La gloire sur ta cime allumera son phare.Ce n’est qu’en te chantant une haute fanfareQue sous ton arc altier les siècles passeront. Jamais rien qui ressemble à quelque ancienne honteN’osera sur ton mur où le flot des ans monteRépandre sa noirceur.Tu pourras, dans ces champs où vous resterez seules,Contempler fièrement les deux tours tes aïeules,La colonne ta sœur ! C’est qu’on na pas caché de crime dans ta base,Ni dans tes fondements de sang qui s’extravase !C’est qu’on ne te fit point d’un ciment hasardeux !C’est qu’aucun noir forfait, semé dans ta racinePour jeter quelque jour son ombre à ta ruine,Ne mêle à tes lauriers son feuillage hideux ! Tandis que ces cités, dans leur cendre enfouies,Furent pleines jadis d’actions inouïes,Ivres de sang versé,Si bien que le Seigneur a dit à la nature :Refais-toi des palais dans cette architectureDont l’homme a mal usé ! Aussi tout est fini. Le chacal les visites ;Les murs vont décroissant sous l’herbe parasite ;L’étang s’installe et dort sous le dôme brisé ;Sur les Nérons sculptés marche la bête fauve ;L’antre se creuse où fut l’incestueuse alcôve.Le tigre peut venir où le crime a passé ! VIII Oh ! dans ces jours lointains où l’on n’ose descendre,Quand trois mille ans auront passé sur notre cendreA nous qui maintenant vivons, pensons, allons,Quand nos fosses auront fait place à des sillons,Si, vers le soir, un homme assis sur la collineS’oublie à contempler cette Seine orpheline,O Dieu ! de quel aspect triste et silencieuxLes lieux où fut Paris étonneront ses yeux !Si c’est l’heure où déjà des vapeurs sont tombéesSur le couchant rougi de l’or des scarabées,Si la touffe de l’arbre est noire sur le ciel,Dans ce demi-jour pâle où plus rien n’est réel,Ombre où la fleur s’endort, où s’éveille l’étoile,De quel œil il verra, comme à travers un voile,Comme un songe aux contours grandissants et noyés,La plaine immense et brune apparaître à ses pieds,S’élargir lentement dans le vague nocturne,Et comme une eau qui s’enfle et monte aux bords de l’urne,Absorbant par degrés forêt, coteau, gazon,Quand la nuit sera noire, emplir tout l’horizon !Oh ! dans cette heure sombre où l’on croit voir les chosesFuir, sous une autre forme étrangement écloses,Quelle extase de voir dormir, quand rien ne luit,Ces champs dont chaque pierre a contenu du bruit !Comme il tendra l’oreille aux rumeurs indécises !Comme il ira rêvant des figures assisesDans le buisson penché, dans l’arbre au bord des eaux,Dans le vieux pan de mur que lèchent les roseaux !Qu’il cherchera de vie en ce tombeau suprême !Et comme il se fera, s’éblouissant lui-même,A travers la nuit trouble et les rameaux touffus,Des visions de chars et de passants confus !Mais non, tout sera mort. – Plus rien dans cette plaineQu’un peuple évanoui dont elle est encor pleine,Que l’œil éteint de l’homme et l’œil vivant de Dieu !Un arc, une colonne, et, là-bas, au milieuDe ce fleuve argenté dont on entend l’écume, Une église échouée à demi dans la brume !O spectacle ! – ainsi meurt ce que les peuples font !Qu’un tel passé pour l’âme est un gouffre profond !Pour ce passant pieux quel poids que notre histoire !Surtout si tout à coup réveillant sa mémoire,L’année a ce soir-là ramené dans son coursUne des grandes nuits, veilles de nos grands jours,Où l’empereur, rêvant un lendemain de gloire,Dormait en attendant l’aube d’une victoire ! Lorsqu’enfin, fatigué de songes, vers minuit,Las d’écouter au seuil de ce monde détruit, Après s’être accoudé longtemps, oubliant l’heure,Au bord de ce néant immense où rien ne pleure,Il aura lentement regagné son chemin ;Quand dans ce grand désert, pur de tout pas humain,Rien ne troublera plus cette pudeur que RomeOu Paris ruiné doit avoir devant l’homme ;Lorsque la solitude, enfin libre et sans bruit, Pourra continuer ce qu’elle fait la nuit,Si quelque être animé veille encor dans la plaine,Peut-être verra-t-il comme sous une haleineSoudain un pâle éclair de ta tête jaillir,Et la colonne au loin répondre et tressaillir !Et ses soldats de cuivre et tes soldats de pierreOuvrir subitement leur pesante paupière !Et tous s’entre-heurter, réveil miraculeux !Tels que d’anciens guerriers d’un âge fabuleuxQu’un noir magicien, loin des temps où nous sommes,Jadis aurait faits marbre et qu’il referait hommes !Alors l’aigle d’airain à ton faîte endormi,Superbe, et tout à coup se dressant à demi,Sur ces héros baignés du feu de ses prunellesSecouera largement ses ailes éternelles !D’où viendra ce réveil ? d’où viendront ces clartés ?Et ce vent qui, soufflant sur ces guerriers sculptés,Les fera remuer sur ta face hautaineComme tremble un feuillage autour du tronc d’un chêne ?Qu’importe ! Dieu le sait. Le mystère est dans tout.L’un à l’autre à voix basse ils se diront : Debout !Ceux de quatre vingt-seize et de mil huit cent onze,Ceux que conduit au ciel la spirale de bronze,Ceux que scelle à la terre un socle de granit,Tous, poussant au combat le cheval qui hennit,Le drapeau qui se gonfle et le canon qui roule,A l’immense mêlée ils se rueront en foule !Alors on entendra sur ton mur les clairons,Les bombes, les tambours, le choc des escadrons,Les cris, et le bruit sourd des plaines ébranlées,Sortir confusément des pierres ciselées,Et du pied au sommet du pilier souverainCent batailles rugir avec des voix d’airain.Tout à coup, écrasant l’ennemi qui s’effare,La victoire aux cent voix sonnera sa fanfare.De la colonne à toi les cris se répondront.Et puis tout se taira sur votre double front ;Une rumeur de fête emplira la vallée,Et Notre-Dame au loin, aux ténèbres mêlée,Illuminant sa croix, ainsi qu’un labarum,Vous chantera dans l’ombre un vague Te Deum ! Monument ! voilà donc la rêverie immenseQu’à ton ombre déjà le poëte commence !Piédestal qu’eût aimé Bélénus ou Mithra !Arche aujourd’hui guerrière, un jour religieuse !Rêve en pierre ébauché ! porte prodigieuseD’un palais de géants qu’on se figurera ! Quand ’un lierre poudreux je couvre tes sculptures ;Lorsque je vois, au fond des époques futures,La liste des héros sur ton mur constelléReluire et rayonner, malgré les destinées,A travers les rameaux des profondes années,Comme à travers un bois brille un ciel étoilé ; Quand ma pensée ainsi, vieillissant ton attique,Te fait de l’avenir un passé magnifique,Alors sous ta grandeur je me courbe effrayé,J’admire, et, fils pieux, passant que l’art anime,Je ne regrette rien devant ton mur sublimeQue Phidias absent et mon père oublié ! 2 février 1837
I Quand l’été vient, le pauvre adore !L’été, c’est la saison de feu,C’est l’air tiède et la fraîche aurore ;L’été, c’est le regard de Dieu. L’été, la nuit bleue et profondeS’accouple au jour limpide et clair ;Le soir est d’or, la plaine est blonde ;On entend des chansons dans l’air. L’été, la nature éveilléePartout se répand en tous sens,Sur l’arbre en épaisse feuillée,Sur l’homme en bienfaits caressants. Tout ombrage alors semble dire :Voyageur, viens te reposer !Elle met dans l’aube un sourire,Elle met dans l’onde un baiser. Elle cache et recouvre d’ombre,Loin du monde sourd et moqueur,Une lyre dans le bois sombre,Une oreille dans notre cœur ! Elle donne vie et penséeAux pauvres de l’hiver sauvés,Du soleil à pleine croisée,Et le ciel pur qui dit : Vivez ! Sur les chaumières dédaignéesPar les maîtres et les valets,Joyeuse, elle jette à poignéesLes fleurs qu’elle vend aux palais. Son luxe aux pauvres seuils s’étale.Ni les parfums ni les rayonsN’ont peur, dans leur candeur royale,De se salir à des haillons. Sur un toit où l’herbe frissonneLe jasmin veut bien se poser.Le lys ne méprise personne,Lui qui pourrait tout mépriser ! Alors la masure où la mousseSur l’humble chaume a débordéMontre avec une fierté douceSon vieux mur de roses brodé. L’aube alors de clartés baignée,Entrant dans le réduit profond,Dore la toile d’araignéeEntre les poutres du plafond. Alors l’âme du pauvre est pleine.Humble, il bénit ce Dieu lointainDont il sent la céleste haleineDans tous les souffles du matin ! L’air le réchauffe et le pénètre.Il fête le printemps vainqueur.Un oiseau chante à sa fenêtre,La gaîté chante dans son cœur ! Alors, si l’orphelin s’éveille,Sans toit, sans mère et priant Dieu,Une voix lui dit à l’oreille :"Eh bien ! viens sous mon dôme bleu ! Le Louvre est égal aux chaumièresSous ma coupole de saphirs.Viens sous mon ciel plein de lumières,Viens sous mon ciel plein de zéphirs ! J’ai connu ton père et ta mèreDans leurs bons et leurs mauvais jours.Pour eux la vie était amère,Mais moi je fut douce toujours. C’est moi qui sur leur sépultureAi mis l’herbe qui la défend.Viens, je suis la grande nature !Je suis l’aïeule, et toi l’enfant. Viens, j’ai des fruits d’or, j’ai des roses,J’en remplirai tes petits bras,Je te dirai de douces choses,Et peut-être tu souriras ! Car je voudrais te voir sourire,Pauvre enfant si triste et si beau !Et puis tout bas j’irais le direA ta mère dans son tombeau ! " Et l’enfant à cette voix tendre,De la vie oubliant le poids,Rêve et se hâte de descendreLe long des coteaux dans les bois. Là du plaisir tout a la forme ;L’arbre a des fruits, l’herbe a des fleurs ;Il entend dans le chêne énormeRire les oiseaux querelleurs. Dans l’onde, il mire son visage ;Tout lui parle ; adieu son ennui !Le buisson l’arrête au passage,Et le caillou joue avec lui. Le soir, point d’hôtesse cruelleQui l’accueille d’un front hagard.Il trouve l’étoile si belleQu’il s’endort à son doux regard ! — Oh ! qu’en dormant rien ne t’oppresse !Dieu sera là pour ton réveil ! -La lune vient qui le caressePlus doucement que le soleil. Car elle a de plus molles trêvesPour nos travaux et nos douleurs.Elle fait éclore nos rêves,Lui ne fait naître que les fleurs ! Oh ! quand la fauvette dérobeSon nid sous les rameaux penchants,Lorsqu’au soleil séchant sa robeMai tout mouillé rit dans les champs J’ai souvent pensé dans mes veillesQue la nature au front sacréDédiait tout bas ses merveillesA ceux qui l’hiver ont pleuré ! Pour tous et pour le méchant mêmeElle est bonne, Dieu le permet,Dieu le veut, mais surtout elle aimeLe pauvre que Jésus aimait ! Toujours sereine et pacifique,Elle offre à l’auguste indigentDes dons de reine magnifique,Des soins d’esclave intelligent ! A-t-il faim ? au fruit de la brancheElle dit : — Tombe, ô fruit vermeil !A-t-il soif ? — Que l’onde s’épanche !A-t-il froid ? — Lève-toi, soleil ! II Mais hélas ! juillet fait sa gerbe ;L’été, lentement effacé,Tombe feuille à feuille dans l’herbeEt jour à jour dans le passé. Puis octobre perd sa dorure ;Et les bois dans les lointains bleusCouvrent de leur rousse fourrureL’épaule des coteaux frileux. L’hiver des nuages sans nombreSort, et chasse l’été du ciel,Pareil au temps, ce faucheur sombreQui suit le semeur éternel ! Le pauvre alors s’effraie te prie.L’hiver, hélas ! c’est Dieu qui dort ;C’est la faim livide et maigrieQui tremble auprès du foyer mort ! Il croit voir une main de marbreQui, mutilant le jour obscur,Retire tous les fruits de l’arbreEt tous les rayons de l’azur. Il pleure, la nature est morte !O rude hiver ! ô dure loi !Soudain un ange ouvre sa porteEt dit en souriant : C’est moi ! Cet ange qui donne et tremble,C’est l’aumône aux yeux de douceur,Au front crédule, et qui ressembleA la foi dont elle est la sœur ! "Je suis la Charité, l’amieQui se réveille avant le jour,Quand la nature est rendormie,Et que Dieu m’a dit : A ton tour ! "Je viens visiter ta chaumièreVeuve de l’été si charmant !Je suis fille de la prière.J’ai des mains qu’on ouvre aisément. "J’accours, car la saison est dure,j’accours, car l’indigent a froid"J’accours, car la tiède verdureNe fait plus d’ombre sur le toit ! "je prie, et jamais je n’ordonne.Chère à tout homme quel qu’il soit,Je laisse la joie à qui donneEt je l’apporte à qui reçoit." O figure auguste et modeste,Où le Seigneur mêla pour nousCe que l’ange a de plus céleste,Ce que la femme a de plus doux ! Au lit du vieillard solitaireElle penche un front gracieux,et rien n’est plus beau sur la terreEt rien n’est plus grand sous les cieux, Lorsque, réchauffant leurs poitrinesEntre ses genoux triomphants,Elle tient dans ses mains divinesLes pieds nus des petits enfants ! Elle va dans chaque masure,Laissant au pauvre réjouiLe vin, le pain frais, l’huile pure,Et le courage épanoui ! Et le feu ! le beau feu folâtre,A la pourpre ardente pareil,Qui fait qu’amené devant l’âtreL’aveugle croit rire au soleil ! Puis elle cherche au coin des bornes,Transis par la froide vapeur,Ces enfants qu’on voit nus et mornesEt se mourant avec stupeur. Oh ! voilà surtout ceux qu’elle aime !Faibles fronts dans l’ombre engloutis !Parés d’un triple diadème,Innocents, pauvres et petits ! Ils sont meilleurs que nous ne sommes !Elle leur donne en même temps,Avec le pain qu’il faut aux hommes,Le baiser qu’il faut aux enfants ! Tandis que leur faim secourueMange ce pain de pleurs noyé,Elle étend sur eux dans la rueSon bras de passants coudoyé. Et si, le front dans la lumière,Un riche passe en ce moment,Par le bord de sa robe altièreElle le tire doucement ! Puis pour eux elle prie encoreLa grande foule au cœur étroit,La foule qui, dès qu’on l’implore,S’en va comme l’eau qui décroît ! "- Oh ! malheureux celui qui chanteUn chant joyeux, peut-être impur,Pendant que la bise méchanteMord un pauvre enfant sous son mur ! Oh ! la chose triste et fatale,Lorsque chez le riche hautainUn grand feu tremble dans la salle,Reflété par un grand festin, De voir, quand l’orgie enrouéeDans la pourpre s’égaie et rit,A peine une toile trouéeSur les membres de Jésus-Christ ! Oh ! donnez-moi pour que je donne !J’ai des oiseaux nus dans mon nid.Donnez, méchants, Dieu vous pardonne !Donnez, ô bons, Dieu vous bénit ! Heureux ceux que mon zèle enflamme !Qui donne au pauvres prête à Dieu.Le bien qu’on fait parfume l’âme ;On s’en souvient toujours un peu ! Le soir, au seuil de sa demeure,Heureux celui qui sait encorRamasser un enfant qui pleure,Comme un avare un sequin d’or ! Le vrai trésor rempli de charmes,C’est un groupe pour vous priantD’enfants qu’on a trouvés en larmesEt qu’on a laissés souriant ! Les biens que je donne à qui m’aime,Jamais Dieu ne les retira.L’or que sur le pauvre je sèmePour le riche au ciel germera ! " III Oh ! que l’été brille ou s’éteigne,Pauvres, ne désespérez pas !Le Dieu qui souffrit et qui règneA mis ses pieds où sont vos pas ! Pour vous couvrir il se dépouille ;Bon même pour l’homme fatalQui, comme l’airain dans la rouille,Va s’endurcissant dans le mal !Tendre, même durant l’absinthe,Pour l’impie au regard obscurQui l’insulte sans plus de crainteQu’un passant qui raie un vieux mur ! Ils ont beau traîner sur les claiesCe Dieu mort dans leur abandon ;Ils ne font couler de ses plaiesQu’un intarissable pardon. Il n’est pas l’aigle altier qui vole,Ni le grand lion ravisseur ;Il compose son auréoleD’une lumineuse douceur ! Quand sur nous une chaîne tombe,Il la brise anneau par anneau.Pour l’esprit il se fait colombe,Pour le cœur il se fait agneau ! Vous pour qui la vie est mauvaise,Espérez ! il veille sur vous !Il sait bien ce que cela pèse,Lui qui tomba sur ses genoux ! Il est le Dieu de l’évangile ;Il tient votre cœur dans sa main,Et c’est une chose fragileQu’il ne veut pas briser, enfin ! Lorsqu’il est temps que l’été meureSous l’hiver sombre et solennel,Même à travers le ciel qui pleureOn voit son sourire éternel ! Car sur les familles souffrantes,L’hiver, l’été, la nuit, le jour,Avec des urnes différentesDieu verse à grands flots son amour ! Et dans ses bontés éternellesIl penche sur l’humanitéCes mères au triples mamelles,La nature et la charité.
Oh ! vivons ! disent-ils dans leur enivrement.Voyez la longue table et le festin charmantQui rayonne dans nos demeures !Nous semons tous nos biens n’importe en quels sillons.Riches, nous dépensons, nous perdons, nous pillonsNos onces d’or ; jeunes, nos heures Jette ta vielle Bible, ô jeune homme pieux !Quitte église et collège, et viens chez nous ! ─ Joyeux,Entourés de cent domestiques,Buvant, chantant, riant, nous n’insultons pas Dieu,Et nous lui permettons de montrer son ciel bleuPar le cintre de nos portiques ! De quoi te servira ton labeur ennuyeux ?Sais-tu ce que diront les belles aux doux yeuxDont le sourire vaut un trône ?— Ô jeune homme inutile ! ─ Et puis elles riront.— Oh ! que de peine il prend pour donner à son frontLa couleur de son livre jaune ! Nous, éblouis de feux, de concerts, de seins nus,Nous vivons ! ─ Nous avons des bonheurs inconnusA la foule avare et grossière,Quand dans l’orchestre, où rien ne grandit qu’en tremblant,La fanfare, tantôt montant, tantôt croulant,S’enfle en onde ou vole en poussière ! L’homme à tout ce qu’il fait dans tous les temps mêlaLa musique et les chants. ─ Amis c’est pour celaQue la Guerre qui nous enivre,Noble déesse à qui tout enfants nous songions,Fait chanter en avant des sombres légionsLes clairons aux bouches de cuivre ! Ô rois, pour vous la guerre et pour nous le plaisir !Vous vivez par l’orgueil et nous par le désir.Nous avons tous notre part d’âmes.Nous avons, les uns craints et les autres aimés,Vous les empires, nous les boudoirs parfumés,Vous les homme, et nous les femmes. Prêtres, mages, docteurs, savants, nous font pitié !Pauvres songeurs qui vont expliquant à moitiéL’ombre dont l’Eternel se voile,Tantôt lisant un livre et hués des valets,Tantôt assis la nuit sur le toit des palais,Épelant d’étoile en étoile ! Fous qui cherchent un centre au globe obscur du ciel !Nous, rions ! ─ Il n’est rien ici-bas de réelQue ce que tient la main de l’homme.Donnons leur saint bonheur pour les plaisirs maudits,Pour une Eve au front pur leur vague paradis,Et leur sphère pour une pomme ! Qu’est-ce que la science à côté de l’amour ?L’hiver donne la neige et le soleil le jour.Aimons ! chantons ! trêve aux paroles !Préférons, puisque enfin, nos cœurs flambent encor,Aux discours larmoyants le choc des coupes d’or,Aux vieux sages les belles folles ! Nature, nous buvons aux flots que tu répands !Toujours nous nos hâtons de jouir aux dépensDu penseur prudent qui diffère.Nous ne songeons, prenant les biens sans les choisir,Qu’à dissoudre ici-bas toute chose en plaisir.Quant à Dieu, nous le laissons faire ! " Le sage cependant, qui songe à leur destin,Ramasse tristement les miettes du festin,Tandis que l’un l’autre ils s’enchantent ;Puis il donne ce pain aux pauvres oubliés,Aux mendiants rêveurs, en leur disant : ─ Priez,Priez pour ces hommes qui chantent !
Ô Virgile ! ô poëte ! ô mon maître divin !Viens, quittons cette ville au cri sinistre et vainQui, géante, et jamais ne fermant la paupière,Presse un flot écumant entre ses flancs de pierre,Lutèce, si petite au temps de tes césars,Et qui jette aujourd’hui, cité pleine de chars,Sous le nom éclatant dont le monde la nomme,Plus de clarté qu’Athène et plus de bruit que Rome. Pour toi qui dans les bois fais, comme l’eau des cieux,Tomber de feuille en feuille un vers mystérieux, Pour toi, dont la pensée emplit ma rêverie,J’ai trouvé, dans une ombre où rit l’herbe fleurie,Entre Buc et Meudon, dans un profond oubli,— Et quand je dis Meudon, suppose Tivoli ! -J’ai trouvé, mon poëte, une chaste valléeA des coteaux charmants nonchalamment mêlée,Retraite favorable à des amants cachés,Faite de flots dormants et de rameaux penchés,Où midi baigne en vain de ses rayons sans nombre La grotte et la forêt, frais asiles de l’ombre ! Pour toi je l’ai cherchée, un matin, fier, joyeux,Avec l’amour au cœur et l’aube dans les yeux ;Pour toi je l’ai cherchée, accompagné de celleQui sait tous les secrets que mon âme recèle,Et qui, seule avec moi sous les bois chevelus,Serait ma Lycoris si j’étais ton Gallus. Car elle a dans le cœur cette fleur large et pure,L’amour mystérieux de l’antique nature !Elle aime comme nous, maître, ces douces voix,Ce bruit de nids joyeux qui sort des sombres bois,Et, le soir, tout au fond de la vallée étroite,Les coteaux renversés dans le lac qui miroite,Et, quand le couchant morne a perdu sa rougeur,Les marais irrités des pas du voyageur,Et l’humble chaume, et l’antre obstrué d’herbe verte,Et qui semble une bouche avec terreur ouverte,Les eaux, les prés, les monts, les refuges charmants, Et les grands horizons pleins de rayonnements ! Maître ! puisque voici la saison des pervenches,Si tu veux, chaque nuit, en écartant les branches,Sans éveiller d’échos à nos pas hasardeux,Nous irons tous les trois, c’est-à-dire tous deux,Dans ce vallon sauvage, et de la solitude,Rêveurs, nous surprendrons la secrète attitude.Dans la brune clairière où l’arbre au tronc noueux Prend le soir un profil humain et monstrueux,Nous laisserons fumer, à côté d’un cytise,Quelque feu qui s’éteint sans pâtre qui l’attise,Et, l’oreille tendue à leurs vagues chansons,Dans l’ombre, au clair de lune, à travers les buissons,Avides, nous pourrons voir à la dérobéeLes satyres dansants qu’imite Alphésibée.
Venez que je vous parle, ô jeune enchanteresse !Dante vous eût faite ange et Virgile déesse.Vous avez le front haut, le pied vif et charmant,Une bouche qu’entr-ouvre un bel air d’enjouement,Et vous pourriez porter, fière entre les plus fières,La cuirasse d’azur des antiques guerrières.Tout essaim de beautés, gynécée ou sérail,Madame, admirerait vos lèvres de corail.Cellini sourirait à votre grâce pure,Et, dans un vase grec sculptant votre figure,Il vous ferait sortir d’un beau calice d’or,D’un lys qui devient femme en restant lys encor,Ou d’un de ces lotus qui lui doivent la vie,Etranges fleurs de l’art que la nature envie ! Venez que je vous parle, ô belle aux yeux divins !Pour la première fois quand près de vous je vins,Ce fut un jour doré. Ce souvenir, madame,A-t-il comme en mon cœur son rayon dans votre âme ?Vous souriez. Mettez votre main dans ma main,Venez. Le printemps rit, l’ombre est sur le chemin,L’air est tiède, et là-bas, dans les forêts prochaines,La mousse épaisse et verte abonde au pied des chênes.
Poëte, ta fenêtre était ouverte au vent,Quand celle à qui tout bas ton cœur parle souvent Sur ton fauteuil posait sa tête :« Oh ! disait-elle, ami, ne vous y fiez pas !Parce que maintenant, attachée à vos pas, Ma vie à votre ombre s’arrête ; « Parce que mon regard est fixé sur vos yeux ;Parce que je n’ai plus de sourire joyeux Que pour votre grave sourire ;Parce que, de l’amour me faisant un linceul,Je vous offre mon cœur comme un livre où vous seul Avez encor le droit d’écrire ; « Il n’est pas dit qu’enfin je n’aurai pas un jourLa curiosité de troubler votre amour Et d’alarmer votre œil sévère,Et l’inquiet caprice et le désir moqueurDe renverser soudain la paix de votre cœur Comme un enfant renverse un verre ! « Hommes, vous voulez tous qu’une femme ait longtempsDes fiertés, des hauteurs, puis vous êtes contents, Dans votre orgueil que rien ne brise,Quand, aux feux de l’amour qui rayonne sur nous,Pareille à ces fruits verts que le soleil fait doux, La hautaine devient soumise ! « Aimez-moi d’être ainsi ! – Ces hommes, ô mon roi,Que vous voyez passer si froids autour de moi, Empressés près des autres femmes,Je n’y veux pas songer, car le repos vous plaît ;Mais mon œil endormi ferait, s’il le voulait,De tous ces fronts jaillir des flammes ! " Elle parlait, charmante et fière et tendre encor,Laissant sur le dossier de velours à clous d’orDéborder sa manche traînante ;Et toi tu croyais voir à ce beau front si douxSourire ton vieux livre ouvert sur tes genoux, Ton Iliade rayonnante ! Beau livre que souvent vous lisez tous les deux !Elle aime comme toi ces combats hasardeuxOù la guerre agite ses ailes.Femme, elle ne hait pas, en t’y voyant rêver,Le poëte qui chante Hélène, et fait leverLes plus vieux devant les plus belles. Elle vient là, du haut de ses jeunes amours,Regarder quelquefois dans le flot des vieux joursQuelle ombre y fait cette chimère ;Car, ainsi que d’un mont tombent de vives eaux,Le passé murmurant sort et coule à ruisseauxDe ton flanc, ô géant Homère ! 26 février 1837
Dans les vieilles forêts où la sève à grands flotsCourt du fût noir de l’aulne au tronc blanc des bouleaux,Bien des fois, n’est-ce pas ? à travers la clairière,Pâle, effaré, n’osant regarder en arrière,Tu t’es hâté, tremblant et d’un pas convulsif,Ô mon maître Albert Dure, ô vieux peintre pensif ! On devine, devant tes tableaux qu’on vénère, Que dans les noirs taillis ton œil visionnaireVoyait distinctement, par l’ombre recouverts,Le faune aux doigts palmés, le sylvain aux yeux verts,Pan, qui revêt de fleurs l’antre où tu te recueilles,Et l’antique dryade aux mains pleines de feuilles. Une forêt pour toi, c’est un monde hideux.Le songe et le réel s’y mêlent tous les deux.Là se penchent rêveurs les vieux pins, les grands ormesDont les rameaux tordus font cent coudes difformes,Et dans ce groupe sombre agité par le vent,Rien n’est tout à fait mort ni tout à fait vivant.Le cresson boit ; l’eau court ; les frênes sur les pentes,Sous la broussaille horrible et les ronces grimpantes,Contractent lentement leurs pieds noueux et noirs.Les fleurs au cou de cygne ont les lacs pour miroirs ;Et sur vous qui passez et l’avez réveillée,Mainte chimère étrange à la gorge écaillée,D’un arbre entre ses doigts serrant les larges nœuds,Du fond d’un antre obscur fixe un œil lumineux.Ô végétation ! esprit ! matière ! force !Couverte de peau rude ou de vivante écorce ! Aux bois, ainsi que toi, je n’ai jamais erré,Maître, sans qu’en mon cœur l’horreur ait pénétré,Sans voir tressaillir l’herbe, et, par le vent bercées,Pendre à tous les rameaux de confuses pensées.Dieu seul, ce grand témoin des faits mystérieux,Dieu seul le sait, souvent, en de sauvages lieux,J’ai senti, moi qu’échauffe une secrète flamme,Comme moi palpiter et vivre avec une âme,Et rire, et se parler dans l’ombre à demi-voix,Les chênes monstrueux qui remplissent les bois
Puisqu’ici-bas toute âmeDonne à quelqu’unSa musique, sa flamme,Ou son parfum ; Puisqu’ici tout choseDonne toujoursSon épine ou sa roseA ses amours ; Puisqu’avril donne aux chênesUn bruit charmant ;Que la nuit donne aux peinesL’oubli dormant ; Puisque l’air à la brancheDonne l’oiseau ;Que l’aube à la pervencheDonne un peu d’eau ; Puisque, lorsqu’elle arriveS’y reposer,L’onde amère à la riveDonne un baiser ; Je te donne à cette heure,Penché sur toi,La chose la meilleureQue j’aie en moi ! Reçois donc ma pensée,Triste d’ailleurs,Qui, comme une rosée,T’arrive en pleurs ! Reçois mes vœux sans nombre,O mes amours !Reçois la flamme ou l’ombreDe tous mes jours ! Mes transports pleins d’ivresses,Purs de soupçons !Et toutes les caressesDe mes chansons ! Mon esprit qui sans voileVogue au hasard,Et qui n’a pour étoileQue ton regard ! Ma muse, que les heuresBercent rêvant,Qui, pleurant quand tu pleures,Pleure souvent ! Reçois mon bien céleste,O ma beauté,Mon cœur, dont rien ne reste,L’amour ôté !
O poëte ! je vais, dans ton âme blessée,Remuer jusqu’au fond ta profonde pensée. Tu ne l’avais pas vue encor, ce fut un soir,A l’heure où dans le ciel les astres se font voir,Qu’elle apparut soudain à tes yeux, fraîche et belle,Dans un lieu radieux qui rayonnait moins qu’elle.Ses cheveux pétillaient de mille diamants.Un orchestre tremblait à tous ses mouvementsTandis qu’elle enivrait la foule haletante,Blanche avec des yeux noirs, jeune, grande, éclatante.Tout en elle était feu qui brille, ardeur qui rit.La parole parfois tombait de son espritComme un épi doré du sac de la glaneuse,Ou sortait de sa bouche en vapeur lumineuse.Chacun se récriait, admirant tour à tourSon front plein de pensée éclose avant l’amour,Son sourire entr’ouvert comme une vive aurore,Et son ardente épaule, et, plus ardents encore,Comme les soupiraux d’un centre étincelant,Ses yeux où l’on voyait luire son cœur brûlant.Elle allait et passait comme un oiseau de flamme,Mettant sans le savoir le feu dans plus d’une âme,Et dans les yeux fixés sur tous ses pas charmantsJetant de toutes parts des éblouissements ! Toi, tu la contemplais n’osant approcher d’elle,Car le baril de poudre a peur de l’étincelle.
Jeune homme, ce méchant fait une lâche guerre.Ton indignation ne l’épouvante guère.Crois-moi donc, laisse en paix, jeune homme au noble cœur,Ce Zoïle à l’œil faux, ce malheureux moqueur.Ton mépris ? mais c’est l’air qu’il respire ! Ta haine ?La haine est son odeur, sa sueur, son haleine !Il sait qu’il peut souiller sans peur les noms fameux,Et que pour qu’on le touche il est trop venimeux.Il ne craint rien ; pareil au champignon difformePoussé dans une nuit au pied d’un chêne énorme,Qui laisse les chevreaux autour de lui paissantEssayer leur dent folle à l’arbuste innocent ;Sachant qu’il porte en lui des vengeances trop sûres,Tout gonflé de poison il attend les morsures.
Louis, voici le temps de respirer les roses,Et d’ouvrir bruyamment les vitres longtemps closes ;Le temps d’admirer en rêvantTout ce que la nature a de beautés divinesQui flottent sur les monts, les bois et les ravinesAvec l’onde, l’ombre et le vent ! Louis, voici le temps de reposer son âmeDans ce calme sourire empreint de vague flammeQui rayonne au front du ciel pur ;De dilater son cœur ainsi qu’une eau qui fume,Et d’en faire envoler la nuée et la brumeA travers le limpide azur ! O Dieu ! que les amants sous les vertes feuilléesS’en aillent, par l’hiver pauvre ailes mouillées !Qu’ils errent, joyeux et vainqueurs !Que le rossignol chante, oiseau dont la voix tendreContient de l’harmonie assez pour en répandreSur tout l’amour qui sort des cœurs ! Que, blé qui monte, enfant qui joue, eau qui murmure,Fleur rose où le semeur rêve une pêche mûre,Que tout semble rire ou prier !Que le chevreau gourmand, furtif et plein de grâces,De quelque arbre incliné mordant les feuilles basses,Fasse accourir le chevrier ! Qu’on songe aux deuils passés en se disant : qu’était-ce ?Que rien sous le soleil ne garde de tristesse !Qu’un nid chante sur les vieux troncs !Nous, tandis que de joie au loin tout vibre et tremble,Allons dans la forêt, et là, marchant ensemble,Si vous voulez, nous songerons. Nous songerons tous deux à cette belle filleQui dort là-bas sous l’herbe où le bouton d’or brille,Où l’oiseau cherche un grain de mil,Et qui voulait avoir, et qui, triste chimère !S’était fait cet hiver promettre par sa mèreUne robe verte en avril.
Devant la blanche ferme où parfois vers midiUn vieillard vient s’asseoir sur le seuil attiédi,Où cent poules gaîment mêlent leurs crêtes rouges,Où, gardiens du sommeil, les dogues dans leurs bougesEcoutent les chansons du gardien du réveil,Du beau coq vernissé qui reluit au soleil,Une vache était là, tout à l’heure arrêtée.Superbe, énorme, rousse et de blanc tachetée,Douce comme une biche avec ses jeunes faons,Elle avait sous le ventre un beau groupe d’enfants,D’enfants aux dents de marbre, aux cheveux en broussaillesFrais, et plus charbonnés que de vieilles murailles,Qui, bruyants, tous ensemble, à grands cris appelantD’autres qui, tout petits, se hâtaient en tremblant,Dérobant sans pitié quelque laitière absente,Sous leur bouche joyeuse et peut-être blessanteEt sous leurs doigts pressant le lait pas mille trous, Tiraient le pis fécond de la mère au poil roux.Elle, bonne et puissante et de son trésor pleine,Sous leurs mains par moments faisant frémir à peineSon beau flanc plus ombré qu’un flanc de léopard,Distraite, regardait vaguement quelque part. Ainsi, Nature ! abri de toute créature !O mère universelle ! indulgente Nature !Ainsi, tous à la fois, mystiques et charnels,Cherchant l’ombre et le lait sous tes flancs éternels,Nous sommes là, savants, poëtes, pêle-mêle,Pendus de toutes parts à ta forte mamelle !Et tandis qu’affamés, avec des cris vainqueurs,A tes sources sans fin désaltérant nos cœurs,Pour en faire plus tard notre sang et notre âme,Nous aspirons à flots ta lumière et ta flamme,Les feuillages, les monts, les prés verts, le ciel bleu,Toi, sans te déranger, tu rêves à ton Dieu !
C’était un grand château du temps de Louis treize.Le couchant rougissait ce palais oublié.Chaque fenêtre au loin, transformée en fournaise,Avait perdu sa forme et n’était plus que braise.Le toit disparaissait dans les rayons noyé. Sous nos yeux s’étendait, gloire antique abattue,Un de ces parcs dont l’herbe inonde le chemin,Où dans un coin, de lierre à demi revêtue,Sur un piédestal gris, l’hiver, morne statue,Se chauffe avec un feu de marbre sous sa main. O deuil ! le grand bassin dormait, lac solitaire.Un Neptune verdâtre y moisissait dans l’eau.Les roseaux cachaient l’onde et l’eau rongeait la terre.Et les arbres mêlaient leur vieux branchage austère,D’où tombaient autrefois des rimes pour Boileau. On voyait par moments errer dans la futaieDe beaux cerfs qui semblaient regretter les chasseurs ;Et, pauvres marbres blancs qu’un vieux tronc d’arbre étaie,Seules, sous la charmille, hélas ! changée en haie,Soupirer Gabrielle et Vénus, ces deux sœurs ! Les manteaux, relevés par la longue rapière,Hélas ! ne passaient plus dans ce jardin sans voix.Les tritons avaient l’air de fermer la paupière.Et, dans l’ombre, entr’ouvrant ses mâchoires de pierre,Un vieux antre ennuyé bâillait au fond du bois. Et je vous dis alors : — Ce château dans son ombreA contenu l’amour, frais comme en votre cœur,Et la gloire, et le rire, et les fêtes sans nombre,Et toute cette joie aujourd’hui le rend sombre,Comme un vase noircit rouillé par sa liqueur. Dans cet antre, où la mousse a recouvert la dalle,Venait, les yeux baissés et le sein palpitant,Ou la belle Caussade ou la jeune Candale,Qui, d’un royal amant conquête féodale,En entrant disait Sire, et Louis en sortant. Alors comme aujourd’hui, pour Candale ou Caussade,La nuée au ciel bleu mêlait son blond duvet,Un doux rayon dorait le toit grave et maussade,Les vitres flamboyaient sur toute la façade,Le soleil souriait, la nature rêvait ! Alors comme aujourd’hui, deux cœurs unis, deux âmes,Erraient sous ce feuillage où tant d’amour a lui.Il nommait sa duchesse un ange entre les femmes,Et l’œil plein de rayons et l’œil rempli de flammesS’éblouissaient l’un l’autre, alors comme aujourd’hui ! Au loin dans le bois vague on entendait des rires.C’étaient d’autres amants, dans leur bonheur plongés.Par moments un silence arrêtait leurs délires.Tendre, il lui demandait : D’où vient que tu soupires ?Douce, elle répondait : D’où vient que vous songez ? Tous deux, l’ange et le roi, les mains entrelacées,Ils marchaient, fiers, joyeux, foulant le vert gazon,Ils mêlaient leurs regards, leur souffle, leurs pensées…O temps évanouis ! ô splendeurs éclipsées !O soleils descendus derrière l’horizon !
Près du pêcheur qui ruisselle,Quand tous deux, au jour baissant,Nous errons dans la nacelle,Laissant chanter l’homme frêleEt gémir le flot puissant ; Sous l’abri que font les voiles Lorsque nous nous asseyons,Dans cette ombre où tu te voilesQuand ton regard aux étoiles Semble cueillir des rayons ; Quand tous deux nous croyons lireCe que la nature écrit,Réponds, ô toi que j’admire,D’où vient que mon cœur soupire ?D’où vient que ton front sourit ? Dis, d’où vient qu’à chaque lameComme une coupe de fiel,La pensée emplit mon âme ?C’est que moi je vois la rameTandis que tu vois le ciel ! C’est que je vois les flots sombres,Toi, les astres enchantés !C’est que, perdu dans leurs nombres,Hélas ! je compte les ombresQuand tu comptes les clartés ! Chacun, c’est la loi suprême,Rame, hélas ! jusqu’à la fin.Pas d’homme, ô fatal problème !Qui ne laboure ou ne sèmeSur quelque chose de vain ! L’homme est sur un flot qui gronde.L’ouragan tord son manteau.Il rame en la nuit profonde,Et l’espoir s’en va dans l’ondePar les fentes du bateau. Sa voile que le vent troueSe déchire à tout moment,De sa route l’eau se joue,Les obstacles sur sa proueEcument incessamment ! Hélas ! hélas ! tout travailleSous tes yeux, ô Jéhova !De quelque côté qu’on aille,Partout un flot qui tressaille,Partout un homme qui va ! Où vas-tu ? — Vers la nuit noire.Où vas-tu ? — Vers le grand jour.Toi ! — Je cherche s’il faut croire.Et toi ? — Je vais à la gloire.Et toi ? — Je vais à l’amour. Vous allez tous à la tombe !Vous allez à l’inconnu !Aigle, vautour, ou colombe,Vous allez où tout retombe Et d’où rien n’est revenu ! Vous allez où vont encoreCeux qui font le plus de bruit !Où va la fleur qu’avril dore !Vous allez où va l’aurore !Vous allez où va la nuit ! A quoi bon toutes ces peines ?Pourquoi tant de soins jaloux ?Buvez l’onde des fontaines,Secouez le gland des chênes,Aimez, et rendormez- vous ! Lorsque ainsi que des abeilles On a travaillé toujours ;Qu’on a rêvé des merveilles ;Lorsqu’on a sur bien des veillesAmoncelé bien des jours ; Sur votre plus belle rose,Sur votre lys le plus beau,Savez-vous ce qui se pose ?C’est l’oubli pour toute chose, Pour tout homme le tombeau ! Car le Seigneur nous retireLes fruits à peine cueillis.Il dit : Echoue ! au navire.Il dit à la flamme : Expire !Il dit à la fleur : Pâlis ! Il dit au guerrier qui fonde :— Je garde le dernier mot.Monte, monte, ô roi du monde !La chute la plus profondePend au sommet le plus haut. - Il a dit à la mortelle :— Vite ! éblouis ton amant.Avant de mourir sois belle.Sois un instant étincelle, Puis cendre éternellement ! — Cet ordre auquel tu t’opposesT’enveloppe et l’engloutit.Mortel, plains-toi, si tu l’oses,Au Dieu qui fit ces deux choses, Le ciel grand, l’homme petit ! Chacun, qu’il doute ou qu’il nie,Lutte en frayant son chemin ;Et l’éternelle harmoniePèse comme une ironieSur tout ce tumulte humain ! Tous ces faux biens qu’on enviePassent comme un soir de mai.Vers l’ombre, hélas ! tout dévie.Que reste-t-il de la vie,Excepté d’avoir aimé ! Ainsi je courbe ma têteQuand tu redresses ton front.Ainsi, sur l’onde inquiète,J’écoute, sombre poète,Ce que les flots me diront. Ainsi, pour qu’on me réponde,J’interroge avec effroi ;Et dans ce gouffre où je sondeLa fange se mêle à l’onde…Oh ! ne fais pas comme moi ! Que sur la vague troubléeJ’abaisse un sourcil hagard ;Mais toi, belle âme voilée,Vers l’espérance étoiléeLève un tranquille regard ! Tu fais bien. Vois les cieux luire.Vois les astres s’y mirer.Un instinct là-haut t’attire.Tu regardes Dieu sourire ;Moi, je vois l’homme pleurer !
Dans Virgile parfois, dieu tout près d’être un ange,Le vers porte à sa cime une lueur étrange.C’est que, rêvant déjà ce qu’à présent on sait,Il chantait presque à l’heure où Jésus vagissait.C’est qu’à son insu même il est une des âmesQue l’orient lointain teignait de vagues flammes.C’est qu’il est un des cœur que, déjà sous les cieux,Dorait le jour naissant du Christ Mystérieux ! Dieu voulait qu’avant tout, rayon du fils de l’homme,L’aube de Bethléem blanchit le front de Rome.
Jeune homme ! je te plains ; et cependant j’admireTon grand parc enchanté qui semble nous sourire,Qui fait, vu de ton seuil, le tour de l’horizon,Grave ou joyeux suivant le jour et la saison, Coupé d’herbe et d’eau vive, et remplissant huit lieuesDe ses vagues massifs et de ses ombres bleues.J’admire ton domaine, et pourtant je te plains !Car dans ces bois touffus de tant de grandeur pleins,Où le printemps épanche un faste sans mesure,Quelle plus misérable et plus pauvre masureQu’un homme usé, flétri, mort pour l’illusion,Riche et sans volupté, jeune et sans passion, Dont le cœur délabré, dans ses recoins livides,N’a plus qu’un triste amas d’anciennes coupes vides, Vases brisés qui n’ont rien gardé que l’ennui,Et d’où l’amour, la joie et la candeur ont fui ! Oui, tu me fais pitié, toi qui crois faire envie !Ce splendide séjour sur ton cœur, sur ta vie,Jette une ombre ironique, et rit en écrasantTon front terne et chétif d’un cadre éblouissant. Dis-moi, crois-tu, vraiment posséder ce royaumeD’ombre et de fleurs, où l’arbre arrondi comme un dôme,L’étang, lame d’argent que le couchant fait d’or,L’allée entrant au bois comme un noir corridor,Et là, sur la forêt, ce mont qu’une tour garde,Font un groupe si beau pour l’âme qui regarde !Lieu sacré pour qui sait dans l’immense univers,Dans les prés, dans les eaux et dans les vallons verts,Retrouver les profils de la face éternelleDont le visage humain n’est qu’une ombre charnelle ! Que fais-tu donc ici ? Jamais on ne te voit,Quand le matin blanchit l’angle ardoisé du toit,sortir, songer, cueillir la fleur, coupe iriséeQue la plante à l’oiseau tend pleine de rosée,Et parfois t’arrêter, laissant pendre à ta mainUn livre interrompu, debout sur le chemin,Quand le bruit du vent coupe en strophes incertainesCette longue chanson qui coule des fontaines. Jamais tu n’as suivi de sommets en sommetsLa ligne des coteaux qui fait rêve ; jamais Tu n’as joui de voir, sur l’eau qui reflète,Quelque saule noueux tordu comme un athlète.Jamais, sévère esprit au mystère attaché,Tu n’as questionné le vieux orme penchéQui regarde à ses pieds toute la pleine vivreComme un sage qui rêve attentif à son livre. L’été, lorsque le jour est par midi frappé,Lorsque la lassitude a tout enveloppé,A l’heure où l’andalouse et l’oiseau font la sieste,Jamais le faon peureux, tapi dans l’antre agreste,Ne te vois, à pas lents, loin de l’homme importun,Grave, et comme ayant peur de réveiller quelqu’un,Errer dans les forêts ténébreuses et doucesOù le silence dort sur le velours des mousses. Que te fais tout cela ? Les nuages des cieux,La verdure et l’azur sont l’ennui de tes yeux.Tu n’est pas de ces fous qui vont, et qui s’en vantent,Tendant partout l’oreille aux voix qui partout chantent,Rendant au Seigneur d’avoir fait le printemps,Qui ramasse un nid, ou contemple longtempsQuelque noir champignon, monstre étrange de l’herbe.Toi, comme un sac d’argent, tu vois passer la gerbe.Ta futaie, en avril, sous ses bras plus nombreuxA l’air de réclamer bien des pas amoureux,Bien des cœurs soupirants, bien des têtes pensives ; Toi qui jouis aussi sous ses branches massives,Tu songes, calculant le taillis qui s’accroît,Que Paris, ce vieillard qui, l’hiver, a si froid,Attend, sous ses vieux quais percés de rampes neuves,Ces longs serpents de bois qui descendent les fleuves !Ton regard voit, tandis que ton œil flotte au loin,Les blés d’or en farine et la prairie en foin ;Pour toi le laboureur est un rustre qu’on paie ;Pour toi toute fumée ondulant, noire ou gaie,Sur le clair paysage, est un foyer impurOù l’on cuit quelque viande à l’angle d’un vieux mur.Quand le soir tend le ciel de ses moires ardentesAu dos d’un fort cheval assis, jambes pendantes,Quand les bouviers hâlés, de leur bras vigoureuxPique tes bœufs géants qui par le chemin creuxSe hâtent pêle-mêle et s’en vont à la crèche,Toi, devant ce tableau tu rêves à la brècheQu’il faudra réparer, en vendant tes silos,Dans ta rente qui tremble aux pas de don Carlos ! Au crépuscule, après un long jour monotone,Tu t’enferme chez toi. Les tièdes nuits d’automneVersent leur chaste haleine aux coteaux veloutés.Tu n’en sais rien. D’ailleurs, qu’importe ! A tes côtés,Belles, leur bruns cheveux appliqués sur les tempes,Fronts roses empourprés par le reflet des lampes,Des femmes aux yeux purs sont assises, formantUn cercle frais qui borde et cause doucement ;Toutes, dans leurs discours où rien n’ose apparaître,Cachant leurs voeux, leur âmes et leur cœur que peut-êtreEmbaume un vague amour, fleur qu’on ne cueille pas,Parfum qu’on sentirait en se baissant tout bas.Tu n’en sais rien. Tu fais, parmi ces élégies,Tomber ton froid sourire, où, sous quatre bougies,D’autres hommes et toi, dans un coin attablésAutour d’un tapis vert, bruyants, vous querellezLes caprices du whist, du brelan ou de l’hombre.La fenêtre est pourtant pleine de lune et d’ombre ! O risible insensé ! vraiment, je te le dis,Cette terre, ces prés, ces vallons arrondis,Nids de feuilles et d’herbe où jasent les villages,Ces blés où les moineaux ont leurs joyeux pillages,Ces champs qui, l’hiver même, ont d’austères appas,Ne t’appartiennent point : tu ne les comprends pas. Vois-tu, tous les passants, les enfants, les poètes,Sur qui ton bois répand ses ombres inquiètes,Le pauvre jeune peintre épris de ciel et d’air,L’amant plein d’un seul nom, le sage au cœur amer,Qui viennent rafraîchir dans cette solitude,Hélas ! l’un son amour et l’autre son étude,Tous ceux qui, savourant la beauté de ce lieu,Aiment, en quittant l’homme, à s’approcher de Dieu,Et qui, laissant ici le bruit vague et moroseDes troubles de leur âme, y prennent quelque choseDe l’immense repos de la création,Tous ces hommes, sans or et sans ambition,Et dont le pied poudreux ou tout mouillé par l’herbeTe fait rire emporté par ton landau superbe,Sont dans ce parc touffu, que tu crois sous ta loi,Plus riches, plus chez eux, plus les maîtres que toi,Quoique de leur forêt que ta main grille et mureTu puisses couper l’ombre et vendre le murmure ! Pour eux rien n’est stérile en ces asiles frais.Pour qui les sait cueillir tout a des dons secrets.De partout sort un flot de sagesse abondante.L’esprit qu’a déserté la passion grondante,Médite à l’arbre mort, aux débris du vieux pont.Tout objet dont le bois se compose répondA quelque objet pareil dans la forêt de l’âme.Un feu de pâtre éteint parle à l’amour en flamme.Tout donne des conseils au penseur, jeune ou vieux.On se pique aux chardons ainsi qu’aux envieux ;La feuille invite à croître ; et l’onde, en coulant vite,Avertit qu’on se hâte et que l’heure nous quitte.Pour eux rien n’est muet, rien n’est froid, rien n’est mort.Un peu de plume en sang leur éveille un remord ;Les sources sont des pleurs ; la fleur qui boit aux fleuves,Leur dit : Souvenez-vous, ô pauvres âmes veuves ! Pour eux l’antre profond cache un songe étoilé ;Et la nuit, sous l’azur d’un beau ciel constellé,L’arbre sur ses rameaux, comme à travers ses branches,Leur montre l’astre d’or et les colombes blanches,Choses douces aux cœurs par le malheur ployés,Car l’oiseau dit : Aimez ! et l’étoile : Croyez ! Voilà ce que chez toi verse aux âmes souffrantesLa chaste obscurité des branches murmurantes !Mais toi, qu’en fais tu ? dis. — Tous les ans, en flots d’or,Ce murmure, cette ombre, ineffable trésor,Ces bruits de vent qui joue et d’arbre qui tressaille,Vont s’enfouir au fond de ton coffre qui bâille ;Et tu changes ces bois où l’amour s’enivra,Toute cette nature, en loge à l’opéra ! Encor si la musique arrivait à ton âme !Mais entre l’art et toi l’or met son mur infâme.L’esprit qui comprend l’art comprend le reste aussi.Tu vas donc dormir là ! sans te douter qu’ainsiQue tous ces verts trésors que dévore ta bourse,Gluck est une forêt et Mozart une source. Tu dors ; et quand parfois la mode, en souriant,Te dit : Admire, riche ! alors, joyeux, criant,Tu surgis, demandant comment l’auteur se nomme,Pourvu que toutefois la muse soit un homme !Car tu te roidiras dans ton étrange orgueilSi l’on t’apporte, un soir, quelque musique en deuil,Urne que la pensée a chauffée à sa flamme,Beau vase où s’est versé tout le cœur d’une femme. O seigneur malvenu de ce superbe lieu !Caillou vil incrusté dans ces rubis en feu !Maître pour qui ces champs sont pleins de sourdes haines !Gui parasite enflé de la sève des chênes !Pauvre riche ! — Vis donc, puisque cela pour toiC’est vivre. Vis sans cœur, sans pensée et sans foi.Vis pour l’or, chose vile, et l’orgueil, chose vaine.Végète, toi qui n’as que du sang dans la veine, Toi qui ne sens pas Dieu frémir dans le roseau,Regarder dans l’aurore et chanter dans l’oiseau ! Car, — et bien que tu sois celui qui rit aux bellesEt, le soir, se récrie aux romances nouvelles, —Dans les coteaux penchants où fument les hameaux,Près des lacs, près des fleurs, sous les larges rameaux,Dans tes propres jardins, tu vas aussi stupide,Aussi peu clairvoyant dans ton instinct cupide,Aussi sourd à la vie, à l’harmonie, aux voix,Qu’un loup sauvage errant au milieu des grands bois !
Regardez : les enfants se sont assis en rond.Leur mère est à coté, leur mère au jeune frontQu’on prend pour une sœur aînée ;Inquiète, au milieu de leurs jeux ingénus,De sentir s’agiter leurs chiffres inconnusDans l’urne de la destinée. Près d’elle naît leur rire et finissent leurs pleurs,Et son cœur est si pur et si pareil aux leurs.Et sa lumière est si choisie,Qu’en passant à travers les rayons de ses jours,La vie aux mille soins, laborieux et lourds,Se transfigure en poésie ! Toujours elle les suit, veillant et regardant,Soit que janvier rassemble au coin de l’âtre ardentLeur joie aux plaisirs occupée ;Soit qu’un doux vent de mai, qui ride le ruisseau,Remue au-dessus d’eux les feuilles, vert monceauD’où tombe une ombre découpée.Parfois, lorsque, passant près d’eux, un indigentContemple avec envie un beau hochet d’argentQue sa faim dévorante admire,La mère est là ; pour faire, au nom du Dieu vivant,Du hochet une aumône, un ange de l’enfant,Il ne lui faut qu’un doux sourire ! Et moi qui, mère, enfants, les vois tous sous mes yeux,Tandis qu’auprès de moi les petits sont joyeuxComme des oiseaux sur les grèves,Mon cœur gronde et bouillonne, et je sens lentement,Couvercle soulevé par un flot écumant,S’entr’ouvrir mon front plein de rêves.
Dans ce jardin antique où les grandes alléesPassent sous les tilleuls si chastes, si voiléesQue toute fleur qui s’ouvre y semble un encensoir,Où, marquant tous ses pas de l’aube jusqu’au soir,L’heure met tour à tour dans les vases de marbreLes rayons du soleil et les ombres de l’arbre,Anges, vous le savez, oh ! comme avec amour,Rêveur, je regardais dans la clarté du jourJouer l’oiseau qui vole et la branche qui plie,Et de quels doux pensers mon âme était remplie,Tandis que l’humble enfant dont je baise le front,Avec son pas joyeux pressant mon pas moins prompt,Marchait en m’entraînant vers la grotte où le lierreMet une barbe verte au vieux fleuve de pierre ! 20 février 1837
Enfants ! — Oh ! revenez ! tout à l’heure, imprudent,je vous ai de ma chambre exilés en grondant,Rauque et tout hérissé de paroles morose.Et qu’aviez-vous donc fait, bandits aux lèvres roses ?Quel crime ? Quel exploit ? Quel forfait insensé ?Quel vase du japon en mille éclats brisé ?Quel vieux portrait crevé ? Quel beau missel gothiqueEnrichi par vos mains d’un dessin fantastique ?Non, rien de tout cela. Vous aviez seulement,Ce matin, restés seuls dans ma chambre un moment,Pris, parmi ces papiers que mon esprit colore,Quelques vers, groupe informe, embryons près d’éclore,Puis vous les aviez mis, prompts à vous accorder,Dans le feu, pour jouer, pour voir, pour regarderDans une cendre noire errer des étincelles,Comme brillent sur l'eau de nocturnes nacelles, Ou comme, de fenêtre en fenêtre, on peut voirDes lumières courir dans les maisons le soir. Voilà tout. Vous jouiez et vous croyiez bien faire. Belle perte, en effet ! beau sujet de colère !Une strophe, mal née au doux bruit de vos jeux,Qui remuait les mots d’un vol trop orageux !Une ode qui chargeait d’une rime gonfléeSa stance paresseuse en marchant essoufflée !De lourds alexandrins l’un sur l’autre enjambantComme des écoliers qui sortent de leur banc !Un autre eût dit : — Merci ! Vous ôtez une proieAu feuilleton méchant qui bondissait de joie Et d’avance poussait des rires infernauxDans l’antre qu’il se creuse au bas des grands journauxMoi, je vous ai grondés. Tort grave et ridicule !Nains charmants que n’eût pas voulu fâcher Hercule,Moi, je vous ai fait peur. J’ai, rêveur triste et dur, Reculé brusquement ma chaise jusqu’au mur, Et, vous jetant ces noms dont l’envieux vous nomme,J’ai dit : — Allez-vous-en ! laissez-moi seul ! — Pauvre homme !Seul ! le beau résultat ! le beau triomphe ! seul !Comme on oublie un mort roulé dans son linceul,Vous m’avez laissé là, l’œil fixé sur ma porte,Hautain, grave et puni. — Mais vous, que vous importe !Vous avez retrouvé dehors la liberté, Le grand air, le beau parc, le gazon souhaité, L’eau courante où l’on jette une herbe à l’aventure, Le ciel bleu, le printemps, la sereine nature,Ce livre des oiseaux et des bohémiens,Ce poème de Dieu qui vaut mieux que les miens,Où l’enfant peut cueillir la fleur, strophe vivante,Sans qu’une grosse voix tout à coup l’épouvante !Moi, je suis resté seul, toute joie ayant fui,Seul avec ce pédant qu’on appelle l’ennui.Car, depuis le matin assis dans l’antichambre, Ce docteur, né dans Londre, un dimanche, en décembre,Qui ne vous aime pas, ô mes pauvres petits,Attendait pour entrer que vous fussiez sortis.Dans l’angle où vous jouiez il est là qui soupire,Et je le vois bâiller, moi qui vous voyais rire ! Que faire ? lire un livre ? oh non ! — Dicter des vers ?A quoi bon ? — Emaux bleus ou blancs, céladons verts,Sphère qui fait tourner tout le ciel sur son axe,Les beaux insectes peints sur mes tasses de Saxe,Tout m’ennuie, et je pense à vous. En vérité, Vous partis, j’ai perdu le soleil, la gaîté,Le bruit joyeux qui fait qu’on rêve, le délireDe voir le tout petit s’aider du doigt pour lire,Les fronts pleins de candeur qui disent toujours oui, L’éclat de rire franc, sincère, épanoui, Qui met subitement des perles sur les lèvres,Les beaux grands yeux naïfs admirant mon vieux Sèvres,La curiosité qui cherche à tour savoir, Et les coudes qu’on pousse en disant : Viens donc voir ! Oh ! certes, les esprits, les sylphes et les féesQue le vent dans ma chambre apporte par bouffées,Les gnomes accroupis là-haut, près du plafond,Dans les angles obscurs que mes vieux livres font,Les lutins familiers, nains à la longue échine,Qui parlent dans les coins à mes vases de Chine.Tout l’invisible essaim de ces démons joyeuxA dû rire aux éclats, quand là, devant leurs yeux,Ils vous ont vus saisir dans la boîte aux ébauchesCes hexamètres nus, boiteux, difformes, gauches,Les traîner au grand jour, pauvres hiboux fâchés,Et puis, battant des mains, autour du feu penchés,De tout ces corps hideux soudain tirant une âme,Avec ces vers si laids faire une belle flamme ! Espiègles radieux que j’ai fait envoler,Oh ! revenez ici chanter, danser, parler,Tantôt, groupe folâtre, ouvrir un gros volume,Tantôt courir, pousser mon bras qui tient ma plume,Et faire dans le vers que je viens retoucherSaillir soudain un angle aigu comme un clocherQui perce tout à coup un horizon de plaines.Mon âme se réchauffe à vos douces haleines.Revenez près de moi, souriant de plaisir,Bruire et gazouiller, et sans peur obscurcirLe vieux livre où je lis de vos ombres penchées,Folles têtes d’enfants ! gaîtés effarouchées ! J’en conviens, j’avais tort, et vous aviez raison.Mais qui n’a quelquefois grondé hors de saison ?Il faut être indulgent. Nous avons nos misères.Les petits pour les grands ont tort d’être sévères.Enfants ! chaque matin, votre âme avec amourS’ouvre à la joie ainsi que la fenêtre au jour.Beau miracle, vraiment, que l’enfant, gai sans cesse,Ayant tout le bonheur, ait toute la sagesse !Le destin vous caresse en vos commencements.Vous n’avez qu’à jouer et vous êtes charmants. Mais nous, nous qui pensons, nous qui vivons, nous sommeHargneux, tristes, mauvais, ô mes chers petits hommes ! On a ses jours d’humeur, de déraison, d’ennui.Il pleuvait ce matin. Il fait froid aujourd’hui.Un nuage mal fait dans le ciel tout à l’heureA passé. Que nous veut cette cloche qui pleure ?Puis on a dans le cœur quelque remords. VoilàCe qui nous rend méchants. Vous saurez tout cela,Quand l’âge à votre tour ternira vos visages,Quand vous serez plus grands, c’est-à-dire moins sages. J’ai donc eu tort. C’est dit. Mais c’est assez punir,Mais il faut pardonner, mais il faut revenir.voyons, faisons la paix, je vous prie à mains jointes.Tenez, crayons, papiers, mon vieux compas sans pointes,Mes laques et mes grès, qu’une vitre défend,Tous ces hochets de l’homme enviés par l’enfant,Mes gros chinois ventrus faits comme des concombres,Mon vieux tableau trouvé sous d’antiques décombres,Je vous livrerai tout, vous toucherez à tout !Vous pourrez sur ma table être assis ou debout,Et chanter, et traîner, sans que je me récrie,Mon grand fauteuil de chêne et de tapisserie,Et sur mon banc sculpté jeter tous à la foisVos jouets anguleux qui déchirent le bois !Je vous laisserai même, et gaîment, et sans crainte,O prodige ! en vos mains tenir ma bible peinte,Que vous n’avez touchée encor qu’avec terreur,Où l’on voit Dieu le père en habit d’empereur ! Et puis, brûlez les vers dont ma table est semée,Si vous tenez à voir ce qu’ils font de fumée !Brûlez ou déchirez ! — Je serais moins clémentSi c’était chez Méry, le poète charmant,Que Marseille la grecque, heureuse et noble ville,Blonde fille d’Homère, a fait fils de Virgile.Je vous dirais : — Enfants, ne touchez que des yeuxA ces vers qui demain s’envoleront aux cieux.Ces papiers, c’est le nid, retraite caressée,Où du poète ailé rampe encor la pensée.Oh ! n’en approchez pas ! car les vers nouveau-nés,Au manuscrit natal encore emprisonnés,Souffrent entre vos mains innocemment cruelles.Vous leur blessez le pied, vous leur froissez les ailes ;Et, sans vous en douter, vous leur faites ces mauxQue les petits enfants font aux petits oiseaux. — Mais qu’importe les miens ! — Toute ma poésie,C’est vous, et mon esprit suit votre fantaisie.Vous êtes les reflets et les rayonnementsDont j’éclaire mon vers si sombre par moments.Enfants, vous dont la vie est faite d’espérance,Enfants, vous dont la joie est faite d’ignorance,Vous n’avez pas souffert et vous ne savez pas,Quand la pensée en nous a marché pas à pas,Sur le poète morne et fatigué d’écrireQuelle douce chaleur répand votre sourire !Combien il a besoin, quand sa tête se rompt,De la sérénité qui luit sur votre front ;Et quel enchantement l’enivre et le fascine,Quand le charmant hasard de quelque cour voisine,Où vous vous ébattez sous un arbre penchant,Mêle vos joyeux cris à son douloureux chant ! Revenez donc, hélas ! revenez dans mon ombre,Si vous ne voulez pas que je sois triste et sombre,Pareil, dans l’abandon où vous m’avez laissé,Au pêcheur d’Etretat, d’un long hiver lassé,Qui médite appuyé sur son coude, et s’ennuieDe voir à sa fenêtre un ciel rayé de pluie.
Quels sont ces bruits sourds ?Écoutez vers l’ondeCette voix profondeQui pleure toujoursEt qui toujours gronde,Quoiqu’un son plus clairParfois l’interrompe… —Le vent de la merSouffle dans sa trompe. Comme il pleut ce soir !N’est-ce pas, mon hôte ?Là-bas, à la côte,Le ciel est bien noir,La mer est bien haute !On dirait l’hiver ;Parfois on s’y trompe… —Le vent de la mer Souffle dans sa trompe. Oh ! marins perdus !Au loin, dans cette ombreSur la nef qui sombre,Que de bras tendusVers la terre sombre !Pas d’ancre de fer Que le flot ne rompe. Le vent de la mer Souffle dans sa trompe. Nochers imprudents !Le vent dans la voileDéchire la toile Comme avec les dents !Là-haut pas d’étoile !L’un lutte avec l’air,L’autre est à la pompe. Le vent de la merSouffle dans sa trompe. C’est toi, c’est ton feuQue le nocher rêve,Quand le flot s’élève,Chandelier que DieuPose sur la grève,Phare au rouge éclairQue la brume estompe !Le vent de la merSouffle dans sa trompe
Ne vous effrayez pas, douce mère inquièteDont la bonté partout dans la maison s’émiette,De le voir si petit, si grave et si pensif.Comme un pauvre oiseau blanc qui, seul sur un récif,Voit l’océan vers lui monter du fond de l’ombre,Il regarde déjà la vie immense et sombre.Il rêve de le voir s’avancer pas à pas.O mère au cœur divin, ne vous effrayez pas,Vous en qui, — tant votre âme est un charmant mélange ! —L’ange voit un enfant et l’enfant voit un ange. Allons, mère, sans trouble et d’un air triomphantBaisez-moi le grand front de ce petit enfant.Ce n’est pas un savant, ce n’est pas un prodige,C’est un songeur ; tant mieux. Soyez fière, vous dis-je !La méditation du génie est la sœur,Mère, et l’enfant songeur fait un homme penseur,Et la pensée est tout, et la pensée ardenteDonne à Milton le ciel, donne l’enfer à Dante !Un jour il sera grand. L’avenir glorieuxAttend, n’en doutez pas, l’enfant mystérieuxQui veut savoir comment chaque chose se nomme,Et questionne tout, un mur autant qu’un homme.Qui sait si, ramassant à terre sans effortLe ciseau colossal de Michel-Ange mort,Il ne doit pas, livrant au granit des batailles,Faire au marbre étonné de superbes entailles ?Ou, comme Bonaparte ou bien François premier,Prendre, joueur d’échecs, l’Europe pour damier ?Qui sait s’il n’ira point, voguant à toute voile,Ajoutant à son œil, que l’ombre humaine voile,L’œil du long télescope au regard effrayant,Ou l’œil de la pensée encor plus clairvoyant,Saisir, dans l’azur vaste ou dans la mer profonde,Un astre comme Herschell, comme Colomb un monde ? Qui sait ? Laissez grandir ce petit sérieux.Il ne voit même pas nos regards curieux.Peut-être que déjà ce pauvre enfant fragileRêve, comme rêvait l’enfant qui fut Virgile,Au combat que poursuit le poète éclatant ;Et qu’il veut, aussi lui, tenter, vaincre, et sortantPar un chemin nouveau de la sphère où nous sommes,Voltiger, nom ailé, sur les bouches des hommes.
Jeune fille, l’amour, c’est d’abord un miroirOù la femme coquette et belle aime à se voir,Et, gaie ou rêveuse, se penche ;Puis, comme la vertu, quand il a votre cœur,Il en chasse le mal et le vice moqueur,Et vous fait l’âme pure et blanche ; Puis on descend un peu, le pied vous glisse… — AlorsC’est un abîme ! en vain la main s’attache aux bords,On s’en va dans l’eau qui tournoie ! —L’amour est charmant, pur, et mortel. N’y crois pas !Tel l’enfant, par un fleuve attiré pas à pas,S’y mire, s’y lave et s’y noie. 25 février 1837
Quand le poète peint l’enfer, il peint sa vie :Sa vie, ombre qui fuit de spectres poursuivie ;Forêt mystérieuse où ses pas effrayésS’égarent à tâtons hors des chemins frayés ;Noir voyage obstrué de rencontres difformes ;Spirale aux bords douteux, aux profondeurs énormes,Dont les cercles hideux vont toujours plus avant Dans une ombre où se meut l’enfer vague et vivant !Cette rampe se perd dans la brume indécise ; Au bas de chaque marche une plainte est assise, Et l’on y voit passer avec un faible bruitDes grincements de dents blancs dans la sombre nuit.Là sont les visions, les rêves, les chimères ;Les yeux que la douleur change en sources amères,L’amour, couple enlacé, triste, et toujours brûlant,Qui dans un tourbillon passe une plaie au flanc ;Dans un coin la vengeance et la faim, sœurs impies,Sur un crâne rongé côte à côte accroupies ;Puis la pâle misère au sourire appauvri ;L’ambition, l’orgueil, de soi-même nourri,Et la luxure immonde, et l’avarice infâme,Tous les manteaux de plomb dont peut se charger l’âme !Plus loin, la lâcheté, la peur, la trahisonOffrant des clefs à vendre et goûtant du poison ;Et puis, plus bas encore, et tout au fond du gouffre,Le masque grimaçant de la Haine qui souffre ! Oui, c’est bien là la vie, ô poète inspiré,Et son chemin brumeux d’obstacles encombré.Mais, pour que rien n’y manque, en cette route étroiteVous nous montrez toujours debout à votre droiteLe génie au front calme, aux yeux pleins de rayons,Le Virgile serein qui dit : Continuons !
Je vous l’ai déjà dit, notre incurable plaie,Notre nuage noir qu’aucun vent ne balaie,Notre plus lourd fardeau, notre pire douleur,Ce qui met sur nos fronts la ride et la pâleur,Ce qui fait flamboyer l’enfer sur nos murailles,C’est l’âpre anxiété qui nous tient aux entrailles,C’est la fatale angoisse et le trouble profondQui fait que notre cœur en abîmes se fond,Quand un matin le sort, qui nous a dans sa serre,Nous mettant face à face avec notre misère,Nous jette brusquement, lui notre maître à tous,Cette question sombre : — Ame, que croyez-vous ?C’est l’hésitation redoutable et profondeQui prend, devant ce sphinx qu’on appelle le monde,Notre esprit effrayé plus encor qu’ébloui,Qui n’ose dire non et ne peut dire oui ! C’est là l’infirmité de toute notre race.De quoi l’homme est-il sûr ? qui demeure ? qui passe ?Quel est le chimérique et quel est le réel ?Quand l’explication viendra-t-elle du ciel ?D’où vient qu’en nos sentiers que le sophisme encombreNous trébuchons toujours ? d’où vient qu’esprits faits d’ombre, Nous tremblons tous, la nuit, à l’heure où lentementLa brume monte au cœur ainsi qu’au firmament ?Que l’aube même est sombre et cache un grand problème ?Et que plus d’un penseur, ô misère suprême !Jusque dans les enfants trouvant de noirs écueils,Doute auprès des berceaux comme auprès des cercueils ? Voyez : cet homme est juste, il est bon ; c’est un sage.Nul fiel intérieur ne verdit son visage ;Si par quelques endroits son cœur est déjà mort,Parmi tous ses regrets il n’a pas un remord ;Les ennemis qu’il a, s’il faut qu’il s’en souvienne,Lui viennent de leur haine et non pas de la sienne ;C’est un sage - du temps d’Aurèle ou d’Adrien.Il est pauvre, et s’y plaît. Il ne tombe plus rienDe sa tête vieillie aux rumeurs apaisées,Rien que des cheveux blancs et de douces pensées.Tous les hommes pour lui d’un seul flanc sont sortis,Et, frère aux malheureux, il est père aux petits.Sa vie est simple, et fuit la ville qui bourdonne.Les champs où tout guérit, les champs où tout pardonne,Les villageois dansant au bruit des tambourins,Quelque ancien livre grec où revivent sereinsLes vieux héros d’Athène et de Lacédémone,Les enfants rencontrés à qui l’on fait l’aumône,Le chien à qui l’on parle et dont l’œil vous comprend,L’étude d’un insecte en des mousses errant,Le soir, quelque humble vieille au logis ramenée :Voilà de quels rayons est faite sa journée.Chaque jour, car pour lui chaque jour passe ainsi,Quand le soleil descend, il redescend aussi ;Il regagne, abordé des passants qui l’accueillent,Son toit sur qui, l’hiver, de grands chênes s’effeuillent.Si sa table, où jamais rien ne peut abonder,N’a qu’un maigre repas, il sourit, sans gronderLa servante au front gris, qui sous les ans chancelle,A qui manque aujourd’hui la force et non le zèle ;Puis il rentre à sa chambre où le sommeil l’attend.Et là, seul, que fait-il ? lui, ce juste content ?Lui, ce cœur sans désirs, sans fautes et sans peines ?Il pense, il rêve, il doute… - O ténèbres humaines ! Sombre loi ! tout est donc brumeux et vacillant ! Oh ! surtout dans ces jours où tout s’en va croulant,Où le malheur saisit notre âme qui dévie,Et souffle affreusement sur notre folle vie,Où le sort envieux nous tient, où l’on a plusQue le caprice obscur du flux et du reflux,Qu’un livre déchiré, qu’une nuit ténébreuse,Qu’une pensée en proie au gouffre qui se creuse,Qu’un cœur désemparé de ses illusions,Frêle esquif démâté, sur qui les passions,Matelots furieux, qu’en vain l’esprit écoute,Trépignent, se battant pour le choix de la route ;Quand on ne songe plus, triste et mourant effort,Qu’à chercher un salut, une boussole, un port,Une ancre où l’on s’attache, un phare où l’on s’adresse,Oh ! comme avec terreur, pilotes en détresse,Nous nous apercevons qu’il nous manque la foi,La foi, ce pur flambeau qui rassure l’effroi,Ce mot d’espoir écrit sur la dernière page,Cette chaloupe où peut se sauver l’équipage ! Comment donc se fait-il, ô pauvres insensés,Que nous soyons si fiers ? — Dites, vous qui pensez,Vous que le sort expose, âme toujours sereine,Si modeste à la gloire et si douce à la haine,Vous dont l’esprit, toujours égal et toujours pur,Dans la calme raison, cet immuable azur,Bien haut, bien loin de nous, brille, grave et candide,Comme une étoile fixe au fond du ciel splendide,Soleil que n’atteint pas, tant il est abrité,Ce roulis de l’abîme et de l’immensité,Où flottent, dispersés par les vents qui s’épanchent,Tant d’astres fatigués et de mondes qui penchent !Hélas ! que vous devez méditer à côtéDe l’arrogance unie à notre cécité !Que vous devez sourire en voyant notre gloire !Et, comme un feu brillant jette une vapeur noire,Que notre fol orgueil au néant appuyéVous doit jeter dans l’âme une étrange pitié ! Hélas ! ayez pitié, mais une pitié tendre ;Car nous écoutons tout sans pouvoir rien entendre ! Cette absence de foi, cette incrédulité,Ignorance ou savoir, sagesse ou vanité,Est-ce, de quelque nom que notre orgueil la nomme,Le vice de ce siècle ou le malheur de l’homme ?Est-ce un mal passager ? est-ce un mal éternel ?Dieu peut-être a fait l’homme ainsi pour que le ciel,Plein d’ombres pour nos yeux, soit toujours notre étude ?Dieu n’a scellé dans l’homme aucune certitude.Penser, ce n’est pas croire. A peine par momentEntend-on une voix dire confusément :—"Ne vous y fiez pas, votre œuvre est périssable !Tout ce que bâtit l’homme est bâti sur le sable ;Ce qu’il fait tôt ou tard par l’herbe est recouvert ;Ce qu’il dresse est dressé pour le vent du désert.Tous ces asiles vains où vous mettez votre âme,Gloire qui n’est que pourpre, amour qui n’est que flamme,L’altière ambition aux manteaux étoilésQui livre à tous les vents ses pavillons gonflés,La richesse toujours assise sur sa gerbe,La science de loin si haute et si superbe,Le pouvoir sous le dais, le plaisir sous les fleurs,Tentes que tout cela ! l’édifice est ailleurs.Passez outre ! cherchez plus loin les biens sans nombre.Une tente, ô mortels, ne contient que de l’ombre." On entend cette voix et l’on rêve longtemps.Et l’on croit voir le ciel, moins obscur par instants,Comme à travers la brume on distingue des rives,Presque entr’ouvert, s’emplir de vagues perspectives ! Que croire ? Oh ! j’ai souvent, d’un œil peut-être expert,Fouillé ce noir problème où la sonde se perd !Ces vastes questions dont l’aspect toujours change,Comme la mer tantôt cristal et tantôt fange,J’en ai tout remué ! la surface et le fond !J’ai plongé dans ce gouffre et l’ai trouvé profond ! Je vous atteste, ô vents du soir et de l’aurore,Etoiles de la nuit, je vous atteste encore,Par l’austère pensée à toute heure asservi, Que de fois j’ai tenté, que de fois j’ai gravi,Seul, cherchant dans l’espace un point qui me réponde,Ces hauts lieux d’où l’on voit la figure du monde !Le glacier sur l’abîme ou le cap sur les mers !Que de fois j’ai songé sur les sommets déserts,Tandis que fleuves, champs, forêts, cité, ruinesGisaient derrière moi dans les plis des collines,Que tous les monts fumaient comme des encensoirs,Et qu’au loin l’océan, répandant ses flots noirs,Sculptant des fiers écueils la haute architecture,Mêlait son bruit sauvage à l’immense nature ! Et je disais aux flots : Flots qui grondez toujours !Je disais aux donjons, croulant avec leurs tours :Tours où vit le passé ! donjons que les annéesMordent incessamment de leurs dents acharnées !Je disais à la nuit : Nuit pleine de soleils !Je disais aux torrents, aux fleurs, aux fruits vermeils,A ces formes sans nom que la mort décompose,Aux monts, aux champs, aux bois : Savez-vous quelque chose ? Bien des fois, à cette heure où le soir et le ventFont que le voyageur s’achemine en rêvant,Je me suis dit en moi : — cette grande nature, Cette création qui sert la créature,Sait tout ! Tout serait clair pour qui la comprendrait ! -Comme un muet qui sait le mot d’un grand secretEt dont la lèvre écume à ce mot qu’il déchire,Il semble par moment qu’elle voudrait tout dire.Mais Dieu le lui défend ! En vain vous écoutez.Aucun verbe en ces bruits l’un par l’autre heurtés !Cette chanson qui sort des campagnes fertiles,Mêlée à la rumeur qui déborde des villes,Les tonnerres grondants, les vents plaintifs et sourds,La vague de la mer, gueule ouverte toujours,Qui vient, hurle, et s’en va, puis sans fin recommence,Toutes ces voix ne sont qu’un bégaiement immense ! L’homme seul peut parler et l’homme ignore, hélas !Inexplicable arrêt ! quoi qu’il rêve ici-bas,Tout se voile à ses yeux sous un nuage austère.Et l’âme du mourant s’en va dans le mystère !Aussi repousser Rome et rejeter Sion,Rire, et conclure tout par la négation,Comme c’est plus aisé, c’est ce que font les hommes.Le peu que nous croyons tient au peu que nous sommes. Puisque Dieu l’a voulu, c’est qu’ainsi tout est mieux !Plus de clarté peut-être aveuglerait nos yeux.Souvent la branche casse où trop de fruit abonde.Que deviendrons-nous si, sans mesurer l’onde,Le Dieu vivant, du haut de son éternité,Sur l’humaine raison versait la vérité ?Le vase est trop petit pour la contenir toute. Il suffit que chaque âme en recueille une goutte,Même à l’erreur mêlée ! Hélas ! tout homme en soiPorte un obscur repli qui refuse la foi.Dieu ! la mort ! mots sans fond qui cachent un abîme !L’épouvante saisit le cœur le plus sublimeDès qu’il s’est hasardé sur de si grandes eaux.On ne les franchit pas tout d’un vol. Peu d’oiseauxTraversent l’océan sans reposer leur aile.Il n’est pas de croyant si pur et si fidèleQui ne tremble et n’hésite à de certains moments.Quelle âme est sans faiblesse et sans accablements ?Enfants ! résignons-nous et suivons notre route.Tout corps traîne son ombre, et tout esprit son doute.
Puisqu’il plut au Seigneur de te briser, poète ;Puisqu’il plut au Seigneur de comprimer ta tête De son doigt souverain,D’en faire une urne sainte à contenir l’extase,D’y mettre le génie, et de sceller ce vase Avec un sceau d’airain ; Puisque le Seigneur Dieu t’accorda, noir mystère !Un puits pour ne point boire, une voix pour te taire, Et souffla sur ton front,Et, comme une nacelle errante et d’eau remplie,Fit rouler ton esprit à travers la folie, Cet océan sans fond ; Puisqu’il voulut ta chute, et que la mort glacée,Seule, te fît revivre en rouvrant ta pensée Pour un autre horizon ;Puisque Dieu, t’enfermant dans la cage charnelle,Pauvre aigle, te donna l’aile et non la prunelle, L’âme et non la raison ; Tu pars du moins, mon frère, avec ta robe blanche !Tu retournes à Dieu comme l’eau qui s’épanche Par son poids naturel ;Tu retournes à Dieu, tête de candeur pleine,Comme y va la lumière, et comme y va l’haleine Qui des fleurs monte au ciel ! Tu n’as rien dit de mal, tu n’as rien fait d’étrange.Comme une vierge meurt, comme s’envole un ange, Jeune homme, tu t’en vas !Rien n’a souillé ta main ni ton cœur ; dans ce mondeOù chacun court, se hâte, se forge, et crie, et gronde, À peine tu rêvas ! Comme le diamant, quand le feu le vient prendre,Disparaît tout entier, et sans laisser de cendre, Au regard ébloui,Comme un rayon s’enfuit sans rien jeter de sombre,Sur la terre après toi tu n’as pas laissé d’ombre, Esprit évanoui ! Doux et blond compagnon de toute mon enfance,Oh ! dis-moi, maintenant, frère marqué d’avance Pour un morne avenir,Maintenant que la mort a rallumé ta flamme,Maintenant que la mort a réveillé ton âme, Tu dois te souvenir ! Tu dois te souvenir de nos jeunes années !Quand les flots transparents de nos deux destinées Se côtoyaient encor,Lorsque Napoléon flamboyait comme un phare,Et qu’enfants nous prêtions l’oreille à sa fanfare Comme une meute au cor ! Tu dois te souvenir des vertes Feuillantines,Et de la grande allée où nos voix enfantines, Nos purs gazouillements,Ont laissé dans les coins des murs, dans les fontaines,Dans le nid des oiseaux et dans le creux des chênes, Tant d’échos si charmants ! Ô temps ! jours radieux ! aube trop tôt ravie !Pourquoi Dieu met-il donc le meilleur de la vie Tout au commencement ?Nous naissions ! on eût dit que le vieux monastèrePour nous voir rayonner ouvrait avec mystère Son doux regard dormant. T’en souviens-tu, mon frère ? après l’heure d’étude,Oh ! comme nous courions dans cette solitude ! Sous les arbres blottis,Nous avions, en chassant quelque insecte qui saute,L’herbe jusqu’aux genoux, car l’herbe était bien haute, Nos genoux bien petits. Vives têtes d’enfants par la course effarées,Nous poursuivons dans l’air cent ailes bigarrées ; Le soir nous étions las,Nous revenions, jouant avec tout ce qui joue,Frais, joyeux, et tous deux baisés à pleine joue Par notre mère, hélas ! Elle grondait : — Voyez ! comme ils sont faits ! ces hommes !Les monstres ! ils auront cueilli toutes nos pommes ! Pourtant nous les aimons.Madame, les garçons sont le souci des mères,Car ils ont la fureur de courir dans les pierres Comme font les démons ! - Puis un même sommeil, nous berçant comme un hôte,Tous deux au même lit nous couchait côte à côte ; Puis un même réveil.Puis, trempé dans un lait sorti chaud de l’étable,Le même pain faisait rire à la même table Notre appétit vermeil ! Et nous recommencions nos jeux, cueillant par gerbeLes fleurs, tous les bouquets qui réjouissent l’herbe, Le lys à Dieu pareil,Surtout ces fleurs de flamme et d’or qu’on voit, si belles,Luire à terre en avril comme des étincelles Qui tombent du soleil ! On nous voyait tous deux, gaîté de la famille,Le front épanoui, courir sous la charmille, L’œil de joie enflammé… —Hélas ! hélas ! quel deuil pour ma tête orpheline !Tu vas donc désormais dormir sur la colline, Mon pauvre bien-aimé ! Tu vas dormir là-haut sur la colline verte,Qui, livrée à l’hiver, à tous les vents ouverte, A le ciel pour plafond ;Tu vas dormir, poussière, au fond d’un lit d’argile ;Et moi je resterai parmi ceux de la ville Qui parlent et qui vont ! Et moi je vais rester, souffrir, agir et vivre ;Voir mon nom se grossir dans les bouches de cuivre De la célébrité ;Et cacher, comme à Sparte, en riant quand on entre,Le renard envieux qui me ronge le ventre, Sous ma robe abrité ! Je vais reprendre, hélas ! mon œuvre commencée,Rendre ma barque frêle à l’onde courroucée, Lutter contre le sort ;Enviant souvent ceux qui dorment sans murmure,Comme un doux nid couvé pour la saison future, Sous l’aile de la mort ! J’ai d’austères plaisirs. Comme un prêtre à l’église,Je rêve à l’art qui charme, à l’art qui civilise, Qui change l’homme un peu,Et qui, comme un semeur qui jette au loin sa graine,En semant la nature à travers l’âme humaine, Y fera germer Dieu ! Quand le peuple au théâtre écoute ma pensée,J’y cours, et là, courbé vers la foule pressée, L’étudiant de près,Sur mon drame touffu dont le branchage plie,J’entends tomber ses pleurs comme la large pluie Aux feuilles des forêts ! Mais quel labeur aussi ! que de flots ! quelle écume !Surtout lorsque l’envie, au cœur plein d’amertume, Au regard vide et mort,Fait, pour les vils besoins de ses luttes vulgaires,D’une bouche d’ami qui souriait naguères Une bouche qui mord ! Quel vie ! et quel siècle alentour ! — Vertu, gloire,Pouvoir, génie et foi, tout ce qu’il faudrait croire, Tout ce que nous valons,Le peu qui nous restait de nos splendeurs décrues,Est traîné sur la claie et suivi dans les rues Par le rire en haillons ! Combien de calomnie et combien de bassesse !Combien de pamphlets vils qui flagellent sans cesse Quiconque vient du ciel,Et qui font, la blessant de leur lance payée,Boire à la vérité, pâle et crucifiée, Leur éponge de fiel ! Combien d’acharnements sur toutes les victimes !Que de rhéteurs, penchés sur le bord des abîmes, Riant, ô cruauté !De voir l’affreux poison qui de leurs doigts découle,Goutte à goutte, ou par flots, quand leurs mains sur la foule Tordent l’impiété ! L’homme, vers le plaisir se ruant par cent voies,Ne songe qu’à bien vivre et qu’à chercher des proies ; L’argent est adoré ;Hélas ! nos passions ont des serres infâmesOù pend, triste lambeau, tout ce qu’avaient nos âmes De chaste et de sacré ! À quoi bon, cependant ? à quoi bon tant de haine,Et faire tant de mal, et prendre tant de peine, Puisque la mort viendra !Pour aller avec tous où tous doivent descendre !Et pour n’être après tout qu’une ombre, un peu de cendre Sur qui l’herbe croîtra ! À quoi bon s’épuiser en voluptés diverses ?À quoi bon se bâtir des fortunes perverses Avec les maux d’autrui ?Tout s’écroule ; et, fruit vert qui pend à la ramée,Demain ne mûrit pas pour la bouche affamée Qui dévore aujourd’hui ! Ce que nous croyons être avec ce que nous sommes,Beauté, richesse, honneurs, ce que rêvent les hommes, Hélas ! et ce qu’ils font,Pêle-mêle, à travers les champs ou les huées,Comme s’est emporté par rapides nuées Dans un oubli profond ! Et puis quelle éternelle et lugubre fatigueDe voir le peuple enflé monter jusqu’à sa digue, Dans ces terribles jeux !Sombre océan d’esprits dont l’eau n’est pas sondée,Et qui vient faire autour de toute grande idée Un murmure orageux ! Quel choc d’ambitions luttant le long des routes,Toutes contre chacune et chacune avec toutes ! Quel tumulte ennemi !Comme on raille d’un bas tout astre qui décline !… —Oh ! ne regrette rien sur la haute colline Où tu t’es endormi ! Là, tu reposes, toi ! Là, meurt toute voix fausse.Chaque jour, du levant au couchant, sur ta fosse Promenant son flambeau,L’impartial soleil, pareil à l’espérance,Dore des deux côtés sans choix ni préférence La croix de ton tombeau ! Là, tu n’entends plus rien que l’herbe et la broussaille,Le pas du fossoyeur dont la terre tressaille La chute du fruit mûrEt, par moments, le chant, dispersé dans l’espace,Du bouvier qui descend dans la plaine, et qui passe Derrière le vieux mur !
Un jour l’ami qui reste à ton cœur qu’on déchireContemplait tes malheurs,Et, tandis qu’il parlait, ton sublime sourireSe mêlait à ses pleurs : I "Te voilà donc, ô toi dont la foule rampanteAdmirait la vertu,Déraciné, flétri, tombé sur une penteComme un cèdre abattu ! Te voilà sous les pieds des envieux sans nombreEt des passants rieursToi dont le front superbe accoutumait à l’ombreLes fronts inférieurs ! Ta feuille est dans la poudre, et ta racine austèreEst découverte aux yeux.Hélas ! tu n’as plus rien d’abrité dans la terreNi d’éclos dans les cieux ! Jeune homme, on vénérait jadis ton œil sévère,Ton front calme et tonnant ;Ton nom était de ceux qu’on craint et qu’on révère,Hélas ! et maintenant Les méchants, accourus pour déchirer ta vie,L’ont prise entre leurs dents,Et les hommes alors se sont avec enviePenchés pour voir dedans ! Avec des cris de joie ils ont compté tes plaiesEt compté tes douleurs,Comme sur une pierre on compte des monnaiesDans l’antre des voleurs. Ta chaste renommée, aux exemples utiles,N’a plus rien qui reluit,Sillonnée en tous sens par les hideux reptilesQui viennent dans la nuit. Eclairée à la flamme, à toute heure visible,De ton nom rayonnant,Au bord du grand chemin, ta vie est une cibleOfferte à tout venant Où cent flèches, toujours sifflant dans la nuit noire,S’enfoncent tour à tour,Chacun cherchant ton cœur, l’un visant à ta gloireEt l’autre à ton amour ! Ta réputation, dont souvent nous nous sommesEcriés en rêvant,Se disperse et s’en va dans les discours des hommes,Comme un feuillage au vent ! Ton âme, qu’autrefois on prenait pour arbitreDu droit et du devoir,Est comme une taverne où chacun à la vitreVient regarder le soir, Afin d’y voir à table une orgie aux chants grêles,Au propos triste et vain,Qui renverse à grand bruit les cœurs pleins de querellesEt les brocs pleins de vin ! Tes ennemis ont pris ta belle destinéeEt l’ont brisée en fleur.Ils ont fait de ta gloire aux carrefours traînéeTa plus grande douleur ! Leurs mains ont retourné ta robe, dont le lustreIrritait leur fureur ;Avec la même pourpre ils t’ont fait vil d’illustre,Et forçat d’empereur ! Nul ne te défend plus. On se fait une fêteDe tes maux aggravés.On ne parle de toi qu’en secouant la tête,Et l’on dit : Vous savez ! Hélas ! pour te haïr tous les cœurs se rencontrent.Tous t’ont abandonné.Et tes amis pensifs sont comme ceux qui montrentUn palais ruiné. II Mais va, pour qui comprend ton âme haute et grave,Tu n’en es que plus grand.Ta vie a, maintenant que l’obstacle l’entrave,La rumeur du torrent. Tous ceux qui de tes jours orageux et sublimesS’approchent sans effroiReviennent en disant qu’ils ont vu des abîmesEn se penchant sur toi ! Mais peut-être, à travers l’eau de ce gouffre immenseEt de ce cœur profond,On verrait cette perle appelée innocence,En regardant au fond ! On s’arrête aux brouillards dont ton âme est voilée,Mais moi, juge et témoin,Je sais qu’on trouverait une voûte étoiléeSi l’on allait plus loin ! Et qu’importe, après tout, que le monde t’assiègeDe ses discours mouvants,Et que ton nom se mêle à ces flocons de neigePoussés à tous les vents ! D’ailleurs que savent-ils ? Nous devrions nous taire.De quel droit jugeons-nous ?Nous qui ne voyons rien au ciel ou sur la terreSans nous mettre à genoux ! La certitude - hélas ! insensés que nous sommesDe croire à l’œil humain ! -Ne séjourne pas plus dans la raison des hommesQue l’onde dans leur main. Elle mouille un moment, puis s’écoule infidèle,Sans que l’homme, ô douleur !Puisse désaltérer à ce qui reste d’elleSes lèvres ou son cœur ! L’apparence de tout nous trompe et nous fascine.Est-il jour ? Est-il nuit ?Rien d’absolu. Tout fruit contient une racine,Toute racine un fruit. Le même objet qui rend votre visage sombreFait ma sérénité.Toute chose ici-bas par une face est ombreEt par l’autre clarté. Le lourd nuage, effroi des matelots lividesSur le pont accroupis, Pour le brun laboureur dont les champs sont aridesEst un sac plein d’épis ! Pour juger un destin il en faudrait connaîtreLe fond mystérieux ;Ce qui gît dans la frange aura bientôt peut-êtreDes ailes dans les cieux ! Cette âme se transforme, elle est tout près d’éclore, Elle rampe, elle attend, Aujourd’hui larve informe, et demain dès l’aurorePapillon éclatant ! III Tu souffres cependant ! toi sur qui l’ironieEpuise tous ses traits, Et qui te sens poursuivre, et par la calomnieMordre aux endroits secrets ! Tu fuis, pâle et saignant, et, pénétrant dans l’ombrePar ton flanc déchiré, La tristesse en ton âme ainsi qu’en un puits sombreGoutte à goutte a filtré ! Tu fuis, lion blessé, dans une solitude, Rêvant sur ton destin,Et le soir te retrouve en la même attitudeOù t’a vu le matin ! Là, pensif, cherchant l’ombre où ton âme repose,L’ombre que nous aimons ;Ne songeant quelquefois, de l’aube à la nuit close,Qu’à la forme des monts ; Attentif aux ruisseaux, aux mousses étoilées,Aux champs silencieux,A la virginité des herbes non foulées,A la beauté des cieux ; Ou parfois contemplant, de quelque grève austère,L’esquif en proie aux flotsQui fuit, rompant les fils qui liaient à la terreLes cœurs des matelots ; Contemplant le front vert et la noire narineDe l’autre ténébreuxEt l’arbre qui, rongé par la brise marine,Tord ses bras douloureux, Et l’immense océan où la voile s’incline,Où le soleil descend,L’océan qui respire ainsi qu’une poitrine,S’enflant et s’abaissant ; Du haut de la falaise aux rumeurs infinies,Du fond des bois touffus,Tu mêles ton esprit aux grandes harmoniesPlaines de sens confus, Qui, tenant ici-bas toute chose embrassée,Vont de l’aigle au serpent,Que toute voix grossit, et que sur la penséeLa nature répand ! IV Console-toi, poète ! — Un jour, bientôt peut-être,Les cœurs te reviendront,Et pour tous les regards on verra reparaîtreLes flammes de ton front. Tous les côté ternis par ta gloire outragée,Nettoyés un matin, Seront comme une dalle avec soin épongéeAprès un grand festin. En vain tes ennemis auront armé le monde De leur rire moqueur,Et sur les grands chemins répandu comme l’ondeLes secrets de ton cœur. En vain ils jetteront leur rage humiliéeSur ton nom ravagé.Comme un chien qui remâche une chair oubliéeSur l’os déjà rongé. Ils ne prévaudront pas, ces hommes qui t’entourentDe leurs obscurs réseauxIls passeront ainsi que ces lueurs qui courentA travers les roseaux. Ils auront bien toujours pour toi toute la haineDes démons pour le Dieu ;Mais un souffle éteindra leur bouche impure pleineDe parole de feu. Ils s’évanouiront, et la foule et ravieVerra, d’un œil pieux,Sortir de ce tas d’ombre amassé par l’envieTon front majestueux ! En attendant, regarde en pitié cette fouleQui méconnaît tes chants,Et qui de toutes parts se répand et s’écouleDans les mauvais penchant. Laisse en ce noir chaos qu’aucun rayon n’éclaireRamper les ignorants ;L’orgueilleux dont la voix grossit dans la colèreComme l’eau des torrents ; La beauté sans amour dont les pats nous entraîne,Femme aux yeux exercés Dont la robe flottante est un piège ou se prennentLes pieds insensés ; Les rhéteurs qui de bruit emplissent leur paroleQuand nous les écoutons ;Et ces hommes sans foi, sans culte, sans boussole,Qui vivent à tâtons ; Et les flatteurs courbés, aux douceurs familières,Aux fronts bas et rampants ;Et les ambitieux qui sont comme des lierres L’un sur l’autre grimpants ! Non, tu ne portes pas, ami, la même chaîneQue ces hommes d’un jour.Ils sont vils, et toi grand. Leur joug est fait de haine,Le tien est fait d’amour ! Tu n’as rien de commun avec le monde infimeAu souffle empoisonneur ;Car c’est pour tous les yeux un spectacle sublimeQuand la main du Seigneur Loin du sentier banal où la foule se rueSur quelque illusion,Laboure le génie avec cette charrueQu’on nomme passion ! " Et quand il eut fini, toi que la haine abreuve,Tu lui dis d’une voix attendrie un instant,Voix pareille à la sienne et plus haute pourtant,Comme la grande mer qui parlerait au fleuve ; "Ne me console point et ne t’afflige pas.Je suis calme et paisible.Je ne regarde point le monde d’ici-bas,Mais le monde invisible. Les hommes sont meilleurs, ami, que tu ne crois.Mais le sort est sévère.C’est lui qui teint de vin ou de lie à son choixLe pur cristal du verre. Moi, je rêve ! écoutant le cyprès soupirerAutour des croix d’ébène,Et murmurer le fleuve et la cloche pleurerDans un coin de la plaine, Recueillant le cri sourd de l’oiseau qui s’enfuit,Du char traînant la gerbeEt la plainte qui sort des roseaux, et le bruitQue fait la touffe d’herbe, Prêtant l’oreille aux flots qui ne peuvent dormir,A l’air dans la nuée,J’erre sur les hauts lieux d’ou l’on entend gémirToute chose crée ! Là, je vois, comme un vase allumé sur l’autel,Le toit lointain qui fume ;Et le soir je compare aux purs flambeaux du cielTout flambeau qui s’allume. Là j’abandonne aux vents mon esprit sérieux,Comme l’oiseau sa plume ;Là, je songe au malheur de l’homme, et j’entends mieuxLe bruit de cette enclume, Là, je contemple, ému, tout ce qui s’offre aux yeux,Onde, terre, verdure ;Et je vois l’homme au loin, mage mystérieux,Traverser la nature ! Pourquoi me plaindre, ami ? Tout homme à toutSouffre des maux sans nombre. [momentMoi, sur qui vient la nuit, j’ai gardé seulementDans mon horizon sombre, Comme un rayon du soir au front d’un mont obscur,L’amour, divine flamme,L’amour, qui dore encor ce que j’ai de plus purEt de plus haut dans l’âme ! Sans doute en mon avril, ne sachant rien à fond,Jeune, crédule, austère,J’ai fait des songes d’or comme tous ceux qui font Des songes sur la terre ! J’ai vu la vie en fleur sur mon front s’éleverPleine de douces choses.Mais quoi ! me crois-tu assez fou pour rêverL’éternité des roses ? Les chimères, qu’enfant mes mains croyaient toucher,Maintenant sont absentes ;Et je dis au bonheur ce que dit le nocherAux rives décroissantes. Qu’importe ! je m’abrite en un calme profond,Plaignant surtout les femmes ;Et je vis l’œil fixé sur le ciel où s’en vontLes ailes et les âmes. Dieu nous donne à chacun notre part du destin,Au fort, au faible, au lâche,Comme un maître soigneux levé dès le matinDivise à tous leur tâche. Soyons grands. Le grand cœur à Dieu même est pareil.Laissons, doux ou funestes,Se croiser sur nos pieds la foudre et le soleil,Ces deux clartés célestes. Laissons gronder en bas cet orage irritéQui toujours nous assiège ;Et gardons au-dessus notre tranquillité,Comme le mont sa neige. Va, nul mortel ne brise avec la passion,Vainement obstinée,Cette âpre loi que l’un nomme ExpiationEt l’autre Destinée. Hélas ! de quelque nom que, broyé sous l’essieu,L’orgueil humain la nomme,Roue immense et fatale, elle tourne sur Dieu,Elle roule sur l’homme ! "
La tombe dit à la rose : — Des pleurs dont l’aube t’arrose Que fais-tu, fleur des amours ? La rose dit à la tombe : — Que fais-tu de ce qui tombe Dans ton gouffre ouvert toujours ? La rose dit : — Tombeau sombre, De ces pleurs je fais dans l’ombre Un parfum d’ambre et de miel. La tombe dit : — Fleur plaintive, De chaque âme qui m’arrive Je fais un ange du ciel.
Ô Muse, contiens-toi ! muse aux hymnes d’airain !Muse de loi juste et du droit souverain !Toi dont la bouche abonde en mots trempés de flamme,Etincelles de feu qui sortent de ton âme, Oh ! ne dis rien encore et laisse-les aller !Attends que l’heure vienne où tu puisses parler.Endure le spectacle en vierge résignée.Qu’à peine un mouvement de ta lèvre indignée.Révèle ton courroux au fond du cœur grondant.Dans ce siècle où chacun, noyant ou fécondant,Se répand au hasard comme l’eau d’un orage,Où l’on ne voit partout qu’impuissance et que rage,Qu’inutiles fardeaux qu’on s’obstine à rouler,Que Samsons écrasés sous ce qu’il font crouler,Le plus fort est celui qui tient sa force en bride.L’océan quelquefois montre à peine une ride.Jusqu’au jour d’éclater, plus proche qu’on ne croit,Ne te dépense pas. Qui se contient s’accroît. Aie au milieu de tous l’attitude élevéeD’une lente déesse à punir réservée,Qui, recueillant sa force ainsi qu’un saint trésor,Pourrait depuis longtemps et ne veut pas encor ! Va cependant ! — contemple et le ciel et le monde.Et que tous ceux qui font quelque travail immonde,Que ces trafiquants vils épris d’un sac d’argent,Que ces menteurs publics, au langage changeant, Pleins de méchanceté dans leur âme hypocrite Et dorés au dehors de quelque faux mérite,Toux ceux, grands et petits, que marque un sceau fatal,Que l’envieux bâtard accroupi dans le mal,Que ce tribun valet, plus lâche qu’une femme,Qui dans les carrefours vend sa parole infâme,Toujours prêt pour l’or à souffleter la loi,Forgeant l’émeute au peuple ou la censure au roi,Que l’ami faux par qui la haine s’ensemence,Et ceux qui nuit et jour occupent leur démenceD’une orgie effrontée au tumulte hideux,Te regardent passer tranquille au milieu d’eux,Saluant gravement les fronts que tu révères,Muette, et l’œil pourtant plein de choses sévères !Fouille ces cœurs profonds de ton regard ardent.Et que, lorsque le peuple ira se demandant :— Sur qui donc va tomber, dans la foule éperdue,Cette foudre en éclairs dans ses yeux suspendue ? — Chacun d’eux, contemplant son œuvre avec effroi,Se dise en frissonnant : C’est peut-être sur moi ! En attendant, demeure impassible et sereine.Qu’aucun pan de ta robe en leur fange ne traîne ;Et que tous ces pervers tremblent dès à présentDe voir auprès de toi, formidable, et posant Son ongle de lion sur ta lyre étoilée,Ta colère superbe à tes pieds muselée !