I L’aurore apparaissait ; quelle aurore ? Un abîme D’éblouissement, vaste, insondable, sublime ; Une ardente lueur de paix et de bonté. C’était aux premiers temps du globe ; et la clarté Brillait sereine au front du ciel inaccessible, Étant tout ce que Dieu peut avoir de visible ; Tout s’illuminait, l’ombre et le brouillard obscur ; Des avalanches d’or s’écroulaient dans l’azur ;Le jour en flamme, au fond de la terre ravie,Embrasait les lointains splendides de la vie ;Les horizons pleins d’ombre et de rocs chevelus,Et d’arbres effrayants que l’homme ne voit plus,Luisaient comme le songe et comme le vertige,Dans une profondeur d’éclair et de prodige ;L’Éden pudique et nu s’éveillait mollement ;Les oiseaux gazouillaient un hymne si charmant,Si frais, si gracieux, si suave et si tendre,Que les anges distraits se penchaient pour l’entendre ;Le seul rugissement du tigre était plus doux ;Les halliers où l’agneau paissait avec les loups,Les mers où l’hydre aimait l’alcyon, et les plainesOù les ours et les daims confondaient leurs haleines,Hésitaient, dans le chœur des concerts infinis,Entre le cri de l’antre et la chanson des nids.La prière semblait à la clarté mêlée ;Et sur cette nature encore immaculéeQui du verbe éternel avait gardé l’accent,Sur ce monde céleste, angélique, innocent,Le matin, murmurant une sainte parole,Souriait, et l’aurore était une auréole.Tout avait la figure intègre du bonheur ;Pas de bouche d’où vînt un souffle empoisonneur ;Pas un être qui n’eût sa majesté première ;Tout ce que l’infini peut jeter de lumièreÉclatait pêle-mêle à la fois dans les airs ;Le vent jouait avec cette gerbe d’éclairsDans le tourbillon libre et fuyant des nuées ;L’enfer balbutiait quelques vagues huéesQui s’évanouissaient dans le grand cri joyeuxDes eaux, des monts, des bois, de la terre et des cieux !Les vents et les rayons semaient de tels déliresQue les forêts vibraient comme de grandes lyres ;De l’ombre à la clarté, de la base au sommet,Une fraternité vénérable germait ;L’astre était sans orgueil et le ver sans envie ;On s’adorait d’un bout à l’autre de la vie ;Une harmonie égale à la clarté, versantUne extase divine au globe adolescent,Semblait sortir du cœur mystérieux du monde ;L’herbe en était émue, et le nuage, et l’onde,Et même le rocher qui songe et qui se tait ;L’arbre, tout pénétré de lumière, chantait ;Chaque fleur, échangeant son souffle et sa penséeAvec le ciel serein d’où tombe la rosée,Recevait une perle et donnait un parfum ;L’Être resplendissait, Un dans Tout, Tout dans Un ;Le paradis brillait sous les sombres ramuresDe la vie ivre d’ombre et pleine de murmures,Et la lumière était faite de vérité ;Et tout avait la grâce, ayant la pureté ;Tout était flamme, hymen, bonheur, douceur, clémence,Tant ces immenses jours avaient une aube immense ! II Ineffable lever du premier rayon d’or !Du jour éclairant tout sans rien savoir encor !Ô Matin des matins ! amour ! joie effrénéeDe commencer le temps, l’heure, le mois, l’année !Ouverture du monde ! instant prodigieux !La nuit se dissolvait dans les énormes cieuxOù rien ne tremble, où rien ne pleure, où rien ne souffre ;Autant que le chaos la lumière était gouffre ;Dieu se manifestait dans sa calme grandeur,Certitude pour l’âme et pour les yeux splendeur ;De faîte en faîte, au ciel et sur terre, et dans toutesLes épaisseurs de l’être aux innombrables voûtes,On voyait l’évidence adorable éclater ;Le monde s’ébauchait ; tout semblait méditer ;Les types primitifs, offrant dans leur mélangePresque la brute informe et rude et presque l’ange,Surgissaient, orageux, gigantesques, touffus ;On sentait tressaillir sous leurs groupes confusLa terre, inépuisable et suprême matrice ;La création sainte, à son tour créatrice,Modelait vaguement des aspects merveilleux,Faisait sortir l’essaim des êtres fabuleuxTantôt des bois, tantôt des mers, tantôt des nues,Et proposait à Dieu des formes inconnuesQue le temps, moissonneur pensif, plus tard changea ;On sentait sourdre, et vivre, et végéter déjàTous les arbres futurs, pins, érables, yeuses,Dans des verdissements de feuilles monstrueuses ;Une sorte de vie excessive gonflaitLa mamelle du monde au mystérieux lait ;Tout semblait presque hors de la mesure éclore ;Comme si la nature, en étant proche encore,Eût pris, pour ses essais sur la terre et les eaux,Une difformité splendide au noir chaos. Les divins paradis, pleins d’une étrange sève,Semblent au fond des temps reluire dans le rêve,Et, pour nos yeux obscurs, sans idéal, sans foi,Leur extase aujourd’hui serait presque l’effroi ;Mais qu’importe à l’abîme, à l’âme universelleQui dépense un soleil au lieu d’une étincelle,Et qui, pour y pouvoir poser l’ange azuré,Fait croître jusqu’aux cieux l’Éden démesuré ! Jours inouïs ! le bien, le beau, le vrai, le juste,Coulaient dans le torrent, frissonnaient dans l’arbuste ;L’aquilon louait Dieu de sagesse vêtu ;L’arbre était bon ; la fleur était une vertu ;C’est trop peu d’être blanc, le lis était candide ;Rien n’avait de souillure et rien n’avait de ride ;Jours purs ! rien ne saignait sous l’ongle et sous la dent ;La bête heureuse était l’innocence rôdant ;Le mal n’avait encor rien mis de son mystèreDans le serpent, dans l’aigle altier, dans la panthère ;Le précipice ouvert dans l’animal sacréN’avait pas d’ombre, étant jusqu’au fond éclairé ;La montagne était jeune et la vague était vierge ;Le globe, hors des mers dont le flot le submerge,Sortait beau, magnifique, aimant, fier, triomphant,Et rien n’était petit quoique tout fût enfant ;La terre avait, parmi ses hymnes d’innocence,Un étourdissement de sève et de croissance ;L’instinct fécond faisait rêver l’instinct vivant ;Et, répandu partout, sur les eaux, dans le vent,L’amour épars flottait comme un parfum s’exhale ;La nature riait, naïve et colossale ;L’espace vagissait ainsi qu’un nouveau-né.L’aube était le regard du soleil étonné. III Or, ce jour-là, c’était le plus beau qu’eût encoreVersé sur l’univers la radieuse aurore ;Le même séraphique et saint frémissementUnissait l’algue à l’onde et l’être à l’élément ;L’éther plus pur luisait dans les cieux plus sublimes ;Les souffles abondaient plus profonds sur les cimes ;Les feuillages avaient de plus doux mouvements ;Et les rayons tombaient caressants et charmantsSur un frais vallon vert, où, débordant d’extase,Adorant ce grand ciel que la lumière embrase,Heureux d’être, joyeux d’aimer, ivres de voir,Dans l’ombre, au bord d’un lac, vertigineux miroir,Étaient assis, les pieds effleurés par la lame,Le premier homme auprès de la première femme. L’époux priait, ayant l’épouse à son côté. IV Ève offrait au ciel bleu la sainte nudité ;Ève blonde admirait l’aube, sa sœur vermeille. Chair de la femme ! argile idéale ! ô merveille !Ô pénétration sublime de l’espritDans le limon que l’Être ineffable pétrit !Matière où l’âme brille à travers son suaire !Boue où l’on voit les doigts du divin statuaire !Fange auguste appelant le baiser et le cœur,Si sainte, qu’on ne sait, tant l’amour est vainqueur,Tant l’âme est vers ce lit mystérieux poussée,Si cette volupté n’est pas une pensée,Et qu’on ne peut, à l’heure où les sens sont en feu,Étreindre la beauté sans croire embrasser Dieu ! Ève laissait errer ses yeux sur la nature. Et, sous les verts palmiers à la haute stature,Autour d’Ève, au-dessus de sa tête, l’œilletSemblait songer, le bleu lotus se recueillait,Le frais myosotis se souvenait ; les rosesCherchaient ses pieds avec leurs lèvres demi-closes ;Un souffle fraternel sortait du lys vermeil ;Comme si ce doux être eût été leur pareil,Comme si de ces fleurs, ayant toutes une âme,La plus belle s’était épanouie en femme. V Pourtant, jusqu’à ce jour, c’était Adam, l’éluQui dans le ciel sacré le premier avait lu,C’était le Marié tranquille et fort, que l’ombreEt la lumière, et l’aube, et les astres sans nombre,Et les bêtes des bois, et les fleurs du ravinSuivaient ou vénéraient comme l’aîné divin,Comme le front ayant la lueur la plus haute ;Et, quand tous deux, la main dans la main, côte à côte,Erraient dans la clarté de l’Éden radieux,La nature sans fond, sous ses millions d’yeux,À travers les rochers, les rameaux, l’onde et l’herbe,Couvait, avec amour pour le couple superbe,Avec plus de respect pour l’homme, être complet,Ève qui regardait, Adam qui contemplait. Mais, ce jour-là, ces yeux innombrables qu’entr’ouvreL’infini sous les plis du voile qui le couvre,S’attachaient sur l’épouse et non pas sur l’époux,Comme si, dans ce jour religieux et doux,Béni parmi les jours et parmi les aurores,Aux nids ailés perdus sous les branches sonores,Au nuage, aux ruisseaux, aux frissonnants essaims,Aux bêtes, aux cailloux, à tous ces êtres saintsQue de mots ténébreux la terre aujourd’hui nomme,La femme eût apparu plus auguste que l’homme ! VI Pourquoi ce choix ? pourquoi cet attendrissementImmense du profond et divin firmament ?Pourquoi tout l’univers penché sur une tête ?Pourquoi l’aube donnant à la femme une fête ?Pourquoi ces chants ? Pourquoi ces palpitationsDes flots dans plus de joie et dans plus de rayons ?Pourquoi partout l’ivresse et la hâte d’éclore,Et les antres heureux de s’ouvrir à l’aurore,Et plus d’encens sur terre et plus de flamme aux cieux ? Le beau couple innocent songeait silencieux. VII Cependant la tendresse inexprimable et douceDe l’astre, du vallon, du lac, du brin de mousse,Tressaillait plus profonde à chaque instant autourD’Ève, que saluait du haut des cieux le jour ;Le regard qui sortait des choses et des êtres,Des flots bénis, des bois sacrés, des arbres prêtres,Se fixait, plus pensif de moment en moment,Sur cette femme au front vénérable et charmant ;Un long rayon d’amour lui venait des abîmes,De l’ombre, de l’azur, des profondeurs, des cimes,De la fleur, de l’oiseau chantant, du roc muet. Et, pâle, Ève sentit que son flanc remuait.
Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes, Échevelé, livide au milieu des tempêtes, Caïn se fut enfui de devant Jéhovah, Comme le soir tombait, l’homme sombre arriva Au bas d’une montagne en une grande plaine ; Sa femme fatiguée et ses fils hors d’haleine Lui dirent : « Couchons-nous sur la terre, et dormons. » Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts.Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres,Il vit un œil, tout grand ouvert dans les ténèbres,Et qui le regardait dans l’ombre fixement.« Je suis trop près, » dit-il avec un tremblement.Il réveilla ses fils dormant, sa femme lasse,Et se remit à fuir sinistre dans l’espace.Il marcha trente jours, il marcha trente nuits.Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits,Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve,Sans repos, sans sommeil ; il atteignit la grèveDes mers dans le pays qui fut depuis Assur.« Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr.Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes. »Et, comme il s’asseyait, il vit dans les cieux mornesL’œil à la même place au fond de l’horizon.Alors il tressaillit en proie au noir frisson.« Cachez-moi ! » cria-t-il ; et, le doigt sur la bouche,Tous ses fils regardaient trembler l’aïeul farouche.Caïn dit à Jabel, père de ceux qui vontSous des tentes de poil dans le désert profond :« Étends de ce côté la toile de la tente. »Et l’on développa la muraille flottante ;Et, quand on l’eut fixée avec des poids de plomb,« Vous ne voyez plus rien ? » dit Tsilla, l’enfant blond,La fille de ses fils, douce comme l’aurore ;Et Caïn répondit : « Je vois cet œil encore ! »Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgsSoufflant dans des clairons et frappant des tambours,Cria : « Je saurai bien construire une barrière. »Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière.Et Caïn dit : « Cet œil me regarde toujours ! »Hénoch dit : « Il faut faire une enceinte de toursSi terrible, que rien ne puisse approcher d’elle.Bâtissons une ville avec sa citadelle,Bâtissons une ville, et nous la fermerons. »Alors Tubalcaïn, père des forgerons,Construisit une ville énorme et surhumaine.Pendant qu’il travaillait, ses frères, dans la plaine,Chassaient les fils d’Énos et les enfants de Seth ;Et l’on crevait les yeux à quiconque passait ;Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles.Le granit remplaça la tente aux murs de toiles,On lia chaque bloc avec des nœuds de fer,Et la ville semblait une ville d’enfer ;L’ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes ;Ils donnèrent aux murs l’épaisseur des montagnes ;Sur la porte on grava : « Défense à Dieu d’entrer. »Quand ils eurent fini de clore et de murer,On mit l’aïeul au centre en une tour de pierre ;Et lui restait lugubre et hagard. « Ô mon père !L’œil a-t-il disparu ? » dit en tremblant Tsilla.Et Caïn répondit : « Non, il est toujours là. »Alors il dit : « Je veux habiter sous la terreComme dans son sépulcre un homme solitaire ;Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. »On fit donc une fosse, et Caïn dit : « C’est bien ! »Puis il descendit seul sous cette voûte sombre ;Quand il se fut assis sur sa chaise dans l’ombreEt qu’on eut sur son front fermé le souterrain,L’œil était dans la tombe et regardait Caïn.
Au commencement, Dieu vit un jour dans l’espaceIblis venir à lui ; Dieu dit : « Veux-tu ta grâce ?— Non, dit le Mal. — Alors que me demandes-tu ?— Dieu, répondit Iblis de ténèbres vêtu,Joutons à qui créera la chose la plus belle. »L’Être dit : « J’y consens. — Voici, dit le Rebelle :Moi, je prendrai ton œuvre et la transformerai.Toi, tu féconderas ce que je t’offrirai ;Et chacun de nous deux soufflera son génieSur la chose par l’autre apportée et fournie.— Soit. Que te faut-il ? Prends, dit l’Être avec dédain.— La tête du cheval et les cornes du daim.— Prends. » Le monstre hésitant que la brume enveloppeReprit : « J’aimerais mieux celle de l’antilope.— Va, prends. » Iblis entra dans son antre et forgea.Puis il dressa le front. « Est-ce fini déjà ?— Non. — Te faut-il encor quelque chose ? dit l’Être.— Les yeux de l’éléphant, le cou du taureau, maître.— Prends. — Je demande, en outre, ajouta le Rampant,Le ventre du cancer, les anneaux du serpent,Les cuisses du chameau, les pattes de l’autruche.— Prends. » Ainsi qu’on entend l’abeille dans la ruche,On entendait aller et venir dans l’enferLe démon remuant des enclumes de fer.Nul regard ne pouvait voir à travers la nueCe qu’il faisait au fond de la cave inconnue.Tout à coup, se tournant vers l’Être, Iblis hurla :« Donne-moi la couleur de l’or. » Dieu dit : « Prends-la. »Et, grondant et râlant comme un bœuf qu’on égorge,Le démon se remit à battre dans sa forge ;Il frappait du ciseau, du pilon, du maillet,Et toute la caverne horrible tressaillait ;Les éclairs des marteaux faisaient une tempête ;Ses yeux ardents semblaient deux braises dans sa tête ;Il rugissait ; le feu lui sortait des naseaux,Avec un bruit pareil au bruit des grandes eauxDans la saison livide où la cigogne émigre.Dieu dit : « Que te faut-il encor ? — Le bond du tigre.— Prends. — C’est bien, dit Iblis debout dans son volcan.— Viens m’aider à souffler, » dit-il à l’ouragan.L’âtre flambait ; Iblis, suant à grosses gouttes,Se courbait, se tordait, et, sous les sombres voûtes,On ne distinguait rien qu’une sombre rougeurEmpourprant le profil du monstrueux forgeur.Et l’ouragan l’aidait, étant démon lui-même.L’Être, parlant du haut du firmament suprême,Dit : « Que veux-tu de plus ? » Et le grand paria,Levant sa tête énorme et triste, lui cria :« Le poitrail du lion et les ailes de l’aigle. »Et Dieu jeta, du fond des éléments qu’il règle,À l’ouvrier d’orgueil et de rébellionL’aile de l’aigle avec le poitrail du lion.Et le démon reprit son œuvre sous les voiles.« Quelle hydre fait-il donc ? » demandaient les étoiles.Et le monde attendait, grave, inquiet, béant,Le colosse qu’allait enfanter ce géant ;Soudain, on entendit dans la nuit sépulcraleComme un dernier effort jetant un dernier râle ;L’Etna, fauve atelier du forgeron maudit,Flamboya ; le plafond de l’enfer se fendit,Et, dans une clarté blême et surnaturelle,On vit des mains d’Iblis jaillir la sauterelle.Et l’infirme effrayant, l’être ailé, mais boiteux,Vit sa création et n’en fut pas honteux,L’avortement étant l’habitude de l’ombre.Il sortit à mi-corps de l’éternel décombre,Et, croisant ses deux bras, arrogant, ricanant,Cria dans l’infini : « Maître, à toi maintenant ! »Et ce fourbe, qui tend à Dieu même une embûche,Reprit : « Tu m’as donné l’éléphant et l’autruche,Et l’or pour dorer tout ; et ce qu’ont de plus beauLe chameau, le cheval, le lion, le taureau,Le tigre et l’antilope, et l’aigle et la couleuvre ;C’est mon tour de fournir la matière à ton œuvre ;Voici tout ce que j’ai. Je te le donne. Prends. »Dieu, pour qui les méchants mêmes sont transparents,Tendit sa grande main de lumière baignéeVers l’ombre, et le démon lui donna l’araignée. Et Dieu prit l’araignée et la mit au milieuDu gouffre qui n’était pas encor le ciel bleu ;Et l’Esprit regarda la bête ; sa prunelle,Formidable, versait la lueur éternelle ;Le monstre, si petit qu’il semblait un point noir,Grossit alors, et fut soudain énorme à voir ;Et Dieu le regardait de son regard tranquille ;Une aube étrange erra sur cette forme vile ;L’affreux ventre devint un globe lumineux ;Et les pattes, changeant en sphères d’or leurs nœuds,S’allongèrent dans l’ombre en grands rayons de flamme ;Iblis leva les yeux, et tout à coup l’infâme,Ébloui, se courba sous l’abîme vermeil ;Car Dieu, de l’araignée, avait fait le soleil.
Les lions dans la fosse étaient sans nourriture.Captifs, ils rugissaient vers la grande natureQui prend soin de la brute au fond des antres sourds.Les lions n’avaient pas mangé depuis trois jours.Ils se plaignaient de l’homme, et, pleins de sombres haines,À travers leur plafond de barreaux et de chaînes,Regardaient du couchant la sanglante rougeur ;Leur voix grave effrayait au loin le voyageurMarchant à l’horizon dans les collines bleues. Tristes, ils se battaient le ventre de leurs queues ;Et les murs du caveau tremblaient, tant leurs yeux rouxÀ leur gueule affamée ajoutaient de courroux ! La fosse était profonde ; et, pour cacher leur fuite,Og et ses vastes fils l’avaient jadis construite ;Ces enfants de la terre avaient creusé pour euxCe palais colossal dans le roc ténébreux ;Leurs têtes en ayant crevé la large voûte,La lumière y tombait et s’y répandait toute,Et ce cachot de nuit pour dôme avait l’azur.Nabuchodonosor, qui régnait dans Assur,En avait fait couvrir d’un dallage le centre ;Et ce roi fauve avait trouvé bon que cet antre,Qui jadis vit les Chams et les Deucalions,Bâti par les géants, servît pour les lions. Ils étaient quatre, et tous affreux. Une litièreD’ossements tapissait le vaste bestiaire ;Les rochers étageaient leur ombre au-dessus d’eux ;Ils marchaient, écrasant sur le pavé hideuxDes carcasses de bête et des squelettes d’homme. Le premier arrivait du désert de Sodome ;Jadis, quand il avait sa fauve liberté,Il habitait le Sin, tout à l’extrémitéDu silence terrible et de la solitude ;Malheur à qui tombait sous sa patte au poil rude !Et c’était un lion des sables. Et c’était un lion des sables Le secondSortait de la forêt de l’Euphrate fécond ;Naguère, en le voyant vers le fleuve descendre,Tout tremblait ; on avait eu du mal à le prendre,Car il avait fallu les meutes de deux rois ;Il grondait ; et c’était une bête des bois. Et le troisième était un lion des montagnes.Jadis il avait l’ombre et l’horreur pour compagnes ;Dans ce temps-là, parfois, vers les ravins bourbeuxSe ruaient des galops de moutons et de bœufs ;Tous fuyaient, le pasteur, le guerrier et le prêtre ;Et l’on voyait sa face effroyable apparaître. Le quatrième, monstre épouvantable et fier,Était un grand lion des plages de la mer.Il rôdait près des flots avant son esclavage.Gur, cité forte, était alors sur le rivage ;Ses toits fumaient ; son port abritait un amasDe navires mêlant confusément leurs mâts ;Le paysan portant son gomor plein de manneS’y rendait ; le prophète y venait sur son âne ;Ce peuple était joyeux comme un oiseau lâché ;Gur avait une place avec un grand marché,Et l’Abyssin venait y vendre des ivoires ;L’Amorrhéen, de l’ambre et des chemises noires ;Ceux d’Ascalon, du beurre, et ceux d’Aser, du blé.Du vol de ses vaisseaux l’abîme était troublé.Or, ce lion était gêné par cette ville ;Il trouvait, quand le soir il songeait immobile,Qu’elle avait trop de peuple et faisait trop de bruit.Gur était très-farouche et très-haute ; la nuit,Trois lourds barreaux fermaient l’entrée inabordable ;Entre chaque créneau se dressait, formidable,Une corne de buffle ou de rhinocéros ;Le mur était solide et droit comme un héros ;Et l’Océan roulait à vagues débordéesDans le fossé, profond de soixante coudées.Au lieu de dogues noirs jappant dans le chenil,Deux dragons monstrueux pris dans les joncs du NilEt dressés par un mage à la garde servile,Veillaient des deux côtés de la porte de ville.Or, le lion s’était une nuit avancé,Avait franchi d’un bond le colossal fossé,Et broyé, furieux, entre ses dents barbares,La porte de la ville avec ses triples barres,Et, sans même les voir, mêlé les deux dragonsAu vaste écrasement des verrous et des gonds ;Et, quand il s’en était retourné vers la grève,De la ville et du peuple il ne restait qu’un rêve,Et, pour loger le tigre et nicher les vautours,Quelques larves de murs sous des spectres de tours. Celui-là se tenait accroupi sur le ventre.Il ne rugissait pas, il bâillait ; dans cet antreOù l’homme misérable avait le pied sur lui,Il dédaignait la faim, ne sentant que l’ennui. Les trois autres allaient et venaient ; leur prunelle,Si quelque oiseau battait leurs barreaux de son aile,Le suivait ; et leur faim bondissait, et leur dentMâchait l’ombre à travers leur cri rauque et grondant. Soudain, dans l’angle obscur de la lugubre étable,La grille s’entr’ouvrit ; sur le seuil redoutable,Un homme que poussaient d’horribles bras tremblants,Apparut ; il était vêtu de linceuls blancs ;La grille referma ses deux battants funèbres ;L’homme avec les lions resta dans les ténèbres.Les monstres, hérissant leur crinière, écumant,Se ruèrent sur lui, poussant ce hurlementEffroyable, où rugit la haine et le ravageEt toute la nature irritée et sauvageAvec son épouvante et ses rébellions ;Et l’homme dit : « La paix soit avec vous, lions ! »L’homme dressa la main ; les lions s’arrêtèrent. Les loups qui font la guerre aux morts et les déterrent,Les ours au crâne plat, les chacals convulsifsQui pendant le naufrage errent sur les récifs,Sont féroces ; l’hyène infâme est implacable ;Le tigre attend sa proie et d’un seul bond l’accable ;Mais le puissant lion, qui fait de larges pas,Parfois lève sa griffe et ne la baisse pas,Étant le grand rêveur solitaire de l’ombre. Et les lions, groupés dans l’immense décombre,Se mirent à parler entre eux, délibérant ;On eût dit des vieillards réglant un différendAu froncement pensif de leurs moustaches blanches.Un arbre mort pendait, tordant sur eux ses branches. Et, grave, le lion des sables dit : « Lions,Quand cet homme est entré, j’ai cru voir les rayonsDe midi dans la plaine où l’ardent semoun passe,Et j’ai senti le souffle énorme de l’espace ;Cet homme vient à nous de la part du désert. » Le lion des bois dit : « Autrefois, le concertDu figuier, du palmier, du cèdre et de l’yeuse,Emplissait jour et nuit ma caverne joyeuse ;Même à l’heure où l’on sent que le monde se tait,Le grand feuillage vert autour de moi chantait.Quand cet homme a parlé, sa voix m’a semblé douceComme le bruit qui sort des nids d’ombre et de mousse ;Cet homme vient à nous de la part des forêts. » Et celui qui s’était approché le plus près,Le lion noir des monts dit : « Cet homme ressembleAu Caucase, où jamais une roche ne tremble ;Il a la majesté de l’Atlas ; j’ai cru voir,Quand son bras s’est levé, le Liban se mouvoirEt se dresser, jetant l’ombre immense aux campagnes ;Cet homme vient à nous de la part des montagnes. » Le lion qui, jadis, au bord des flots rôdant,Rugissait aussi haut que l’Océan grondant,Parla le quatrième, et dit : « Fils, j’ai coutume,En voyant la grandeur, d’oublier l’amertume,Et c’est pourquoi j’étais le voisin de la mer.J’y regardais — laissant les vagues écumer —Apparaître la lune et le soleil éclore,Et le sombre infini sourire dans l’aurore ;Et j’ai pris, ô lions, dans cette intimité,L’habitude du gouffre et de l’éternité ;Or, sans savoir le nom dont la terre le nomme,J’ai vu luire le ciel dans les yeux de cet homme ;Cet homme au front serein vient de la part de Dieu. » Quand la nuit eut noirci le grand firmament bleu,Le gardien voulut voir la fosse, et cet esclave,Collant sa face pâle aux grilles de la cave,Dans la profondeur vague aperçut DanielQui se tenait debout et regardait le ciel,Et songeait, attentif aux étoiles sans nombre,Pendant que les lions léchaient ses pieds dans l’ombre.
Moïse pour l’autel cherchait un statuaire ;Dieu dit : « Il en faut deux ; » et dans le sanctuaireConduisit Oliab avec Béliséel.L’un sculptait l’idéal et l’autre le réel.
Booz s’était couché de fatigue accablé ;Il avait tout le jour travaillé dans son aire ;Puis avait fait son lit à sa place ordinaire ;Booz dormait auprès des boisseaux pleins de blé. Ce vieillard possédait des champs de blés et d’orge ;Il était, quoique riche, à la justice enclin ;Il n’avait pas de fange en l’eau de son moulin ;Il n’avait pas d’enfer dans le feu de sa forge. Sa barbe était d’argent comme un ruisseau d’avril.Sa gerbe n’était point avare ni haineuse ;Quand il voyait passer quelque pauvre glaneuse :« Laissez tomber exprès des épis », disait-il. Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques,Vêtu de probité candide et de lin blanc ;Et, toujours du côté des pauvres ruisselant,Ses sacs de grains semblaient des fontaines publiques. Booz était bon maître et fidèle parent ;Il était généreux, quoiqu’il fût économe ;Les femmes regardaient Booz plus qu’un jeune homme,Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand. Le vieillard, qui revient vers la source première,Entre aux jours éternels et sort des jours changeants ;Et l’on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,Mais dans l’œil du vieillard on voit de la lumière. * Donc, Booz dans la nuit dormait parmi les siens.Près des meules, qu’on eût prises pour des décombres,Les moissonneurs couchés faisaient des groupes sombres ;Et ceci se passait dans des temps très-anciens. Les tribus d’Israël avaient pour chef un juge ;La terre, où l’homme errait sous la tente, inquietDes empreintes de pieds de géants qu’il voyait,Était encor mouillée et molle du déluge. * Comme dormait Jacob, comme dormait Judith,Booz, les yeux fermés, gisait sous la feuillée ;Or, la porte du ciel s’étant entre-bâilléeAu-dessus de sa tête, un songe en descendit. Et ce songe était tel, que Booz vit un chêneQui, sorti de son ventre, allait jusqu’au ciel bleu ;Une race y montait comme une longue chaîne ;Un roi chantait en bas, en haut mourait un Dieu. Et Booz murmurait avec la voix de l’âme :« Comment se pourrait-il que de moi ceci vînt ?Le chiffre de mes ans a passé quatre-vingt,Et je n’ai pas de fils, et je n’ai plus de femme. » Voilà longtemps que celle avec qui j’ai dormi,Ô Seigneur ! a quitté ma couche pour la vôtre ;Et nous sommes encor tout mêlés l’un à l’autre,Elle à demi vivante et moi mort à demi. » Une race naîtrait de moi ! Comment le croire ?Comment se pourrait-il que j’eusse des enfants ?Quand on est jeune, on a des matins triomphants ;Le jour sort de la nuit comme d’une victoire ; » Mais, vieux, on tremble ainsi qu’à l’hiver le bouleau ;Je suis veuf, je suis seul, et sur moi le soir tombe.Et je courbe, ô mon Dieu ! mon âme vers la tombe,Comme un bœuf ayant soif penche son front vers l’eau. » Ainsi parlait Booz dans le rêve et l’extase,Tournant vers Dieu ses yeux par le sommeil noyés ;Le cèdre ne sent pas une rose à sa base,Et lui ne sentait pas une femme à ses pieds. * Pendant qu’il sommeillait, Ruth, une moabite,S’était couchée aux pieds de Booz, le sein nu,Espérant on ne sait quel rayon inconnu,Quand viendrait du réveil la lumière subite. Booz ne savait point qu’une femme était là,Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d’elle.Un frais parfum sortait des touffes d’asphodèle ;Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala. L’ombre était nuptiale, auguste et solennelle ;Les anges y volaient sans doute obscurément.Car on voyait passer dans la nuit, par moment,Quelque chose de bleu qui paraissait une aile. La respiration de Booz qui dormait,Se mêlait au bruit sourd des ruisseaux sur la mousse.On était dans le mois où la nature est douce,Les collines ayant des lys sur leur sommet. Ruth songeait et Booz dormait ; l’herbe était noire ;Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement ;Une immense bonté tombait du firmament ;C’était l’heure tranquille où les lions vont boire. Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth ;Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ;Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l’ombreBrillait à l’occident, et Ruth se demandait, Immobile, ouvrant l’œil à moitié sous ses voiles,Quel dieu, quel moissonneur de l’éternel été,Avait, en s’en allant, négligemment jetéCette faucille d’or dans le champ des étoiles.
Le philosophe allait sur son âne ; prophète,Prunelle devant l’ombre horrible stupéfaite,Il allait, il pensait. Il allait, il pensait. Devin des nations,Il vendait aux païens des malédictions,Sans savoir si des mains dans les ténèbres blêmesS’ouvraient pour recevoir ses vagues anathèmes.Il venait de Phétor ; il allait chez Balac,Fils des Gomorrhéens qui dorment sous le lac,Mage d’Assur et roi du peuple moabite.Il avait quitté l’ombre où l’épouvante habite,Et le hideux abri des chênes chevelusQue l’ouragan secoue en ses larges reflux.Morne, il laissait marcher au hasard sa monture,Son esprit cheminant dans une autre aventure ;Il se demandait : « Tout est-il vide ? et le fondN’est-il que de l’abîme où des spectres s’en vont ?L’ombre prodigieuse est-elle une personne ?Le flot qui murmure, est-ce une voix qui raisonne ?Depuis quatre-vingts ans, je vis dans un réduit,Regardant la sueur des antres de la nuit,Écoutant les sanglots de l’air dans les nuées.Le gouffre est-il vivant ? Larves exténuées,Qu’est-ce que nous cherchons ? Je sais l’assyrien,L’arabe, le persan, l’hébreu ; je ne sais rien.De quel profond néant sommes-nous les ministres ?… »Ainsi, pâle, il songeait sous les branches sinistres,Les cheveux hérissés par les souffles des bois.L’âne s’arrêta court et lui dit : « Je le vois. »
PREMIÈRE RENCONTRE DU CHRIST AVEC LE TOMBEAU En ce temps-là, Jésus était dans la Judée ;Il avait délivré la femme possédée,Rendu l’ouïe aux sourds et guéri les lépreux ;Les prêtres l’épiaient et parlaient bas entre eux.Comme il s’en retournait vers la ville bénie,Lazare, homme de bien, mourut à Béthanie.Marthe et Marie étaient ses sœurs ; Marie, un jour,Pour laver les pieds nus du maître plein d’amour,Avait été chercher son parfum le plus rare.Or, Jésus aimait Marthe et Marie et Lazare.Quelqu’un lui dit : « Lazare est mort. » Quelqu’un lui dit : « Lazare est mortLe lendemain,Comme le peuple était venu sur son chemin,Il expliquait la loi, les livres, les symboles,Et, comme Élie et Job, parlait par paraboles.Il disait : « Qui me suit, aux anges est pareil.Quand un homme a marché tout le jour au soleilDans un chemin sans puits et sans hôtellerie,S’il ne croit pas, quand vient le soir, il pleure, il crie,Il est las : sur la terre il tombe haletant ;S’il croit en moi, qu’il prie, il peut au même instantContinuer sa route avec des forces triples. »Puis il s’interrompit, et dit à ses disciples :« Lazare, notre ami, dort ; je vais l’éveiller. »Eux dirent : « Nous irons, maître, où tu veux aller. »Or, de Jérusalem, où Salomon mit l’arche,Pour gagner Béthanie, il faut trois jours de marche.Jésus partit. Durant cette route souvent,Tandis qu’il marchait seul et pensif en avant,Son vêtement parut blanc comme la lumière. Quand Jésus arriva, Marthe vint la première,Et, tombant à ses pieds, s’écria tout d’abord :« Si nous t’avions eu, maître, il ne serait pas mort. »Puis reprit en pleurant : « Mais il a rendu l’âme.Tu viens trop tard. » Jésus lui dit : « Qu’en sais-tu, femme ?Le moissonneur est seul maître de la moisson. » Marie était restée assise à la maison. Marthe lui cria : « Viens, le maître te réclame. »Elle vint. Jésus dit : « Pourquoi pleures-tu, femme ? »Et Marie à genoux lui dit : « Toi seul es fort.Si nous t’avions eu, maître, il ne serait pas mort. »Jésus reprit : « Je suis la lumière et la vie.Heureux celui qui voit ma trace et l’a suivie !Qui croit en moi vivra, fût-il mort et gisant. »Et Thomas, appelé Didyme, était présent. Et le seigneur, dont Jean et Pierre suivaient l’ombre,Dit aux Juifs accourus pour le voir en grand nombre :« Où donc l’avez-vous mis ? » Ils répondirent : « Vois. »Lui montrant de la main, dans un champ, près d’un bois,À côté d’un torrent qui dans les pierres coule,Un sépulcre. Un sépulcre.Et Jésus pleura. Un sépulcre.Et Jésus pleura. Sur quoi, la fouleSe prit à s’écrier : « Voyez comme il l’aimait !Lui qui chasse, dit-on, Satan, et le soumet,Eût-il, s’il était Dieu, comme on nous le rapporte,Laissé mourir quelqu’un qu’il aimait de la sorte ? » Or, Marthe conduisit au sépulcre Jésus.Il vint. On avait mis une pierre dessus.« Je crois en vous, dit Marthe, ainsi que Jean et Pierre ;Mais voilà quatre jours qu’il est sous cette pierre. » Et Jésus dit : « Tais-toi, femme, car c’est le lieuOù tu vas, si tu crois, voir la gloire de Dieu. »Puis il reprit : « Il faut que cette pierre tombe. »La pierre ôtée, on vit le dedans de la tombe. Jésus leva les yeux au ciel et marcha seulVers cette ombre où le mort gisait dans son linceul,Pareil au sac d’argent qu’enfouit un avare.Et, se penchant, il dit à haute voix : « Lazare ! » Alors le mort sortit du sépulcre ; ses piedsDes bandes du linceul étaient encor liés ;Il se dressa debout le long de la muraille ;Jésus dit : « Déliez cet homme, et qu’il s’en aille. »Ceux qui virent cela crurent en Jésus-Christ. Or, les prêtres, selon qu’au livre il est écrit,S’assemblèrent, troublés, chez le préteur de Rome ;Sachant que Christ avait ressuscité cet homme,Et que tous avaient vu le sépulcre s’ouvrir,Ils dirent : « Il est temps de le faire mourir. »
La ville ressemblait à l’univers. C’étaitCette heure où l’on dirait que toute âme se tait,Que tout astre s’éclipse et que le monde change.Rome avait étendu sa pourpre sur la fange.Où l’aigle avait plané, rampait le scorpion.Trimalcion foulait les os de Scipion.Rome buvait, gaie, ivre et la face rougie ;Et l’odeur du tombeau sortait de cette orgie.L’amour et le bonheur, tout était effrayant.Lesbie, en se faisant coiffer, heureuse, ayantSon Tibulle à ses pieds qui chantait leurs tendresses,Si l’esclave persane arrangeait mal ses tresses,Lui piquait les seins nus de son épingle d’or.Le mal à travers l’homme avait pris son essor ;Toutes les passions sortaient de leurs orbites.Les fils aux vieux parents faisaient des morts subites.Les rhéteurs disputaient les tyrans aux bouffons.La boue et l’or régnaient. Dans les cachots profonds,Les bourreaux s’accouplaient à des martyres mortes.Rome horrible chantait. Parfois, devant ses portes,Quelque Crassus, vainqueur d’esclaves et de rois,Plantait le grand chemin de vaincus mis en croix,Et, quand Catulle, amant que notre extase écoute,Errait avec Délie, aux deux bords de la route,Six mille arbres humains saignaient sur leurs amours.La gloire avait hanté Rome dans les grands jours ;Toute honte à présent était la bienvenue.Messaline en riant se mettait toute nue,Et sur le lit public, lascive, se couchait.Épaphrodite avait un homme pour hochetEt brisait en jouant les membres d’Épictète.Femme grosse, vieillard débile, enfant qui tette,Captifs, gladiateurs, chrétiens, étaient jetésAux bêtes, et, tremblants, blêmes, ensanglantés,Fuyaient, et l’agonie effarée et vivanteSe tordait dans le cirque, abîme d’épouvante.Pendant que l’ours grondait, et que les éléphants,Effroyables, marchaient sur les petits enfants,La vestale songeait dans sa chaise de marbre.Par moments, le trépas, comme le fruit d’un arbre,Tombait du front pensif de la pâle beauté ;Le même éclair de meurtre et de férocitéPassait de l’œil du tigre au regard de la vierge.Le monde était le bois, l’empire était l’auberge.De noirs passants trouvaient le trône en leur chemin,Entraient, donnaient un coup de dent au genre humain,Puis s’en allaient. Néron venait après Tibère.César foulait aux pieds le Hun, le Goth, l’Ibère ;Et l’empereur, pareil aux fleurs qui durent peu,Le soir était charogne à moins qu’il ne fût dieu.Le porc Vitellius roulait aux gémonies.Escalier des grandeurs et des ignominies,Bagne effrayant des morts, pilori des néants,Saignant, fumant, infect, ce charnier de géantsSemblait fait pour pourrir le squelette du monde.Des torturés râlaient sur cette rampe immonde,Juifs sans langue, poltrons sans poings, larrons sans yeux ;Ainsi que dans le cirque atroce et furieuxL’agonie était là, hurlant sur chaque marche.Le noir gouffre cloaque au fond ouvrait son archeOù croulait Rome entière ; et, dans l’immense égout,Quand le ciel juste avait foudroyé coup sur coup,Parfois deux empereurs, chiffres du fatal nombre,Se rencontraient, vivants encore, et, dans cette ombre,Où les chiens sur leurs os venaient mâcher leur chair,Le César d’aujourd’hui heurtait celui d’hier.Le crime sombre était l’amant du vice infâme.Au lieu de cette race en qui Dieu mit sa flamme,Au lieu d’Ève et d’Adam, si beaux, si purs tous deux,Une hydre se traînait dans l’univers hideux ;L’homme était une tête et la femme était l’autre.Rome était la truie énorme qui se vautre.La créature humaine, importune au ciel bleu,Faisait une ombre affreuse à la cloison de Dieu ;Elle n’avait plus rien de sa forme première ;Son œil semblait vouloir foudroyer la lumière,Et l’on voyait, c’était la veille d’Attila,Tout ce qu’on avait eu de sacré jusque-làPalpiter sous son ongle ; et pendre à ses mâchoiresD’un côté les vertus et de l’autre les gloires.Les hommes rugissaient quand ils croyaient parler.L’âme du genre humain songeait à s’en aller ;Mais, avant de quitter à jamais notre monde,Tremblante, elle hésitait sous la voûte profonde,Et cherchait une bête où se réfugier.On entendait la tombe appeler et crier.Au fond, la pâle Mort riait sinistre et chauve.Ce fut alors que toi, né dans le désert fauve,Où le soleil est seul avec Dieu, toi, songeurDe l’antre que le soir emplit de sa rougeur,Tu vins dans la cité toute pleine de crimes ;Tu frissonnas devant tant d’ombre et tant d’abîmes ;Ton œil fit, sur ce monde horrible et châtié,Flamboyer tout à coup l’amour et la pitié,Pensif, tu secouas ta crinière sur Rome,Et, l’homme étant le monstre, ô lion, tu fus l’homme.
Comme s’il pressentait que son heure était proche,Grave, il ne faisait plus à personne un reproche ;Il marchait en rendant aux passants leur salut ;On le voyait vieillir chaque jour, quoiqu’il eûtÀ peine vingt poils blancs à sa barbe encor noire ;Il s’arrêtait parfois pour voir les chameaux boire,Se souvenant du temps qu’il était chamelier. Il songeait longuement devant le saint pilier ;Par moments, il faisait mettre une femme nueEt la regardait, puis il contemplait la nue,Et disait : « La beauté sur terre, au ciel le jour. » Il semblait avoir vu l’Éden, l’âge d’amour,Les temps antérieurs, l’ère immémoriale.Il avait le front haut, la joue impériale,Le sourcil chauve, l’œil profond et diligent,Le cou pareil au col d’une amphore d’argent,L’air d’un Noé qui sait le secret du déluge.Si des hommes venaient le consulter, ce jugeLaissant l’un affirmer, l’autre rire et nier,Écoutait en silence et parlait le dernier.Sa bouche était toujours en train d’une prière ;Il mangeait peu, serrant sur son ventre une pierre ;Il s’occupait lui-même à traire ses brebis ;Il s’asseyait à terre et cousait ses habits. Il jeûnait plus longtemps qu’autrui les jours de jeûne,Quoiqu’il perdît sa force et qu’il ne fût plus jeune. À soixante-trois ans, une fièvre le prit.Il relut le Koran de sa main même écrit,Puis il remit au fils de Séid la bannière,En lui disant : « Je touche à mon aube dernière,Il n’est pas d’autre Dieu que Dieu. Combats pour lui. »Et son œil, voilé d’ombre, avait ce morne ennuiD’un vieux aigle forcé d’abandonner son aire.Il vint à la mosquée à son heure ordinaire,Appuyé sur Ali, le peuple le suivant ;Et l’étendard sacré se déployait au vent.Là, pâle, il s’écria, se tournant vers la foule :« Peuple, le jour s’éteint, l’homme passe et s’écoule ;La poussière et la nuit, c’est nous. Dieu seul est grand.Peuple, je suis l’aveugle et je suis l’ignorant.Sans Dieu je serais vil plus que la bête immonde. »Un scheik lui dit : « Ô chef des vrais croyants ! le monde,Sitôt qu’il t’entendit, en ta parole crut ;Le jour où tu naquis une étoile apparut,Et trois tours du palais de Chosroès tombèrent. »Lui, reprit : « Sur ma mort les anges délibèrent ;L’heure arrive. Écoutez. Si j’ai de l’un de vousMal parlé, qu’il se lève, ô peuple, et devant tousQu’il m’insulte et m’outrage avant que je m’échappe ;Si j’ai frappé quelqu’un, que celui-là me frappe. »Et, tranquille, il tendit aux passants son bâton.Une vieille, tondant la laine d’un mouton,Assise sur un seuil, lui cria : « Dieu t’assiste ! » Il semblait regarder quelque vision triste,Et songeait ; tout à coup, pensif, il dit : « Voilà,Vous tous : je suis un mot dans la bouche d’Allah ;Je suis cendre comme homme et feu comme prophète.J’ai complété d’Issa la lumière imparfaite.Je suis la force, enfants ; Jésus fut la douceur.Le soleil a toujours l’aube pour précurseur.Jésus m’a précédé, mais il n’est pas la Cause.Il est né d’une vierge aspirant une rose.Moi, comme être vivant, retenez bien ceci,Je ne suis qu’un limon par les vices noirci ;J’ai de tous les péchés subi l’approche étrange ;Ma chair a plus d’affront qu’un chemin n’a de fange,Et mon corps par le mal est tout déshonoré ;Ô vous tous, je serai bien vite dévoréSi dans l’obscurité du cercueil solitaireChaque faute de l’homme engendre un ver de terre.Fils, le damné renaît au fond du froid caveau,Pour être par les vers dévoré de nouveau ;Toujours sa chair revit, jusqu’à ce que la peine,Finie, ouvre à son vol l’immensité sereine.Fils, je suis le champ vil des sublimes combats,Tantôt l’homme d’en haut, tantôt l’homme d’en bas,Et le mal dans ma bouche avec le bien alterneComme dans le désert le sable et la citerne ;Ce qui n’empêche pas que je n’aie, ô croyants !Tenu tête dans l’ombre aux anges effrayantsQui voudraient replonger l’homme dans les ténèbres ;J’ai parfois dans mes poings tordu leurs bras funèbres ;Souvent, comme Jacob, j’ai la nuit, pas à pas,Lutté contre quelqu’un que je ne voyais pas ;Mais les hommes surtout ont fait saigner ma vie ;Ils ont jeté sur moi leur haine et leur envie,Et, comme je sentais en moi la vérité,Je les ai combattus, mais sans être irrité ;Et, pendant le combat, je criais : « Laissez faire !» Je suis seul, nu, sanglant, blessé ; je le préfère.» Qu’ils frappent sur moi tous ! que tout leur soit permis !» Quand même, se ruant sur moi, mes ennemis» Auraient, pour m’attaquer dans cette voie étroite,» Le soleil à leur gauche et la lune à leur droite,» Ils ne me feraient point reculer ! » C’est ainsiQu’après avoir lutté quarante ans, me voiciArrivé sur le bord de la tombe profonde,Et j’ai devant moi Dieu, derrière moi le monde.Quant à vous qui m’avez dans l’épreuve suivi,Comme les Grecs Hermès et les Hébreux Lévi,Vous avez bien souffert, mais vous verrez l’aurore.Après la froide nuit, vous verrez l’aube éclore ;Peuple, n’en doutez pas ; celui qui prodiguaLes lions aux ravins du Jebel-Kronnega,Les perles à la mer et les astres à l’ombre,Peut bien donner un peu de joie à l’homme sombre. » Il ajouta : « Croyez, veillez ; courbez le front.Ceux qui ne sont ni bons ni mauvais resterontSur le mur qui sépare Éden d’avec l’abîme,Étant trop noirs pour Dieu, mais trop blancs pour le crime ;Presque personne n’est assez pur de péchésPour ne pas mériter un châtiment ; tâchez,En priant, que vos corps touchent partout la terre ;L’enfer ne brûlera dans son fatal mystèreQue ce qui n’aura point touché la cendre, et DieuÀ qui baise la terre obscure, ouvre un ciel bleu ;Soyez hospitaliers ; soyez saints ; soyez justes ;Là-haut sont les fruits purs dans les arbres augustes,Les chevaux sellés d’or, et, pour fuir aux sept cieux,Les chars vivants ayant des foudres pour essieux ;Chaque houri, sereine, incorruptible, heureuse,Habite un pavillon fait d’une perle creuse ;Le Gehennam attend les réprouvés ; malheur !Ils auront des souliers de feu dont la chaleurFera bouillir leur tête ainsi qu’une chaudière.La face des élus sera charmante et fière. » Il s’arrêta, donnant audience à l’esprit.Puis, poursuivant sa marche à pas lents, il reprit :« Ô vivants ! je répète à tous que voici l’heureOù je vais me cacher dans une autre demeure ;Donc, hâtez-vous. Il faut, le moment est venu,Que je sois dénoncé par ceux qui m’ont connu,Et que, si j’ai des torts, on me crache au visage. » La foule s’écartait muette à son passage.Il se lava la barbe au puits d’Aboulféia.Un homme réclama trois drachmes, qu’il paya,Disant : « Mieux vaut payer ici que dans la tombe. »L’œil du peuple était doux comme un œil de colombeEn regardant cet homme auguste, son appui ;Tous pleuraient ; quand, plus tard, il fut rentré chez lui,Beaucoup restèrent là sans fermer la paupière,Et passèrent la nuit couchés sur une pierre.Le lendemain matin, voyant l’aube arriver :« Aboubèkre, dit-il, je ne puis me lever,Tu vas prendre le livre et faire la prière. »Et sa femme Aïscha se tenait en arrière ;Il écoutait pendant qu’Aboubèkre lisait,Et souvent à voix basse achevait le verset ;Et l’on pleurait pendant qu’il priait de la sorte.Et l’ange de la mort vers le soir à la porteApparut, demandant qu’on lui permît d’entrer.« Qu’il entre. » On vit alors son regard s’éclairerDe la même clarté qu’au jour de sa naissance ;Et l’ange lui dit : « Dieu désire ta présence.— Bien, » dit-il. Un frisson sur ses tempes courut,Un souffle ouvrit sa lèvre, et Mahomet mourut.
Le divin Mahomet enfourchait tour à tourSon mulet Daïdol et son âne Yafour ;Car le sage lui-même a, selon l’occurrence,Son jour d’entêtement et son jour d’ignorance.
Omer, scheik de l’Islam et de la loi nouvelleQue Mahomet ajoute à ce qu’Issa révèle,Marchant, puis s’arrêtant, et sur son long bâton,Par moments, comme un pâtre, appuyant son menton,Errait près de Djeddah la sainte, sur la grèveDe la mer Rouge, où Dieu luit comme au fond d’un rêve,Dans le désert jadis noir de l’ombre des cieux,Où Moïse voilé passait mystérieux.Tout en marchant ainsi, plein d’une grave idée,Par-dessus le désert, l’Égypte et la Judée,À Pathmos, au penchant d’un mont, chauve sommet,Il vit Jean qui, couché sur le sable, dormait. Car saint Jean n’est pas mort, l’effrayant solitaire ;Dieu le tient en réserve ; il reste sur la terreAinsi qu’Énoch le Juste, et, comme il est écrit,Ainsi qu’Élie, afin de vaincre l’Antéchrist. Jean dormait ; ces regards étaient fermés qui virentLes océans du songe où les astres chavirent ;L’obscur sommeil couvrait cet œil illuminé,Le seul chez les vivants auquel il fut donnéDe regarder, par l’âpre ouverture du gouffre,Les anges noirs vêtus de cuirasses de soufre,Et de voir les Babels pencher, et les SionsTomber, et s’écrouler les blêmes visions,Et les religions rire prostituées,Et des noms de blasphème errer dans les nuées. Jean dormait, et sa tête était nue au soleil. Omer, le puissant prêtre, aux prophètes pareil,Aperçut, tout auprès de la mer Rouge, à l’ombreD’un santon, un vieux cèdre au grand feuillage sombreCroissant dans un rocher qui bordait le chemin ;Scheik Omer étendit à l’horizon sa mainVers le nord habité par les aigles rapaces,Et, montrant au vieux cèdre, au delà des espaces,La mer Égée, et Jean endormi dans Pathmos,Il poussa du doigt l’arbre et prononça ces mots : « Va, cèdre ! va couvrir de ton ombre cet homme. » Le blanc spectre de sel qui regarde SodomeN’est pas plus immobile au bord du lac amerQue ne le fut le cèdre à qui parlait Omer ;Plus rétif que l’onagre à la voix de son maître,L’arbre n’agita pas une branche. L’arbre n’agita pas une branche. Le prêtreDit : « Va donc ! » et frappa l’arbre de son bâton. Le cèdre, enraciné sous le mur du santon,N’eut pas même un frisson et demeura paisible. Le scheik alors tourna ses yeux vers l’invisible,Fit trois pas, puis, ouvrant sa droite et la levant :« Va ! cria-t-il, va, cèdre, au nom du Dieu vivant ! — Que n’as-tu prononcé ce nom plus tôt ? » dit l’arbre.Et, frissonnant, brisant le dur rocher de marbre,Dressant ses bras ainsi qu’un vaisseau ses agrès,Fendant la vieille terre aïeule des forêts,Le grand cèdre, arrachant aux profondes crevassesSon tronc et sa racine et ses ongles vivaces,S’envola comme un sombre et formidable oiseau.Il passa le mont Gour posé comme un boisseauSur la rouge lueur des forgerons d’Érèbe ;Laissa derrière lui Gophna, Jéricho, Thèbe,L’Égypte aux dieux sans nombre, informe panthéon,Le Nil, fleuve d’Éden, qu’Adam nommait Gehon,Le champ de Galgala plein de couteaux de pierre,Ur, d’où vint Abraham, Bethsad, où naquit Pierre,Et, quittant le désert d’où sortent les fléaux,Traversa Chanaan d’Arphac à Borcéos ;Là, retrouvant la mer, vaste, obscure, sublime,Il plongea dans la nue énorme de l’abîme,Et, franchissant les flots, sombre gouffre ennemi,Vint s’abattre à Pathmos près de Jean endormi. Jean, s’étant réveillé, vit l’arbre, et le prophèteSongea, surpris d’avoir de l’ombre sur sa tête ;Puis il dit, redoutable en sa sérénité :« Arbre, que fais-tu là ? Pourquoi t’es-tu hâtéDe sourdre, de germer, de grandir dans une heure ?Pourquoi donner de l’ombre au roc où je demeure ?L’ordre éternel n’a point de ces rapidités ;Jéhovah, dont les yeux s’ouvrent de tous côtés,Veut que l’œuvre soit lente, et que l’arbre se fondeSur un pied fort, scellé dans l’argile profonde ;Pendant qu’un arbre naît, bien des hommes mourront ;La pluie est sa servante, et, par le bois du tronc,La racine aux rameaux frissonnants distribueL’eau qui se change en séve aussitôt qu’elle est bue.Dieu le nourrit de terre, et, l’en rassasiant,Veut que l’arbre soit dur, solide et patient,Pour qu’il brave, à travers sa rude carapace,Les coups de fouet du vent tumultueux qui passe,Pour qu’il porte le temps comme l’âne son bât,Et qu’on puisse compter, quand la hache l’abat,Les ans de sa durée aux anneaux de sa séve ;Un cèdre n’est pas fait pour croître comme un rêve ;Ce que l’heure a construit, l’instant peut le briser. »Le cèdre répondit : « Jean, pourquoi m’accuser ?Jean, si je suis ici, c’est par l’ordre d’un homme. »Et Jean, fauve songeur qu’en frémissant on nomme,Reprit : « Quel est cet homme à qui tout se soumet ? »L’arbre dit : « C’est Omer, prêtre de Mahomet.J’étais près de Djeddah depuis des ans sans nombre ;Il m’a dit de venir te couvrir de mon ombre. »Alors Jean, oublié par Dieu chez les vivants,Se tourna vers le sud et cria dans les ventsPar-dessus le rivage austère de son île :« Nouveaux venus, laissez la nature tranquille. »
Un jour, Kanut, à l’heure où l’assoupissementFerme partout les yeux sous l’obscur firmament,Ayant pour seul témoin la nuit, l’aveugle immense,Vit son père Swéno, vieillard presque en démence,Qui dormait, sans un garde à ses pieds, sans un chien ;Il le tua, disant : « Lui-même n’en sait rien. »Puis il fut un grand roi. Puis il fut un grand roi. Toujours vainqueur, sa viePar la prospérité fidèle fut suivie ;Il fut plus triomphant que la gerbe des blés ;Quand il passait devant les vieillards assemblés,Sa présence éclairait ces sévères visages ;Par la chaîne des mœurs pures et des lois sagesÀ son cher Danemark natal il enchaînaVingt îles, Fionie, Arnhout, Folster, Mona ;Il bâtit un grand trône en pierres féodales ;Il vainquit les Saxons, les Pictes, les Vandales,Le Celte, et le Borusse, et le Slave aux abois,Et les peuples hagards qui hurlent dans les bois ;Il abolit l’horreur idolâtre, et la rune,Et le menhir féroce où le soir, à la brune,Le chat sauvage vient frotter son dos hideux ;Il disait en parlant du grand César : « Nous deux ; »Une lueur sortait de son cimier polaire ;Les monstres expiraient partout sous sa colère ;Il fut, pendant vingt ans qu’on l’entendit marcher,Le cavalier superbe et le puissant archer ;L’hydre morte, il mettait le pied sur la portée ;Sa vie, en même temps bénie et redoutée,Dans la bouche du peuple était un fier récit ;Rien que dans un hiver, ce chasseur détruisitTrois dragons en Écosse, et deux rois en Scanie ;Il fut héros, il fut géant, il fut génie ;Le sort de tout un monde au sien semblait lié ;Quant à son parricide, il l’avait oublié.Il mourut. On le mit dans un cercueil de pierre ;Et l’évêque d’Aarhus vint dire une prière,Et chanter sur sa tombe un hymne, déclarantQue Kanut était saint, que Kanut était grand,Qu’un céleste parfum sortait de sa mémoire,Et qu’ils le voyaient, eux, les prêtres, dans la gloire,Assis comme un prophète à la droite de Dieu. Le soir vint ; l’orgue en deuil se tut dans le saint lieu ;Et les prêtres, quittant la haute cathédrale,Laissèrent le roi mort dans la paix sépulcrale.Alors il se leva, rouvrit ses yeux obscurs,Prit son glaive, et sortit de la tombe, les mursEt les portes étant brumes pour les fantômes ;Il traversa la mer qui reflète les dômesEt les tours d’Altona, d’Aarhus et d’Elseneur ;L’ombre écoutait les pas de ce sombre seigneur ;Mais il marchait sans bruit étant lui-même un songe ;Il alla droit au mont Savo que le temps ronge,Et Kanut s’approcha de ce farouche aïeul,Et lui dit : « Laisse-moi, pour m’en faire un linceul,Ô Montagne Savo que la tourmente assiége,Me couper un morceau de ton manteau de neige. »Le mont le reconnut et n’osa refuser.Kanut prit son épée impossible à briser,Et sur le mont, tremblant devant ce belluaire,Il coupa de la neige et s’en fit un suaire ;Puis il cria : « Vieux mont, la mort éclaire peu ;De quel côté faut-il aller pour trouver Dieu ? »Le mont au flanc difforme, aux gorges obstruées,Noir, triste dans le vol éternel des nuées,Lui dit : « Je ne sais pas, spectre ; je suis ici. »Kanut quitta le mont par les glaces saisi ;Et, le front haut, tout blanc dans son linceul de neige,Il entra, par delà l’Islande et la Norvége,Seul dans le grand silence et dans la grande nuit ;Derrière lui le monde obscur s’évanouit ;Il se trouva, lui, spectre, âme, roi sans royaume,Nu, face à face avec l’immensité fantôme ;Il vit l’infini, porche horrible et reculantOù l’éclair, quand il entre, expire triste et lent,L’ombre, hydre dont les nuits sont les pâles vertèbres,L’informe se mouvant dans le noir ; les Ténèbres ;Là, pas d’astre ; et pourtant on ne sait quel regardTombe de ce chaos immobile et hagard ;Pour tout bruit, le frisson lugubre que fait l’ondeDe l’obscurité, sourde, effarée et profonde ;Il avança disant : « C’est la tombe ; au delàC’est Dieu. » Quand il eut fait trois pas, il appela ;Mais la nuit est muette ainsi que l’ossuaire,Et rien ne répondit : sous son blême suaireKanut continua d’avancer ; la blancheurDu linceul rassurait le sépulcral marcheur ;Il allait ; tout à coup, sur son livide voileIl vit poindre et grandir comme une noire étoile ;L’étoile s’élargit lentement, et Kanut,La tâtant de sa main de spectre, reconnutQu’une goutte de sang était sur lui tombée ;Sa tête, que la peur n’avait jamais courbée,Se redressa ; terrible, il regarda la nuit,Et ne vit rien ; l’espace était noir ; pas un bruit ;« En avant ! » dit Kanut levant sa tête fière ;Une seconde tache auprès de la premièreTomba, puis s’élargit ; et le chef cimbrienRegarda l’ombre épaisse et vague, et ne vit rien ;Comme un limier à suivre une piste s’attache,Morne, il reprit sa route ; une troisième tacheTomba sur le linceul. Il n’avait jamais fui ;Kanut pourtant cessa de marcher devant lui,Et tourna du côté du bras qui tient le glaive ;Une goutte de sang, comme à travers un rêve,Tomba sur le suaire et lui rougit la main ;Pour la seconde fois il changea de chemin,Comme en lisant on tourne un feuillet d’un registre,Et se mit à marcher vers la gauche sinistre ;Une goutte de sang tomba sur le linceul ;Et Kanut recula, frémissant d’être seul,Et voulut regagner sa couche mortuaire ;Une goutte de sang tomba sur le suaire ;Alors il s’arrêta livide, et ce guerrier,Blême, baissa la tête et tâcha de prier ;Une goutte de sang tomba sur lui. Farouche,La prière effrayée expirant dans sa bouche,Il se remit en marche ; et, lugubre, hésitant,Hideux, ce spectre blanc passait ; et, par instant,Une goutte de sang se détachait de l’ombre,Implacable, et tombait sur cette blancheur sombre.Il voyait, plus tremblant qu’au vent le peuplier,Ces taches s’élargir et se multiplier ; Une autre, une autre, une autre, une autre, ô cieux funèbres !Leur passage rayait vaguement les ténèbres ;Ces gouttes, dans les plis du linceul, finissantPar se mêler, faisaient des nuages de sang ;Il marchait, il marchait ; de l’insondable voûteLe sang continuait à pleuvoir goutte à goutte,Toujours, sans fin, sans bruit, et comme s’il tombaitDe ces pieds noirs qu’on voit la nuit pendre au gibet ;Hélas ! qui donc pleurait ces larmes formidables ?L’infini. Vers les cieux, pour le juste abordables,Dans l’océan de nuit sans flux et sans reflux,Kanut s’avançait, pâle et ne regardant plus ;Enfin, marchant toujours comme en une fumée,Il arriva devant une porte ferméeSous laquelle passait un jour mystérieux ;Alors sur son linceul il abaissa les yeux ;C’était l’endroit sacré, c’était l’endroit terrible ;On ne sait quel rayon de Dieu semble visible ;De derrière la porte on entend l’hosanna. Le linceul était rouge et Kanut frissonna. Et c’est pourquoi Kanut, fuyant devant l’auroreEt reculant, n’a pas osé paraître encoreDevant le juge au front duquel le soleil luit ;C’est pourquoi ce roi sombre est resté dans la nuit,Et, sans pouvoir rentrer dans sa blancheur première,Sentant, à chaque pas qu’il fait vers la lumière,Une goutte de sang sur sa tête pleuvoir,Rôde éternellement sous l’énorme ciel noir.
Ils se battent — combat terrible ! — corps à corps.Voilà déjà longtemps que leurs chevaux sont morts ;Ils sont là seuls tous deux dans une île du Rhône,Le fleuve à grand bruit roule un flot rapide et jaune,Le vent trempe en sifflant les brins d’herbe dans l’eau.L’archange saint Michel attaquant ApolloNe ferait pas un choc plus étrange et plus sombre ;Déjà, bien avant l’aube, ils combattaient dans l’ombre.Qui, cette nuit, eût vu s’habiller ces barons,Avant que la visière eût dérobé leurs fronts,Eût vu deux pages blonds, roses comme des filles.Hier, c’étaient deux enfants riant à leurs familles,Beaux, charmants ; — aujourd’hui, sur ce fatal terrain,C’est le duel effrayant de deux spectres d’airain,Deux fantômes auxquels le démon prête une âme,Deux masques dont les trous laissent voir de la flamme.Ils luttent, noirs, muets, furieux, acharnés.Les bateliers pensifs qui les ont amenés,Ont raison d’avoir peur et de fuir dans la plaine,Et d’oser, de bien loin, les épier à peine,Car de ces deux enfants, qu’on regarde en tremblant,L’un s’appelle Olivier et l’autre a nom Roland. Et, depuis qu’ils sont là, sombres, ardents, farouches,Un mot n’est pas encor sorti de ces deux bouches. Olivier, sieur de Vienne et comte souverain,À pour père Gérard et pour aïeul Garin.Il fut pour ce combat habillé par son père.Sur sa targe est sculpté Bacchus faisant la guerreAux Normands, Rollon ivre et Rouen consterné,Et le dieu souriant par des tigres traînéChassant, buveur de vin, tous ces buveurs de cidre.Son casque est enfoui sous les ailes d’une hydre ;Il porte le haubert que portait Salomon ;Son estoc resplendit comme l’œil d’un démon ;Il y grava son nom afin qu’on s’en souvienne ;Au moment du départ, l’archevêque de VienneÀ béni son cimier de prince féodal. Roland a son habit de fer, et Durandal. Ils luttent de si près avec de sourds murmures, Que leur souffle âpre et chaud s’empreint sur leurs armures ; Le pied presse le pied ; l’île à leurs noirs assautsTressaille au loin ; l’acier mord le fer ; des morceauxDe heaume et de haubert, sans que pas un s’émeuve,Sautent à chaque instant dans l’herbe et dans le fleuve.Leurs brassards sont rayés de longs filets de sangQui coule de leur crâne et dans leurs yeux descend.Soudain, sire Olivier, qu’un coup affreux démasque,Voit tomber à la fois son épée et son casque.Main vide et tête nue, et Roland l’œil en feu !L’enfant songe à son père et se tourne vers Dieu.Durandal sur son front brille. Plus d’espérance !« Çà, dit Roland, je suis neveu du roi de France,Je dois me comporter en franc neveu de roi.Quand j’ai mon ennemi désarmé devant moi,Je m’arrête. Va donc chercher une autre épée,Et tâche, cette fois, qu’elle soit bien trempée.Tu feras apporter à boire en même temps,Car j’ai soif. Car j’ai soif.— Fils, merci, dit Olivier. Car j’ai soif.— Fils, merci, dit Olivier.— J’attends, Dit Roland, hâte-toi. » Dit Roland, hâte-toi. » Sire Olivier appelleUn batelier caché derrière une chapelle. « Cours à la ville, et dis à mon père qu’il fautUne autre épée à l’un de nous, et qu’il fait chaud. » Cependant les héros, assis dans les broussailles,S’aident à délacer leurs capuchons de mailles,Se lavent le visage et causent un moment.Le batelier revient ; il a fait promptement ;L’homme a vu le vieux comte ; il rapporte une épéeEt du vin, de ce vin qu’aimait le grand PompéeEt que Tournon récolte au flanc de son vieux mont.L’épée est cette illustre et fière ClosamontQue d’autres quelquefois appellent Haute-Claire.L’homme a fui. Les héros achèvent sans colèreCe qu’ils disaient ; le ciel rayonne au-dessus d’eux ;Olivier verse à boire à Roland ; puis tous deuxMarchent droit l’un vers l’autre, et le duel recommence.Voilà que par degrés de sa sombre démenceLe combat les enivre ; il leur revient au cœurCe je ne sais quel dieu qui veut qu’on soit vainqueur,Et qui, s’exaspérant aux armures frappées,Mêle l’éclair des yeux aux lueurs des épées. Ils combattent, versant à flots leur sang vermeil.Le jour entier se passe ainsi. Mais le soleilBaisse vers l’horizon. La nuit vient. Baisse vers l’horizon. La nuit vient. « Camarade,Dit Roland, je ne sais, mais je me sens malade.Je ne me soutiens plus, et je voudrais un peuDe repos. De repos.— Je prétends, avec l’aide de Dieu,Dit le bel Olivier, le sourire à la lèvre,Vous vaincre par l’épée et non point par la fièvre.Dormez sur l’herbe verte, et cette nuit, Roland,Je vous éventerai de mon panache blanc.Couchez-vous, et dormez. Couchez-vous, et dor— Vassal, ton âme est neuve,Dit Roland. Je riais, je faisais une épreuve.Sans m’arrêter et sans me reposer, je puisCombattre quatre jours encore, et quatre nuits. » Le duel reprend. La mort plane, le sang ruisselle.Durandal heurte et suit Closamont ; l’étincelleJaillit de toutes parts sous leurs coups répétés.L’ombre autour d’eux s’emplit de sinistres clartés.Ils frappent ; le brouillard du fleuve monte et fume ;Le voyageur s’effraye et croit voir dans la brumeD’étranges bûcherons qui travaillent la nuit. Le jour naît, le combat continue à grand bruit ;La pâle nuit revient, ils combattent ; l’auroreReparaît dans les cieux, ils combattent encore. Nul repos. Seulement, vers le troisième soir,Sous un arbre, en causant, ils sont allés s’asseoir ;Puis ont recommencé. Puis ont recommencé.Le vieux Gérard dans VienneAttend depuis trois jours que son enfant revienne.Il envoie un devin regarder sur les tours ;Le devin dit : « Seigneur, ils combattent toujours. » Quatre jours sont passés, et l’île et le rivageTremblent sous ce fracas monstrueux et sauvage.Ils vont, viennent, jamais fuyant, jamais lassés,Froissent le glaive au glaive et sautent les fossés,Et passent, au milieu des ronces remuées,Comme deux tourbillons et comme deux nuées.Ô chocs affreux ! terreur ! tumulte étincelant !Mais, enfin, Olivier saisit au corps RolandQui de son propre sang en combattant s’abreuve,Et jette d’un revers Durandal dans le fleuve. « C’est mon tour maintenant, et je vais envoyerChercher un autre estoc pour vous, dit Olivier.Le sabre du géant Sinnagog est à Vienne.C’est, après Durandal, le seul qui vous convienne.Mon père le lui prit alors qu’il le défit.Acceptez-le. » Acceptez-le.Roland sourit. « Il me suffitDe ce bâton. » Il dit, et déracine un chêne. Sire Olivier arrache un orme dans la plaineEt jette son épée, et Roland, plein d’ennui,L’attaque. Il n’aimait pas qu’on vînt faire après luiLes générosités qu’il avait déjà faites. Plus d’épée en leurs mains, plus de casque à leurs têtes,Ils luttent maintenant, sourds, effarés, béants,À grands coups de troncs d’arbre, ainsi que des géants. Pour la cinquième fois, voici que la nuit tombe.Tout à coup, Olivier, aigle aux yeux de colombe,S’arrête, et dit : S’arrête, et dit « Roland, nous n’en finirons point.Tant qu’il nous restera quelque tronçon au poing,Nous lutterons ainsi que lions et panthères.Ne vaudrait-il pas mieux que nous devinssions frères ?Écoute, j’ai ma sœur, la belle Aude au bras blanc,Épouse-la. Épouse-— Pardieu ! je veux bien, dit Roland.Et maintenant buvons, car l’affaire était chaude. » C’est ainsi que Roland épousa la belle Aude.
Charlemagne, empereur à la barbe fleurie,Revient d’Espagne ; il a le cœur triste, il s’écrie :« Roncevaux ! Roncevaux ! ô traître Ganelon ! »Car son neveu Roland est mort dans ce vallonAvec les douze pairs et toute son armée.Le laboureur des monts qui vit sous la raméeEst rentré chez lui, grave et calme, avec son chien ;Il a baisé sa femme au front, et dit : « C’est bien. »Il a lavé sa trompe et son arc aux fontaines ;Et les os des héros blanchissent dans les plaines. Le bon roi Charle est plein de douleur et d’ennui ;Son cheval syrien est triste comme lui.Il pleure ; l’empereur pleure de la souffranceD’avoir perdu ses preux, ses douze pairs de France,Ses meilleurs chevaliers qui n’étaient jamais las,Et son neveu Roland, et la bataille, hélas !Et surtout de songer, lui, vainqueur des Espagnes,Qu’on fera des chansons dans toutes ces montagnesSur ses guerriers tombés devant des paysans,Et qu’on en parlera plus de quatre cents ans ! Cependant, il chemine ; au bout de trois journéesIl arrive au sommet des hautes Pyrénées.Là, dans l’espace immense il regarde en rêvant ;Et sur une montagne, au loin, et bien avantDans les terres, il voit une ville très forte,Ceinte de murs avec deux tours à chaque porte.Elle offre à qui la voit ainsi dans le lointainTrente maîtresses tours avec des toits d’étainEt des mâchicoulis de forme sarrasineEncor tout ruisselants de poix et de résine.Au centre est un donjon si beau, qu’en vérité,On ne le peindrait pas dans tout un jour d’été.Ses créneaux sont scellés de plomb ; chaque embrasureCache un archer dont l’œil toujours guette et mesure ;Ses gargouilles font peur ; à son faîte vermeilRayonne un diamant gros comme le soleil,Qu’on ne peut regarder fixement de trois lieues. Sur la gauche est la mer aux grandes ondes bleuesQui, jusqu’à cette ville, apporte ses dromons. Charle, en voyant ces tours, tressaille sur les monts. « Mon sage conseiller, Naymes, duc de Bavière,Quelle est cette cité près de cette rivière ?Qui la tient la peut dire unique sous les cieux.Or, je suis triste, et c’est le cas d’être joyeux.Oui, dussé-je rester quatorze ans dans ces plaines,Ô gens de guerre, archers, compagnons, capitaines,Mes enfants ! mes lions ! saint Denis m’est témoinQue j’aurai cette ville avant d’aller plus loin ! » Le vieux Naymes frissonne à ce qu’il vient d’entendre. « Alors, achetez-la, car nul ne peut la prendre.Elle a pour se défendre, outre ses béarnais,Vingt mille turcs ayant chacun double harnais.Quant à nous, autrefois, c’est vrai, nous triomphâmes ;Mais, aujourd’hui, vos preux ne valent pas des femmes,Ils sont tous harassés et du gîte envieux,Et je suis le moins las, moi qui suis le plus vieux.Sire, je parle franc et je ne farde guère.D’ailleurs, nous n’avons point de machines de guerre ;Les chevaux sont rendus, les gens rassasiés ;Je trouve qu’il est temps que vous vous reposiez,Et je dis qu’il faut être aussi fou que vous l’êtesPour attaquer ces tours avec des arbalètes. » L’empereur répondit au duc avec bonté :« Duc, tu ne m’as pas dit le nom de la cité ? — On peut bien oublier quelque chose à mon âge.Mais, sire, ayez pitié de votre baronnage ;Nous voulons nos foyers, nos logis, nos amours.C’est ne jouir jamais que conquérir toujours.Nous venons d’attaquer bien des provinces, sire.Et nous en avons pris de quoi doubler l’empire.Ces assiégés riraient de vous du haut des tours.Ils ont, pour recevoir sûrement des secoursSi quelque insensé vient heurter leurs citadelles,Trois souterrains creusés par les turcs infidèles,Et qui vont, le premier, dans le val de Bastan,Le second, à Bordeaux, le dernier, chez Satan. » L’empereur, souriant, reprit d’un air tranquille :« Duc, tu ne m’as pas dit le nom de cette ville ? — C’est Narbonne. C’est Narbonne.— Narbonne est belle, dit le roi,Et je l’aurai ; je n’ai jamais vu, sur ma foi,Ces belles filles-là sans leur rire au passage,Et me piquer un peu les doigts à leur corsage. » Alors, voyant passer un comte de haut lieu,Et qu’on appelait Dreus de Montdidier : « Pardieu !Comte, ce bon duc Nayme expire de vieillesse !Mais vous, ami, prenez Narbonne, et je vous laisseTout le pays d’ici jusques à Montpellier ;Car vous êtes le fils d’un gentil chevalier ;Votre oncle, que j’estime, était abbé de Chelles ;Vous même êtes vaillant ; donc, beau sire, aux échelles !L’assaut ! L’assaut ! — Sire empereur, répondit Montdidier,Je ne suis désormais bon qu’à congédier ;J’ai trop porté haubert, maillot, casque et salade ;J’ai besoin de mon lit, car je suis fort malade ;J’ai la fièvre ; un ulcère aux jambes m’est venu ;Et voilà plus d’un an que je n’ai couché nu.Gardez tout ce pays, car je n’en ai que faire. » L’empereur ne montra ni trouble ni colère.Il chercha du regard Hugo de Cotentin.Ce seigneur était brave et comte palatin. « Hugues, dit-il, je suis aise de vous apprendreQue Narbonne est à vous ; vous n’avez qu’à la prendre. » Hugo de Cotentin salua l’empereur. « Sire, c’est un manant heureux qu’un laboureur !Le drôle gratte un peu la terre brune ou rouge,Et, quand sa tâche est faite, il rentre dans son bouge.Moi, j’ai vaincu Tryphon, Thessalus, Gaïffer ;Par le chaud, par le froid, je suis vêtu de fer ;Au point du jour, j’entends le clairon pour antienne ;Je n’ai plus à ma selle une boucle qui tienne ;Voilà longtemps que j’ai pour unique destinDe m’endormir fort tard pour m’éveiller matin,De recevoir des coups pour vous et pour les vôtres.Je suis très-fatigué. Donnez Narbonne à d’autres. » Le roi laissa tomber sa tête sur son sein.Chacun songeait, poussant du coude son voisin.Pourtant Charle, appelant Richer de Normandie :« Vous êtes grand seigneur et de race hardie,Duc ; ne voudrez-vous pas prendre Narbonne un peu ? — Empereur, je suis duc par la grâce de Dieu.Ces aventures-là vont aux gens de fortune.Quand on a ma duché, roi Charle, on n’en veut qu’une. » L’empereur se tourna vers le comte de Gand : « Tu mis jadis à bas Maugiron le brigand.Le jour où tu naquis sur la plage marine,L’audace avec le souffle entra dans ta poitrine :Bavon, ta mère était de fort bonne maison ;Jamais on ne t’a fait choir que par trahison ;Ton âme après la chute était encor meilleure.Je me rappellerai jusqu’à ma dernière heureL’air joyeux qui parut dans ton œil hasardeux,Un jour que nous étions en marche seuls tous deux,Et que nous entendions dans les plaines voisinesLe cliquetis confus des lances sarrasines.Le péril fut toujours de toi bien accueilli,Comte ; eh bien, prends Narbonne, et je t’en fais bailli. — Sire, dit le Gantois, je voudrais être en Flandre.J’ai faim, mes gens ont faim ; nous venons d’entreprendreUne guerre à travers un pays endiablé ;Nous y mangions, au lieu de farine de blé,Des rats et des souris, et, pour toutes ribotes,Nous avons dévoré beaucoup de vieilles bottes.Et puis votre soleil d’Espagne m’a hâléTellement, que je suis tout noir et tout brûlé ;Et, quand je reviendrai de ce ciel insalubreDans ma ville de Gand avec ce front lugubre,Ma femme, qui déjà peut-être a quelque amant,Me prendra pour un maure et non pour un flamand !J’ai hâte d’aller voir là-bas ce qui se passe.Quand vous me donneriez, pour prendre cette place,Tout l’or de Salomon et tout l’or de Pépin,Non ! je m’en vais en Flandre, où l’on mange du pain. — Ces bons flamands, dit Charle, il faut que cela mange ! » Il reprit : Il reprit : « Ça, je suis stupide. Il est étrangeQue je cherche un preneur de ville, ayant iciMon vieil oiseau de proie, Eustache de Nancy.Eustache, à moi ! Tu vois, cette Narbonne est rude ;Elle a trente châteaux, trois fossés, et l’air prude ;À chaque porte un camp, et, pardieu ! j’oubliais,Là-bas, six grosses tours en pierre de liais.Ces douves-là nous font parfois si grise mineQu’il faut recommencer à l’heure où l’on termine,Et que, la ville prise, on échoue au donjon.Mais qu’importe ! es-tu pas le grand aigle ? Mais qu’importe ! es-tu pas le grand aigle— Un pigeon,Un moineau, dit Eustache, un pinson dans la haie !Roi, je me sauve au nid. Mes gens veulent leur paye ;Or, je n’ai pas le sou ; sur ce, pas un garçonQui me fasse crédit d’un coup d’estramaçon ;Leurs yeux me donneront à peine une étincellePar sequin qu’ils verront sortir de l’escarcelle.Tas de gueux ! Quant à moi, je suis très-ennuyé ;Mon vieux poing tout sanglant n’est jamais essuyé ;Je suis moulu. Car, sire, on s’échine à la guerre ;On arrive à haïr ce qu’on aimait naguère,Le danger qu’on voyait tout rose, on le voit noir ;On s’use, on se disloque, on finit par avoirLa goutte aux reins, l’entorse aux pieds, aux mains l’ampoule,Si bien, qu’étant parti vautour, on revient poule.Je désire un bonnet de nuit. Foin du cimier !J’ai tant de gloire, ô roi, que j’aspire au fumier. » Le bon cheval du roi frappait du pied la terreComme s’il comprenait ; sur le mont solitaireLes nuages passaient. Gérard de RoussillonÉtait à quelques pas avec son bataillon ;Charlemagne en riant vint à lui. Charlemagne en riant vint à lui. « Vaillant homme,Vous êtes dur et fort comme un Romain de Rome ;Vous empoignez le pieu sans regarder aux clous ;Gentilhomme de bien, cette ville est à vous ! » Gérard de Roussillon regarda d’un air sombreSon vieux gilet de fer rouillé, le petit nombreDe ses soldats marchant tristement devant eux,Sa bannière trouée et son cheval boiteux. « Tu rêves, dit le roi, comme un clerc en Sorbonne.Faut-il donc tant songer pour accepter Narbonne ? — Roi, dit Gérard, merci, j’ai des terres ailleurs. » Voilà comme parlaient tous ces fiers batailleursPendant que les torrents mugissaient sous les chênes. L’empereur fit le tour de tous ses capitaines ;Il appela les plus hardis, les plus fougueux,Eudes, roi de Bourgogne, Albert de Périgueux,Samo, que la légende aujourd’hui divinise,Garin, qui, se trouvant un beau jour à Venise,Emporta sur son dos le lion de Saint-Marc,Ernaut de Beauléande, Ogier de Danemark,Roger enfin, grande âme au péril toujours prête. Ils refusèrent tous. Ils refusèrent tous. Alors, levant la tête,Se dressant tout debout sur ses grands étriers,Tirant sa large épée aux éclairs meurtriers,Avec un âpre accent plein de sourdes huées,Pâle, effrayant, pareil à l’aigle des nuées,Terrassant du regard son camp épouvanté,L’invincible empereur s’écria : « Lâcheté !Ô comtes palatins tombés dans ces vallées,Ô géants qu’on voyait debout dans les mêlées,Devant qui Satan même aurait crié merci,Olivier et Roland, que n’êtes-vous ici !Si vous étiez vivants, vous prendriez Narbonne,Paladins ! vous, du moins, votre épée était bonne,Votre cœur était haut, vous ne marchandiez pas !Vous alliez en avant sans compter tous vos pas !Ô compagnons couchés dans la tombe profonde,Si vous étiez vivants, nous prendrions le monde !Grand Dieu ! que voulez-vous que je fasse à présent ?Mes yeux cherchent en vain un brave au cœur puissant,Et vont, tout effrayés de nos immenses tâches,De ceux-là qui sont morts à ceux-ci qui sont lâches !Je ne sais point comment on porte des affronts !Je les jette à mes pieds, je n’en veux pas ! — Barons,Vous qui m’avez suivi jusqu’à cette montagne,Normands, Lorrains, marquis des marches d’Allemagne,Poitevins, Bourguignons, gens du pays Pisan,Bretons, Picards, Flamands, Français, allez-vous-en !Guerriers, allez-vous-en d’auprès de ma personne,Des camps où l’on entend mon noir clairon qui sonne,Rentrez dans vos logis, allez-vous-en chez vous,Allez-vous-en d’ici, car je vous chasse tous !Je ne veux plus de vous ! Retournez chez vos femmes !Allez vivre cachés, prudents, contents, infâmes !C’est ainsi qu’on arrive à l’âge d’un aïeul.Pour moi, j’assiégerai Narbonne à moi tout seul.Je reste ici, rempli de joie et d’espérance !Et, quand vous serez tous dans notre douce France,Ô vainqueurs des Saxons et des Aragonais !Quand vous vous chaufferez les pieds à vos chenets,Tournant le dos aux jours de guerres et d’alarmes,Si l’on vous dit, songeant à tous vos grands faits d’armesQui remplirent longtemps la terre de terreur :« Mais où donc avez-vous quitté votre empereur ? »Vous répondrez, baissant les yeux vers la muraille :« Nous nous sommes enfuis le jour d’une bataille,» Si vite et si tremblants et d’un pas si pressé» Que nous ne savons plus où nous l’avons laissé ! »Ainsi Charles de France appelé Charlemagne,Exarque de Ravenne, empereur d’Allemagne,Parlait dans la montagne avec sa grande voix ;Et les pâtres lointains, épars au fond des bois,Croyaient en l’entendant que c’était le tonnerre. Les barons consternés fixaient leurs yeux à terre.Soudain, comme chacun demeurait interdit,Un jeune homme bien fait sortit des rangs, et dit : « Que monsieur saint Denis garde le roi de France ! » L’empereur fut surpris de ce ton d’assurance. Il regarda celui qui s’avançait, et vit,Comme le roi Saül lorsque apparut David,Une espèce d’enfant au teint rose, aux mains blanches,Que d’abord les soudards dont l’estoc bat les hanchesPrirent pour une fille habillée en garçon,Doux, frêle, confiant, serein, sans écussonEt sans panache, ayant, sous ses habits de serge,L’air grave d’un gendarme et l’air froid d’une vierge. « Toi, que veux-tu, dit Charle, et qu’est-ce qui t’émeut ? — Je viens vous demander ce dont pas un ne veut :L’honneur d’être, ô mon roi, si Dieu ne m’abandonne,L’homme dont on dira : « C’est lui qui prit Narbonne. » L’enfant parlait ainsi d’un air de loyauté,Regardant tout le monde avec simplicité. Le Gantois, dont le front se relevait très vite,Se mit à rire et dit aux reîtres de sa suite :« Hé ! c’est Aymerillot, le petit compagnon ! — Aymerillot, reprit le roi, dis-nous ton nom. — Aymery. Je suis pauvre autant qu’un pauvre moine ;J’ai vingt ans, je n’ai point de paille et point d’avoine,Je sais lire en latin, et je suis bachelier.Voilà tout, sire. Il plut au sort de m’oublierLorsqu’il distribua les fiefs héréditaires.Deux liards couvriraient fort bien toutes mes terres,Mais tout le grand ciel bleu n’emplirait pas mon cœur.J’entrerai dans Narbonne et je serai vainqueur.Après, je châtierai les railleurs, s’il en reste. » Charles, plus rayonnant que l’archange céleste,S’écria : S’écria : « Tu seras, pour ce propos hautain,Aymery de Narbonne et comte palatin,Et l’on te parlera d’une façon civile.Va, fils ! » Le lendemain Aymery prit la ville.
Bivar était, au fond d’un bois sombre, un manoirCarré, flanqué de tours, fort vieux, et d’aspect noir.La cour était petite et la porte était laideQuand le scheik Jabias, depuis roi de Tolède,Vint visiter le Cid au retour de Cintra.Dans l’étroit patio le prince maure entra ;Un homme, qui tenait à la main une étrille,Pansait une jument attachée à la grille ;Cet homme, dont le scheik ne voyait que le dos,Venait de déposer à terre des fardeaux,Un sac d’avoine, une auge, un harnais, une selle ;La bannière arborée au donjon était celleDe don Diègue, ce père étant encor vivant ;L’homme, sans voir le scheik, frottant, brossant, lavant,Travaillait, tête nue et bras nus, et sa vesteÉtait d’un cuir farouche et d’une mode agreste ;Le scheik, sans ébaucher même un buenos dias,Dit : « Manant, je viens voir le seigneur Ruy Diaz,Le grand campéador des Castilles. » Et l’homme,Se retournant, lui dit : « C’est moi. Se retournant, lui dit : « C’est— Quoi ! vous qu’on nommeLe héros, le vaillant, le seigneur des pavois,S’écria Jabias, c’est vous qu’ainsi je vois !Quoi ! c’est vous qui n’avez qu’à vous mettre en campagneEt qu’à dire : « Partons ! » pour donner à l’Espagne,D’Avis à Gibraltar, d’Algarve à Cadafal,Ô grand Cid, le frisson du clairon triomphal,Et pour faire accourir au-dessus de vos tentes,Ailes au vent, l’essaim des victoires chantantes !Lorsque je vous ai vu, seigneur, moi prisonnier,Vous vainqueur, au palais du roi, l’été dernier,Vous aviez l’air royal du conquérant de l’Èbre ;Vous teniez à la main la Tizona célèbre ;Votre magnificence emplissait cette cour,Comme il sied quand on est celui d’où vient le jour ;Cid, vous étiez vraiment un Bivar très-superbe ;On eût dans un brasier cueilli des touffes d’herbe,Seigneur, plus aisément, certes, qu’on n’eût trouvéQuelqu’un qui devant vous prît le haut du pavé ;Plus d’un richomme avait pour orgueil d’être membreDe votre servidumbre et de votre antichambre ;Le Cid dans sa grandeur allait, venait, parlait,La faisant boire à tous, comme aux enfants le lait ;D’altiers ducs, tout enflés de faste et de tempête,Qui, depuis qu’ils avaient le chapeau sur la tête,D’aucun homme vivant ne s’étaient souciés,Se levaient, sans savoir pourquoi, quand vous passiez ;Vous vous faisiez servir par tous les gentilshommes ;Le Cid comme une altesse avait ses majordomes ;Lerme était votre archer ; Gusman, votre frondeur ;Vos habits étaient faits avec de la splendeur ;Vous si bon, vous aviez la pompe de l’armure ;Votre miel semblait or comme l’orange mûre.Sans cesse autour de vous vingt coureurs étaient prêts.Nul n’était au-dessus du Cid, et nul auprès.Personne, eût-il été de la royale estrade,Prince, infant, n’eût osé vous dire : Camarade !Vous éclatiez, avec des rayons jusqu’aux cieux,Dans une préséance éblouissante aux yeux ;Vous marchiez entouré d’un ordre de bataille ;Aucun sommet n’était trop haut pour votre taille,Et vous étiez un fils d’une telle fiertéQue les aigles volaient tous de votre côté.Vous regardiez ainsi que néants et fuméesTout ce qui n’était pas commandement d’armées,Et vous ne consentiez qu’au nom de général ;Cid était le baron suprême et magistral ;Vous dominiez tout, grand, sans chef, sans joug, sans digue,Absolu, lance au poing, panache au front. » Absolu, lance au poing, panache au front. » RodrigueRépondit : « Je n’étais alors que chez le roi. » Et le scheik s’écria : « Mais, Cid, aujourd’hui, quoi,Que s’est-il donc passé ? quel est cet équipage ?J’arrive, et je vous trouve en veste, comme un page,Dehors, bras nus, nu-tête, et si petit garçonQue vous avez en main l’auge et le caveçon !Et faisant ce qu’il sied aux écuyers de faire ! — Scheik, dit le Cid, je suis maintenant chez mon père. »
I L’aube sur les grands monts se leva frémissanteLe six janvier de l’an du Christ huit cent soixante,Comme si dans les cieux cette clarté savaitPourquoi l’homme de fer et d’acier se revêtEt quelle ombre il prépare aux livides journées. Une blême blancheur baigne les Pyrénées ;Le louche point du jour de la morne saison,Par places, dans le large et confus horizon,Brille, aiguise un clocher, ébauche un monticule ;Et la plaine est obscure, et dans le crépusculeL’Egba, l’Arga, le Cil, tous ces cours d’eau rampants,Font des fourmillements d’éclairs et de serpents ;Le bourg Chagres est là près de sa forteresse. II Le mendiant du pont de Crassus, où se dresseL’autel d’Hercule offert aux Jeux Aragonaux,Est, comme à l’ordinaire, entre deux noirs créneaux,Venu s’asseoir, tranquille et muet, dès l’aurore.La larve qui n’est plus ou qui n’est pas encoreRessemble à ce vieillard, spectre aux funèbres yeux,Grelottant dans l’horreur d’un haillon monstrueux ;C’est le squelette ayant faim et soif dans la tombe.Dans ce siècle où sur tous l’esclavage surplombe,Où tout être, perdu dans la nuit, quel qu’il soit,Même le plus petit, même le plus étroit,Offre toujours assez de place pour un maître,Où c’est un tort de vivre, où c’est un crime d’être,Ce pauvre homme est chétif au point qu’il est absous ;Il habite le coin du néant, au-dessousDu dernier échelon de la souffrance humaine,Si bas, que les heureux ne prennent pas la peineD’ajouter sa misère à leur joyeux orgueil,Ni les infortunés d’y confronter leur deuil ;Penché sur le tombeau plein de l’ombre mortelle,Il est comme un cheval attendant qu’on dételle ;Abject au point que l’homme et la femme, les pas,Les bruits, l’enterrement, la noce, les trépas,Les fêtes, sans l’atteindre, autour de lui s’écoulent ;Et le bien et le mal, sans le voir, sur lui roulent ;Tout au plus raille-t-on ce gueux sur son fumier ;Tout le tumulte humain, soldats au fier cimier,Moines tondus, l’amour, le meurtre, la bataille,Ignore cette cendre ou rit de cette paille ;Qu’est-il ? Rien, ver de terre, ombre ; et même l’ennuiN’a pas le temps de perdre un coup de pied sur lui.Il rampe entre la chose et la bête de somme ;Tibère, sans marcher dessus, verrait cet homme,Cet être obscur, infect, pétrifié, dormant,Ne valant pas l’effort de son écrasement ;Celui qui le voit, dit : « C’est l’idiot ! » et passe ;Son regard fixe semble effaré par l’espace ;Infirme, il ne pourrait manier des outils ;C’est un de ces vivants lugubres, engloutisDans cette extrémité de l’ombre où se termineLa maladie en lèpre et l’ordure en vermine.C’est à lui que les maux en bas sont limités ;Du rendez-vous des deuils et des calamitésSa loque, au vent flottante, est l’effroyable enseigne ;Sous ses ongles crispés sa peau s’empourpre et saigne ;Il regarde, voit-il ? il écoute, entend-il ?Si cet être aperçoit l’homme, c’est de profil,Nul visage n’étant tourné vers ses ténèbres ;La famine et la fièvre ont ployé ses vertèbres ;On voudrait balayer son ombre du pavé ;Au passant qui lui donne, il bégaye un Ave ;Sa parole ébauchée en murmure s’achève ;Et si, dans sa stupeur et du fond de son rêve,Parfois à quelque chose, ici bas, il répond,C’est à ce que dit l’eau sous les arches du pont. Sa maigreur est hideuse aux trous de sa guenille.Et le seul point par où ce fantôme chenilleTouche aux hommes courbés le soir et le matin,C’est, à l’aube, au couchant, sa prière en latin,Dans l’ombre, d’une voix lente psalmodiée. III Flamme au septentrion. C’est Vich incendiée.Don Pancho s’est rué sur Vich au point du jour,Pancho, roi d’Oloron, commande au carrefourDes trois pertuis profonds qui vont d’Espagne en France ;Voulant piller, il a donné la préférenceÀ Vich, qui fait commerce avec Tarbe et Cahors ;Pancho, fauve au dedans, est difforme au dehors ;Il est camard, son nez étant sans cartilages,Et si méchant, qu’on dit que les gens des villagesRamassent du poil d’ours où cet homme a passé.Il a brisé la porte, enjambé le fossé,Est entré dans l’église, et sous les sombres porchesS’est dressé, rouge spectre, ayant aux poings deux torches ;Et maintenant, maisons, tours, palais spacieux,Toute la ville monte en lueur dans les cieux. Flamboiement au midi. C’est Girone qui brûle.Le roi Blas a jadis eu d’Inez la matrulle,Deux bâtards, ce qui fait qu’à cette heure l’on aGil, roi de Luz, avec Jean, duc de Cardona ;L’un règne à Roncevaux et l’autre au col d’Andorre.Quiconque voit des dieux dans les loups, les adore.Ils ont, la veille au soir, quitté leurs deux donjons,Ensemble, avec leur bande, en disant : « Partageons ! »N’étant pas trop de deux pour ce qu’ils ont à faire.En route, le plus jeune a crié : « Bah ! mon frère,Rions ; et renonçons à la chose, veux-tu ?Revenons sur nos pas ; je ne suis point têtu,Si tu veux t’en ôter, c’est dit, je me retire.— Ma règle, a dit l’aîné, c’est de ne jamais rireNi reculer, ayant derrière moi l’enfer. »Et c’est ainsi qu’ils ont, ces deux princes de fer,Après avoir rompu le mur qui la couronne,Brûlé la belle ville heureuse de Girone ;Et fait noir l’horizon que le Seigneur fait bleu. Rougeur à l’orient. C’est Lumbier en feu.Ariscat l’est venu piller pour se distraire.Ariscat est le roi d’Aguas ; ce téméraire,Car, en basque, Ariscat veut dire le Hardi,À son donjon debout près du pic du Midi,Comme s’il s’égalait à la montagne immense.Il brûle Lumbier comme on brûla Numance ;L’histoire est quelquefois l’infidèle espion :Elle oublie Ariscat et vante Scipion ;N’importe ! le roi basque est invincible, infâme,Superbe, comme un autre, et fait sa grande flamme ;Cette ville n’est plus qu’un bûcher ; il est fier ;Et le tas de tisons d’Ariscat, Lumbier,Vaut bien Tyr, le monceau de braises d’Alexandre. Fumée à l’occident. C’est Teruel en cendre.Le roi du mont Jaxa, Gesufal le Cruel,Pour son baiser terrible a choisi Teruel ;Il vient d’en approcher ses deux lèvres funèbres,Et Teruel se tord dans un flot de ténèbres.Le fort que sur un pic Gesufal élevaEst si haut, que du faîte on voit tout l’Alava,Tout l’Èbre, les deux mers, et le merveilleux golfeOù tombe Phaéton et d’où s’envole Astolphe.Gesufal est ce roi, gai comme les démons,Qui disait aux pays gisant au pied des monts,Sol inquiet, tremblant comme une solfatare :« Je suis ménétrier ; je mets à ma guitareLa corde des gibets dressés sur le chemin ;Dansez, peuples ! j’ai deux royaumes dans ma main ;Aragon et Léon sont mes deux castagnettes. »C’est lui qui dit encor : « Je fais les places nettes. »Et Teruel, hier une ville, aujourd’huiEst de l’ombre. Ô désastre ! ô peuple sans appui !Des tourbillons de nuit et d’étincelles passent,Les façades au fond des fournaises s’effacent,L’enfant cherche la femme et la femme l’enfant,Un râle horrible sort du foyer étouffant ;Les flammèches au vent semblent d’affreux moustiques ;On voit dans le brasier le comptoir des boutiquesOù le marchand vendait la veille, et les tiroirsSont là béants, montrant de l’or dans leurs coins noirs.Le feu poursuit la foule et sur les toits s’allonge ;On crie, on tombe, on fuit, tant la vie est un songe ! IV Qu’est-ce que ce torrent de rois ? Pourquoi ce choix,Quatre villes ? Pourquoi toutes quatre à la fois ?Sont-ce des châtiments, ou n’est-ce qu’un carnage ?Pas de choix. Le hasard, ou bien le voisinage,Voilà tout ; le butin pour but et pour raison ;Quant aux quatre cités brûlant à l’horizon,Regardez : vous verrez bien d’autres rougeurs sombres.Toute la perspective est un tas de décombres.La montagne a jeté sur la plaine ses rois,Rien de plus. Quant au fait, le voici : Navarrois,Basques, Aragonais, Catalans, ont des terres ;Pourquoi ? Pour enrichir les princes. MonastèresEt seigneurs sont le but du paysan. Le droitEst l’envers du pouvoir dont la force est l’endroit ;Depuis que le puissant sur le faible se rue,Entre l’homme d’épée et l’homme de charrue,Il existe une loi dont l’article premierC’est que l’un est le maître et l’autre le fermier ;Les enfants sont manants, les femmes sont servantes.À quoi bon discuter ? Sans cessions ni ventes,La maison appartient au fort, source des lois,Et le bourg est à qui peut pendre le bourgeois ;Toute chose est à l’homme armé ; les cimeterresFont les meilleurs contrats et sont les bons notaires ;Qui peut prendre doit prendre ; et le tabellionQui sait le mieux signer un bail, c’est le lion. Cela posé, qu’ont fait ces peuples ? Leur délireFut triste. L’autre mois, les rois leur ont fait direD’alimenter les monts d’où l’eau vers eux descend,Et d’y mener vingt bœufs et vingt moutons sur cent,Plus, une fanéga d’orge et de blé par homme.La plaine est ouvrière et partant économe ;Les pays plats se sont humblement excusés,Criant grâce, alléguant qu’ils n’ont de rien assez,Que maigre est l’Aragon et pauvre la Navarre.Peuple pauvre, les rois prononcent peuple avare ;De là, frémissement et colère là-haut.Ordre aux arrière-bans d’accourir au plus tôt ;Et Gesufal, celui d’où tombent les sentences,À fait venir devant un monceau de potencesLes alcades des champs et les anciens des bourgs,Affirmant qu’il irait, au son de ses tambours,Pardieu ! chercher leurs bœufs chez eux sous des arcadesFaites de pieds d’anciens et de jambes d’alcades.Le refus persistant, les rois sont descendus. V Et c’est pourquoi, s’étant par message entendus,En bons cousins, étant convenus en familleDe sortir à la fois, vers l’heure où l’aube brille,Chacun de sa montagne et chacun de sa tour,Ils vont fêtant le jour des rois, car c’est leur jour,Par un grand brûlement de villes dans la plaine. Déroute ; enfants, vieillards, bœufs, moutons ; clameur vaine,Trompettes, cris de guerre : exterminons ! frappons !Chariots s’accrochant aux passages des ponts ;Les champs hagards sont pleins de sombres débandades ;La même flamme court sur les cinq Mérindades ;Olite tend les bras à Tudela qui fuitVers la pâle Estrella sur qui le brandon luit ;Et Sanguesa frémit, et toutes quatre ensembleAppellent au secours Pampelune qui tremble.Comme on sait tous les noms de ces rois, Gilimer,Torismondo, Garci, grand-maître de la mer,Harizetta, Wermond, Barbo, l’homme égrégore,Juan, prince de Héas, Guy, comte de Bigorre,Blas-el-Matador, Gil, Francavel, Favilla,Et qu’enfin, c’est un flot terrible qui vient là,Devant toutes ces mains dans tant d’horreurs trempées,On n’a pas songé même à courir aux épées ;On sent qu’en cet essaim que la rage assembla,Chaque monstre est un grain de cendre d’Attila,Qu’ils sont fléaux, qu’ils ont en eux l’esprit de guerre ;Qu’ouverts comme Oyarzun, fermés comme Figuère,Tous les bourgs sont égaux devant l’effrayant volDe ces chauves-souris du noir ciel espagnol,Et que tours et créneaux croulent comme des rêvesAu tourbillonnement farouche de leurs glaives ;Nul ne résiste ; on meurt. Tas d’hommes poursuivis !Pas une ville n’a dressé son pont-levis,Croyant fléchir les rois écumants de victoirePar l’acceptation tremblante de leur gloire.On se cache, on s’enfuit, chacun avec les siens.Ils ont vers Gesufal envoyé leurs anciens,Pieds nus, la corde au cou, criant miséricorde ;Fidèle à sa promesse, il a serré la corde. On n’a pas même à Reuss, ô fureur de ces rois !Épargné le couvent des Filles de la Croix ;Comme on force un fermoir pour feuilleter un livre,Ils en ont fait briser la porte au soldat ivre.Hélas ! Christ abritait sous un mur élevéCes anges où Marie est lisible, où l’AveEst écrit, mot divin, sur des pages fidèles,Vierges pures ayant la Vierge sainte en elles,Reliure d’ivoire à l’exemplaire d’or !La grille ouverte, ils ont franchi le corridor ;Les nonnes frémissaient au fond du sanctuaire ;En vain le couvent sombre agitait son suaire,En vain grondait au seuil le vieux foudre romain,En vain l’abbesse, blanche, en deuil, la crosse en main,Sinistre, protégeait son tremblant troupeau d’âmes ;Devant des mécréants, des saintes sont des femmes ;L’homme parfois à Dieu jette d’affreux défis ;L’autel, l’horreur du lieu, le sanglant crucifix,Le cloître avec sa nuit, l’abbesse avec sa crosse,Tout s’est évanoui dans un rire féroce.Et ceci fut l’exploit de Blas-el-Matador. Partout on voit l’alcade et le corrégidorPendus, leurs noms au dos, à la potence vile,L’un, devant son hameau, l’autre devant sa ville. Tous les bourgs ont tendu leurs gorges au couteau.Chagres, comme le reste, est mort sur son coteau.Ô deuil ! ce fut pendant une journée entière,Entre les parapets de l’étroit pont de pierreQue bâtit là Crassus, lieutenant de César,Comme l’écrasement d’un peuple sous un char.Ils voulaient s’évader, les manants misérables ;Mais les pointes d’épée, âpres, inexorables,Comme des becs de flamme, accouraient derrière eux ;Les bras levés, les cris, les pleurs, étaient affreux ;On n’avait jamais vu peut-être une contréeD’un tel rayonnement de meurtre pénétrée ;Le pont, d’un bout à l’autre, était un cliquetis ;Les soldats arrachaient aux mères leurs petits ;Et l’on voyait tomber morts et vivants dans l’Èbre,Pêle-mêle, et pour tous, hélas ! ce pont funèbreQui sortait de la ville, entrait dans le tombeau. VI Le couchant empourpra le mont Tibidabo ;Le soir vint ; tirant l’âne obstiné qui recule,Le soldat se remit en route au crépuscule,Heure trouble assortie au cri du chat-huant ;Lourds de butin, le long des chemins saluantLes images des saints que les passants vénèrent,Vainqueurs, sanglants, joyeux, les rois s’en retournèrentChacun avec ses gens, chacun vers son état ;Et, reflet du couchant, ou bien de l’attentat,La chaîne des vieux monts, funeste et vaste bouge,Apparaissait, dans l’ombre horrible, toute rouge ;On eût dit que, tandis qu’en bas on triomphait,Quelque archange vengeur de la plaine avait faitRemonter tout ce sang au front de la montagne.Chaque bande, à travers la brumeuse campagne,Dans des directions diverses s’enfonça ;Ceux-là vers Roncevaux, ceux-ci vers Tolosa ;Et les pillards tâtaient leurs sacs, de peur que l’ombreN’en fît tomber l’enflure ou décroître le nombre,La crainte du voleur étant d’être volé.Meurtre du laboureur et pillage du blé,La journée était bonne, et les files de lancesSerpentaient dans les champs pleins de sombres silences ;Les montagnards disaient : « Quel beau coup de filet ! »Après avoir tué la plaine qui râlait,Ils rentraient dans leurs monts, comme une flotte au havre,Et, riant et chantant, s’éloignaient du cadavre.On vit leurs dos confus reluire quelque temps,Et leurs rangs se grouper sous les drapeaux flottantsAinsi que des chaînons ténébreux se resserrent,Puis ces farouches voix dans la nuit s’effacèrent. VII Le pont de Crassus, morne et tout mouillé de sang,Resta désert.Resta désert.Alors, tragique et se dressant,Le mendiant, tendant ses deux mains décharnées,Montra sa souquenille immonde aux Pyrénées,Et cria dans l’abîme et dans l’immensité :« Confrontez-vous. Sentez votre fraternité,Ô mont superbe, ô loque infâme ! neige, boue !Comparez, sous le vent des cieux qui les secoue,Toi, tes nuages noirs, toi, tes haillons hideux,Ô guenille, ô montagne ; et cachez toutes deux,Pendant que les vivants se traînent sur leurs ventres,Toi, les poux dans tes trous, toi, les rois dans tes antres ! »
I Le Cid est exilé. Qui se souvient du Cid ?Le roi veut qu'on l'oublie ; et Reuss, Almonacid,Graos, tous ses exploits, ressemblent à des songes ;Les rois maures chassés ou pris sont des mensonges ;Et quant à ces combats puissants qu'il a livrés,Pancorbo, la bataille illustre de GivrezQui semble une volée effrayante d'épées,Coca, dont il dompta les roches escarpées,Gor où le Cid pleurait de voir le jour finir,C'est offenser le roi que de s'en souvenir.Même il est malséant de parler de Chimène. Un homme étant allé visiter un domaineDans les pays qui sont entre l'Èbre et le Cil,Du côté que le Cid habite en son exil,A passé par hasard devant son écurie ;Le duc Juan, dont cet homme est serf en Asturie,Bon courtisan, l'a fait à son retour punirPour avoir entendu Babieça hennir. Donc, chacun l'a pour dit, n'est pas sujet fidèleQui parle de Tortose et de la citadelleOù le glorieux Cid arbora son drapeau ;Dire ces mots : Baxa, Médina del Campo,Vergara, Salinas, Mondragon-les-Tours-Noires,Avec l'intention de nommer des victoires,Ce n'est point d'un loyal Espagnol ; qu'autrefoisUn homme ait fait lâcher au comte Odet de FoixLes infantes d'Irun, Payenne et Manteline ;Que cet homme ait sauvé la Castille orpheline ;Qu'il ait dans la bataille été le grand cimier ;Que les Maures, foulés par lui comme un fumier,L'admirent, et, vaincus, donnent son nom célèbreAu ruisseau Cidacos qui se jette dans l'Èbre ;Qu'il ait rempli du bruit de ses fiers pas vainqueursAstorga, Zamora, l'Aragon, tous les cœurs ;Qu'il ait traqué, malgré les gouffres et les piéges,L'horrible Abdulmalic dans la sierra des Neiges,En janvier, sans vouloir attendre le dégel ;Qu'il ait osé défendre aux notaires d'UrgelDe dater leurs contrats de l'an du roi de France ;Que cet homme ait pour tous été la délivrance,Allant, marchant, courant, volant de tous côtés,Effarant l'ennemi dans ces rapidités ;Qu'on l'ait vu sous Lorca, figure surhumaine,Et devant Balbastro, dans la même semaine ;Qu'il ait, sur la tremblante échelle des hasards,Calme, donné l'assaut à tous les alcazars,Toujours ferme, et toujours, à Tuy comme à Valence,Fier dans le tourbillon sombre des coups de lance,C'est possible ; mais l'ombre est sur cet homme-là ;Silence. Est-ce après tout grand'chose que cela ?Le pont Matamoros peut vous montrer ses brèches,Mais s'il parle du Cid vainqueur, bravant les flèches,On fera démolir le pont Matamoros !Le roi ne veut pas plus qu'on nomme le hérosQue le pape ne veut qu'on nomme la comète ;Il n'est pas démontré que l'aigle se permetteDe faire encor son nid dans ce mont MuradalQui fit de Tizona la sœur de Durandal. II Du reste, comme il faut des héros pour la guerre,Le roi cassant le Cid, a trouvé bon d'en faire :Il en a fait. L'Espagne a des hommes nouveaux.Alvar Rambla, le duc Nuno Saz y Calvos,Don Gil, voilà les noms dont la foule s'effare ;Ils sont dans la lumière, ils sont dans la fanfare ;Leur moindre geste s'enfle au niveau des exploits ;Et, dans leur antichambre, on entend quelquefoisLes pages, d'une voix féminine et hautaine,Dire : — Ah oui-da, le Cid ! C'était un capitaineD'alors. Vit-il encor, ce Campéador-là ? Le Cid n'existe plus auprès d'Alvar Rambla ;Gil, plus grand que le Cid, dans son ombre le cache ;Nuno Saz engloutit le Cid sous son panache ;Sur Achille tombé les myrmidons ont crû ;Et du siècle du Cid le Cid a disparu. L'exil, est-ce l'oubli vraiment ? une mémoireQu'un prince étouffe, est-elle éteinte pour la gloire ?Est-ce à jamais qu'Alvar, Nuno, Gil, nains heureux,Éclipsent le grand Cid exilé derrière eux ? Quand le voyageur sort d'Oyarzun, il s'étonne,Il regarde, il ne voit, sous le noir ciel qui tonne,Que le mont d'Oyarzun, médiocre et pelé : — Mais ce Pic du Midi dont on m'avait parlé,Où donc est-il ? Ce Pic, le plus haut des Espagnes,N'existe point. S'il m'est caché par ces montagnes,Il n'est pas grand. Un peu d'ombre l'anéantit. — Cela dit, il s'en va, point fâché, lui petit,Que ce mont qu'on disait si haut ne soit qu'un rêve.Il marche, la nuit vient, puis l'aurore se lève,Le voyageur repart, son bâton à la main,Et songe, et va disant tout le long du chemin : — Bah ! s'il existe un Pic du Midi, que je meure !La montagne Oyarzun est belle, à la bonne heure ! — Laissant derrière lui hameaux, clochers et tours,Villes et bois, il marche un jour, deux jours, trois jours ; — Le genre humain dirait trois siècles ; — il s'enfonceDans la lande à travers la bruyère et la ronce ;Enfin, par hasard, las, inattentif, distrait,Il se tourne, et voici qu'à ses yeux reparaît,Comme un songe revient confus à la pensée,La plaine dont il sort et qu'il a traversée,L'église et la forêt, le puits et le gazon ;Soudain, presque tremblant, là-bas, sur l'horizonQue le soir teint de pourpre et le matin d'opale,Dans un éloignement mystérieux et pâle,Au-delà de la ville et du fleuve, au-dessusD'un tas de petits monts sous la brume aperçusOù se perd Oyarzun avec sa butte informe,Il voit dans la nuée une figure énorme ;Un mont blême et terrible emplit le fond des cieux ;Un pignon de l'abîme, un bloc prodigieuxSe dresse, aux lieux profonds mêlant les lieux sublimes,Sombre apparition de gouffres et de cîmes,Il est là ; le regard croit sous son porche obscurVoir le nœud monstrueux de l'ombre et de l'azur,Et son faîte est un toit sans brouillard et sans voile,Où ne peut se poser d'autre oiseau que l'étoile ;C'est le Pic du Midi. L'histoire voit le Cid. III Grande nouvelle. Émoi dans tout Valladolid.Quoi ? Qu'est-ce donc ? Le roi se dément ! Le roi cède !Alphonse a pour maîtresse une fille assez laide,Et qui, par cela même, on ne sait pas pourquoi,Fait tout ce qu'elle veut de la raison du roi,Au point qu'elle en pourrait tirer des choses sages ;Cette fille a-t-elle eu quelques mauvais présages ?Ou bien le roi du peuple entend-il la rumeur ?Est-il las des héros qu'il a faits par humeur ?Finit-il par trouver cette gloire trop plate ?Craint-il que tout à coup une guerre n'éclateQui soit vraiment méchante et veuille un vrai héros ?Le certain, c'est qu'après le combat de taureauxSon Altesse un dimanche a dit dans la chapelle : — Ruy Diaz de Bivar revient. Je le rappelle.Je le veux. — Ils sont là plus d'un esprit subtil ;Pourtant pas un n'a dit : mais le Cid voudra-t-il ?N'importe, il plaît au roi de revoir ce visage. Pour éblouir le Cid, il charge du messageUn roi, l'homme entre tous vénéré dans sa cour,Son vassal, son parent, le roi d'Acqs-en-Adour,Santos-le-Roux, qu'on nomme aussi le Magnanime,Parce qu'étant tuteur d'Atton, comte de Nîme,Il le fit moine, et prit sa place, et confisquaSes biens pour les donner au couvent de Huesca. IV Ce sont de braves cœurs que les gens de la plaine ;Ils chantent dans les blés un chant bizarre et fou ; Et quant à leurs habits faits de cuir et de laine,Boire les use au coude et prier, au genou. Étant fils du sang basque, ils ont cet avantageSur les froids Espagnols murés dans leurs maisons,Qu'ils préfèrent à l'eau, fût-elle prise au Tage,Le vin mystérieux d'où sortent les chansons. Ils sont hospitaliers, prodigues, bons dans l'âme ;L'homme dit aux passants ; Entrez, les bienvenus !Pour un petit enfant qu'elle allaite, la femmeMontre superbement deux seins de marbre nus. Lorsque l'homme est aux champs, la femme reste seule ;N'importe, entrez ! passants, le lard est sur l'étal,Mangez ! Et l'enfant joue, et dans un coin l'aïeuleRaccommode un vieux cistre aux cordes de métal. Quelques-uns sont bergers dans les grands terrains vagues,Champs que les bataillons ont légués aux troupeaux,Mer de plaines ayant les collines pour vagues,Où César a laissé l'ombre de ses drapeaux. Là passent des bœufs roux qui sonnent de la cloche,Avertissant l'oiseau de leur captivité ;L'homme y féconde un sol plus âpre que la roche,Et de cette misère extrait de la fierté. L'égyptienne y rôde, et suspend en guirlandesSur sa robe en lambeaux les bleuets du sillon ; La fleur s'offre aux gypsis errantes dans ces landes,Car, fille du fumier, elle est sœur du haillon. Là, tout est rude ; août flamboie et janvier gèle ;Le zingaro regarde, en venant boire aux puits,Les ronds mouillés que font les seaux sur la margelle,Tout cercle étant la forme effrayante des nuits. Là, dans les grès hideux, l'ermite fait sa grotte.Lieux tristes ! Le boucher y vient trois fois par an ;Le grelot des moutons y semble la marotteDont l'animal, fou sombre, amuse Dieu tyran. Peu d'herbe ; les brebis paissent exténuées ;Le pâtre a tout l'hiver sur son toit de roseauxLe bouleversement farouche des nuéesQuand les hydres de pluie ouvrent leurs noirs naseaux.Ces hommes sont vaillants. Âmes de candeur pleines,Leur regard est souvent fauve, jamais moqueur ;Rien ne gêne le souffle immense dans les plaines ;La liberté du vent leur passe dans le cœur. Leurs filles qui s'en vont laver aux cressonnières,Plongent leur jambe rose au courant des ruisseaux ;On ne sait, en entrant dans leurs maisons tanières,Si l'on voit des enfants ou bien des lionceaux.Voisins du bon proscrit, ils labourent, ils sèment,À l'ombre de la tour du preux Campéador ;Contents de leur ciel bleu, pauvres, libres, ils aimentLe Cid plus que le roi, le soleil plus que l'or. Ils récoltent au bas des monts, comme en Provence,Du vin qu'ils font vieillir dans des outres de peau ;Le fisc, quand il leur fait payer leur redevance,Leur fait l'effet du roi qui leur tend son chapeau. Les rayons du grand Cid sur leurs toits se répandent ;Il est l'auguste ami du chaume et du grabat ;Car avec les héros les laboureurs s'entendent ;L'épée a sa moisson, le soc a son combat. La charrue est de fer comme les pertuisanes ;Les victoires, sortant du champ et du hallier,Parlent aux campagnards étant des paysannes,Et font le peuple avec la gloire familier. Ils content que parfois ce grand Cid les arrête,Les fait entrer chez lui, les nomme par leur nom,Et que, lorsqu'à l'étable ils attachent leur bête,Babieça n'est pas hautaine pour l'ânon.Le barbier du hameau le plus proche raconteQue parfois chez lui vient le Cid paisible et franc,Et, vrai ! qu'il s'assied là sur l'escabeau, ce comteEt ce preux qui serait, pour un trône, trop grand. Le barbier rase bien le héros, quoiqu'il tremble ;Puis, une loque est là pour tous ceux qui viendront ;Le Cid prend ce haillon, torchon du peuple, et sembleEssuyer le regard des princes sur son front. Comment serait-il fier puisqu'il a tant de gloire ?Les filles dans leur cœur aiment cet Amadis ;La main blanche souvent jalouse la main noireQui serre ce poing fort, plein de foudres jadis.Ils se disent, causant, quand les nuits sont tombées,Que cet homme si doux, dans des temps plus hardis,Fut terrible, et, géant, faisait des enjambéesDes tours de Pampelune aux clochers de Cadix. Il n'est pas un d'entre eux qui ne soit prêt à suivrePartout ce Ruy Diaz comme un céleste esprit,En mer, sur terre, au bruit des trompettes de cuivre,Malgré le groupe blond des enfants qui sourit. Tels sont ces laboureurs. Pour défendre l'Espagne,Ces rustres au besoin font plus que des infants ;Ils ont des chariots criant dans la campagne,Et sont trop dédaigneux pour être triomphants.Ils cultivent les blés où chantent les cigales ;Pélage à lui jadis les voyait accourir,Et jamais ne trouva leurs âmes inégalesAu danger, quel qu'il fût, quand il fallait mourir. V Ruy Diaz de Bivar est leur plus belle gerbe.Dans un beau train de guerre et de chevaux fougueux,Don Santos traversa leurs villages, superbe,Avec le bruit d'un roi qui passe chez des gueux. On ne le suivit point comme on fait dans les villes ;Nul ne le harangua, ces hommes aux pieds nusAyant la nuque dure aux saluts inutilesEt se dérangeant peu pour des rois inconnus. — Je suis l'ami du roi, disait-il avec gloire ;Et nul ne s'inclinait que le corrégidor ;Le lendemain, ayant grand soif et voulant boire,Il dit : Je suis l'ami du Cid Campéador.Don Santos traversa la plaine vaste et rude,Et l'on voyait au fond la tour du fier banni ;C'est là qu'était le Cid. Le ciel, la solitude,Et l'ombre, environnaient sa grandeur d'infini. Quand Santos arriva, Ruy, qui sortait de table,Était dans l'écurie avec Babieça ;Et Santos apparut sur le seuil de l'étable ;Ruy ne recula point, et le roi s'avança. La jument, grasse alors comme un cheval de moine,Regardait son seigneur d'un regard presque humain ;Et le bon Cid, prenant dans l'auge un peu d'avoine,La lui faisait manger dans le creux de sa main. VI Le roi Santos parla de sa voix la plus haute :— « Cid, je viens vous chercher. Nous vous honorons tous.« Vous avez une épine au talon, je vous l'ôte.« Voici pourquoi le roi n'est pas content de vous : « Votre allure est chez lui si fière et si guerrière,« Que, tout roi qu'est le roi, son Altesse a souvent «L'air de vous annoncer quand vous marchez derrière,« Et de vous suivre, ô Cid, quand vous marchez devant. « Vous regardez fort mal toute la servidumbre.« Cid, vous êtes Bivar, c'est un noble blason ;« Mais le roi n'aime pas que quelqu'un fasse une ombre« Plus grande que la sienne au mur de sa maison. « Don Ruy, chacun se plaint : — Le Cid est dans la nue ;« Du sceptre à son épée il déplace l'effroi ;« Ce sujet-là se tient trop droit ; il diminue« L'utile tremblement qu'on doit avoir du roi. — « Vous n'êtes qu'à peu près le serviteur d'Alphonse ;« Quand le roi brise Arcos, vous sauvez Ordonez ;« Vous retirez l'épée avant qu'elle s'enfonce ;« Le roi dit : Frappe ! Alors, vous Cid, vous pardonnez. « Qui s'arrête en chemin sert à demi son maître ;« Jamais d'un vain scrupule un preux ne se troubla ;« La moitié d'un ami, c'est la moitié d'un traître ;« Et ce n'est pas pour vous, Cid, que je dis cela. « Enfin, et j'y reviens, vous êtes trop superbe ;« Le roi jeta sur vous l'exil comme un rideau ;«Rayon d'astre, soyez moins lourd pour lui, brin d'herbe ;« Ce qui d'abord est gloire à la fin est fardeau. « Vous êtes au-dessus de tous, et cela gêne ;« Quiconque veut briller vous sent comme un affront,« Tant Valence, Graos, Givrez et Carthagène« Font d'éblouissement autour de votre front. « Tel mot, qui par moments tombe de vous, fatigue« Son Altesse à la cour, à la ville, au Prado ;« Le creusement n'est pas moins importun, Rodrigue,« De la goutte d'orgueil que de la goutte d'eau. « Je ne dis pas ceci pour vous, Cid redoutable.« Vous êtes sans orgueil, étant de bonne foi ;« Si j'étais empereur, vous seriez connétable ;« Mais seulement tâchez de faire cas du roi. « Quand vous lui rapportez, vainqueur, quelque province,« Le roi trouve, et ceci de nous tous est compris,« Que jamais un vassal n'a salué son prince,« Cid, avec un respect plus semblable au mépris. « Votre bouche en parlant sourit avec tristesse ;« On sent que le roi peut avoir Burgos, Madrid,«Tuy, Badajoz, Léon, soit ; mais que Son Altesse« N'aura jamais le coin de la lèvre du Cid. « Le vassal n'a pas droit de dédain sur le maître.« On vous tire d'exil ; mais, Cid, écoutez-moi,« Il faut dorénavant qu'il vous convienne d'être« Aussi grand devant Dieu, moins haut devant le roi. « Pour apaiser l'humeur du roi, fort légitime,« Il suffit désormais que le roi, comme il sied,« Sente qu'en lui parlant vous avez de l'estime. »Babieça frappait sa litière du pied, Les chiens tiraient leur chaîne et grondaient à la porte,Et le Cid répondit au roi Santos-le-Roux : — Sire, il faudrait d'abord que vous fissiez en sorteQue j'eusse de l'estime en vous parlant à vous.
Au fond de la poussière inévitable, un êtreRampe, et souffle un miasme ignoré qui pénètre L’homme de toutes parts, Qui noircit l’aube, éteint le feu, sèche la tige, Et qui suffit pour faire avorter le prodige Dans la nature épars. Le monde est sur cet être et l’a dans sa racine, Et cet être, c’est moi. Je suis. Tout m’avoisine. Dieu me paye un tribut.Vivez. Rien ne fléchit le ver incorruptible.Hommes, tendez vos arcs ; quelle que soit la cible, C’est moi qui suis le but. Ô vivants, je l’avoue, on voit des hommes rire.Plus d’une barque vogue avec un bruit de lyre ; On est prince et seigneur ;Le lit nuptial brille, on s’aime, on se le jure, L’enfant naît, les époux sont beaux ; — j’ai pour dorure Ce qu’on nomme bonheur. Je mords Socrate, Eschyle, Homère, après l’envie.Je mords l’aigle. Le bout visible de la vie Est à tous et partout, Et quand au mois de mai le rouge-gorge chante, Ce qui fait que Satan rit dans l’ombre méchante, C’est que j’ai l’autre bout. Je suis l’Inconnu noir qui, plus bas que la bête, Remplit tout ce qui marche au-dessus de sa tête D’angoisse et de terreur ;La preuve d’Alecton pareille à Cléopâtre, De la pourpre identique au haillon, et du pâtre Égal à l’empereur. Je suis l’extinction du flambeau, toujours prête.Il suffit qu’un tyran pense à moi dans la fête Où les rois sont assis, Pour que sa volupté, sa gaîté, sa débauche, Devienne on ne sait quoi de lugubre où s’ébauche La pâle Némésis. Je ne me laisse point oublier des satrapes ;La nuit, lascifs, leur main touche à toutes les grappes Du plaisir hasardeux, Et, pendant que leurs sens dans l’extase frémissent, Des apparitions de méduses blêmissent La voûte au-dessus d’eux. Je suis le créancier. L’échéance m’est due.J’ai, comme l’araignée, une toile tendue. Tout l’univers, c’est peu.Le fil imperceptible et noir que je dévideFerait l’aurore veuve et l’immensité vide S’il allait jusqu’à Dieu. J’attends. L’obscurité sinistre me rend compte.Le capitaine armé de son sceptre, l’archonte, Le grave amphictyon, L’augure, le poëte étoilé, le prophète, Tristes, songent à moi, cette vie étant faite De disparition. Le visir sous son dais, le marchand sur son âne, Familles et tribus, les seigneurs d’Ecbatane Et les chefs de l’IndusPassent, et seul je sais dans quelle ombre est conduiteCette prodigieuse et misérable fuite Des vivants éperdus. Brillez, cieux. Vis, nature. Ô printemps, fais des roses.Rayonnez, papillons, dans les métamorphoses. Que le matin est pur !Et comme les chansons des oiseaux sont charmantes, Au-dessus des amants, au-dessus des amantes, Dans le profond azur ! * Quand, sous terre rampant, j’entre dans Babylone, Dans Tyr qui porte Ammon sur son double pylone, Dans Suze où l’aube luit, Lorsqu’entendant chanter les hommes, je me glisse, Invisible, caché, muet, dans leur délice, Leur triomphe et leur bruit, Quoique l’épaisseur vaste et pesante me couvre, Quoique la profondeur, qui jamais ne s’entr’ouvre, Morne et sans mouvement, Me cache à tous les yeux dans son horreur tranquille, Tout, quel que soit le lieu, quelle que soit la ville, Quel que soit le moment, Tout, Vesta comme Églé, Zénon comme Épicure, A le tressaillement de ma présence obscure ; On a froid, on a peur ;L’un frémit dans son faste et l’autre dans ses crimes, Et l’on sent dans l’orgueil démesuré des cimes Une vague stupeur ; Et le Vatican tremble avec le Capitole, Et le roi sur le trône, et sur l’autel l’idole, Et Moloch et SyllaFrissonnent, et le mage épouvanté contemple, Sitôt que le palais a dit tout bas au temple : Le ver de terre est là ! * Je suis le niveleur des frontons et des dômes ;Le dernier lit où vont se coucher les Sodomes Est arrangé par moi ;Je suis fourmillement et je suis solitude ;Je suis sous le blasphème et sous la certitude, Et derrière Pourquoi. Nul dogme n’oserait affronter ma réponse.Laïs pour moi se frotte avec la pierre ponce. Je fais parler Pyrrhon. La guerre crie, enrôle, ameute, hurle, vole, Et je suis dans sa bouche alors que cette folle Souffle dans son clairon. Je suis l’intérieur du prêtre en robe blanche, Je bave dans cette âme où la vérité penche ; Quand il parle, je mens.Le destin, labyrinthe, aboutit à ma fosse.Je suis dans l’espérance et dans la femme grosse, Et, rois, dans vos serments. Quel sommeil effrayant, la vie ! En proie, en butteÀ des combinaisons de triomphe ou de chute, Passifs, engourdis, sourds, Les hommes, occupés d’objets qui se transforment, Sont hagards, et devraient s’apercevoir qu’ils dorment, Puisqu’ils rêvent toujours ! J’ai pour l’ambitieux les sept couleurs du prisme.C’est moi que le tyran trouve en son despotisme Après qu’il l’a vomi.Je l’éveille, sitôt sa colère rugie.Qu’est la méchanceté ? C’est de la léthargie ; Dieu dans l’âme endormi. * Hommes, riez. La chute adhère à l’apogée.L’écume manquerait à la mer submergée, L’éclat au diamant, La neige à l’Athos, l’ombre aux loups, avant qu’on voieManquer la confiance et l’audace et la joie À votre aveuglement. L’éventrement des monts de jaspe et de porphyreÀ bâtir vos palais peut à peine suffire, Larves sans lendemain !Vous avez trop d’autels. Vos sociétés follesMeurent presque toujours par un excès d’idoles Chargeant l’esprit humain. Qu’est la religion ? L’abîme et ses fumées.Les simulacres noirs flottant sous les ramées Des bois insidieux, La contemplation de l’ombre, les passagesDe la nue au-dessus du front pensif des sages, Ont créé tous vos dieux. Vos prêtres insensés chargent Satan lui-mêmeD’un dogme et d’un devoir, lui le monstre suprême, Lui la rébellion !Ils en font leur bourreau, leur morne auxiliaire, Sans même s’informer si cette muselière Convient à ce lion. Pour aller jusqu’à Dieu dans l’infini, les cultes, Les religions, l’Inde et ses livres occultes Par Hermès copiés, Offrent leurs points d’appui, leurs rites, leurs prières, Leurs dogmes, comme un gué montre à fleur d’eau des pierres Où l’on pose ses pieds. Songes vains ! Les Védas trompent leurs clientèles, Car les religions sont des choses mortelles Qu’emporte un vent d’hiver ;Hommes, comme sur vous sur elles je me traîne ;Et, pour ronger l’autel, Dieu n’a pas pris la peine De faire un autre ver. * Je suis dans l’enfant mort, dans l’amante quittée, Dans le veuvage prompt à rire, dans l’athée, Dans tous les noirs oublis.Toutes les voluptés sont pour moi fraternelles.C’est moi que le fakir voit sortir des prunelles Du vague spectre Iblis. Mon œil guette à travers les fêlures des urnes.Je vois vers les gibets voler les becs nocturnes Quêtant un noir lambeau.Je suis le roi muré. J’habite le décombre.La mort me regardait quand d’une goutte d’ombre Elle fit le corbeau. Je suis. Vous n’êtes pas, feu des yeux, sang des veines, Parfum des fleurs, granit des tours, ô fiertés vaines ! Tout d’avance est pleuré.On m’extermine en vain, je renais sous ma voûte ;Le pied qui m’écrasa peut poursuivre sa route, Je le dévorerai. J’atteins tout ce qui vole et court. L’argiraspideNe peut me fuir, eût-il un cheval plus rapide Que l’oiseau de Vénus ;Je ne suis pas plus loin des chars qui s’accélèrentQue du cachot massif où des lueurs éclairent De sombres torses nus. * Un peuple s’enfle et meurt comme un flot sur la grève.Dès que l’homme a construit une cité, le glaive Vient et la démolit ;Ce qui résiste au fer croule dans les délices ;Pour te tuer, ô Rome, Octave a les supplices, Messaline a son lit. Tout ici-bas perd pied, se renverse, trébuche, Et partout l’homme tombe, étant sa propre embûche ; Pourtant l’humanitéSe lève dans l’orgueil et dans l’orgueil se couche ;Et le manteau de poil du prophète farouche Est plein de vanité. Puisque ce sombre orgueil s’accroît toujours et monte, Puisque Tibère est Dieu, puisque Rome sans honte Lui chante un vil pœan, Puisque l’austérité des Burrhus se croit vierge, Puisqu’il est des Xercès qui prennent une verge Et fouettent l’océan, Il faut bien que le ver soit là pour l’équilibre.Ce que le Nil, l’Euphrate et le Gange et le Tibre Roulent avec leur eau, C’est le reflet d’un tas de villes inouïesFaites de marbre et d’or, plus vite évanouies Que la fleur du sureau.Fétide, abject, je rends les majestés pensives.Je mords la bouche, et quand j’ai rongé les gencives, Je dévore les dents.Oh ! ce serait vraiment dans la nature entièreTrop de faste, de bruit, d’emphase et de lumière, Si je n’étais dedans ! Le néant et l’orgueil sont de la même espèce.Je les distingue peu lorsque je les dépèce. J’erre éternellementDans une obscurité d’horreur et d’anathème, Redoutable brouillard dont Satan n’est lui-même Qu’un épaississement. * Tout me sert. Glaive et soc, et sagesse et délire.De tout temps la trompette a combattu la lyre ; C’est le double éperon, C’est la double fanfare aux forces infinies ;Le prodige jaillit de ce choc d’harmonies ; Luttez, lyre et clairon. Lyre, enfante la paix. Clairon, produis la guerre.Mettez en mouvement cette tourbe vulgaire Des camps et des cités ;Luttez ; poussez les uns aux batailles altières, Les autres aux moissons, et tous aux cimetières ; Lyre et clairon, chantez ! Chantez ! le marbre entend. La pierre n’est pas sourde, Les tours sentent frémir leur dalle la plus lourde, Le bloc est remué, Le créneau cède au chant qui passe par bouffée, Et le mur tressaillant qui naît devant Orphée, Meurt devant Josué. Tout périt. C’est pour moi, dernière créature, Que travaille l’effort de toute la nature.Le lys prêt à fleurir, La mésange au printemps qui dans son nid repose, Et qui sent l’œuf, cassé par un petit bec rose, Sous elle s’entr’ouvrir, Les Moïses emplis d’une puissance telleQue le peuple, écoutant leur parole immortelleAu pied du mont fumant, Leur trouve une lueur de plus en plus étrange, Tremble, et croit derrière eux voir deux ailes d’archangeGrandir confusément, Les passants, le despote aveugle et sans limites, Les rois sages avec leurs trois cents sulamites, Les pâles inconnus, L’usurier froid, l’archer habile aux escarmouches, Les cultes et les dieux plus nombreux que les mouchesDans les joncs du Cydnus, Tout m’appartient. À moi symboles, mœurs, images !À moi ce monde affreux de bourreaux et de magesQui passe, groupe noir, Sur qui l’ombre commence à tomber, que Dieu marque, Qu’un vent pousse, et qui semble une farouche barqueDe pirates le soir. À moi la courtisane ! À moi le cénobite !Dieu me fait Sésostris afin que je l’habite.En arrière, en avant, À moi tout ! À toute heure, et qu’on entre ou qu’on sorte !Ma morsure, qui va finir à Phryné morte, Commence à Job vivant. À moi le condamné dans sa lugubre loge !Il regarde effaré les pas que fait l’horloge ;Et, quoiqu’en son ennuiLa Mort soit invisible à ses fixes prunelles, À d’obscurs battements il sent d’horribles ailesQui s’approchent de lui. Rhode est fière, Chéops est grande, éphèse est rare.Le Mausolée est beau, le Dieu tonne, le PhareSauve les mâts penchés, Babylone suspend dans l’air les fleurs vermeilles, Et c’est pour moi que l’homme a créé sept merveilles, Et Satan sept péchés. À moi la vierge en fleur qui rit et se dérobe, Fuit, passe les ruisseaux, et relève sa robeDans les prés ingénus !À moi les cris, les chants, la gaîté qui redouble !À moi l’adolescent qui regarde avec troubleLa blancheur des pieds nus ! Rois, je me roule en cercle et je suis la couronne ;Buveurs, je suis la soif ; murs, je suis la colonne ;Docteurs, je suis la loi ;Multipliez les jeux et les épithalames, Les soldats sur vos tours, dans vos sérails les femmes ;Faites, j’en ai l’emploi. Sage ici-bas celui qui pense à moi sans cesse !Celui qui pense à moi vit calme et sans bassesse ;Juste, il craint le remord ;Sous son toit frêle il songe aux maisons insondables ;Il voit de la lumière aux deux trous formidablesDe la tête de mort. Votre prospérité n’est que ma patience.Hommes, la volonté, la raison, la science, Tentent ; seul j’accomplis.Toute chose qu’on donne est à moi seul donnée.Il n’est pas de fortune et pas de destinéeQui ne m’ait dans ses plis. Le héros qui, dictant des ordres à l’histoire, Croit laisser sur sa tombe un nuage de gloire, N’est sûr que de moi seul.C’est à cause de moi que l’homme désespère.Je regarde le fils naître, et j’attends le pèreEn dévorant l’aïeul. Je suis l’être final. Je suis dans tout. Je rongeLe dessous de la joie, et quel que soit le songeQue les poëtes font, J’en suis, et l’hippogriffe ailé me porte en croupe ;Quand Horace en riant te fait boire à sa coupe, Chloé, je suis au fond.La dénudation absolue et complète, C’est moi. J’ôte la force aux muscles de l’athlète ;Je creuse la beauté ;Je détruis l’apparence et les métamorphoses ;C’est moi qui maintiens nue, au fond du puits des choses, L’auguste vérité. Où donc les conquérants vont-ils ? mes yeux les suivent.À qui sont-ils ? à moi. L’heure vient ; ils m’arrivent, Découronnés, pâlis, Et tous je les dépouille, et tous je les mutile, Depuis Cyrus vainqueur de Tyr jusqu’à BathylleVainqueur d’Amaryllis. Le semeur me prodigue au champ qu’il ensemence.Tout en achevant l’être expiré, je commenceL’être encor jeune et beau.Ce que Fausta, troublée en sa pensée aride, Voit dans le miroir pâle où s’ébauche une ride, C’est un peu de tombeau. Toute ivresse m’aura dans sa dernière goutte ;Et sur le trône il n’est rien à quoi je ne goûte.Les Trajans, les NéronsSont à moi, honte et gloire, et la fange est épaisseEt l’or est rayonnant pour que je m’en repaisse.Tout marche ; j’interromps. J’habite Ombos, j’habite Élis, j’habite Rome.J’allonge mes anneaux dans la grandeur de l’homme ;J’ai l’empire et l’exil ;C’est moi que les puissants et les forts représentent ;En ébranlant les cieux, les Jupiters me sententRamper dans leur sourcil. Je prends l’homme, ébauche humble et tremblante qui pleure, Le nerf qui souffre, l’œil qu’en vain le jour effleure, Le crâne où dort l’esprit, Le cœur d’où sort le sang ainsi qu’une couleuvre, La chair, l’amour, la vie, et j’en fais un chef-d’œuvre, Le squelette qui rit. L’eau n’a qu’un bruit ; l’azur n’a que son coup de foudre ;Le juge n’a qu’un mot, punir, ou bien absoudre ;L’arbre n’a que son fruit ;L’ouragan se fatigue à de vaines huées, Et n’a qu’une épaisseur quelconque de nuées ;Moi, j’ai l’énorme nuit.L’Etna n’est qu’un charbon que creuse un peu de soufre ;L’erreur de l’Océan, c’est de se croire un gouffre ;Je dirai : C’est profondQuand vous me trouverez un précipice, un piége, Où l’univers sera comme un flocon de neigeQui décroît et qui fond. Quoique l’enfer soit triste, et quoique la géhenne, Sans pitié, redoutable aux hommes pleins de haine, Ouverte au-dessous d’eux, Soit étrange et farouche, et quoiqu’elle ait en elleLes immenses cheveux de la flamme éternelle, Qu’agite un vent hideux, Le néant est plus morne encor, la cendre est pireQue la braise, et le lieu muet où tout expireEst plus noir que l’enfer ;Le flamboiement est pourpre et la fournaise montre ;Moi je bave et j’éteins. L’hydre est une rencontreMoins sombre que le ver. Je suis l’unique effroi. L’Afrique et ses rivagesPleins du barrissement des éléphants sauvages, Magog, Thor, Adrasté, Sont vains auprès de moi. Tout n’est qu’une surfaceQui sert à me couvrir. Mon nom est Fin. J’effaceLa possibilité. J’abolis aujourd’hui, demain, hier. Je dépouilleLes âmes de leurs corps ainsi que d’une rouille ;Et je fais à jamaisDe tout ce que je tiens disparaître le nombreEt l’espace et le temps, par la quantité d’ombreEt d’horreur que j’y mets. Amant désespéré, tu frappes à ma porte, Redemandant ton bien et ta maîtresse morte, Et la chair de ta chair, Celle dont chaque nuit tu dénouais les tresses, Plus fier, plus éperdu, plus ivre en ses caressesQue l’aigle au vent de mer. Tu dis : « — Je la veux ! Terre et cieux, je la réclame !Le jour où je la vis, je crus voir une flamme.Viens, dit-elle. Je vins.Sa jeune taille était plus souple que l’acanthe ;Elle errait éblouie, idéale bacchante, Sous des pampres divins. « Son cœur fut si profond que j’y perdis mon âme.Je l’aimais ! quand le soir, les yeux de cette femmeAu front pur, au sein nu, Me regardaient, pensifs, clairs, à travers ses boucles, Je croyais voir briller les vagues escarbouclesD’un abîme inconnu. « C’est elle qui prenait ma tête en ses mains blanches !Elle qui me chantait des chansons sous les branches, Des chansons dans les bois, Si douces qu’on voyait sur l’eau rêver le cygne, Et que les dieux là-haut se faisaient entr’eux signeD’écouter cette voix ! « Elle est morte au milieu d’une nuit de délices…Elle était le printemps, ouvrant de frais calices ;Elle était l’Orient ;Gaie, elle ressemblait à tout ce qu’on désire ;L’esquif, entrant dès l’aube au golfe de Nisyre, N’est pas plus souriant. « Elle était la plus belle et la plus douce chose !Son âme était le lys, son corps était la rose ;Son chant chassait les pleurs ;Nue, elle était Déesse, et, Vierge sous ses voiles ;Elle avait le parfum que n’ont pas les étoiles, L’éclair qui manque aux fleurs. « Elle était la lumière et la grâce ; je l’aime !Je la veux ! ô transports ! ô volupté suprême !Ô regrets déchirants !… » —Voilà huit jours qu’elle est dans mon ombre farouche ;Si tu veux lui donner un baiser sur la bouche, Prends-la, je te la rends ! Reprends ce corps, reprends ce sein, reprends ces lèvres ;Cherches-y ton plaisir, ton extase, tes fièvres ;Je la rends à tes vœux ;Viens, tu peux, pour ta joie et tes jeux et tes fautes, La reprendre, pourvu seulement que tu m’ôtesDe ses sombres cheveux. Nous rions, l’ombre et moi, de tout ce qui vous navre, Nous avons, nous aussi, notre fleur, le cadavre ;La femme au front charmant, Blanche, embaumant l’alcôve et parfumant la table, Se transforme en ma nuit… — Viens voir quel formidableÉpanouissement ! Cette rose du fond du tombeau, viens la prendre, Je te la rends. Reprends, jeune homme, dans ma cendre, Dans mon fatal sillon, Cette fleur où ma bave épouvantable brille, Et qui, pâle, a le ver du cercueil pour chenille, L’âme pour papillon. Elle est morte, — Et c’est là ta poignante pensée, —Au moment le plus doux d’une nuit insensée ;Eh bien, tu n’es plus seul, Reprends-la ; ce lit froid vaut bien ton lit frivole ;Entre ; et toi qui riais de la chemise folle, Viens braver le linceul. Elle t’attend, levant son crâne où l’œil se creuse, T’offrant sa main verdie et sa hanche terreuse, Son flanc, mon noir séjour…Viens, couvrant de baisers son vague rire horrible, Dans ce commencement d’éternité terribleFinir ta nuit d’amour ! Ô vie universelle, où donc est ton dictame ?Qu’est-ce que ton baiser ? Un lèchement de flamme.Le cœur humain veut tout, Prend tout, l’or, le plaisir, le ciel bleu, l’herbe verte…Et dans l’éternité sinistrement ouverteSe vide tout à coup. La vie est une joie où le meurtre fourmille, Et la création se dévore en famille.Baal dévore Pan.L’arbre, s’il le pouvait, épuiserait la sève ;Léviathan, bâillant dans les ténèbres, rêveD’engloutir l’Océan ; L’onagre est au boa qui glisse et l’enveloppe ;Le lynx tacheté saute et saisit l’antilope ;La rouille use le fer ;La mort du grand lion est la fête des mouches ;On voit sous l’eau s’ouvrir confusément les bouchesDes bêtes de la mer ; Le crocodile affreux, dont le Nil cache l’antre, Et qui laisse aux roseaux la marque de son ventre, À peur de l’ichneumon ;L’hirondelle devant le gypaète émigre ;Le colibri, sitôt qu’il a faim, devient tigre ;L’oiseau-mouche est démon. Le volcan, c’est le feu chez lui, tyran et maître, Mâchant les durs rochers, féroce et parfois traître, Tel qu’un sombre empereur, Essuyant la fumée à sa bouche rougie, Et son cratère enflé de lave est une orgieDe flammes en fureur ; La louve est sur l’agneau comme l’agneau sur l’herbe ;Le pâle genre humain n’est qu’une grande gerbeDe peuples pour les rois ;Avril donne aux fleurs l’ambre et la rosée aux plantesPour l’assouvissement des abeilles volantesDans la lueur des bois ; De toutes parts on broute, on veut vivre, on dévore, L’ours dans la neige horrible et l’oiseau dans l’aurore ;C’est l’ivresse et la loi.Le monde est un festin. Je mange les convives.L’océan a des bords, ma faim n’a pas de rives ;Et le gouffre, c’est moi. Vautour, qu’apportes-tu ? — Les morts de la mêlée, Les morts des camps, les morts de la ville brûlée, Et le chef rayonnant. —C’est bien, donne le sang, vautour ; donne la cendre, Donne les légions, c’est bien ; donne Alexandre, C’est bien. Toi maintenant ! Le miracle hideux, le prodige sublime, C’est que l’atome soit en même temps l’abîme ;Tout d’en haut m’est jeté ;Je suis d’autant plus grand que je suis plus immonde ;Et l’amoindrissement formidable du mondeFait mon énormité. Fouillez la mort. Fouillez l’écroulement terrible.Que trouvez-vous ? L’insecte. Et, quoique ayant la bible, Quoique ayant le koran, Je ne suis rien qu’un ver. Ô vivants, c’est peut-êtreParce que je suis fait des croyances du prêtre, Des splendeurs du tyran, C’est parce qu’en ma nuit j’ai mangé vos victoires, C’est parce que je suis composé de vos gloiresDont l’éclat retentit, De toutes vos fiertés, de toutes vos durées, De toutes vos grandeurs, tour à tour dévorées, Que je reste petit.Qu’est-ce que l’univers ? Qu’est-ce que le mystère ?Une table sans fin servie au ver de terre ;Le nain partout béant ;Un engloutissement du géant par l’atome, Tout lentement rongé par Rien ; et le fantômeCréé par le néant. L’épouvante m’adore, et, ver, j’ai des pontifes.Mon spectre prend une aile et mon aile a des griffes.Vil, infect, chassieux, Chétif, je me dilate en une immense forme, Je plane, et par moments, chauve-souris énorme, J’enveloppe les cieux. Dieu qui m’avez fait ver, je vous ferai fumée.Si je ne puis toucher votre essence innommée, Je puis ronger du moinsL’amour dans l’homme, et l’astre au fond du ciel livide, Dieu jaloux, et, faisant autour de vous le vide, Vous ôter vos témoins. Parce que l’astre luit, l’homme aurait tort de croireQue le ver du tombeau n’atteint pas cette gloire ;Hors moi, rien n’est réel ;Le ver est sous l’azur comme il est sous le marbre ;Je mords, en même temps que la pomme sur l’arbre, L’étoile dans le ciel. L’astre à ronger là-haut n’est pas plus difficileQue la grappe pendante aux pampres de Sicile ;J’abrége les rayons ;L’éternité n’est point aux splendeurs complaisante ;La mouche, la fourmi, tout meurt, et rien n’exempteLes constellations. Il faut, dans l’océan d’en haut, que le navireFait d’étoiles s’entr’ouvre à la fin, et chavire ;Saturne au large anneauChancelle, et Sirius subit ma sombre attaque, Comme l’humble bateau qui va du port d’IthaqueAu port de Calymno. Il est dans le ciel noir des mondes plus maladesQue la barque au radoub sur un quai des Cyclades ;L’abîme est un tyran ;Arcturus dans l’éther cherche en vain une digue ;La navigation de l’infini fatigueLe vaste Aldebaran. Les lunes sont, au fond de l’azur, des cadavres ;On voit des globes morts dans les célestes havresLà-haut se dérober ;La comète est un monde éventré dans les ombresQui se traîne, laissant de ses entrailles sombresSa lumière tomber.Regardez l’abbadir et voyez le bolide ;L’un tombe, et l’autre meurt ; le ciel n’est pas solide ;L’ombre a d’affreux recoins ;Le point du jour blanchit les fentes de l’espace, Et semble la lueur d’une lampe qui passeEntre des ais mal joints. Le monde, avec ses feux, ses chants, ses harmonies, N’est qu’une éclosion immense d’agoniesSous le bleu firmament, Un pêle-mêle obscur de souffles et de râles, Et de choses de nuit, vaguement sépulcrales, Qui flottent un moment. Dieu subit ma présence ; il en est incurable.Toute forme créée, ô nuit, est peu durable.Ô nuit, tout est pour nous ;Tout m’appartient, tout vient à moi, gloire guerrière, Force, puissance et joie, et même la prière, Puisque j’ai ses genoux. La démolition, voilà mon diamètre.Le zodiaque ardent, que Rhamsès a beau mettreSur son sanglant écu, Craint le ver du sépulcre, et l’aube est ma sujette ;L’escarboucle est ma proie, et le soleil me jetteDes regards de vaincu. L’univers magnifique et lugubre a deux cimes.Ô vivants, à ses deux extrémités sublimes, Qui sont aurore et nuit, La création triste, aux entrailles profondes, Porte deux Tout-puissants, le Dieu qui fait les mondes, Le ver qui les détruit.
La terre a vu jadis errer des paladins ;Ils flamboyaient ainsi que des éclairs soudains,Puis s’évanouissaient, laissant sur les visagesLa crainte, et la lueur de leurs brusques passages ;Ils étaient, dans des temps d’oppression, de deuil,De honte, où l’infamie étalait son orgueil,Les spectres de l’honneur, du droit, de la justice ;Ils foudroyaient le crime, ils souffletaient le vice ;On voyait le vol fuir, l’imposture hésiter,Blêmir la trahison, et se déconcerterToute puissance injuste, inhumaine, usurpée,Devant ces magistrats sinistres de l’épée ;Malheur à qui faisait le mal ! Un de ces brasSortait de l’ombre avec ce cri : « Tu périras ! »Contre le genre humain et devant la nature,De l’équité suprême ils tentaient l’aventure ;Prêts à toute besogne, à toute heure, en tout lieu,Farouches, ils étaient les chevaliers de Dieu. Ils erraient dans la nuit ainsi que des lumières. Leur seigneurie était tutrice des chaumières ;Ils étaient justes, bons, lugubres, ténébreux ;Quoique gardé par eux, quoique vengé par eux,Le peuple en leur présence avait l’inquiétudeDe la foule devant la pâle solitude ;Car on a peur de ceux qui marchent en songeant,Pendant que l’aquilon, du haut des cieux plongeant,Rugit, et que la pluie épand à flots son urneSur leur tête entrevue au fond du bois nocturne. Ils passaient effrayants, muets, masqués de fer. Quelques-uns ressemblaient à des larves d’enfer ;Leurs cimiers se dressaient difformes sur leurs heaumes,On ne savait jamais d’où sortaient ces fantômes ;On disait : « Qui sont-ils ? d’où viennent-ils ? Ils sontCeux qui punissent, ceux qui jugent, ceux qui vont. »Tragiques, ils avaient l’attitude du rêve. Ô les noirs chevaucheurs ! ô les marcheurs sans trêve !Partout où reluisait l’acier de leur corset,Partout où l’un d’eux, calme et grave, apparaissaitPosant sa lance au coin ténébreux de la salle,Partout où surgissait leur ombre colossale,On sentait la terreur des pays inconnus ;Celui-ci vient du Rhin ; celui-là du Cydnus ;Derrière eux cheminait la Mort, squelette chauve ;Il semblait qu’aux naseaux de leur cavale fauveOn entendît la mer ou la forêt gronder ;Et c’est aux quatre vents qu’il fallait demanderSi ce passant était roi d’Albe ou de Bretagne ;S’il sortait de la plaine ou bien de la montagne,S’il avait triomphé du maure, ou du chenilDes peuples monstrueux qui hurlent près du Nil ;Quelle ville son bras avait prise ou sauvée ;De quel monstre il avait écrasé la couvée. Les noms de quelques-uns jusqu’à nous sont venus ;Ils s’appelaient Bernard, Lahire, Éviradnus ;Ils avaient vu l’Afrique ; ils éveillaient l’idéeD’on ne sait quelle guerre effroyable en Judée,Rois dans l’Inde, ils étaient en Europe barons ;Et les aigles, les cris des combats, les clairons,Les batailles, les rois, les dieux, les épopées,Tourbillonnaient dans l’ombre au vent de leurs épées ;Qui les voyait passer à l’angle de son murPensait à ces cités d’or, de brume et d’azur,Qui font l’effet d’un songe à la foule effarée :Tyr, Héliopolis, Solyme, Césarée.Ils surgissaient du sud ou du septentrion,Portant sur leur écu l’hydre ou l’alérion,Couverts des noirs oiseaux du taillis héraldique,Marchant seuls au sentier que le devoir indique,Ajoutant au bruit sourd de leur pas solennelLa vague obscurité d’un voyage éternel,Ayant franchi les flots, les monts, les bois horribles,Ils venaient de si loin, qu’ils en étaient terribles ;Et ces grands chevaliers mêlaient à leurs blasonsToute l’immensité des sombres horizons.
I. Le ravin d’Ernula Ils sont là tous les dix, les infants d’Asturie.La même affaire unit dans la même prairieLes cinq de Santillane aux cinq d’Oviedo.C’est midi ; les mulets, très las, ont besoin d’eau,L’âne a soif, le cheval souffle et baisse un œil terne,Et la troupe a fait halte auprès d’une citerne ;Tout à l’heure on ira plus loin, bannière au vent ;Ils atteindront le fond de l’Asturie avantQue la nuit ait couvert la sierra de ses ombres ;Ils suivent le chemin qu’à travers ces monts sombresUn torrent, maintenant à sec, jadis creusa,Comme s’il voulait joindre Espos à Tolosa ;Un prêtre est avec eux qui lit son bréviaire. Entre eux et Compostelle ils ont mis la rivière. Ils sont près d’Ernula, bois où le pin verdit,Où Pélage est si grand, que le chevrier dit :« Les Arabes faisaient la nuit sur la patrie.— Combien sont-ils ? criaient les peuples d’Asturie.Pélage en sa main prit la forêt d’Ernula,Alluma cette torche, et, tant qu’elle brûla,Il put voir et compter, du haut de la montagne,Les maures ténébreux jusqu’au fond de l’Espagne. » II. Leurs Altesses L’endroit est désolé, les gens sont triomphants. C’est un groupe tragique et fier que ces infants,Précédés d’un clairon qu’à distance accompagneUne bande des gueux les plus noirs de l’Espagne ;Sur le front des soldats, férocement vêtus,La montera de fer courbe ses crocs pointus,Et Mauregat n’a point d’estafiers plus sauvages,Et le forban Dragut n’a pas sur les rivagesÉcumé de forçats pires, et GaïfferN’a pas, dans le troupeau qui le suit, plus d’enfer ;Les casques sont d’acier et les cœurs sont de bronze ;Quant aux infants, ce sont dix noms sanglants : Alonze,Don Santos Pacheco le Hardi, Froïla,Qui, si l’on veut Satan, peut dire : Me voilà !Ponce, qui tient la mer d’Irun à Biscarosse,Rostabat le Géant, Materne le Féroce,Blas, Ramon, Jorge et Ruy le Subtil, leur aîné,Blond, le moins violent et le plus acharné. Le mont, complice et noir, s’ouvre en gorges désertes. Ils sont frères ; c’est bien ; sont-ils amis ? Non, certes.Ces Caïns pour lien ont la perte d’autrui.Blas, du reste, est l’ami de Materne, et don RuyDe Ramon, comme Atrée est l’ami de Thyeste. III. Nuño Les chefs parlent entre eux, les soldats font la sieste. Les chevaux sont parqués à part, et sont gardésPar dix hommes, riant, causant, jouant aux dés,Qui sont dix intendants, ayant titres de maîtres,Armés d’épieux, avec des poignards à leurs guêtres.Le sentier a l’air traître et l’arbre a l’air méchant ;Et la chèvre qui broute au flanc du mont penchant,Entre les grès lépreux trouve à peine une câpre,Tant la ravine est fauve et tant la roche est âpre ;De distance en distance, on voit des puits bourbeuxOù finit le sillon des chariots à bœufs ;Hors un peu d’herbe autour des puits, tout est aride ;Tout du grand midi sombre a l’implacable ride ;Les arbres sont gercés, les granits sont fendus.L’air rare et brûlant manque aux oiseaux éperdus.On distingue des tours sur l’épine dorsaleD’un mont lointain qui semble une ourse colossale ;Quand, où Dieu met le roc, l’homme bâtit le fort,Quand à la solitude il ajoute la mort,Quand de l’inaccessible il fait l’inexpugnable,C’est triste. Dans des plis d’ocre rouge et de sable,Les hauts sentiers des cols, vagues linéaments,S’arrêtent court, brusqués par les escarpements.Vers le nord, le troupeau des nuages qui passe,Poursuivi par le vent, chien hurlant de l’espace,S’enfuit, à tous les pics laissant de sa toison.Le Corcova remplit le fond de l’horizon. On entend dans les pins que l’âge use et mutileLutter le rocher hydre et le torrent reptile ;Près du petit pré vert pour la halte choisi,Un précipice obscur, sans pitié, sans merci,Aveugle, ouvre son flanc, plein d’une pâle brumeOù l’Ybaïchalval, épouvantable, écume.De vrais brigands n’auraient pas mieux trouvé l’endroit.Le col de la vallée est tortueux, étroit,Rude, et si hérissé de broussaille et d’ortie,Qu’un seul homme en pourrait défendre la sortie. De quoi sont-ils joyeux ? D’un exploit. Cette nuit,Se glissant dans la ville avec leurs gens, sans bruit,Avant l’heure où commence à poindre l’aube grise,Ils ont dans Compostelle enlevé par surpriseLe pauvre petit roi de Galice, Nuño.Les loups sont là, pesant dans leur griffe l’agneau.En cercle près du puits, dans le champ d’herbe verte,Cette collection de monstres se concerte. Le jeune roi captif a quinze ans ; ses voleursSont ses oncles ; de là son effroi ; pas de pleurs ;Il se tait ; il comprend le but qui les rassemble ;Il bâille, et par moments ferme les yeux, et tremble.Son front triste est meurtri d’un coup de gantelet.En partant, on l’avait lié sur un mulet ;Grave et sombre, il a dit : « Cette corde me blesse. »On l’a fait délier, dédaignant sa faiblesse.Mais ses oncles hagards fixent leurs yeux sur lui.L’orphelin sent le vide horrible et sans appui.À sa mort, espérant dompter les vents contraires,Le feu roi don Garci fit venir ses dix frères,Supplia leur honneur, leur sang, leur cœur, leur foi,Et leur recommanda ce faible enfant, leur roi.On discute, en baissant la voix avec mystère,Trois avis : le cloîtrer au prochain monastère,L’aller vendre à Juzaph, prince des sarrasins,Le jeter simplement dans un des puits voisins. IV. La conversation des infants « La vie est un affront alors qu’on nous la laisse,Dit Pacheco ; Qu’il vive, et meure de vieillesse !Tué, c’était le roi ; vivant, c’est un bâtard.Qu’il vive ! au couvent ! Qu’il vive ! au co— Mais s’il reparaît plus tard ? Dit Jorge. Dit Jorge. — Oui, s’il revient ? Dit Materno l’Hyène. — S’il revient ? disent Ponce et Ramon. S’il revient ? disent Ponce et Ra— Qu’il revienne ! Réplique Pacheco. Frères, si maintenantNous le laissons vivant, nous le faisons manant.Je lui dirais : « Choisis : la mort, ou bien le cloître. »Si, pouvant disparaître, il aime mieux décroître,Je vous l’enferme au fond d’un moutier vermoulu,Et je lui dis : C’est bon. C’est toi qui l’as voulu.Un roi qu’on avilit tombe ; on le destitueBien quand on le méprise et mal quand on le tue.Nuño mort, c’est un spectre ; il reviendrait. Mais, bah !Ayant plié le jour où mon bras le courba,Mais s’étant laissé tondre, ayant eu la paresseDe vivre, que m’importe après qu’il reparaisse !Je dirais : « Le feu roi hantait les filles ; bien ;» A-t-il eu quelque part ce fils ? Je n’en sais rien ;» Mais depuis quand, bâtard et lâche, est-on des nôtres ?» Toute la différence entre un rustre et nous autres,» C’est que, si l’affront vient à notre choix s’offrir,» Le rustre voudra vivre et le prince mourir ;» Or, ce drôle a vécu. » Les manants ont envieDe devenir caducs, et tiennent à la vie ;Ils sont bourgeois, marchands, bâtards, vont aux sermons,Et meurent vieux ; mais nous, les princes, nous aimonsUne jeunesse courte et gaie à la fin sanglante ;Nous sommes les guerriers ; nous trouvons la mort lente,Et nous lui crions : « Viens ! » et nous accéléronsSon pas lugubre avec le bruit de nos clairons.Le peuple nous connaît, et le sait bien ; il chasseQuiconque prouve mal sa couronne et sa race,Quiconque porte mal sa peau de roi. JamaisUn roi n’est ressorti d’un cloître ; et je prometsDe donner aux bouviers qui sont dans la prairieTous mes états d’Algarve et tous ceux d’Asturie,Si quelqu’un, n’importe où, dans les pays de merOu de terre, en Espagne, en France, dans l’enfer,Me montre un capuchon d’où sort une couronne.Le froc est un linceul que la nuit environne.Après que vous avez blémi dans un couvent,On ne veut plus de vous ; un moine, est-ce un vivant ?On ne vous trouve plus la mine assez féroce.« Moine, reprends ta robe ! Abbé, reprends ta crosse !» Va-t’en ! » Voilà le cri qu’on vous jette. LaissonsVivre l’enfant. » Vivre l’enfant. » Don Ruy, le chef des trahisons,Froid, se parle à lui-même et dit : Froid, se parle à lui-même et dit : « Cette mesureAurait ceci de bon qu’elle serait très sûre. — Laquelle ? » dit Ramon. Laquelle ? » dit RamMais Ruy, sans se hâter : « Je ne sais rien de mieux, dit-il, pour compléterLes choses de l’état et de la politique,Et les actes prudents qu’on fait et qu’on pratique,Et qui ne doivent pas du vulgaire être sus,Qu’un puits profond, avec une pierre dessus. » Cela se dit pendant que les gueux, pêle-mêle,Boivent l’ombre et le rêve à l’obscure mamelleDu sommeil ténébreux et muet ; et, pendantQue l’enfant songe, assis sous le soleil ardent.Le prêtre mange, avec les prières d’usage. V Les soldats continuent de dormir et les infantsde causer Une faute : on n’a point fait garder le passage.Ô don Ruy le Subtil, à quoi donc pensez-vous ?Mais don Ruy répondrait : « J’ai la ronce et le houx,Et chaque pan de roche est une sentinelle ;La fauve solitude est l’amie éternelleDes larrons, des voleurs et des hommes de nuit ;Ce pays ténébreux comme un antre est construit.Et nous avons ici notre aire inabordable ;C’est un vieux recéleur que ce mont formidable ;Sinistre, il nous accepte, et, quoi que nous fassions,Il cache dans ses trous toutes nos actions ;Et que pouvons-nous donc craindre dans ces provinces,Étant bandits aux champs et dans les villes princes ? » Le débat sur le roi continue. « Il faudrait,Dit l’infant Ruy, trouver quelque couvent discret,Quelque in-pace bien calme où cet enfant vieillisse ;Soit. Mais il vaudrait mieux abréger le supplice,Et s’en débarrasser dans l’Ybaïchalval.Prenez vite un parti, vite ! Ensuite à cheval !Dépêchons. » Dépêchons. » Et, voyant que l’infant don MaterneJette une pierre, et puis une autre, à la citerne,Et qu’il suit du regard les cercles qu’elles font,L’infant Ruy s’interrompt, dit : « Pas assez profond.J’ai regardé. » Puis, calme, il reprend : J’ai regardé. » Puis, calme, il reprend : « Une affairePerd sa première forme alors qu’on la diffère ;Un point est décidé dès qu’il est éclairci.Nous sommes tous d’accord en bons frères ici,L’enfant nous gêne. Il faut que de la vie il sorte ;Le cloître n’est qu’un seuil, la tombe est une porte.Choisissez. Mais que tout soit fait avant demain. » VI Quelqu’un Alerte ! un cavalier passe dans le chemin.C’est l’heure où les soldats, aux yeux lourds, aux fronts blêmes,La sieste finissant, se réveillent d’eux-mêmes.Le cavalier qui passe est habillé de fer ;Il vient par le sentier du côté de la mer ;Il entre dans le val, il franchit la chaussée ;Calme, il approche. Il a la visière baissée ;Il est seul ; son cheval est blanc. Il est seul ; son cheval est blanc. Bon chevalier,Qu’est-ce que vous venez faire dans ce hallier ?Bon passant, quel hasard funeste vous amèneParmi ces rois ayant de la figure humaineTout ce que les démons peuvent en copier ?Quelle abeille êtes-vous pour entrer au guêpier ?Quel archange êtes-vous pour entrer dans l’abîme ? Les princes, occupés de bien faire leur crime,Virent, hautains d’abord, sans trop se soucier,Passer cet inconnu sous son voile d’acier ;Lui-même, il paraissait, traversant la clairière,Regarder vaguement leur bande aventurière ;Comme si ses poumons trouvaient l’air étouffant,Il se hâtait ; soudain il aperçut l’enfant ;Alors il marcha droit vers eux, mit pied à terre,Et, grave, il dit : Et, grave, il dit : « Je sens une odeur de panthère,Comme si je passais dans les monts de Tunis,Je vous trouve en ce lieu trop d’hommes réunis ;Fait-on le mal ici par hasard ? Je soupçonneVolontiers les endroits où ne passe personne.Qu’est-ce que cet enfant ? Et que faites-vous là ? » Un rire, si bruyant qu’un vautour s’envola,Fut du fier Pacheco la première réponse ;Puis il cria : Puis il cria : « Pardieu, mes frères ! Jorge, Ponce,Ruy, Rostabat, Alonze, avez-vous entendu ?Les arbres du ravin demandent un pendu ;Qu’ils prennent patience, ils l’auront tout à l’heure ;Je veux d’abord répondre à l’homme. Que je meureSi je lui cèle rien de ce qu’il veut savoir !Devant moi d’ordinaire, et dès que l’on croit voirQuelque chose qui semble aux manants mon panache,Vite, on clôt les volets des maisons, on se cache,On se bouche l’oreille et l’on ferme les yeux ;Je suis content d’avoir enfin un curieux.Il ne sera pas dit que quelqu’un sur la terre,Princes, m’aura vu faire une chose et la taire,Et que, questionné, j’aurai balbutié.Le hardi qui fait peur, muet, ferait pitié.Ma main s’ouvre toujours, montrant ce qu’elle sème.J’étalerais mon âme à Dieu, vînt-il lui-mêmeM’interroger du haut des cieux, moi, Pacheco,Ayant pour voix la foudre et l’enfer pour écho.Çà, qui que tu sois, homme, écoute, misérable.Nous choisirons après ton chêne ou ton érable,Selon qu’il peut te plaire, en ce bois d’Ernula,Pendre à ces branches-ci plutôt qu’à celles-là.Écoute : ces seigneurs à mines téméraires,Et moi, le Pacheco, nous sommes les dix frères ;Nous sommes les infants d’Asturie ; et ceci,C’est Nuño, fils de feu notre frère Garci,Roi de Galice, ayant pour ville Compostelle ;Nous, ses oncles, avons sur lui droit de tutelle ;Nous l’allons verrouiller dans un couvent. Pourquoi ?C’est qu’il est si petit, qu’il est à peine roi ;Et que ce peuple-ci veut de fortes épées ;Tant de haines autour du maître sont groupéesQu’il faut que le seigneur ait la barbe au menton ;Donc, nous avons ôté du trône l’avorton,Et nous l’allons offrir au bon Dieu. Sur mon âme,Cela vous a la peau plus blanche qu’une femme !Mes frères, n’est-ce pas ? C’est mou, c’est grelottant ;On ignore s’il voit, on ne sait s’il entend ;Un roi, ça ! rien qu’à voir ce petit, on s’ennuie.Moi, du moins, j’ai dans l’œil des flammes, et la pluie,Le soleil et le vent, ces farouches tanneurs,M’ont fait le cuir robuste et ferme, messeigneurs !Ah ! pardieu, s’il est beau d’être prince, c’est rude :Avoir du combattant l’éternelle attitude,Vivre casqué, suer l’été, geler l’hiver,Être le ver affreux d’une larve de fer,Coucher dans le harnais, boire à la calebasse,Le soir être si las qu’on va la tête basse,Se tordre un linge aux pieds, les souliers vous manquant,Guerroyer tout le jour, la nuit garder le camp,Marcher à jeun, marcher vaincu, marcher malade,Sentir suinter le sang par quelque estafilade,Manger des oignons crus et dormir par hasard,Voilà. Vissez-moi donc le heaume et le brassardSur ce fœtus, à qui bientôt on verra croîtrePar derrière une mitre et par devant un goître !À la bonne heure, moi ! je suis le compagnonDes coups d’épée, et j’ai la Colère pour nom,Et les poils de mon bras font peur aux bêtes fauves.Ce nain vivra tondu parmi les vieillards chauves ;Il se pourrait aussi, pour le bien de l’état,Si l’on trouvait un puits très-creux, qu’on l’y jetât ;Moi, je l’aimerais mieux moine en quelque cachette,Servant la messe au prêtre avec une clochette.Pour nous, chacun de nous étant prince et géant,Nous gardons sceptre et lance, et rien n’est mieux séantQu’aux enfants la chapelle et la bataille aux hommes.Il a précisément dix comtés, et nous sommesDix princes ; est-il rien de plus juste ? À présent,N’est-ce pas, tu comprends cette affaire, passant ?Elle est simple, et l’on peut n’en pas faire mystère ;Et le jour ne va pas s’éclipser, et la terreNe va pas refuser aux hommes le maïs,Parce que dix seigneurs partagent un pays,Et parce qu’un enfant rentre dans la poussière. » Le chevalier leva lentement sa visière :« Je m’appelle Roland, pair de France, » dit-il. VII Don Ruy le Subtil Alors l’aîné prudent, le chef, Ruy le Subtil,Sourit : Sourit « Sire Roland, ma pente naturelleÉtant de ne chercher à personne querelle,Je vous salue, et dis : Soyez le bienvenu !Je vous fais remarquer que ce pays est nu,Rude, escarpé, désert, brutal, et que nous sommesDix infants bien armés avec dix majordomes,Ayant derrière nous cent coquins fort méchants ;Et que, s’il nous plaisait, nous pourrions dans ces champsLaisser de la charogne en pâture aux voléesDe corbeaux que le soir chasse dans les vallées ;Vous êtes dans un vrai coupe-gorge ; voyez :Pas un toit, pas un mur, des sentiers non frayés,Personne ; aucun secours possible ; et les cascadesCouvrent le cri des gens tombés aux embuscades.On ne voyage guère en ce val effrayant.Les songe-creux, qui vont aux chimères bayant,Trouvent les âpretés de ces ravins fort belles ;Mais ces chemins pierreux aux passants sont rebelles,Ces pics repoussent l’homme, ils ont des coins hagardsHantés par des vivants aimant peu les regards,Et, quand une vallée est à ce point rocheuse,Elle peut devenir aux curieux fâcheuse.Bon Roland, votre nom est venu jusqu’à nous,Nous sommes des seigneurs bien faisants et très-doux,Nous ne voudrions pas vous faire de la peine,Allez-vous-en. Parfois la montagne est malsaine.Retournez sur vos pas, ne soyez point trop lent,Retournez. Retournez. — Décidez mon cheval, dit Roland ;Car il a l’habitude étrange et ridiculeDe ne pas m’obéir quand je veux qu’il recule. » Les infants un moment se parlèrent tout bas.Et Ruy dit à Roland : Et Ruy dit à Roland : « Tant d’illustres combatsFont luire votre gloire, ô grand soldat sincère,Que nous vous aimons mieux compagnon qu’adversaire.Seigneur, tout invincible et tout Roland qu’on est,Quand il faut, pied à pied, dans l’herbe et le genêt,Lutter seul, et, n’ayant que deux bras, tenir têteÀ cent vingt durs garçons, c’est une sombre fête ;C’est un combat d’un sang généreux empourpré,Et qui pourrait finir, sur le sinistre pré,Par les os d’un héros réjouissant les aigles.Entendons-nous plutôt. Les états ont leurs règles ;Et vous êtes tombé dans un arrangementDe famille, inutile à conter longuement ;Seigneur, Nuño n’est pas possible ; je m’explique :L’enfantillage nuit à la chose publique ;Mettre sur un tel front la couronne, l’effroi,La guerre, n’est-ce pas stupide ? Un marmot roi !Allons donc ! en ce cas, si le contre-sens règne,Si l’absurde fait loi, qu’on me donne une duègne,Et dites aux brebis de rugir, ordonnezAux biches d’emboucher les clairons forcenés ;En même temps, soyez conséquent, qu’on affubleL’ours des monts et le loup des bois d’une chasuble,Et qu’aux pattes du tigre on plante un goupillon.Seigneur, pour être un sage, on n’est pas un félon ;Et les choses qu’ici je vous dis sont certainesPour les docteurs autant que pour les capitaines.J’arrive au fait ; soyons amis. Nous voulons tousFaire éclater l’estime où nous sommes de vous ;Voici : Leso n’est pas une bourgade vile,La ville d’Oyarzun est une belle ville,Toutes deux sont à vous. Si, pesant nos raisons,Vous nous prêtez main-forte en ce que nous faisons,Nous vous donnons les gens, les bois, les métairies.Donc vous voilà seigneur de ces deux seigneuries ;Il ne nous reste plus qu’à nous tendre la main.Nous avons de la cire, un prêtre, un parchemin,Et, pour que Votre Grâce en tout point soit contente,Nous allons vous signer ici votre patente ;C’est dit. C’est dit.— Avez-vous fait ce rêve ? » dit Roland. Et, présentant au roi son beau destrier blanc : « Tiens, roi ! pars au galop, hâte-toi, cours, regagneTa ville, et saute au fleuve et passe la montagne,Va ! » Va ! » L’enfant-roi bondit en selle éperdument,Et le voilà qui fuit sous le clair firmament,À travers monts et vaux, pâle, à bride abattue. « Çà, le premier qui monte à cheval, je le tue. »Dit Roland. Dit Roland.Les infants se regardaient entre eux,Stupéfaits. VIII Pacheco, Froïla, Rostabat Et Roland : « Il serait désastreuxQu’un de vous poursuivît cette proie échappée ;Je ferais deux morceaux de lui d’un coup d’épée,Comme le Duero coupe Léon en deux. » Et, pendant qu’il parlait, à son bras hasardeuxLa grande Durandal brillait toute joyeuse.Roland s’adosse au tronc robuste d’une yeuse,Criant : « Défiez-vous de l’épée. Elle mord. — Quand tu serais femelle ayant pour nom la Mort,J’irai ! J’égorgerai Nuño dans la campagne ! »Dit Pacheco, sautant sur son genêt d’Espagne. Roland monte au rocher qui barre le chemin. L’infant pique des deux, une dague à la main,Une autre entre les dents, prête à la repartie ;Qui donc l’empêcherait de franchir la sortie ?Ses poignets sont crispés d’avance du plaisirD’atteindre le fuyard et de le ressaisir,Et de sentir trembler sous l’ongle inexorableToute la pauvre chair de l’enfant misérable.Il vient, et sur Roland il jette un long lacet ;Roland, surpris, recule, et Pacheco passait…Mais le grand paladin se roidit, et l’assommeD’un coup prodigieux qui fendit en deux l’hommeEt tua le cheval, et si surnaturelQu’il creva le chanfrein et troua le girel. « Qu’est-ce que j’avais dit ? » fit Roland. « Qu’est-ce que j’avais dit ? » fit Roland. « Qu’on soit sage,Reprit-il ; renoncez à forcer le passage.Si l’un de vous, bravant Durandal à mon poing,À le cerveau heurté de folie à ce point,Je lui ferai descendre au talon sa fêlure ;Voyez. » Voyez. » Don Froïla, caressant l’encolureDe son large cheval au mufle de taureau,Crie : « Allons ! Crie : « Allons ! — Pas un pas de plus, caballero ! »Dit Roland. Dit Roland.Et l’infant répond d’un coup de lance ;Roland, atteint, chancelle, et Froïla s’élance ;Mais Durandal se dresse, et jette FroïlaSur Pacheco, dont l’âme en ce moment hurla.Froïla tombe, étreint par l’angoisse dernière ;Son casque, dont l’épée a brisé la charnière,S’ouvre, et montre sa bouche où l’écume apparaît.Bave épaisse et sanglante ! Ainsi, dans la forêt,La sève, en mai, gonflant les aubépines blanches,S’enfle et sort en salive à la pointe des branches. « Vengeance ! mort ! rugit Rostabat le Géant,Nous sommes cent contre un. Tuons ce mécréant ! — Infants ! cria Roland, la chose est difficile ;Car Roland n’est pas un. J’arrive de Sicile,D’Arabie et d’Égypte, et tout ce que je sais,C’est que des peuples noirs devant moi sont passés ;Je crois avoir plané dans le ciel solitaire ;Il m’a semblé parfois que je quittais la terreEt l’homme, et que le dos monstrueux des griffonsM’emportait au milieu des nuages profonds ;Mais, n’importe, j’arrive, et votre audace est rare,Et j’en ris. Prenez garde à vous, car je déclare,Infants, que j’ai toujours senti Dieu près de moi.Vous êtes cent contre un ! Pardieu ! le bel effroi !Fils, cent maravédis valent-ils une piastre ?Cent lampions sont-ils plus farouches qu’un astre ?Combien de poux faut-il pour manger un lion ?Vous êtes peu nombreux pour la rébellionEt pour l’encombrement du chemin, quand je passe.Arrière ! » Arrière ! » Rostabat le Géant, tête basse,Crachant les grognements rauques d’un sanglier,Lourd colosse, fondit sur le bon chevalier,Avec le bruit d’un mur énorme qui s’écroule ;Près de lui, s’avançant comme une sombre foule,Les sept autres infants, avec leurs intendants,Marchent, et derrière eux viennent, grinçant des dents,Les cent coupe-jarrets à faces renégates,Coiffés de monteras et chaussés d’alpargates,Demi-cercle féroce, agile, étincelant ;Et tous font converger leurs piques sur Roland. L’infant, monstre de cœur, est monstre de stature ;Le rocher de Roland lui vient à la ceinture ;Leurs fronts sont de niveau dans ces puissants combats,Le preux étant en haut et le géant en bas. Rostabat prend pour fronde, ayant Roland pour cible,Un noir grappin qui semble une araignée horrible,Masse affreuse oscillant au bout d’un long anneau ;Il lance sur Roland cet arrache-créneau ;Roland l’esquive, et dit au géant : « Bête brute ! »Le grappin égratigne un rocher dans sa chute,Et le géant bondit, deux haches aux deux poings. Le colosse et le preux, terribles, se sont joints. « Ô Durandal, ayant coupé Dol en Bretagne,Tu peux bien me trancher encor cette montagne, »Dit Roland, assenant l’estoc sur Rostabat. Comme sur ses deux pieds de devant l’ours s’abat,Après s’être dressé pour étreindre le pâtre,Ainsi Rostabat tombe ; et sur son cou d’albâtreLaïs nue avait moins d’escarboucles luisantQue ces fauves rochers n’ont de flaques de sang.Il tombe ; la bruyère écrasée est remplieDe cette monstrueuse et vaste panoplie ;Relevée en tombant, sa chemise d’acierLaisse nu son poitrail de prince carnassier,Cadavre au ventre horrible, aux hideuses mamelles,Et l’on voit le dessous de ses noires semelles. Les sept princes vivants regardent les trois morts. Et, pendant ce temps-là, lâchant rênes et mors,Le pauvre enfant sauvé fuyait vers Compostelle. Durandal brille et fait refluer devant elleLes assaillants, poussant des souffles d’aquilon ;Toujours droit sur le roc qui ferme le vallon,Roland crie au troupeau qui sur lui se resserre : « Du renfort vous serait peut-être nécessaire.Envoyez-en chercher. À quoi bon se presser ?J’attendrai jusqu’au soir avant de commencer. — Il raille ! Tous sur lui ! dit Jorge, et pêle-mêle !Nous sommes vautours ; l’aigle est notre sœur jumelle ;Fils, courage ! et ce soir, pour son souper sanglant,Chacun de nous aura son morceau de Roland. IX Durandal travaille Laveuses qui, dès l’heure où l’orient se dore,Chantez, battant du linge aux fontaines d’Andorre,Et qui faites blanchir des toiles sous le ciel,Chevriers qui roulez sur le JaïzquivelDans les nuages gris votre hutte isolée,Muletiers qui poussez de vallée en valléeVos mules sur les ponts que César éleva,Sait-on ce que là-bas le vieux mont CorcovaRegarde par-dessus l’épaule des collines ? Le mont regarde un choc hideux de javelines,Un noir buisson vivant de piques, hérissé,Comme au pied d’une tour que ceindrait un fossé,Autour d’un homme, tête altière, âpre, escarpée,Que protège le cercle immense d’une épée.Tous d’un côté ; de l’autre, un seul ; tragique duel !Lutte énorme ! combat de l’Hydre et de Michel ! Qui pourrait dire, au fond des cieux pleins de huées,Ce que fait le tonnerre au milieu des nuées,Et ce que fait Roland entouré d’ennemis ?Larges coups, flots de sang par des bouches vomis,Faces se renversant en arrière livides,Casques brisés roulant comme des cruches vides,Flot d’assaillants toujours repoussés, blessés, morts,Cris de rage ; ô carnage ! ô terreur ! corps à corpsD’un homme contre un tas de gueux épouvantable !Comme un usurier met son or sur une table,Le meurtre sur les morts jette les morts, et rit.Durandal flamboyant semble un sinistre esprit ;Elle va, vient, remonte et tombe, se relève,S’abat, et fait la fête effrayante du glaive :Sous son éclair, les bras, les cœurs, les yeux, les fronts,Tremblent, et les hardis, nivelés aux poltrons,Se courbent ; et l’épée éclatante et fidèleDonne des coups d’estoc qui semblent des coups d’aile ;Et sur le héros, tous ensemble, le truand,Le prince, furieux, s’acharnent, se ruant,Frappant, parant, jappant, hurlant, criant : Main-forte !Roland est-il blessé ? Peut-être. Mais qu’importe ?Il lutte. La blessure est l’altière faveurQue fait la guerre au brave illustre, au preux sauveur,Et la chair de Roland, mieux que l’acier trempée,Ne craint pas ce baiser farouche de l’épée.Mais, cette fois, ce sont des armes de goujats,Lassos plombés, couteaux catalans, navajas,Qui frappent le héros, sur qui cette familleDe monstres se reploie et se tord et fourmille ;Le héros sous son pied sent onduler leurs nœudsComme les gonflements d’un dragon épineux ;Son armure est partout bosselée et fêlée ;Et Roland par moments songe dans la mêlée :« Pense-t-il à donner à boire à mon cheval ? » Un ruisseau de pourpre erre et fume dans le val,Et sur l’herbe partout des gouttes de sang pleuvent ;Cette clairière aride et que jamais n’abreuventLes urnes de la pluie et les vastes seaux d’eauQue l’hiver jette au front des monts d’Urbistondo,S’ouvre, et toute brûlée et toute crevassée,Consent joyeusement à l’horrible rosée ;Fauve, elle dit : « C’est bon. J’ai moins chaud maintenant. »Des satyres, couchés sur le dos, égrenantDes grappes de raisin au-dessus de leur tête,Des ægipans aux yeux de dieux, aux pieds de bête,Joutant avec le vieux Silène, s’essoufflantÀ se vider quelque outre énorme dans le flanc,Tetant la nymphe Ivresse en leur riante envie,N’ont pas la volupté de la soif assouviePlus que ce redoutable et terrible ravin.La terre boit le sang mieux qu’un faune le vin. Un assaut est suivi d’un autre assaut. À peineRoland a-t-il broyé quelque gueux qui le gêne,Que voilà de nouveau qu’on lui mord le talon.Noir fracas ! la forêt, la lande, le vallon,Les cols profonds, les pics que l’ouragan insulte,N’entendent plus le bruit du vent dans ce tumulte ;Un vaste cliquetis sort de ce sombre effort ;Tout l’écho retentit. Qu’est-ce donc que la mortForge dans la montagne et fait dans cette brume,Ayant ce vil ramas de bandits pour enclume,Durandal pour marteau, Roland pour forgeron ? X Le crucifix Et, là-bas, sans qu’il fût besoin de l’éperon,Le cheval galopait toujours à perdre haleine ;Il passait la rivière, il franchissait la plaine,Il volait ; par moments, frémissant et ravi,L’enfant se retournait, tremblant d’être suivi,Et de voir, des hauteurs du monstrueux repaire,Descendre quelque frère horrible de son père. Comme le soir tombait, Compostelle apparut.Le cheval traversa le pont de granit brutDont saint Jacque a posé les premières assises.Les bons clochers sortaient des brumes indécises ;Et l’orphelin revit son paradis natal. Près du pont se dressait, sur un haut piédestal,Un Christ en pierre ayant à ses pieds la madone ;Un blanc cierge éclairait sa face qui pardonne,Plus douce à l’heure où l’ombre au fond des cieux grandit.Et l’enfant arrêta son cheval, descendit,S’agenouilla, joignit les mains devant le cierge,Et dit : Et dit « Ô mon bon Dieu, ma bonne sainte Vierge,J’étais perdu ; j’étais le ver sous le pavé ;Mes oncles me tenaient ; mais vous m’avez sauvé ;Vous m’avez envoyé ce paladin de France,Seigneur ; et vous m’avez montré la différenceEntre les hommes bons et les hommes méchants.J’avais peut-être en moi bien des mauvais penchants,J’eusse plus tard peut-être été moi-même infâme,Mais, en sauvant la vie, ô Dieu, vous sauvez l’âme ;Vous m’êtes apparu dans cet homme, Seigneur ;J’ai vu le jour, j’ai vu la foi, j’ai vu l’honneur,Et j’ai compris qu’il faut qu’un prince compatisseAu malheur, c’est-à-dire, ô Père ! à la justice.Ô madame Marie ! ô Jésus ! à genouxDevant le crucifix où vous saignez pour nous,Je jure de garder ce souvenir, et d’êtreDoux au faible, loyal au bon, terrible au traître,Et juste et secourable à jamais, écolierDe ce qu’a fait pour moi ce vaillant chevalier.Et j’en prends à témoin vos saintes auréoles. » Le cheval de Roland entendit ces paroles,Leva la tête, et dit à l’enfant : « C’est bien, roi. » L’orphelin remonta sur le blanc palefroi,Et rentra dans sa ville au son joyeux des cloches. XI Ce qu’a fait Ruy le Subtil Et dans le même instant, entre les larges roches,À travers les sapins d’Ernula, frémissantDe ce défi superbe et sombre, un contre cent,On pouvait voir encor, sous la nuit étoilée,Le groupe formidable au fond de la vallée.Le combat finissait ; tous ces monts radieuxOu lugubres, jadis hantés des demi-dieux,S’éveillaient, étonnés, dans le blanc crépuscule,Et, regardant Roland, se souvenaient d’Hercule.Plus d’infants : neuf étaient tombés ; un avait fui ;C’était Ruy le Subtil ; mais la bande sans luiAvait continué, car rien n’irrite commeLa honte et la fureur de combattre un seul homme ;Durandal, à tuer ces coquins s’ébréchant,Avait jonché de morts la terre, et fait ce champPlus vermeil qu’un nuage où le soleil se couche ;Elle s’était rompue en ce labeur farouche ;Ce qui n’empêchait pas Roland de s’avancer ;Les bandits, le croyant prêt à recommencer,Tremblants comme des bœufs qu’on ramène à l’étableÀ chaque mouvement de son bras redoutable,Reculaient, lui montrant de loin leurs coutelas ;Et, pas à pas, Roland, sanglant, terrible, las,Les chassait devant lui parmi les fondrières ;Et, n’ayant plus d’épée, il leur jetait des pierres.
I Départ de l’aventurier pour l’aventure Qu’est-ce que Sigismond et Ladislas ont dit ?Je ne sais si la roche ou l’arbre l’entendit ;Mais, quand ils ont tout bas parlé dans la broussaille,L’arbre a fait un long bruit de taillis qui tressaille,Comme si quelque bête en passant l’eût troublé,Et l’ombre du rocher ténébreux a sembléPlus noire, et l’on dirait qu’un morceau de cette ombreÀ pris forme et s’en est allé dans le bois sombre,Et maintenant on voit comme un spectre marchantLà-bas dans la clarté sinistre du couchant. Ce n’est pas une bête en son gîte éveillée,Ce n’est pas un fantôme éclos sous la feuillée,Ce n’est pas un morceau de l’ombre du rocherQu’on voit là-bas au fond des clairières marcher ;C’est un vivant qui n’est ni stryge ni lémure ;Celui qui marche là, couvert d’une âpre armure,C’est le grand chevalier d’Alsace, Éviradnus. Ces hommes qui parlaient, il les a reconnus ;Comme il se reposait dans le hallier, ces bouchesOnt passé, murmurant des paroles farouches,Et jusqu’à son oreille un mot est arrivé ;Et c’est pourquoi ce juste et ce preux s’est levé. Il connaît ce pays qu’il parcourut naguère. Il rejoint l’écuyer Gasclin, page de guerre,Qui l’attend dans l’auberge, au plus profond du val,Où tout à l’heure il vient de laisser son chevalPour qu’en hâte on lui donne à boire, et qu’on le ferre.Il dit au forgeron : « Faites vite. Une affaireM’appelle. » Il monte en selle et part. II Éviradnus M’appelle. » Il monte en selle et part. Éviradnus,Vieux, commence à sentir le poids des ans chenus ;Mais c’est toujours celui qu’entre tous on renomme,Le preux que nul n’a vu de son sang économe ;Chasseur du crime, il est nuit et jour à l’affût ;De sa vie il n’a fait d’action qui ne fûtSainte, blanche et loyale, et la grande pucelle,L’épée, en sa main pure et sans tache, étincelle.C’est le Samson chrétien qui, survenant à point,N’ayant pour enfoncer la porte que son poing,Entra, pour la sauver, dans Sickingen en flamme ;Qui, s’indignant de voir honorer un infâme,Fit, sous son dur talon, un tas d’arceaux rompusDu monument bâti pour l’affreux duc Lupus,Arracha la statue, et porta la colonneDu munster de Strasbourg au pont de Wasselonne,Et là, fier, la jeta dans les étangs profonds ;On vante Éviradnus d’Altorf à Chaux-de-Fonds ;Quand il songe et s’accoude, on dirait Charlemagne ;Rôdant, tout hérissé, du bois à la montagne,Velu, fauve, il a l’air d’un loup qui serait bon ;Il a sept pieds de haut comme Jean de Bourbon ;Tout entier au devoir qu’en sa pensée il couve,Il ne se plaint de rien, mais seulement il trouveQue les hommes sont bas et que les lits sont courts ;Il écoute partout si l’on crie au secours ;Quand les rois courbent trop le peuple, il le redresseAvec une intrépide et superbe tendresse ;Il défendit Alix comme Diègue Urraca ;Il est le fort ami du faible ; il attaquaDans leurs antres les rois du Rhin, et dans leurs baugesLes barons effrayants et difformes des Vosges ;De tout peuple orphelin il se faisait l’aïeul ;Il mit en liberté les villes ; il vint seulDe Hugo Tête-d’Aigle affronter la caverne ;Bon, terrible, il brisa le carcan de Saverne,La ceinture de fer de Schelestadt, l’anneauDe Colmar, et la chaîne au pied de Haguenau.Tel fut Éviradnus. Dans l’horrible balanceOù les princes jetaient le dol, la violence,L’iniquité, l’horreur, le mal, le sang, le feu,Sa grande épée était le contre-poids de Dieu.Il est toujours en marche, attendu qu’on molesteBien des infortunés sous la voûte céleste,Et qu’on voit dans la nuit bien des mains supplier ;Sa lance n’aime pas moisir au râtelier ;Sa hache de bataille aisément se décroche ;Malheur à l’action mauvaise qui s’approcheTrop près d’Éviradnus, le champion d’acier !La mort tombe de lui comme l’eau du glacier.Il est héros ; il a pour cousine la raceDes Amadis de France et des Pyrrhus de Thrace ;Il rit des ans. Cet homme à qui le monde entierN’eût pas fait dire grâce ! et demander quartier,Ira-t-il pas crier au temps : Miséricorde !Il s’est, comme Baudoin, ceint les reins d’une corde ;Tout vieux qu’il est, il est de la grande tribu ;Le moins fier des oiseaux n’est pas l’aigle barbu. Qu’importe l’âge ! il lutte. Il vient de Palestine,Il n’est point las. Les ans s’acharnent ; il s’obstine. III Dans la forêt Quelqu’un qui s’y serait perdu ce soir, verraitQuelque chose d’étrange au fond de la forêt ;C’est une grande salle éclairée et déserte.Où ? Dans l’ancien manoir de Corbus. Où ? Dans l’ancien manoir de Corbus. L’herbe verte,Le lierre, le chiendent, l’églantier sauvageon,Font, depuis trois cents ans, l’assaut de ce donjon ;Le burg, sous cette abjecte et rampante escalade,Meurt, comme sous la lèpre un sanglier malade ;Il tombe ; les fossés s’emplissent des créneaux ;La ronce, ce serpent, tord sur lui ses anneaux ;Le moineau franc, sans même entendre ses murmures,Sur ses vieux pierriers morts vient becqueter les mûres ;L’épine sur son deuil prospère insolemment ;Mais, l’hiver, il se venge ; alors, le burg dormantS’éveille, et, quand il pleut pendant des nuits entières,Quand l’eau glisse des toits et s’engouffre aux gouttières,Il rend grâce à l’ondée, aux vents, et, content d’eux,Profite, pour cracher sur le lierre hideux,Des bouches de granit de ses quatre gargouilles. Le burg est aux lichens comme le glaive aux rouilles ;Hélas ! et Corbus, triste, agonise. PourtantL’hiver lui plaît ; l’hiver, sauvage combattant,Il se refait, avec les convulsions sombresDes nuages hagards croulant sur ses décombres,Avec l’éclair qui frappe et fuit comme un larron,Avec les souffles noirs qui sonnent du clairon,Une sorte de vie effrayante, à sa taille ;La tempête est la sœur fauve de la bataille ;Et le puissant donjon, féroce, échevelé,Dit : Me voilà ! sitôt que la bise a sifflé ;Il rit quand l’équinoxe irrité le querelleSinistrement, avec son haleine de grêle ;Il est joyeux, ce burg, soldat encor debout,Quand, jappant comme un chien poursuivi par un loup,Novembre, dans la brume errant de roche en roche,Répond au hurlement de Janvier qui s’approche.Le donjon crie : « En guerre ! ô tourmente, es-tu là ? »Il craint peu l’ouragan, lui qui vit Attila.Oh ! les lugubres nuits ! Combat dans la bruine !La nuée attaquant, farouche, la ruine !Un ruissellement vaste, affreux, torrentiel,Descend des profondeurs furieuses du ciel ;Le burg brave la nue ; on entend les gorgonesAboyer aux huit coins de ses tours octogones ;Tous les monstres sculptés sur l’édifice épars,Grondent, et les lions de pierre des rempartsMordent la brume, l’air et l’onde, et les tarasquesBattent de l’aile au souffle horrible des bourrasques ;L’âpre averse en fuyant vomit sur les griffons ;Et, sous la pluie entrant par les trous des plafonds,Les guivres, les dragons, les méduses, les drées,Grincent des dents au fond des chambres effondrées ;Le château de granit, pareil aux preux de fer,Lutte toute la nuit, résiste tout l’hiver ;En vain le ciel s’essouffle, en vain Janvier se rue ;En vain tous les passants de cette sombre rueQu’on nomme l’infini, l’ombre et l’immensité,Le tourbillon, d’un fouet invisible hâté,Le tonnerre, la trombe où le typhon se dresse,S’acharnent sur la fière et haute forteresse ;L’orage la secoue en vain comme un fruit mûr ;Les vents perdent leur peine à guerroyer ce mur,Le Fôhn bruyant s’y lasse, et sur cette cuirasseL’Aquilon s’époumonne et l’Autan se harasse,Et tous ces noirs chevaux de l’air sortent fourbusDe leur bataille avec le donjon de Corbus. Aussi, malgré la ronce et le chardon et l’herbe,Le vieux burg est resté triomphal et superbe ;Il est comme un pontife au cœur du bois profond ;Sa tour lui met trois rangs de créneaux sur le front ;Le soir, sa silhouette immense se découpe ;Il a pour trône un roc, haute et sublime croupe ;Et, par les quatre coins, sud, nord, couchant, levant,Quatre monts, Crobius, Bléda, géants du vent,Aptar où croît le pin, Toxis que verdit l’orme,Soutiennent au-dessus de sa tiare énormeLes nuages, ce dais livide de la nuit. Le pâtre a peur, et croit que cette tour le suit ;Les superstitions ont fait Corbus terrible ;On dit que l’Archer Noir a pris ce burg pour cible,Et que sa cave est l’antre où dort le Grand Dormant ;Car les gens des hameaux tremblent facilement ;Les légendes toujours mêlent quelque fantômeÀ l’obscure vapeur qui sort des toits de chaume,L’âtre enfante le rêve, et l’on voit ondoyerL’effroi dans la fumée errante du foyer. Aussi, le paysan rend grâce à sa rotureQui le dispense, lui, d’audace et d’aventure,Et lui permet de fuir ce burg de la forêtQu’un preux, par point d’honneur belliqueux, chercherait. Corbus voit rarement au loin passer un homme.Seulement, tous les quinze ou vingt ans, l’économeEt l’huissier du palais, avec des cuisiniersPortant tout un festin dans de larges paniers,Viennent, font des apprêts mystérieux, et partent ;Et, le soir, à travers les branches qui s’écartent,On voit de la lumière au fond du burg noirci ;Et nul n’ose approcher. Et pourquoi ? Le voici : IV La coutume de Lusace C’est l’usage, à la mort d’un marquis de Lusace,Que l’héritier du trône, en qui revit la race,Avant de revêtir les royaux attributs,Aille, une nuit, souper dans la tour de Corbus ;C’est de ce noir souper qu’il sort prince et margrave ;La marquise n’est bonne et le marquis n’est braveQue s’ils ont respiré les funèbres parfumsDes siècles dans ce nid des vieux maîtres défunts ;Les marquis de Lusace ont une haute tige,Et leur source est profonde à donner le vertige ;Ils ont pour père Antée, ancêtre d’Attila ;De ce vaincu d’Alcide une race coula ;C’est la race, autrefois païenne, puis chrétienne,De Lechus, de Platon, d’Othon, d’Ursus, d’Étienne,Et de tous ces seigneurs des rocs et des forêtsBordant l’Europe au nord, flot d’abord, digue après.Corbus est double : il est burg au bois, ville en plaine ;Du temps où l’on montait sur la tour châtelaine,On voyait, au delà des pins et des rochers,Sa ville perçant l’ombre au loin de ses clochers ;Cette ville a des murs ; pourtant, ce n’est pas d’elleQue relève l’antique et noble citadelle ;Fière, elle s’appartient ; quelquefois un châteauEst l’égal d’une ville ; en Toscane, Prato,Barletta dans la Pouille, et Crême en Lombardie,Valent une cité, même forte et hardie ;Corbus est de ce rang. Sur ses rudes paroisCe burg a le reflet de tous les anciens rois ;Tous leurs avénements, toutes leurs funérailles,Ont, chantant ou pleurant, traversé ses murailles ;Tous s’y sont mariés, la plupart y sont nés ;C’est là que flamboyaient ces barons couronnés ;Corbus est le berceau de la royauté scythe.Or, le nouveau marquis doit faire une visiteÀ l’histoire qui va continuer. La loiVeut qu’il soit seul pendant la nuit qui le fait roi.Au seuil de la forêt, un clerc lui donne à boireUn vin mystérieux versé dans un ciboire,Qui doit, le soir venu, l’endormir jusqu’au jour ;Puis on le laisse, il part et monte dans la tour ;Il trouve dans la salle une table dressée ;Il soupe et dort ; et l’ombre envoie à sa penséeTous les spectres des rois depuis le duc Bela ;Nul n’oserait entrer au burg cette nuit-là ;Le lendemain, on vient en foule, on le délivre ;Et, plein des visions du sommeil, encore ivreDe tous ses grands aïeux qui lui sont apparus,On le mène à l’église où dort Borivorus ;L’évêque lui bénit la bouche et la paupière,Et met dans ses deux mains les deux haches de pierreDont Attila frappait, juste comme la mort,D’un bras sur le Midi, de l’autre sur le Nord. Ce jour-là, sur les tours de la ville, on arboreLe menaçant drapeau du marquis SwantiboreQui lia dans les bois et fit manger aux loupsSa femme et le taureau dont il était jaloux. Même quand l’héritier du trône est une femme,Le souper de la tour de Corbus la réclame ;C’est la loi ; seulement, la pauvre femme a peur. V La marquise Mahaud La nièce du dernier marquis, Jean le Frappeur,Mahaud est aujourd’hui marquise de Lusace.Dame, elle a la couronne, et, femme, elle a la grâce ;Une reine n’est pas reine sans la beauté.C’est peu que le royaume, il faut la royauté.Dieu dans son harmonie également emploieLe cèdre qui résiste et le roseau qui ploie,Et, certes, il est bon qu’une femme parfoisAit dans sa main les mœurs, les esprits et les lois,Succède au maître altier, sourie au peuple, et mène,En lui parlant tout bas, la sombre troupe humaine ;Mais la douce Mahaud, dans ces temps de malheur,Tient trop le sceptre, hélas ! comme on tient une fleur ;Elle est gaie, étourdie, imprudente et peureuse.Toute une Europe obscure autour d’elle se creuse ;Et, quoiqu’elle ait vingt ans, on a beau la prier,Elle n’a pas encor voulu se marier.Il est temps cependant qu’un bras viril l’appuie ;Comme l’arc-en-ciel rit entre l’ombre et la pluie,Comme la biche joue entre le tigre et l’ours,Elle a, la pauvre belle aux purs et chastes jours,Deux noirs voisins qui font une noire besogne :L’empereur d’Allemagne et le roi de Pologne. V Les deux voisins Toute la différence entre ce sombre roiEt ce sombre empereur, sans foi, sans Dieu, sans loi,C’est que l’un est la griffe et que l’autre est la serre ;Tous deux vont à la messe et disent leur rosaire ;Ils n’en passent pas moins pour avoir fait tous deuxDans l’enfer un traité d’alliance hideux ;On va même jusqu’à chuchoter à voix basse,Dans la foule où la peur d’en haut tombe et s’amasse,L’affreux texte d’un pacte entre eux et le pouvoirQui s’agite sous l’homme au fond du monde noir ;Quoique l’un soit la haine et l’autre la vengeance,Ils vivent côte à côte en bonne intelligence ;Tous les peuples qu’on voit saigner à l’horizonSortent de leur tenaille et sont de leur façon ;Leurs deux figures sont lugubrement grandiesPar de rouges reflets de sacs et d’incendies ;D’ailleurs, comme David, suivant l’usage ancien,L’un est poëte, et l’autre est bon musicien ;Et les déclarant dieux, la renommée allieLeurs noms dans les sonnets qui viennent d’Italie.L’antique hiérarchie a l’air mise en oubli ;Car, suivant le vieil ordre en Europe établi,L’empereur d’Allemagne est duc, le roi de FranceMarquis ; les autres rois ont peu de différence ;Ils sont barons autour de Rome, leur pilier,Et le roi de Pologne est simple chevalier ;Mais dans ce siècle on voit l’exception uniqueDu roi sarmate égal au césar germanique.Chacun s’est fait sa part ; l’allemand n’a qu’un soin,Il prend tous les pays de terre ferme au loin ;Le polonais, ayant le rivage baltique,Veut des ports ; il a pris toute la mer celtique ;Sur tous les flots du nord il pousse ses dromons ;L’Islande voit passer ses navires démons ;L’allemand brûle Anvers et conquiert les deux Prusses,Le polonais secourt Spotocus, duc des Russes,Comme un plus grand boucher en aide un plus petit ;Le roi prend, l’empereur pille, usurpe, investit ;L’empereur fait la guerre à l’ordre teutonique,Le roi sur le Jutland pose son pied cynique ;Mais, qu’ils brisent le faible ou qu’ils trompent le fort,Quoi qu’ils fassent, ils ont pour loi d’être d’accord ;Des geysers du pôle aux cités transalpines,Leurs ongles monstrueux, crispés sur des rapines,Égratignent le pâle et triste continent.Et tout leur réussit. Chacun d’eux, rayonnant,Mène à fin tous ses plans lâches ou téméraires,Et règne ; et, sous Satan paternel, ils sont frères ;Ils s’aiment ; l’un est fourbe et l’autre est déloyal ;Ils sont les deux bandits du grand chemin royal.Ô les noirs conquérants ! et quelle œuvre éphémère !L’ambition, branlant ses têtes de chimère,Sous leur crâne brumeux, fétide et sans clarté,Nourrit la pourriture et la stérilité ;Ce qu’ils font est néant et cendre ; une hydre allaite,Dans leur âme nocturne et profonde, un squelette.Le polonais sournois, l’allemand hasardeux,Remarquent qu’à cette heure une femme est près d’eux ;Tous deux guettent Mahaud. Et naguère, avec rage,De sa bouche qu’empourpre une lueur d’orageEt d’où sortent des mots pleins d’ombre ou teints de sang,L’empereur a jeté cet éclair menaçant :« L’empire est las d’avoir au dos cette besaceQu’on appelle la haute et la basse Lusace,Et dont la pesanteur, qui nous met sur les dents,S’accroît, quand, par hasard, une femme est dedans. »Le polonais se tait, épie et patiente. Ce sont deux grands dangers ; mais cette insoucianteSourit, gazouille et danse, aime les doux propos,Se fait bénir du pauvre et réduit les impôts ;Elle est vive, coquette, aimable et bijoutière ;Elle est femme toujours ; dans sa couronne altière,Elle choisit la perle, elle a peur du fleuron ;Car le fleuron tranchant, c’est l’homme et le baron.Elle a des tribunaux d’amour qu’elle préside ;Aux copistes d’Homère elle paye un subside ;Elle a tout récemment accueilli dans sa courDeux hommes, un luthier avec un troubadour,Dont on ignore tout, le nom, le rang, la race,Mais qui, conteurs charmants, le soir, sur la terrasse,À l’heure où les vitraux aux brises sont ouverts,Lui font de la musique et lui disent des vers.Or, en juin, la Lusace, en août, les Moraves,Font la fête du trône et sacrent leurs margraves ;C’est aujourd’hui le jour du burg mystérieux ;Mahaud viendra ce soir souper chez ses aïeux. Qu’est-ce que tout cela fait à l’herbe des plaines,Aux oiseaux, à la fleur, au nuage, aux fontaines ?Qu’est-ce que tout cela fait aux arbres des bois ?Que le peuple ait des jougs et que l’homme ait des rois,L’eau coule, le vent passe et murmure : Qu’importe ! VII La salle à manger La salle est gigantesque ; elle n’a qu’une porte ;Le mur fuit dans la brume et semble illimité ;En face de la porte, à l’autre extrémité,Brille, étrange et splendide, une table adosséeAu fond de ce livide et froid rez-de-chaussée ;La salle a pour plafond les charpentes du toit ;Cette table n’attend qu’un convive ; on n’y voitQu’un fauteuil sous un dais qui pend aux poutres noires ;Les anciens temps ont peint sur le mur leurs histoires :Le fier combat du roi des Vendes Thassilo,Contre Nemrod sur terre et Neptune sur l’eau,Le fleuve Rhin trahi par la rivière Meuse,Et, groupes blêmissants sur la paroi brumeuse,Odin, le loup Fenris et le serpent Asgar ;Et toute la lumière éclairant ce hangar,Qui semble d’un dragon avoir été l’étable,Vient d’un flambeau sinistre allumé sur la table ;C’est le grand chandelier aux sept branches de ferQue l’archange Attila rapporta de l’enferAprès qu’il eût vaincu le Mammon, et sept âmesFurent du noir flambeau les sept premières flammes.Toute la salle semble un grand linéamentD’abîme, modelé dans l’ombre vaguement ;Au fond, la table éclate avec la brusquerieDe la clarté heurtant des blocs d’orfévrerie ;De beaux faisans tués par les traîtres faucons,Des viandes froides, force aiguières et flacons,Chargent la table où s’offre une opulente agape ;Les plats, bordés de fleurs, sont en vermeil ; la nappeVient de Frise, pays célèbre par ses draps ;Et, pour les fruits, brugnons, fraises, pommes, cédrats,Les pâtres de la Murg ont sculpté les sébiles ;Ces orfévres du bois sont des rustres habilesQui font sur une écuelle ondoyer des jardinsEt des monts où l’on voit fuir des chasses aux daims.Sur une vasque d’or aux anses florentines,Des actéons cornus et chaussés de bottinesLuttent, l’épée au poing, contre des lévriers ;Des branches de glaïeuls et de genévriers,Des roses, des bouquets d’anis, une jonchéeDe sauge tout en fleur nouvellement fauchée,Couvrent d’un frais parfum de printemps répanduUn tapis d’Ispahan sous la table étendu.Dehors, c’est la ruine et c’est la solitude.On entend, dans sa rauque et vaste inquiétude,Passer sur le hallier, par l’été rajeuni,Le vent, onde de l’ombre et flot de l’infini.On a remis partout des vitres aux verrièresQu’ébranle la rafale arrivant des clairières ;L’étrange, dans ce lieu ténébreux et rêvant,Ce serait que celui qu’on attend fût vivant ;Les vagues yeux épars sur la lugubre fresque,On voit le long des murs, par place, un escabeau,Quelque long coffre obscur à meubler le tombeau,Et des buffets, chargés de cuivre et de faïence ;Et la porte, effrayante et sombre confiance,Est formidablement ouverte sur la nuit. Rien ne parle en ce lieu, d’où tout homme s’enfuit.La terreur, dans les coins accroupie, attend l’hôte.Cette salle à manger de titans est si haute,Qu’en égarant, de poutre en poutre, son regardAux étages confus de ce plafond hagard,On est presque étonné de n’y pas voir d’étoiles.L’araignée est géante en ces hideuses toilesFlottant là-haut, parmi les madriers profondsQue mordent aux deux bouts les gueules des griffons.La lumière a l’air noire et la salle a l’air morte.La nuit retient son souffle. On dirait que la porteÀ peur de remuer tout haut ses deux battants. VIII Ce qu’on y voit encore Mais ce que cette salle, antre obscur des vieux temps,À de plus sépulcral et de plus redoutable,Ce n’est pas le flambeau, ni le dais, ni la table ;C’est, le long de deux rangs d’arches et de piliers,Deux files de chevaux avec leurs chevaliers. Chacun à son pilier s’adosse et tient sa lance ;L’arme droite, ils se font vis-à-vis en silence ;Les chanfreins sont lacés ; les harnais sont bouclés ;Les chatons des cuissards sont barrés de leurs clés ;Les trousseaux de poignards sur l’arçon se répandent ;Jusqu’aux pieds des chevaux les caparaçons pendent ;Les cuirs sont agrafés ; les ardillons d’airainAttachent l’éperon, serrent le gorgerin ;La grande épée à mains brille au croc de la selle ;La hache est sur le dos, la dague est sous l’aisselle ;Les genouillères ont leur boutoir meurtrier ;Les mains pressent la bride, et les pieds l’étrier ;Ils sont prêts ; chaque heaume est masqué de son crible ;Tous se taisent ; pas un ne bouge ; c’est terrible. Les chevaux monstrueux ont la corne au frontail.Si Satan est berger, c’est là son noir bétail.Pour en voir de pareils dans l’ombre, il faut qu’on dorme ;Ils sont comme engloutis sous la housse difforme ;Les cavaliers sont froids, calmes, graves, armés,Effroyables ; les poings lugubrement fermés ;Si l’enfer tout à coup ouvrait ces mains fantômes,On verrait quelque lettre affreuse dans leurs paumes.De la brume du lieu leur stature s’accroît.Autour d’eux l’ombre a peur et les piliers ont froid.Ô nuit, qu’est-ce que c’est que ces guerriers livides ? Chevaux et chevaliers sont des armures vides,Mais debout. Ils ont tous encor le geste fier,L’air fauve, et, quoique étant de l’ombre, ils sont du fer.Sont-ce des larves ? Non ; et sont-ce des statues ?Non. C’est de la chimère et de l’horreur, vêtuesD’airain, et, des bas-fonds de ce monde puni,Faisant une menace obscure à l’infini ;Devant cette impassible et morne chevauchée,L’âme tremble et se sent des spectres approchée,Comme si l’on voyait la halte des marcheursMystérieux que l’aube efface en ses blancheurs.Si quelqu’un, à cette heure, osait franchir la porte,À voir se regarder ces masques de la sorte,Il croirait que la mort, à de certains moments,Rhabillant l’homme, ouvrant les sépulcres dormants,Ordonne, hors du temps, de l’espace et du nombre,Des confrontations de fantômes dans l’ombre. Les linceuls ne sont pas plus noirs que ces armets ;Les tombeaux, quoique sourds et voilés pour jamais,Ne sont pas plus glacés que ces brassards ; les bièresN’ont pas leurs ais hideux mieux joints que ces jambières ;Le casque semble un crâne, et, de squammes couverts,Les doigts des gantelets luisent comme des vers ;Ces robes de combat ont des plis de suaires ;Ces pieds pétrifiés siéraient aux ossuaires ;Ces piques ont des bois lourds et vertigineuxOù des têtes de mort s’ébauchent dans les nœuds.Ils sont tous arrogants sur la selle, et leurs bustesAchèvent les poitrails des destriers robustes ;Les mailles sur leurs flancs croisent leurs durs tricots ;Le mortier des marquis près des tortils ducauxRayonne, et sur l’écu, le casque et la rondache,La perle triple alterne avec les feuilles d’ache ;La chemise de guerre et le manteau de roiSont si larges, qu’ils vont du maître au palefroi ;Les plus anciens harnais remontent jusqu’à Rome ;L’armure du cheval sous l’armure de l’hommeVit d’une vie horrible, et guerrier et coursierNe font qu’une seule hydre aux écailles d’acier. L’histoire est là ; ce sont toutes les panopliesPar qui furent jadis tant d’œuvres accomplies ;Chacune, avec son timbre en forme de delta,Semble la vision du chef qui la porta ;Là sont les ducs sanglants et les marquis sauvagesQui portaient pour pennons au milieu des ravagesDes saints dorés et peints sur des peaux de poissons.Voici Geth, qui criait aux Slaves : « Avançons ! »Mundiaque, Ottocar, Platon, Ladislas Cunne,Welf, dont l’écu portait : « Ma peur se nomme Aucune. »Zultan, Nazamystus, Othon le Chassieux ;Depuis Spignus jusqu’à Spartibor-aux-trois-yeux,toute la dynastie effrayante d’AntéeSemble là sur le bord des siècles arrêtée.Que font-ils là, debout et droits ? Qu’attendent-ils ?L’aveuglement remplit l’armet aux durs sourcils.L’arbre est là sans la séve et le héros sans l’âme ;Où l’on voit des yeux d’ombre on vit des yeux de flamme ;La visière aux trous ronds sert de masque au néant ;Le vide s’est fait spectre et rien s’est fait géant ;Et chacun de ces hauts cavaliers est l’écorceDe l’orgueil, du défi, du meurtre et de la force ;Le sépulcre glacé les tient ; la rouille mordCes grands casques, épris d’aventure et de mort,Que baisait leur maîtresse auguste, la bannière ;Pas un brassard ne peut remuer sa charnière ;Les voilà tous muets, eux qui rugissaient tous,Et, grondant et grinçant, rendaient les clairons fous ;Le heaume affreux n’a plus de cri dans ses gencives ;Ces armures, jadis fauves et convulsives,Ces hauberts, autrefois pleins d’un souffle irrité,Sont venus s’échouer dans l’immobilité,Regarder devant eux l’ombre qui se prolonge,Et prendre dans la nuit la figure du songe. Ces deux files, qui vont depuis le morne seuilJusqu’au fond où l’on voit la table et le fauteuil,Laissent entre leurs fronts une ruelle étroite ;Les marquis sont à gauche et les ducs sont à droite ;Jusqu’au jour où le toit que Spignus crénela,Chargé d’ans, croulera sur leur tête, ils sont là,Inégaux, face à face, et pareils, côte à côte.En dehors des deux rangs, en avant, tête haute,Comme pour commander le funèbre escadronQu’éveillera le bruit du suprême clairon,Les vieux sculpteurs ont mis un cavalier de pierre,Charlemagne, ce roi qui de toute la terreFit une table ronde à douze chevaliers. Les cimiers surprenants, tragiques, singuliers,Cauchemars entrevus dans le sommeil sans bornes,Sirènes aux seins nus, mélusines, licornes,Farouches bois de cerfs, aspics, alérions,Sur la rigidité des pâles morions,Semblent une forêt de monstres qui végète ;L’un penche en avant, l’autre en arrière se jette ;Tous ces êtres, dragons, cerbères orageux,Que le bronze et le rêve ont créés dans leurs jeux,Lions volants, serpents ailés, guivres palmées,Faits pour l’effarement des livides armées,Espèces de démons composés de terreur,Qui, sur le heaume altier des barons en fureur,Hurlaient, accompagnant la bannière géante,Sur les cimiers glacés songent, gueule béante,Comme s’ils s’ennuyaient, trouvant les siècles longs ;Et, regrettant les morts saignant sous les talons,Les trompettes, la poudre immense, la bataille,Le carnage, on dirait que l’Épouvante bâille.Le métal fait reluire, en reflets durs et froids,Sa grande larme au mufle obscur des palefrois ;De ces spectres pensifs l’odeur des temps s’exhale ;Leur ombre est formidable au plafond de la salle ;Aux lueurs du flambeau frissonnant, au-dessusDes blêmes cavaliers vaguement aperçus,Elle remue et croît dans les ténébreux faîtes ;Et la double rangée horrible de ces têtesFait, dans l’énormité des vieux combles fuyants,De grands nuages noirs aux profils effrayants. Et tout est fixe, et pas un coursier ne se cabreDans cette légion de la guerre macabre ;Oh ! ces hommes masqués sur ces chevaux voilés,Chose affreuse ! Chose affreuse ! À la brume éternelle mêlés,Ayant chez les vivants fini leur tâche austère,Muets, ils sont tournés du côté du mystère ;Ces sphinx ont l’air, au seuil du gouffre où rien ne luit,De regarder l’énigme en face dans la nuit,Comme si, prêts à faire, entre les bleus pilastres,Sous leurs sabots d’acier étinceler les astres,Voulant pour cirque l’ombre, ils provoquaient d’en bas,Pour on ne sait quels fiers et funèbres combats,Dans le champ sombre où n’ose aborder la pensée,La sinistre visière au fond des cieux baissée. IX Bruit que fait le plancher C’est là qu’Éviradnus entre ; Gasclin le suit. Le mur d’enceinte étant presque partout détruit,Cette porte, ancien seuil des marquis patriarches,Qu’au-dessus de la cour exhaussent quelques marches,Domine l’horizon, et toute la forêtAutour de son perron comme un gouffre apparaît.L’épaisseur du vieux roc de Corbus est propiceÀ cacher plus d’un sourd et sanglant précipice ;Tout le burg, et la salle elle-même, dit-on,Sont bâtis sur des puits faits par le duc Platon ;Le plancher sonne ; on sent au-dessous des abîmes. « Page, dit ce chercheur d’aventures sublimes,Viens. Tu vois mieux que moi, qui n’ai plus de bons yeux,Car la lumière est femme et se refuse aux vieux ;Bah ! voit toujours assez qui regarde en arrière.On découvre d’ici la route et la clairière ;Garçon, vois-tu là-bas venir quelqu’un ? » GasclinSe penche hors du seuil ; la lune est dans son plein,D’une blanche lueur la clairière est baignée.« Une femme à cheval. Elle est accompagnée.— De qui ? » Gasclin répond : « Seigneur, j’entends les voixDe deux hommes parlant et riant, et je voisTrois ombres de chevaux qui passent sur la route.— Bien, dit Éviradnus. Ce sont eux. Page, écoute :Tu vas partir d’ici. Prends un autre chemin.Va-t’en, sans être vu. Tu reviendras demainAvec nos deux chevaux, frais, en bon équipage,Au point du jour. C’est dit. Laisse-moi seul. » Le pageRegardant son bon maître avec des yeux de fils,Dit : « Si je demeurais ? Ils sont deux. — Je suffis.Va. » X Éviradnus immobile Va. » Le héros est seul sous ces grands murs sévères.Il s’approche un moment de la table où les verresEt les hanaps, dorés et peints, petits et grands,Sont étagés, divers pour les vins différents ;Il a soif ; les flacons tentent sa lèvre avide ;Mais la goutte qui reste au fond d’un verre videTrahirait que quelqu’un dans la salle est vivant ;Il va droit aux chevaux. Il s’arrête devantCelui qui le plus près de la table étincelle,Il prend le cavalier et l’arrache à la selle ;La panoplie en vain lui jette un pâle éclair,Il saisit corps à corps le fantôme de fer,Et l’emporte au plus noir de la salle ; et, pliéeDans la cendre et la nuit, l’armure humiliéeReste adossée au mur comme un héros vaincu ;Éviradnus lui prend sa lance et son écu,Monte en selle à sa place, et le voilà statue. Pareil aux autres, froid, la visière abattue,On n’entend pas un souffle à sa lèvre échapper,Et le tombeau pourrait lui-même s’y tromper. Tout est silencieux dans la salle terrible. XI Un peu de musique Écoutez ! — Comme un nid qui murmure invisible,Un bruit confus s’approche, et des rires, des voix,Des pas, sortent du fond vertigineux des bois. Et voici qu’à travers la grande forêt bruneQu’emplit la rêverie immense de la lune,On entend frissonner et vibrer mollement,Communiquant aux bois son doux frémissement,La guitare des monts d’Inspruck, reconnaissableAu grelot de son manche où sonne un grain de sable ;Il s’y mêle la voix d’un homme, et ce frissonPrend un sens et devient une vague chanson : « Si tu veux, faisons un rêve : Montons sur deux palefrois ; Tu m’emmènes, je t’enlève. L’oiseau chante dans les bois. » Je suis ton maître et ta proie ; Partons, c’est la fin du jour ; Mon cheval sera la joie, Ton cheval sera l’amour. » Nous ferons toucher leurs têtes ; Les voyages sont aisés ; Nous donnerons à ces bêtes Une avoine de baisers. » Viens ! nos doux chevaux mensonges Frappent du pied tous les deux, Le mien au fond de mes songes, Et le tien au fond des cieux. » Un bagage est nécessaire ; Nous emporterons nos vœux, Nos bonheurs, notre misère, Et la fleur de tes cheveux. » Viens, le soir brunit les chênes ; Le moineau rit ; ce moqueur Entend le doux bruit des chaînes Que tu m’as mises au cœur. » Ce ne sera point ma faute Si les forêts et les monts, En nous voyant côte à côte, Ne murmurent pas : « Aimons ! » » Viens, sois tendre, je suis ivre. Ô les verts taillis mouillés ! Ton souffle te fera suivre Des papillons réveillés. » L’envieux oiseau nocturne, Triste, ouvrira son œil rond ; Les nymphes, penchant leur urne, Dans les grottes souriront ; » Et diront : « Sommes-nous folles ! » C’est Léandre avec Héro ; » En écoutant leurs paroles » Nous laissons tomber notre eau. » » Allons-nous-en par l’Autriche ! Nous aurons l’aube à nos fronts ; Je serai grand, et toi riche, Puisque nous nous aimerons. » Allons-nous-en par la terre, Sur nos deux chevaux charmants, Dans l’azur, dans le mystère, Dans les éblouissements ! » Nous entrerons à l’auberge, Et nous paîrons l’hôtelier De ton sourire de vierge, De mon bonjour d’écolier. » Tu seras dame, et moi comte ; Viens, mon cœur s’épanouit ; Viens, nous conterons ce conte Aux étoiles de la nuit. » La mélodie encor quelques instants se traîneSous les arbres bleuis par la lune sereine,Puis tremble, puis expire, et la voix qui chantaitS’éteint comme un oiseau se pose ; tout se tait. XII Le grand Joss et le petit Zéno Soudain, au seuil lugubre apparaissent trois têtesJoyeuses, et d’où sort une lueur de fêtes ;Deux hommes, une femme en robe de drap d’or.L’un des hommes paraît trente ans ; l’autre est encorPlus jeune, et, sur son dos, il porte en bandoulièreLa guitare où s’enlace une branche de lierre ;Il est grand et blond ; l’autre est petit, pâle et brun ;Ces hommes, qu’on dirait faits d’ombre et de parfum,Sont beaux, mais le démon dans leur beauté grimace ;Avril a de ces fleurs où rampe une limace. « Mon grand Joss, mon petit Zéno, venez ici.Voyez. C’est effrayant. » Voyez. C’est effrayant. » Celle qui parle ainsiC’est madame Mahaud ; le clair de lune sembleCaresser sa beauté qui rayonne et qui tremble,Comme si ce doux être était de ceux que l’airCrée, apporte et remporte en un céleste éclair. « Passer ici la nuit ! Certe, un trône s’achète !Si vous n’étiez venus m’escorter en cachette,Dit-elle, je serais vraiment morte de peur. » La lune éclaire auprès du seuil, dans la vapeur,Un des grands chevaliers adossés aux murailles. « Comme je vous vendrais à l’encan ces ferrailles !Dit Zéno ; je ferais, si j’étais le marquis,De ce tas de vieux clous sortir des vins exquis,Des galas, des tournois, des bouffons et des femmes. » Et, frappant cet airain d’où sort le bruit des âmes,Cette armure où l’on voit frémir le gantelet,Calme et riant, il donne au sépulcre un soufflet. « Laissez donc mes aïeux, dit Mahaud, qui murmure.Vous êtes trop petit pour toucher cette armure. »Zéno pâlit. Mais Joss : « Ça, des aïeux ! J’en ris.Tous ces bonshommes noirs sont des nids de souris.Pardieu ! pendant qu’ils ont l’air terrible, et qu’ils songent,Écoutez, on entend le bruit des dents qui rongent.Et dire qu’en effet autrefois tout celaS’appelait Ottocar, Othon, Platon, Bela !Hélas ! la fin n’est pas plaisante, et déconcerte.Soyez donc ducs et rois ! je ne voudrais pas, certe,Avoir été colosse, avoir été héros,Madame, avoir empli de morts des tombereaux,Pour que, sous ma farouche et fière bourguignotte,Moi, prince et spectre, un rat paisible me grignote ! — C’est que ce n’est point là votre état, dit Mahaud.Chantez, soit ; mais ici ne parlez pas trop haut. — Bien dit, reprend Zéno. C’est un lieu de prodiges.Et, quant à moi, je vois des serpentes, des stryges,Tout un fourmillement de monstres, s’ébaucherDans la brume qui sort des fentes du plancher. » Mahaud frémit. Mahaud frémit. « Ce vin que l’abbé m’a fait boire,Va bientôt m’endormir d’une façon très-noire ;Jurez-moi de rester près de moi. Jurez-moi de rester près de moi.— J’en réponds, »Dit Joss ; et Zéno dit : « Je le jure. Soupons. » XIII Ils soupent Et, riant et chantant, ils s’en vont vers la table. « Je fais Joss chambellan et Zéno connétable. »Dit Mahaud. Et tous trois causent, joyeux et beaux,Elle sur le fauteuil, eux sur des escabeaux ;Joss mange, Zéno boit, Mahaud rêve. La feuilleN’a pas de bruit distinct qu’on note et qu’on recueille,Ainsi va le babil sans forme et sans lien ;Joss par moment fredonne un chant tyrolien,Et fait rire ou pleurer la guitare ; les contesSe mêlent aux gaîtés fraîches, vives et promptes.Mahaud dit : « Savez-vous que vous êtes heureux ?— Nous sommes bien portants, jeunes, fous, amoureux ;C’est vrai. — De plus, tu sais le latin comme un prêtre,Et Joss chante fort bien. — Oui, nous avons un maîtreQui nous donne cela par-dessus le marché.— Quel est son nom ? — Pour nous Satan, pour vous Péché ;Dit Zéno, caressant jusqu’en sa raillerie.— Ne riez pas ainsi, je ne veux pas qu’on rie.Paix, Zéno ! Parle-moi, toi, Joss, mon chambellan.— Madame, Viridis, comtesse de Milan,Fut superbe ; Diane éblouissait le pâtre ;Aspasie, Isabeau de Saxe, Cléopâtre,Sont des noms devant qui la louange se tait ;Rhodope fut divine ; Érylésis étaitSi belle, que Vénus, jalouse de sa gorge,La traîna toute nue en la céleste forgeEt la fit sur l’enclume écraser par Vulcain ;Eh bien, autant l’étoile éclipse le sequin,Autant le temple éclipse un monceau de décombres,Autant vous effacez toutes ces belles ombres !Ces coquettes qui font des mines dans l’azur.Les elfes, les péris, ont le front jeune et purMoins que vous, et pourtant le vent et ses boufféesLes ont galamment d’ombre et de rayons coiffées.— Flatteur, tu chantes bien, » dit Mahaud. Joss reprend :« Si j’étais, sous le ciel splendide et transparent,Ange, fille ou démon, s’il fallait que j’apprisseLa grâce, la gaîté, le rire et le caprice,Altesse, je viendrais à l’école chez vous.Vous êtes une fée aux yeux divins et doux,Ayant pour un vil sceptre échangé sa baguette. »Mahaud songe : « On dirait que ton regard me guette,Tais-toi. Voyons, de vous tout ce que je connais,C’est que Joss est Bohême et Zéno Polonais,Mais vous êtes charmants ; et pauvres ; oui, vous l’êtes ;Moi, je suis riche ; eh bien, demandez-moi, poëtes,Tout ce que vous voudrez. — Tout ? Je vous prends au mot,Répond Joss. Un baiser. — Un baiser ! dit MahaudSurprise en ce chanteur d’une telle pensée ;Savez-vous qui je suis ? » Et fière et courroucée,Elle rougit. Mais Joss n’est pas intimidé :« Si je ne le savais, aurais-je demandéUne faveur qu’il faut qu’on obtienne, ou qu’on prenne ?Il n’est don que de roi ni baiser que de reine.— Reine ! » Et Mahaud sourit. XIV Après souper Reine ! » Et Mahaud sourit. Cependant, par degrés,Le narcotique éteint ses yeux d’ombre enivrés ;Zéno l’observe, un doigt sur la bouche ; elle pencheLa tête, et, souriant, s’endort, sereine et blanche.Zéno lui prend la main qui retombe. Zéno lui prend la main qui retombe. « Elle dort !Dit Zéno ; maintenant, vite, tirons au sort.D’abord à qui l’état ? Ensuite, à qui la fille ? » Dans ces deux profils d’homme un œil de tigre brille. « Frère, dit Joss, parlons politique à présent.La Mahaud dort et fait quelque rêve innocent ;Nos griffes sont dessus. Nous avons cette folle.L’ami de dessous terre est sûr et tient parole ;Le hasard, grâce à lui, ne nous a rien ôtéDe ce que nous avons construit et comploté ;Tout nous a réussi. Pas de puissance humaineQui nous puisse arracher la femme et le domaine.Concluons. Guerroyer, se chamailler pour rien,Pour un oui, pour un non, pour un dogme arienDont le pape sournois rira dans la coulisse,Pour quelque fille ayant une peau fraîche et lisse,Des yeux bleus et des mains blanches comme le lait ;C’était bon dans le temps où l’on se querellaitPour la croix byzantine ou pour la croix latine,Et quand Pépin tenait un synode à Leptine,Et quand Rodolphe et Jean, comme deux hommes soûls,Glaive au poing, s’arrachaient leur Agnès de deux sous ;Aujourd’hui, tout est mieux et les mœurs sont plus douces ;Frère, on ne se met plus ainsi la guerre aux trousses,Et l’on sait en amis régler un différend ;As-tu des dés ? As-tu des dés ? — J’en ai. As-tu des dés ? — J’en ai. — Celui qui gagne prendLe marquisat ; celui qui perd a la marquise. — Bien. Bien. — J’entends du bruit. Bien. — J’entends du bruit. — Non, dit Zéno, c’est la biseQui souffle bêtement, et qu’on prend pour quelqu’un.As-tu peur ? As-tu peur ? — Je n’ai peur de rien, que d’être à jeun,Répond Joss, et sur moi que les gouffres s’écroulent ! — Finissons. Que le sort décide. » Finissons. Que le sort décide. » Les dés roulent. « Quatre. » « Quatre. » Joss prend les dés. « Quatre. » Joss prend les dés. « Six. Je gagne tout net.J’ai trouvé la Lusace au fond de ce cornet.Dès demain, j’entre en danse avec tout mon orchestre.Taxes partout. Payez. La corde ou le séquestre.Des trompettes d’airain seront mes galoubets.Les impôts, cela pousse en plantant des gibets. » Zéno dit : « J’ai la fille. Eh bien, je le préfère. — Elle est belle, dit Joss. Elle est belle, dit Joss. — Pardieu ! Elle est belle, dit Joss. — Pardieu ! — Qu’en vas-tu faire ? — Un cadavre. » Un cadavre. » Et Zéno reprend : Un cadavre. » Et Zéno reprend : « En vérité,La créature m’a tout à l’heure insulté.Petit ! voilà le mot qu’a dit cette femelle.Si l’enfer m’eût crié, béant sous ma semelle,Dans la sombre minute où je tenais les dés :« Fils, les hasards ne sont pas encor décidés ;» Je t’offre le gros lot : la Lusace aux sept villes ;» Je t’offre dix pays de blés, de vins et d’huiles,» À ton choix, ayant tous leur peuple diligent ;» Je t’offre la Bohême et ses mines d’argent,» Ce pays le plus haut du monde, ce grand antre» D’où plus d’un fleuve sort, où pas un ruisseau n’entre ;» Je t’offre le Tyrol aux monts d’azur remplis,» Et je t’offre la France avec les fleurs de lys ;» Qu’est-ce que tu choisis ? » J’aurais dit : « La vengeance. »Et j’aurais dit : « Enfer, plutôt que cette France,» Et que cette Bohême, et ce Tyrol si beau,» Mets à mes ordres l’ombre et les vers du tombeau ! »Mon frère, cette femme, absurdement marquiseD’une marche terrible où tout le Nord se brise,Et qui, dans tous les cas, est pour nous un danger,Ayant été stupide au point de m’outrager,Il convient qu’elle meure ; et puis, s’il faut tout dire,Je l’aime ; et la lueur que de mon cœur je tire,Je la tire du tien : tu l’aimes aussi, toi.Frère, en faisant ici, chacun dans notre emploi,Les bohêmes, pour mettre à fin cette équipée,Nous sommes devenus, près de cette poupée,Niais, toi comme un page, et moi comme un barbon,Et, de galants pour rire, amoureux pour de bon ;Oui, nous sommes tous deux épris de cette femme ;Or, frère, elle serait entre nous une flamme ;Tôt ou tard, et, malgré le bien que je te veux,Elle nous mènerait à nous prendre aux cheveux ;Vois-tu, nous finirions par rompre notre pacte.Nous l’aimons. Tuons-la. Nous l’aimons. Tuons-la. — Ta logique est exacte,Dit Joss rêveur ; mais quoi, du sang ici ? » Dit Joss rêveur ; mais quoi, du sang ici ? » ZénoPousse un coin de tapis, tâte, prend un anneau,Le tire, et le plancher se soulève ; un abîmeS’ouvre ; il en sort de l’ombre ayant l’odeur du crime ;Joss marche vers la trappe, et, les yeux dans les yeux,Zéno muet la montre à Joss silencieux ;Joss se penche, approuvant de la tête le gouffre. XV Les oubliettes S’il sortait de ce puits une lueur de soufre,On dirait une bouche obscure de l’enfer.La trappe est large assez pour qu’en un brusque éclairL’homme étonné qu’on pousse y tombe à la renverse ;On distingue les dents sinistres d’une herse,Et, plus bas, le regard flotte dans de la nuit ;Le sang sur les parois fait un rougeâtre enduit ;L’Épouvante est au fond de ce puits toute nue ;On sent qu’il pourrit là de l’histoire inconnue ;Et que ce vieux sépulcre, oublié maintenant,Cuve du meurtre, est plein de larves se traînant,D’ombres tâtant le mur et de spectres reptiles. « Nos aïeux ont parfois fait des choses utiles, »Dit Joss. Et Zéno dit : « Je connais le château ;Ce que le mont Corbus cache sous son manteau,Nous le savons, l’orfraie et moi ; cette bâtisseEst vieille ; on y rendait autrefois la justice. — Es-tu sûr que Mahaud ne se réveille point ? — Son œil est clos ainsi que je ferme mon poing ;Elle dort d’une sorte âpre et surnaturelle,L’obscure volonté du philtre étant sur elle. — Elle s’éveillera demain au point du jour ? — Dans l’ombre. Dans l’ombre. — Et que va dire ici toute la courQuand, au lieu d’une femme, ils trouveront deux hommes ? — Tous se prosterneront en sachant qui nous sommes. — Où va cette oubliette ? Où va cette oubliette — Aux torrents, aux corbeaux,Au néant. Finissons. » Au néant. Finissons. » Ces hommes, jeunes, beaux,Charmants, sont à présent difformes, tant s’effaceSous la noirceur du cœur le rayon de la face,Tant l’homme est transparent à l’enfer qui l’emplit.Ils s’approchent : Mahaud dort comme dans un lit. « Allons ! » « Allons ! » Joss la saisit sous les bras, et déposeUn baiser monstrueux sur cette bouche rose ;Zéno, penché devant le grand fauteuil massif,Prend ses pieds endormis et charmants ; et, lascif,Lève la robe d’or jusqu’à la jarretière. Le puits, comme une fosse au fond d’un cimetière,Est là béant. XVI Ce qu’ils font devient plus difficile à faire Est là béant. Portant Mahaud, qui dort toujours,Ils marchent lents, courbés, en silence, à pas sourds,Zéno tourné vers l’ombre et Joss vers la lumière ;La salle aux yeux de Joss apparaît tout entière ;Tout à coup il s’arrête, et Zéno dit : « Eh bien ? »Mais Joss est effrayant ; pâle, il ne répond rienEt fait signe à Zéno, qui regarde en arrière… —Tous deux semblent changés en deux spectres de pierre ;Car tous deux peuvent voir, là, sous un cintre obscur,Un des grands chevaliers rangés le long du murQui se lève et descend de cheval ; ce fantôme,Tranquille sous le masque horrible de son heaume,Vient vers eux, et son pas fait trembler le plancher :On croit entendre un dieu de l’abîme marcher ;Entre eux et l’oubliette, il vient barrer l’espace,Et dit, le glaive haut et la visière basse,D’une voix sépulcrale et lente comme un glas :« Arrête, Sigismond ! Arrête, Ladislas ! »Tous deux laissent tomber la marquise, de sorteQu’elle gît à leurs pieds et paraît une morte. La voix de fer parlant sous le grillage noirReprend, pendant que Joss blêmit, lugubre à voir,Et que Zéno chancelle ainsi qu’un mât qui sombre : « Hommes qui m’écoutez, il est un pacte sombreDont tout l’univers parle et que vous connaissez ;Le voici : « Moi, Satan, dieu des cieux éclipsés,» Roi des jours ténébreux, prince des vents contraires,» Je contracte alliance avec mes deux bons frères,» L’empereur Sigismond et le roi Ladislas ;» Sans jamais m’absenter ni dire : Je suis las,» Je les protégerai dans toute conjoncture ;» De plus, je cède, en libre et pleine investiture,» Étant seigneur de l’onde et souverain du mont,» La mer à Ladislas, la terre à Sigismond,» À la condition que, si je le réclame,» Le roi m’offre sa tête et l’empereur son âme. » — Serait-ce lui ? dit Joss. Spectre aux yeux fulgurants,Es-tu Satan ? Es-tu Satan ? — Je suis plus et moins. Je ne prendsQue vos têtes, ô rois des crimes et des trames,Laissant sous l’ongle noir se débattre vos âmes. » Ils se regardent, fous, brisés, courbant le front,Et Zéno dit à Joss : « Hein ! qu’est-ce que c’est donc ? » Joss bégaye : « Oui, la nuit nous tient. Pas de refuge.De quelle part viens-tu ? Qu’es-tu, spectre ? De quelle part viens-tu ? Qu’es-tu, spectre ? — Le juge. — Grâce ! » Grâce ! » La voix reprend : Grâce ! » La voix reprend « Dieu conduit par la mainLe vengeur en travers de votre affreux chemin ;L’heure où vous existiez est une heure sonnée ;Rien ne peut plus bouger dans votre destinée ;L’idée inébranlable et calme est dans le joint.Oui, je vous regardais. Vous ne vous doutiez pointQue vous aviez sur vous l’œil fixe de la peine ;Et que quelqu’un savait dans cette ombre malsaineQue Joss fût kayser et que Zéno fût roi.Vous venez de parler tout à l’heure, pourquoi ?Tout est dit. Vos forfaits sont sur vous, incurables,N’espérez rien. Je suis l’abîme, ô misérables !Ah ! Ladislas est roi, Sigismond est césar ;Dieu n’est bon qu’à servir de roue à votre char ;Toi, tu tiens la Pologne avec ses villes fortes ;Toi, Milan t’a fait duc, Rome empereur, tu portesLa couronne de fer et la couronne d’or ;Toi, tu descends d’Hercule, et toi, de Spartibor ;Vos deux tiares sont les deux lueurs du monde ;Tous les monts de la terre et tous les flots de l’ondeOnt, altiers ou tremblants, vos deux ombres sur eux ;Vous êtes les jumeaux du grand vertige heureux ;Vous avez la puissance et vous avez la gloire ;Mais, sous ce ciel de pourpre et sous ce dais de moire,Sous cette inaccessible et haute dignité,Sous cet arc de triomphe au cintre illimité,Sous ce royal pouvoir, couvert de sacrés voiles,Sous ces couronnes, tas de perles et d’étoiles,Sous tous ces grands exploits, prompts, terribles, fougueux,Sigismond est un monstre et Ladislas un gueux !Ô dégradation du sceptre et de l’épée !Noire main de justice aux cloaques trempée !Devant l’hydre, le seuil du temple ouvre ses gonds,Et le trône est un siége aux croupes des dragons !Siècle infâme ! ô grand ciel étoilé, que de honte !Tout rampe ; pas un front où le rouge ne monte ;C’est égal, on se tait, et nul ne fait un pas.Ô peuple, million et million de bras,Toi, que tous ces rois-là mangent et déshonorent,Toi, que Leurs Majestés les vermines dévorent,Est-ce que tu n’as pas des ongles, vil troupeau,Pour ces démangeaisons d’empereurs sur ta peau !Du reste, en voilà deux de pris ; deux âmes tellesQue l’enfer même rêve étonné devant elles !Sigismond, Ladislas, vous étiez triomphants,Splendides, inouïs, prospères, étouffants ;Le temps d’être punis arrive ; à la bonne heure.Ah ! le vautour larmoie et le caïman pleure.J’en ris. Je trouve bon qu’à de certains instants,Les princes, les heureux, les forts, les éclatants,Les vainqueurs, les puissants, tous les bandits suprêmes,À leurs fronts cerclés d’or, chargés de diadèmes,Sentent l’âpre sueur de Josaphat monter.Il est doux de voir ceux qui hurlaient, sangloter.La peur après le crime ; après l’affreux, l’immonde.C’est bien. Dieu tout-puissant ! quoi, des maîtres du monde,C’est ce que, dans la cendre et sous mes pieds, j’ai là !Quoi, ceci règne ! Quoi, c’est un césar, cela !En vérité, j’ai honte, et mon vieux cœur se serreDe les voir se courber plus qu’il n’est nécessaire.Finissons. Ce qui vient de se passer ici,Princes, veut un linceul promptement épaissi ;Ces mêmes dés hideux qui virent le Calvaire,Ont roulé, dans mon ombre indignée et sévère,Sur une femme, après avoir roulé sur Dieu.Vous avez joué là, rois, un lugubre jeu.Mais, soit. Je ne vais pas perdre à de la moraleCe moment que remplit la brume sépulcrale.Vous ne voyez plus clair dans vos propres chemins,Et vos doigts ne sont plus assez des doigts humainsPour qu’ils puissent tâter vos actions funèbres ;À quoi bon présenter le miroir aux ténèbres ?À quoi bon vous parler de ce que vous faisiez ?Boire de l’ombre, étant de nuit rassasiés,C’est ce que vous avez l’habitude de faire,Rois, au point de ne plus sentir dans votre verreL’odeur des attentats et le goût des forfaits.Je vous dis seulement que ce vil portefaix,Votre siècle, commence à trouver vos altessesLourdes d’iniquités et de scélératesses ;Il est las, c’est pourquoi je vous jette au monceauD’ordures que des ans emporte le ruisseau !Ces jeunes gens penchés sur cette jeune fille,J’ai vu cela ! Dieu bon, sont-ils de la familleDes vivants, respirant sous ton clair horizon ?Sont-ce des hommes ? Non. Rien qu’à voir la façonDont votre lèvre touche aux vierges endormies,Princes, on sent en vous des goules, des lamies,D’affreux êtres sortis des cercueils soulevés.Je vous rends à la nuit. Tout ce que vous avezDe la face de l’homme est un mensonge infâme ;Vous avez quelque bête effroyable au lieu d’âme ;Sigismond l’assassin, Ladislas le forban,Vous êtes des damnés en rupture de ban ;Donc lâchez les vivants et lâchez les empires !Hors du trône, tyrans ! à la tombe, vampires !Chiens du tombeau, voici le sépulcre. Rentrez. » Et son doigt est tourné vers le gouffre. Et son doigt est tourné vers le gouffre. Atterrés,Ils s’agenouillent. Ils s’agenouillent. « Oh ! dit Sigismond, fantôme,Ne nous emmène pas dans ton morne royaume !Nous t’obéirons. Dis, qu’exiges-tu de nous ?Grâce ! » Grâce ! » Et le roi dit : « Vois, nous sommes à genoux,Spectre ! » Spectre ! » Une vieille femme a la voix moins débile. La figure qui tient l’épée est immobile,Et se tait, comme si cet être souverainTenait conseil en lui sous son linceul d’airain ;Tout à coup, élevant sa voix grave et hautaine : « Princes, votre façon d’être lâches me gêne.Je suis homme et non spectre. Allons, debout ! mon brasEst le bras d’un vivant ; il ne me convient pasDe faire une autre peur que celle où j’ai coutume.Je suis Éviradnus. » XVII La massue Je suis Éviradnus. » Comme sort de la brumeUn sévère sapin, vieilli dans l’Appenzell,À l’heure où le matin au souffle universelPasse, des bois profonds balayant la lisière,Le preux ouvre son casque, et hors de la visièreSa longue barbe blanche et tranquille apparaît. Sigismond s’est dressé comme un dogue en arrêt ;Ladislas bondit, hurle, ébauche une huée,Grince des dents et rit, et, comme la nuéeRésume en un éclair le gouffre pluvieux,Toute sa rage éclate en ce cri : C’est un vieux !Le grand chevalier dit, regardant l’un et l’autre :« Rois, un vieux de mon temps vaut deux jeunes du vôtre.Je vous défie à mort, laissant à votre choixD’attaquer l’un sans l’autre ou tous deux à la fois ;Prenez au tas quelque arme ici qui vous convienne ;Vous êtes sans cuirasse et je quitte la mienne ;Car le châtiment doit lui-même être correct. » Éviradnus n’a plus que sa veste d’Utrecht. Pendant que, grave et froid, il déboucle sa chape,Ladislas, furtif, prend un couteau sur la nappe,Se déchausse, et, rapide et bras levé, pieds nus,Il se glisse en rampant derrière Éviradnus ;Mais Éviradnus sent qu’on l’attaque en arrière,Se tourne, empoigne et tord la lame meurtrière,Et sa main colossale étreint comme un étauLe cou de Ladislas, qui lâche le couteau :Dans l’œil du nain royal on voit la mort paraître. « Je devrais te couper les quatre membres, traître,Et te laisser ramper sur tes moignons sanglants.Tiens, dit Éviradnus, meurs vite ! » Tiens, dit Éviradnus, meurs vite ! » Et sur ses flancsLe roi s’affaise, et, blême et l’œil hors de l’orbite,Sans un cri, tant la mort formidable est subite,Il expire. Il expire. L’un meurt, mais l’autre s’est dressé.Le preux, en délaçant sa cuirasse, a poséSur un banc son épée, et Sigismond l’a prise. Le jeune homme effrayant rit de la barbe grise ;L’épée au poing, joyeux, assassin rayonnant,Croisant les bras, il crie : « À mon tour maintenant ! »Et les noirs chevaliers, juges de cette lice,Peuvent voir, à deux pas du fatal précipice,Près de Mahaud, qui semble un corps inanimé,Éviradnus sans arme et Sigismond armé.Le gouffre attend. Il faut que l’un des deux y tombe. « Voyons un peu sur qui va se fermer la tombe,Dit Sigismond. C’est toi le mort ! c’est toi le chien ! » Le moment est funèbre ; Éviradnus sent bienQu’avant qu’il ait choisi dans quelque armure un glaive,Il aura dans les reins la pointe qui se lève ;Que faire ? Tout à coup sur Ladislas gisantSon œil tombe ; il sourit terrible, et, se baissantDe l’air d’un lion pris qui trouve son issue :« Hé ! dit-il, je n’ai pas besoin d’autre massue ! »Et, prenant aux talons le cadavre du roi,Il marche à l’empereur, qui chancelle d’effroi ;Il brandit le roi mort comme une arme, il en joue,Il tient dans ses deux poings les deux pieds, et secoueAu-dessus de sa tête, en murmurant : Tout beau !Cette espèce de fronde horrible du tombeau,Dont le corps est la corde et la tête la pierre.Le cadavre éperdu se renverse en arrière,Et les bras disloqués font des gestes hideux. Lui, crie : « Arrangez-vous, princes, entre vous deux.Si l’enfer s’éteignait, dans l’ombre universelle,On le rallumerait, certe, avec l’étincelleQu’on peut tirer d’un roi heurtant un empereur. » Sigismond, sous ce mort qui plane, ivre d’horreur,Recule, sans la voir, vers la lugubre trappe ;Soudain le mort s’abat et le cadavre frappe… —Éviradnus est seul. Et l’on entend le bruitDe deux spectres tombant ensemble dans la nuit.Le preux se courbe au seuil du puits, son œil y plonge,Et, calme, il dit tout bas, comme parlant en songe :« C’est bien ! disparaissez, le tigre et le chacal ! » XVIII Le jour reparaît Il reporte Mahaud sur le fauteuil ducal,Et, de peur qu’au réveil elle ne s’inquiète,Il referme sans bruit l’infernale oubliette ;Puis remet tout en ordre autour de lui, disant : « La chose n’a pas fait une goutte de sang ;C’est mieux. » C’est mieux. » Mais, tout à coup, la cloche au loin éclate ;Les monts gris sont bordés d’un long fil écarlate ;Et voici que, portant des branches de genêt,Le peuple vient chercher sa dame ; l’aube naît.Les hameaux sont en branle, on accourt, et, vermeille,Mahaud, en même temps que l’aurore, s’éveille ;Elle pense rêver, et croit que le brouillardÀ pris ces jeunes gens pour en faire un vieillard,Et les cherche des yeux, les regrettant peut-être ;Éviradnus salue, et le vieux vaillant maître,S’approchant d’elle avec un doux sourire ami :« Madame, lui dit-il, avez-vous bien dormi ? »
I ZIM-ZIZIMI Zim-Zizimi, soudan d’Égypte, commandeurDes croyants, padischah qui dépasse en grandeurLe césar d’Allemagne et le sultan d’Asie,Maître que la splendeur énorme rassasie,Songe : c’est le moment de son festin du soir ;Toute la table fume ainsi qu’un encensoir ;Le banquet est dressé dans la plus haute crypteD’un grand palais bâti par les vieux rois d’Égypte ;Les plafonds sont dorés et les piliers sont peints ;Les buffets sont chargés de viandes et de pains,Et de tout ce que peut rêver la faim humaine ;Un roi mange en un jour plus qu’en une semaineLe peuple d’Ispahan, de Byzance et de Tyr ;Et c’est l’art des valets que de faire aboutirLa mamelle du monde à la bouche d’un homme ;Tous les mets qu’on choisit, tous les vins qu’on renomme,Sont là, car le sultan Zizimi boit du vin ;Il rit du livre austère et du texte divinQue le derviche triste, humble et pâle, vénère ;L’homme sobre est souvent cruel, et, d’ordinaire,L’économe de vin est prodigue de sang ;Mais Zim est à la fois ivrogne et malfaisant. Ce qui n’empêche pas qu’il ne soit plein de gloire.Il règne ; il a soumis la vieille Afrique noire ;Il règne par le sang, la guerre et l’échafaud ;Il tient l’Asie ainsi qu’il tient l’Afrique ; il fautQue celui qui veut fuir son empire, s’exileAu nord, en Thrace, au sud, jusqu’au fleuve Baxile ;Toujours vainqueur, fatal, fauve, il a pour vassauxLes batailles, les camps, les clairons, les assauts ;L’aigle en l’apercevant crie et fuit dans les roches.Les rajahs de Mysore et d’Agra sont ses proches,Ainsi qu’Omar qui dit : « Grâce à moi, Dieu vaincra. »Son oncle est Hayraddin, sultan de Bassora,Les grands cheiks du désert sont tous de sa famille,Le roi d’Oude est son frère, et l’épée est sa fille. Il a dompté Bagdad, Trébizonde, et Mossul,Que conquit le premier Duilius, ce consulQui marchait précédé de flûtes tibicines ;Il a soumis Gophna, les forêts abyssines,L’Arabie, où l’aurore a d’immenses rougeurs,Et l’Hedjaz, où, le soir, les tremblants voyageurs,De la nuit autour d’eux sentant rôder les bêtes,Allument de grands feux, tiennent leurs armes prêtes,Et se brûlent un doigt pour ne pas s’endormir ;Mascate et son imam, la Mecque et son émir,Le Liban, le Caucase et l’Atlas font partieDe l’ombre de son trône, ainsi que la Scythie,Et l’eau de Nagaïn et le sable d’Ophir,Et le Sahara fauve, où l’oiseau vert asfir,Vient becqueter la mouche aux pieds des dromadaires ;Pareils à des vautours forcés de changer d’aires,Devant lui, vingt sultans, reculant hérissés,Se sont dans la fournaise africaine enfoncés ;Quand il étend son sceptre, il touche aux âpres zonesOù luit la nudité des fières amazones ;En Grèce, il fait lutter chrétiens contre chrétiens,Les chiens contre les porcs, les porcs contre les chiens ;Tout le craint ; et sa tête est de loin saluéePar le lama debout dans la sainte nuée,Et son nom fait pâlir parmi les KassburdarsLe sophi devant qui flottent sept étendards ;Il règne ; et le morceau qu’il coupe de la terreS’agrandit chaque jour sous son noir cimeterre ;Il foule les cités, les achète, les vend,Les dévore ; à qui sont les hommes, Dieu vivant ?À lui, comme la paille est au bœuf dans l’étable. * Cependant, il s’ennuie. Il est seul à sa table,Le trône ne pouvant avoir de conviés ;Grandeur, bonheur, les biens par la foule enviés,L’alcôve où l’on s’endort, le sceptre où l’on s’appuie,Il a tout ; c’est pourquoi ce tout-puissant s’ennuie ;Ivre, il est triste. Ivre, il est triste. Il vient d’épuiser les plaisirs ;Il a donné son pied à baiser aux vizirs ;Sa musique a joué les fanfares connues ;Des femmes ont dansé devant lui toutes nues ;Il s’est fait adorer par un tas prosternéDe cheiks et d’ulémas décrépits, étonnéQue la barbe fût blanche alors que l’âme est vile ;Il s’est fait amener, des prisons de la ville,Deux voleurs qui se sont traînés à ses genoux,Criant grâce, implorant l’homme maître de tous,Agitant à leurs poings de pesantes ferrailles,Et, curieux de voir s’échapper leurs entrailles,Il leur a lentement lui-même ouvert le flanc ;Puis il a renvoyé ses esclaves, bâillant. Zim regarde, en sa molle et hautaine attitude,Cherchant à qui parler dans cette solitude. * Le trône où Zizimi s’accoude est soutenuPar dix sphinx au front ceint de roses, au flanc nu ;Tous sont en marbre blanc ; tous tiennent une lyre ;L’énigme dans leurs yeux semble presque sourire ;Chacun d’eux porte un mot sur sa tête sculpté,Et ces dix mots sont : Gloire, Amour, Jeu, Volupté,Santé, Bonheur, Beauté, Grandeur, Victoire, Joie. Et le sultan s’écrie : Et le sultan s’écrie : « Ô sphinx dont l’œil flamboie,Je suis le Conquérant ; mon nom est établiDans l’azur des cieux, hors de l’ombre et de l’oubli ;Et mon bras porte un tas de foudres qu’il secoue ;Mes exploits fulgurants passent comme une roue ;Je vis ; je ne suis pas ce qu’on nomme un mortel ;Mon trône vieillissant se transforme en autel ;Quand le moment viendra que je quitte la terre,Étant le jour, j’irai rentrer dans la lumière ;Dieu dira : « Du sultan je veux me rapprocher. »L’aube prendra son astre et viendra me chercher.L’homme m’adore avec des faces d’épouvante ;L’Orgueil est mon valet, la Gloire est ma servante ;Elle se tient debout quand Zizimi s’assied ;Je dédaigne et je hais les hommes ; et mon piedSent le mou de la fange en marchant sur leurs nuques.À défaut des humains, tous muets, tous eunuques,Tenez-moi compagnie, ô sphinx qui m’entourezAvec vos noms joyeux sur vos têtes dorées,Désennuyez le roi redoutable qui tonne ;Qua ma splendeur en vous autour de moi rayonne ;Chantez-moi votre chant de gloire et de bonheur ;Ô trône triomphal dont je suis le seigneur,Parle-moi ! Parlez-moi, sphinx couronnés de roses ! » Alors les sphinx, avec la voix qui sort des choses,Parlèrent : tels ces bruits qu’on entend en dormant. * le premier sphinx La reine Nitocris, près du clair firmament,Habite le tombeau de la haute terrasse ;Elle est seule, elle est triste ; elle songe à sa race,À tous ces rois, terreur des Grecs et des Hébreux,Durs, sanglants, et sortis de son flanc ténébreux ;Au milieu de l’azur son sépulcre est farouche ;Les oiseaux tombent morts quand leur aile le touche ;Et la reine est muette et les nuages fontSur son royal silence un bruit sombre et profond.Selon l’antique loi, nul vivant, s’il ne porteSur sa tête un corps mort, ne peut franchir la porteDu tombeau, plein d’enfer et d’horreur pénétré.La reine ouvre les yeux la nuit ; le ciel sacréApparaît à la morte à travers les pilastres ;Son œil sinistre et fixe importune les astres ;Et jusqu’à l’aube, autour de os de Nitocris,Un flot de spectres passe avec de vagues cris. le deuxième sphinx Si grands que soient les rois, les pharaons, les magesQu’entoure une nuée éternelle d’hommages,Personne n’est plus haut que Téglath-Phalasar.Comme Dieu même, à qui l’étoile sert de char,Il a son temple avec un prophète pour prêtre ;Ses yeux semblent de pourpre, étant les yeux du maître ;Tout tremble ; et, sous son joug redouté, le hérosTient les peuples courbés ainsi que des taureaux ;Pour les villes d’Assur que son pas met en cendre,Il est ce que sera pour l’Asie Alexandre,Il est ce que sera pour l’Europe Attila ;Il triomphe, il rayonne ; et, pendant ce temps-là,Sans savoir qu’à ses pieds toute la terre tombe,Pour le mur qui sera la cloison de sa tombe,Des potiers font sécher de la brique au soleil. le troisième sphinx Nemrod était un maître aux archanges pareil ;Son nom est sur Babel, la sublime masure ;Son sceptre altier couvrait l’espace qu’on mesureDe la mer du couchant à la mer du levant ;Baal le fit terrible à tout être vivantDepuis le ciel sacré jusqu’à l’enfer immonde,Ayant rempli ses mains de l’empire du monde.Si l’on eût dit : « Nemrod mourra, » qui l’aurait cru ?Il vivait ; maintenant cet homme a disparu.Le désert est profond et le vent est sonore. le quatrième sphinx Chrem fut roi ; sa statue était d’or ; on ignoreLa date de la fonte et le nom du fondeur ;Et nul ne pourrait dire à quelle profondeurNi dans quel sombre puits, ce pharaon sévèreFlotte, plongé dans l’huile, en son cercueil de verre.Les rois triomphent, beaux, fiers, joyeux, courroucés,Puissants, victorieux ; alors Dieu dit : « Assez ! » Le temps, spectre debout sur tout ce qui s’écroule,Tient et par moments tourne un sablier où couleUne poudre qu’il a prise dans les tombeauxEt ramassée aux plis des linceuls en lambeaux,Et la cendre des morts mesure aux vivants l’heure. Rois, le sablier tremble et la clepsydre pleure ;Pourquoi ? le savez-vous, rois ? C’est que chacun d’euxVoit au delà de vous, ô princes hasardeux,Le dedans du sépulcre et de la catacombe,Et la forme que prend le trône dans la tombe. le cinquième sphinx Les quatre conquérants de l’Asie étaient grands ;Leurs colères roulaient ainsi que des torrents ;Quand ils marchaient, la terre oscillait sur son axe ;Thuras tenait le Phase, Ochus avait L’Araxe,Gour la Perse, et le roi fatal, Phul-Bélézys,Sur l’Inde monstrueuse et triste était assis ;Quand Cyrus les lia tous quatre à son quadrige,L’Euphrate eut peur ; Ninive, en voyant ce prodige,Disait : « Quel est ce char étrange et radieuxQue traîne un formidable attelage de dieux ? »Ainsi parlait le peuple, ainsi parlait l’armée ;Tout s’est évanoui, puisque tout est fumée. le sixième sphinx Cambyse ne fait plus un mouvement ; il dort ;Il dort sans même voir qu’il pourrit ; il est mort.Tant que vivent les rois, la foule est à plat ventre ;On les contemple, on trouve admirable leur antre ;Mais, sitôt qu’ils sont morts, ils deviennent hideux,Et n’ont plus que les vers pour ramper autour d’eux.Oh ! de Troie à Memphis, et d’Ecbatane à Tarse,La grande catastrophe éternelle est éparseAvec Pyrrhus le grand, avec Psamméticus !Les rois vainqueurs sont morts plus que les rois vaincus ;Car la mort rit, et fait, quand sur l’homme elle monte,Plus de nuit sur la gloire, hélas ! que sur la honte. le septième sphinx La tombe où l’on a mis Bélus croule au désert ;Ruine, elle a perdu son mur de granit vert,Et sa coupole, sœur du ciel, splendide et ronde ;Le pâtre y vient choisir des pierres pour sa fronde ;Celui qui, le soir, passe en ce lugubre champEntend le bruit que fait le chacal en mâchant ;L’ombre en ce lieu s’amasse et la nuit est là toute ;Le voyageur, tâtant de son bâton la voûte,Crie en vain : « Est-ce ici qu’était le dieu Bélus ? »Le sépulcre est si vieux qu’il ne s’en souvient plus. le huitième sphinx Aménophis, Ephrée et Cherbron sont funèbres ;Rhamsès est devenu tout noir dans les ténèbres ;Les satrapes s’en vont dans l’ombre, ils s’en vont tous ;L’ombre n’a pas besoin de clefs ni de verrous,L’ombre est forte. La mort est la grande geôlière ;Elle manie un dieu d’une main familière,Et l’enferme ; les rois sont ses noirs prisonniers ;Elle tient les premiers, elle tient les derniers ;Dans une gaîne étroite elle a roidi leurs membres ;Elle les a couchés dans de lugubres chambresEntre des murs bâtis de cailloux et de chaux ;Et, pour qu’ils restent seuls dans ces blêmes cachots,Méditant sur leurs sceptre et sur leur aventure,Elle a pris de la terre et bouché l’ouverture. le neuvième sphinx Passants, quelqu’un veut-il voir Cléopâtre au lit ?Venez ; l’alcôve est morne, une brume l’emplit ;Cléopâtre est couchée à jamais ; cette femmeFut l’éblouissement de l’Asie et la flammeQue tout le genre humain avait dans le regard ;Quand elle disparut, le monde fut hagard ;Ses dents étaient de perle et sa bouche était d’ambre ;Les rois mouraient d’amour en entrant dans sa chambre ;Pour elle Ephractæus soumit l’Atlas, SaporVint d’Osymandias saisir le cercle d’or,Mamylos conquit Suse et Tentyris détruite,Et Palmyre, et pour elle Antoine prit la fuite ;Entre elle et l’univers qui s’offraient à la foisIl hésita, lâchant le monde de son choix.Cléopâtre égalait les Junons éternelles ;Une chaîne sortait de ses vagues prunelles ;Ô tremblant cœur humain, si jamais tu vibras,C’est dans l’étreinte altière et douce de ses bras ;Son nom seul enivrait ; Strophus n’osait l’écrire ;La terre s’éclairait de son divin sourire,À force de lumière et d’amour, effrayant ;Son corps semblait mêlé d’azur ; en la voyant,Vénus, le soir, rentrait jalouse sous la nue ;Cléopâtre embaumait l’Égypte ; toute nue,Elle brûlait les yeux ainsi que le soleil ;Les roses enviaient l’ongle de son orteil ;Ô vivants, allez voir sa tombe souveraine ;Fière, elle était déesse et daignait être reine ;L’amour prenait pour arc sa lèvre aux coins moqueurs ;Sa beauté rendait fous les fronts, les sens, les cœurs,Et plus que les lions rugissants était forte ;Mais bouchez-vous le nez si vous passez la porte. le dixième sphinx Que fait Sennachérib, roi plus grand que le sort ?Le roi Sennachérib fait ceci qu’il est mort.Que fait Gad ? Il est mort. Que fait Sardanapale ?Il est mort. * Il est mort. Le sultan écoutait, morne et pâle.« Voilà de sombres voix, dit-il ; et je feraiDès demain jeter bas ce palais effaréOù le démon répond quand on s’adresse aux anges. » Il menaça du poing les sphinx aux yeux étranges. * Et son regard tomba sur la coupe où brillaitLe vin semé de sauge et de feuilles d’œillet. « Ah ! toi, tu sais calmer ma tête fatiguée ;Viens, ma coupe, dit-il. Ris, parle-moi, sois gaie.Chasse de mon esprit ces nuages hideux.Moi, le pouvoir, et toi, le vin, causons tous deux. » La coupe étincelante, embaumée et fleurie,Lui dit : Lui dit : « Phur, roi soleil, avait Alexandrie ;Il levait au-dessus de la mer son cimier ;Il tirait de son temple orageux, le premierD’Afrique après Carthage et du monde après Rome,Des soldats plus nombreux que les rêves que l’hommeVoit dans la transparence obscure du sommeil ;Mais à quoi bon avoir été l’homme soleil ?Puisqu’on est le néant, que sert d’être le maître ?Que sert d’être calife ou mage ? À quoi bon êtreUn de ces pharaons, ébauches de sultans,Qui, dans la profondeur ténébreuse des temps,Jettent la lueur vague et sombre de leurs mitres ?À quoi bon être Arsès, Darius, Armamithres,Cyaxare, Séthos, Dardanus, Dercylas,Xercès, Nabonassar, Asar-addon, hélas !On a des légions qu’à la guerre on exerce ;On est Antiochus, Chosroès, Artaxerce,Sésostris, Annibal, Astyage, Sylla,Achille, Omar, César, on meurt, sachez cela.Ils étaient dans le bruit, ils sont dans le silence.Vivants, quand le trépas sur un de vous s’élance,Tout homme, quel qu’il soit, meurt tremblant ; mais le roiDu haut de plus d’orgueil tombe dans plus d’effroi ;Cet esprit plus noir trouve un juge plus farouche ;Pendant que l’âme fuit, le cadavre se couche,Et se sent sous la terre opprimer et chercherPar la griffe de l’arbre et le poids du rocher ;L’orfraie à son côté se tapit défiante ;Qu’est-ce qu’un sultan mort ? Les taupes font leur fienteDans de la cendre à qui l’empire fut donné,Et dans des ossements qui jadis ont régné ;Et les tombeaux des rois sont des trous à panthère. » Zim, furieux, brisa la coupe contre terre. * Pour éclairer la salle, on avait apportéAu centre de la table un flambeau d’or sculptéÀ Sumatra, pays des orfèvres célèbres ;Cette lampe splendide étoilait les ténèbres. Zim lui parla : Zim lui parla : « Voilà de la lumière au moins !Les sphinx sont de la nuit les funèbres témoins ;La coupe, étant toujours ivre, est à peu près folle ;Mais, toi, flambeau, tu vis dans ta claire auréole ;Tu jettes aux banquets un regard souriant ;Ô lampe, où tu parais tu fais un orient ;Quand tu parles, ta voix doit être un chant d’aurore ;Dis-moi quelque chanson divine que j’ignore,Parle-moi, ravis-moi, lampe du paradis !Que la coupe et les sphinx monstrueux soient maudits ;Car les sphinx ont l’œil faux, la coupe a le vin traître. » Et la lampe parla sur cet ordre du maître : « Après avoir eu Tyr, Babylone, Ilion,Et pris Delphe à Thésée et l’Athos au lion,Conquis Thèbe, et soumis le Gange tributaire,Ninus le fratricide est perdu sous la terre ;Il est muré, selon le rite assyrien,Dans un trou formidable où l’on ne voit plus rien.Où ? Qui le sait ? Les puits sont noirs, la terre est creuse.L’homme est devenu spectre. À travers l’ombre affreuse,Si le regard de ceux qui sont vivants pouvaitPercer jusqu’au lit triste au lugubre chevetOù gît ce roi, jadis éclair dans la tempête,On verrait, à côté de ce qui fut sa tête,Un vase de grès rouge, un doigt de marbre blanc ;Adam le trouverait à Caïn ressemblant.La vipère frémit quand elle s’aventureJusqu’à cette effrayante et sombre pourriture ;Il est gisant ; il dort ; peut-être qu’il attend. Par moments, la Mort vient dans sa tombe, apportantUne cruche et du pain qu’elle dépose à terre ;Elle pousse du pied le dormeur solitaire,Et lui dit : « Me voici, Ninus. Réveille-toi.Je t’apporte à manger. Tu dois avoir faim, roi.Prends. ― Je n’ai plus de mains, répond le roi farouche.― Allons, mange. » Et Ninus dit : « Je n’ai plus de bouche. »Et la Mort, lui montrant le pain, dit : « Fils des dieux,Vois ce pain. » Et Ninus répond : « Je n’ai plus d’yeux. » * Zim se dressa terrible, et, sur les dalles sombresQue le festin couvrait de ses joyeux décombres,Jeta la lampe d’or sculptée à Sumatra.La lampe s’éteignit. La lampe s’éteignit. Alors la Nuit entra ;Et Zim se trouva seul avec elle ; la salle,Comme en une fumée obscure et colossale,S’effaça ; Zim tremblait, sans gardes, sans soutiens :La Nuit lui prit la main dans l’ombre, et lui dit : Viens.
Les Turcs, devant Constantinople,Virent un géant chevalierÀ l’écu d’or et de sinople,Suivi d’un lion familier. Mahomet Deux, sous les murailles,Lui cria : « Qu’es-tu ? ― Le géantDit : « Je m’appelle Funérailles,Et toi, tu t’appelles Néant. » Mon nom sous le soleil est FranceJe reviendrai dans la clarté,J’apporterai la délivrance,J’amènerai la liberté. » Mon armure est dorée et verteComme la mer sous le ciel bleu ;Derrière moi l’ombre est ouverte ;Le lion qui me suit, c’est Dieu. »
I Mourad, fils du sultan Bajazet, fut un hommeGlorieux, plus qu’aucun des Tibères de Rome ;Dans son sérail veillaient des lions accroupis,Et Mourad en couvrit de meurtres les tapis ;On y voyait blanchir des os entre les dalles ;Un long fleuve de sang de dessous ses sandalesSortait, et s’épandait sur la terre, inondantL’Orient, et fumant dans l’ombre à l’Occident ;Il fit un tel carnage avec son cimeterreQue son cheval semblait au monde une panthère ;Sous lui Smyrne et Tunis, qui regretta ses beys,Furent comme des corps qui pendent aux gibets ;Il fut sublime ; il prit, mêlant la force aux ruses,Le Caucase aux Kirghis et le Liban aux Druses ;Il fit, après l’assaut, pendre les magistratsD’Éphèse, rouer vifs les prêtres de Patras ;Grâce à Mourad, suivi des victoires rampantes,Le vautour essuyait son bec fauve aux charpentesDu temple de Thésée encor pleines de clous ;Grâce à lui, l’on voyait dans Athènes des loups,Et la ronce couvrait de sa verte tuniqueTous ces vieux pans de murs écroulés, Salonique,Corinthe, Argos, Varna, Tyr, Didymotichos,Où l’on n’entendait plus parler que les échos ;Mourad fut saint ; il fit étrangler ses huit frères ;Comme les deux derniers, petits, cherchaient leurs mèresEt s’enfuyaient, avant de les faire mourir,Tout autour de la chambre il les laissa courir ;Mourad, parmi la foule invitée à ses fêtes,Passait, le cangiar à la main, et les têtesS’envolaient de son sabre ainsi que des oiseaux ;Mourad, qui ruina Delphe, Ancyre et Naxos,Comme on cueille un fruit mûr, tuait une province ;Il anéantissait le peuple avec le prince,Les temples et les dieux, les rois et les donjons ;L’eau n’a pas plus d’essaims d’insectes dans ses joncsQu’il n’avait de rois morts et de spectres épiquesVolant autour de lui dans les forêts de piques ;Mourad, fils étoilé des sultans triomphants,Ouvrit, l’un après l’autre et vivants, douze enfantsPour trouver dans leur ventre une pomme volée ;Mourad fut magnanime ; il détruisit Élée,Mégare et Famagouste avec l’aide d’Allah ;Il effaça de terre Agrigente ; il brûlaFiume et Rhode, voulant avoir des femmes blanches ;Il fit scier son oncle Achmet entre deux planches,De cèdre, afin de faire honneur à ce vieillard ;Mourad fut sage et fort ; son père mourut tard,Mourad l’aida ; ce père avait laissé vingt femmes,Filles d’Europe ayant dans leurs regards des âmes,Ou filles de Tiflis au sein blanc, au teint clair ;Sultan Mourad jeta ces femmes à la merDans des sacs convulsifs que la houle profondeEmporta, se tordant confusément sous l’onde ;Mourad les fit noyer toutes ; ce fut sa loi ;Et, quand quelque santon lui demandait pourquoi,Il donnait pour raison : « C’est qu’elles étaient grosses. »D’Aden et d’Erzeroum il fit de larges fosses,Un charnier de Modon vaincue, et trois amasDe cadavres d’Alep, de Brousse et de Damas ;Un jour, tirant de l’arc, il prit son fils pour cible,Et le tua ; Mourad sultan fut invincible :Vlad, boyard de Tarvis, appelé Belzébuth,Refuse de payer au sultan le tribut,Prend l’ambassade turque et la fait périr touteSur trente pals, plantés aux deux bords d’une route ;Mourad accourt, brûlant moissons, granges, greniers ;Bat le boyard, lui fait vingt mille prisonniers,Puis, autour de l’immense et noir champ de bataille,Bâtit un large mur tout en pierre de taille,Et fait dans les créneaux, pleins d’affreux cris plaintifs,Maçonner et murer les vingt mille captifs,Laissant des trous par où l’on voit leurs yeux dans l’ombre ;Et part, après avoir écrit sur le mur sombre :« Mourad, tailleur de pierre, à Vlad, planteur de pieux. »Mourad était croyant, Mourad était pieux ;Il brûla cent couvents de chrétiens en Eubée,Où par hasard sa foudre était un jour tombée ;Mourad fut quarante ans l’éclatant meurtrierSabrant le monde, ayant Dieu sous son étrier ;Il eut le Rhamseïon et le Généralife ;Il fut le padischah, l’empereur, le calife,Et les prêtres disaient : « Allah ! Mourad est grand. » II Législateur horrible et pire conquérant,N’ayant autour de lui que des troupeaux infâmes,De la foule, de l’homme en poussière, des âmesD’où des langues sortaient pour lui lécher les pieds,Loué pour ses forfaits toujours inexpiés,Flatté par ses vaincus et baisé par ses proies,Il vivait dans l’encens, dans l’orgueil, dans les joies,Avec l’immense ennui du méchant adoré. Il était le faucheur, la terre était le pré. III Un jour, comme il passait à pied dans une rueÀ Bagdad, tête auguste au vil peuple apparue,À l’heure où les maisons, les arbres et les blésJettent sur les chemins de soleil accablésLeur frange d’ombre au bord d’un tapis de lumière,Il vit, à quelques pas du seuil d’une chaumière,Gisant à terre, un porc fétide qu’un boucherVenait de saigner vif avant de l’écorcher ;Cette bête râlait devant cette masure ;Son cou s’ouvrait, béant d’une affreuse blessure ;Le soleil de midi brûlait l’agonisant ;Dans la plaie implacable et sombre dont le sangFaisait un lac fumant à la porte du bouge,Chacun de ses rayons entrait comme un fer rouge ;Comme s’ils accouraient à l’appel du soleil,Cent moustiques suçaient la plaie au bord vermeil ;Comme autour de leur nid voltigent les colombes,Ils allaient et venaient, parasites des tombes,Les pattes dans le sang, l’aile dans le rayon ;Car la mort, l’agonie et la corruption,Sont ici-bas le seul mystérieux désastreOù la mouche travaille en même temps que l’astre ;Le porc ne pouvait faire un mouvement, livréAu féroce soleil, des mouches dévoré ;On voyait tressaillir l’effroyable coupure ;Tous les passants fuyaient loin de la bête impure ;Qui donc eût eu pitié de ce malheur hideux ?Le porc et le sultan étaient seuls tous les deux ;L’un torturé, mourant, maudit, infect, immonde ;L’autre empereur, puissant, vainqueur, maître du monde,Triomphant aussi haut que l’homme peut monter,Comme si le destin eût voulu confronterLes deux extrémités sinistres des ténèbres.Le porc, dont un frisson agitait les vertèbres,Râlait, triste, épuisé, morne ; et le padischahDe cet être difforme et sanglant s’approcha,Comme on s’arrête au bord d’un gouffre qui se creuse ;Mourad pencha son front vers la bête lépreuse,Puis la poussa du pied dans l’ombre du chemin,Et de ce même geste énorme et surhumainDont il chassait les rois, Mourad chassa les mouches.Le porc mourant rouvrit ses paupières farouches,Regarda d’un regard ineffable, un moment,L’homme qui l’assistait dans son accablement ;Puis son œil se perdit dans l’immense mystère ;Il expira. IV Il expira. Le jour où ceci sur la terreS’accomplissait, voici ce que voyait le ciel : C’était dans l’endroit calme, apaisé, solennel,Où luit l’astre idéal sous l’idéal nuage,Au delà de la vie, et de l’heure, et de l’âge,Hors de ce qu’on appelle espace, et des contoursDes songes qu’ici-bas nous nommons nuits et jours ;Lieu d’évidence où l’âme enfin peut voir les causes,Où, voyant le revers inattendu des choses,On comprend, et l’on dit : « C’est bien ! » l’autre côtéDe la chimère sombre étant la vérité ;Lieu blanc, chaste, où le mal s’évanouit et sombre.L’étoile en cet azur semble une goutte d’ombre. Ce qui rayonne là, ce n’est pas un vain jourQui naît et meurt, riant et pleurant tour à tour,Jaillissant, puis rentrant dans la noirceur première ;Et, comme notre aurore, un sanglot de lumière ;C’est un grand jour divin, regardé dans les cieuxPar les soleils, comme est le nôtre par les yeux ;Jour pur, expliquant tout, quoiqu’il soit le problème ;Jour qui terrifierait, s’il n’était l’espoir même,De toute l’étendue éclairant l’épaisseur,Foudre par l’épouvante, aube par la douceur.Là, toutes les beautés tonnent épanouies ;Là frissonnent en paix les lueurs inouïes ;Là, les ressuscités ouvrent leur œil béniAu resplendissement de l’éclair infini ;Là, les vastes rayons passent comme des ondes. C’était sur le sommet du Sinaï des mondes ;C’était là. C’était là. Le nuage auguste, par moments,Se fendait, et jetait des éblouissements.Toute la profondeur entourait cette cime. On distinguait, avec un tremblement sublime,Quelqu’un d’inexprimable au fond de la clarté. Et tout frémissait, tout, l’aube et l’obscurité,Les anges, les soleils, et les êtres suprêmes,Devant un vague front couvert de diadèmes.Dieu méditait. Dieu méditait. Celui qui crée et qui sourit,Celui qu’en bégayant nous appelons Esprit,Bonté, Force, Équité, Perfection, Sagesse,Regarde devant lui, toujours, sans fin, sans cesse,Fuir les siècles ainsi que des mouches d’été.Car il est éternel avec tranquillité. Et dans l’ombre hurlait tout un gouffre : la terre. En bas, sous une brume épaisse, cette sphèreRampait, monde lugubre où les pâles humainsPassaient et s’écroulaient et se tordaient les mains ;On apercevait l’Inde et le Nil, des mêléesD’exterminations et de villes brûlées,Et des champs ravagés et des clairons soufflant,Et l’Europe livide ayant un glaive au flanc ;Des vapeurs de tombeau, des lueurs de repaire ;Cinq frères tout sanglants ; l’oncle, le fils, le père ;Des hommes dans des murs, vivants, quoique pourris ;Des têtes voletant, mornes chauves-souris,Autour d’un sabre nu, fécond en funérailles ;Des enfants éventrés soutenant leurs entrailles ;Et de larges bûchers fumaient, et des tronçonsD’êtres sciés en deux rampaient dans les tisons ;Et le vaste étouffeur des plaintes et des râles,L’Océan, échouait dans les nuages pâlesD’affreux sacs noirs faisant des gestes effrayants ;Et ce chaos de fronts hagards, de pas fuyants,D’yeux en pleurs, d’ossements, de larves, de décombres,Ce brumeux tourbillon de spectres, et ces ombresSecouant des linceuls, et tous ces morts, saignantAu loin, d’un continent à l’autre continent,Pendant aux pals, cloués aux croix, nus sur les claies,Criaient, montrant leurs fers, leur sang, leurs maux, leurs plaies : « C’est Mourad ! c’est Mourad ! justice, ô Dieu vivant ! » À ce cri, qu’apportait de toutes parts le vent,Les tonnerres jetaient des grondements étranges,Des flamboiements passaient sur les faces des anges,Les grilles de l’enfer s’empourpraient, le courrouxEn faisait remuer d’eux-mêmes les verrous,Et l’on voyait sortir de l’abîme insondableUne sinistre main qui s’ouvrait formidable ;« Justice ! » répétait l’ombre ; et le châtimentAu fond de l’infini se dressait lentement.Soudain, du plus profond des nuits, sur la nuée,Une bête difforme, affreuse, exténuée,Un être abject et sombre, un pourceau, s’éleva,Ouvrant un œil sanglant qui cherchait Jéhovah ;La nuée apporta le porc dans la lumière,À l’endroit même où luit l’unique sanctuaire,Le saint des saints, jamais décru, jamais accru ;Et le porc murmura : « Grâce ! il m’a secouru. »Le pourceau misérable et Dieu se regardèrent. Alors, selon des lois que hâtent ou modèrentLes volontés de l’Être effrayant qui construitDans les ténèbres l’aube et dans le jour la nuit,On vit, dans le brouillard où rien n’a plus de forme,Vaguement apparaître une balance énorme ;Cette balance vint d’elle-même, à traversTous les enfers béants, tous les cieux entr’ouverts,Se placer sous la foule immense des victimes ;Au-dessus du silence horrible des abîmes,Sous l’œil du seul vivant, du seul vrai, du seul grand,Terrible, elle oscillait, et portait, s’éclairantD’un jour mystérieux plus profond que le nôtre,Dans un plateau le monde et le pourceau dans l’autre. Du côté du pourceau la balance pencha. V Mourad, le haut calife et l’altier padischah,En sortant de la rue où les gens de la villeL’avaient pu voir toucher à cette bête vile,Fut le soir même pris d’une fièvre, et mourut. Le tombeau des soudans, bâti de jaspe brut,Couvert d’orfèvrerie, auguste, et dont l’entréeSemble l’intérieur d’une bête éventréeQui serait tout en or et tout en diamants,Ce monument, superbe entre les monuments,Qui hérisse, au-dessus d’un mur de briques sèches,Son faîte plein de tours comme un carquois de flèches,Ce turbé que Bagdad montre encore aujourd’hui,Reçut le sultan mort et se ferma sur lui. Quand il fut là, gisant et couché sous la pierre,Mourad ouvrit les yeux et vit une lumière ;Sans qu’on pût distinguer l’astre ni le flambeau,Un éblouissement remplissait son tombeau ;Une aube s’y levait, prodigieuse et douce ;Et sa prunelle éteinte eut l’étrange secousseD’une porte de jour qui s’ouvre dans la nuit ;Il aperçut l’échelle immense qui conduitLes actions de l’homme à l’œil qui voit les âmes ;Et les clartés étaient des roses et des flammes ;Et Mourad entendit une voix qui disait : « Mourad, neveu d’Achmet et fils de Bajazet,Tu semblais à jamais perdu ; ton âme infimeN’était plus qu’un ulcère et ton destin qu’un crime ;Tu sombrais parmi ceux que le mal submergea ;Déjà Satan était visible en toi ; déjà,Sans t’en douter, promis aux tourbillons funèbresDes spectres sous la voûte infâme des ténèbres,Tu portais sur ton dos les ailes de la nuit ;De ton pas sépulcral l’enfer guettait le bruit ;Autour de toi montait, par ton crime attirée,L’obscurité du gouffre ainsi qu’une marée ;Tu penchais sur l’abîme où l’homme est châtié ;Mais tu viens d’avoir, monstre, un éclair de pitié ;Une lueur suprême et désintéresséeA, comme à ton insu, traversé ta pensée,Et je t’ai fait mourir dans ton bon mouvement ;Il suffit, pour sauver même l’homme inclément,Même le plus sanglant des bourreaux et des maîtres,Du moindre des bienfaits sur le dernier des êtres ;Un seul instant d’amour rouvre l’Éden fermé ;Un pourceau secouru pèse un monde opprimé ;Viens ! le ciel s’offre, avec ses étoiles sans nombre,En frémissant de joie, à l’évadé de l’ombre !Viens ! tu fus bon un jour, sois à jamais heureux.Entre, transfiguré ! tes crimes ténébreux,Ô roi, derrière toi s’effacent dans les gloires ;Tourne la tête, et vois blanchir tes ailes noires. »
Un satyre habitait l’Olympe, retiré Dans le grand bois sauvage au pied du mont sacré ;Il vivait là, chassant, rêvant, parmi les branches ;Nuit et jour, poursuivant les vagues formes blanches.Il tenait à l’affût les douze ou quinze sensQu’un faune peut braquer sur les plaisirs passants.Qu’était-ce que ce faune ? On l’ignorait ; et FloreNe le connaissait point, ni Vesper, ni l’AuroreQui sait tout, surprenant le regard du réveil ;On avait beau parler à l’églantier vermeil,Interroger le nid, questionner le souffle,Personne ne savait le nom de ce maroufle.Les sorciers dénombraient presque tous les sylvains ;Les aegipans étant fameux comme les vins,En voyant la colline on nommait le satyre ;On connaissait Stulcas, faune de Pallantyre,Gès, qui, le soir, riait sur le Ménale assis,Bos, l’aegipan de Crète ; on entendait Chrysis,Sylvain du Ptyx que l’homme appelle Janicule,Qui jouait de la flûte au fond du crépuscule ;Anthrops, faune du Pinde, était cité partout ;Celui-ci, nulle part ; les uns le disaient loup ;D’autres le disaient dieu, prétendant s’y connaître ;Mais, en tout cas, qu’il fût tout ce qu’il pouvait être,C’était un garnement de dieu fort mal famé. Tout craignait ce sylvain à toute heure allumé ;La bacchante elle-même en tremblait ; les napéesS’allaient blottir aux trous des roches escarpées ;Écho barricadait son antre trop peu sûr ;Pour ce songeur velu, fait de fange et d’azur,L’andryade en sa grotte était dans une alcôve ;De la forêt profonde il était l’amant fauve ;Sournois, pour se jeter sur elle, il profitaitDu moment où la nymphe, à l’heure où tout se tait,Éclatante, apparaît dans le miroir des sources ;Il arrêtait Lycère et Chloé dans leurs courses :Il guettait, dans les lacs qu’ombrage le bouleau,La naïade qu’on voit radieuse sous l’eauComme une étoile ayant la forme d’une femme ;Son œil lascif errait la nuit comme une flamme ;Il pillait les appas splendides de l’été ;Il adorait la fleur, cette naïveté ;Il couvait d’une tendre et vaste convoitiseLe muguet, le troëne embaumé, le cytise,Et ne s’endormit pas même avec le pavot ;Ce libertin était à la rose dévot ;Il était fort infâme au mois de mai ; cet êtreTraitait, regardant tout comme par la fenêtre,Flore de mijaurée et Zéphir de marmot ;Si l’eau murmurait : « J’aime ! » il la prenait au mot,Et saisissait l’Ondée en fuite sous les herbes ;Ivre de leurs parfums, vautré parmi leurs gerbes,Il faisait une telle orgie avec les lys,Les myrtes, les sorbiers de ses baisers pâlis,Et de telles amours, que, témoin du désordre,Le chardon, ce jaloux, s’efforçait de le mordre ;Il s’était si crûment dans les excès plongéQu’il était dénoncé par la caille et le geai ;Son bras, toujours tendu vers quelque blonde tresse,Traversait l’ombre ; après les mois de sécheresse,Les rivières, qui n’ont qu’un voile de vapeur,Allant remplir leur urne à la pluie, avaient peurDe rencontrer sa face effrontée et cornue ;Un jour, se croyant seule et s’étant mise nuePour se baigner au flot d’un ruisseau clair, PsychéL’aperçut tout à coup dans les feuilles caché,Et s’enfuit, et s’alla plaindre dans l’empyrée ;Il avait l’innocence impudique de Rhée ;Son caprice, à la fois divin et bestial,Montait jusqu’au rocher sacré de l’idéal,Car partout où l’oiseau vole, la chèvre y grimpe ;Ce faune débraillait la forêt de l’Olympe ;Et, de plus, il était voleur, l’aventurier. Hercule l’alla prendre au fond de son terrier,Et l’amena devant Jupiter par l’oreille. I le bleu Quand le satyre fut sur la cime vermeille,Quand il vit l’escalier céleste commençant,On eût dit qu’il tremblait, tant c’était ravissant !Et que, rictus ouvert au vent, tête éblouieÀ la fois par les yeux, l’odorat et l’ouïe,Faune ayant de la terre encore à ses sabots,Il frissonnait devant les cieux sereins et beaux ;Quoique à peine fût-il au seuil de la caverneDe rayons et d’éclairs que Jupiter gouverne,Il contemplait l’azur, des pléiades voisin ;Béant, il regardait passer, comme un essaimDe molles nudités sans fin continuées,Toutes ces déités que nous nommons nuées.C’était l’heure où sortaient les chevaux du soleil.Le ciel, tout frémissant du glorieux réveil,Ouvrait les deux battants de sa porte sonore ;Blancs, ils apparaissaient formidables d’aurore ;Derrière eux, comme un orbe effrayant, couvert d’yeux,Éclatait la rondeur du grand char radieux ;On distinguait le bras du dieu qui les dirige ;Aquilon achevait d’atteler le quadrige ;Les quatre ardents chevaux dressaient leur poitrail d’or ;Faisant leurs premiers pas, ils se cabraient encorEntre la zone obscure et la zone enflammée ;De leurs crins, d’où semblait sortir une fuméeDe perles, de saphyrs, d’onyx, de diamants,Dispersée et fuyante au fond des éléments,Les trois premiers, l’œil fier, la narine embrasée,Secouaient dans le jour des gouttes de rosée ;Le dernier secouait des astres dans la nuit. Le ciel, le jour qui monte et qui s’épanouit,La terre qui s’efface et l’ombre qui se dore,Ces hauteurs, ces splendeurs, ces chevaux de l’auroreDont le hennissement provoque l’infini,Tout cet ensemble auguste, heureux, calme, béni,Puissant, pur, rayonnait ; un coin était farouche ;Là brillaient, près de l’antre où Gorgone se couche,Les armes de chacun des grands dieux que l’autanGardait sévère, assis sur des os de titan ;Là reposait la Force avec la Violence ;On voyait, chauds encor, fumer les fers de lance ;On voyait des lambeaux de chair aux coutelasDe Bellone, de Mars, d’Hécate et de Pallas,Des cheveux au trident et du sang à la foudre. Si le grain pouvait voir la meule prête à moudre,Si la ronce du bouc apercevait la dent,Ils auraient l’air pensif du sylvain, regardantLes armures des dieux dans le bleu vestiaire ;Il entra dans le ciel ; car le grand bestiaireTenait sa large oreille et ne le lâchait pas ;Le bon faune crevait l’azur à chaque pas ;Il boitait, tout gêné de sa fange première ;Son pied fourchu faisait des trous dans la lumière,La monstruosité brutale du sylvainÉtant lourde et hideuse au nuage divin.Il avançait, ayant devant lui le grand voileSous lequel le matin glisse sa fraîche étoile ;Soudain il se courba sous un flot de clarté,Et, le rideau s’étant tout à coup écarté,Dans leur immense joie il vit les dieux terribles. Ces êtres surprenants et forts, ces invisibles,Ces inconnus profonds de l’abîme, étaient là.Sur douze trônes d’or que Vulcain cisela,À la table où jamais on ne se rassasie,Ils buvaient le nectar et mangeaient l’ambroisie.Vénus était devant et Jupiter au fond.Cypris, sur la blancheur d’une écume qui fond,Reposait mollement, nue et surnaturelle,Ceinte du flamboiement des yeux fixés sur elle,Et, par moments, avec l’encens, les cœurs, les vœux,Toute la mer semblait flotter dans ses cheveux.Jupiter aux trois yeux songeait, un pied sur l’aigle ;Son sceptre était un arbre ayant pour fleur la règle ;On voyait dans ses yeux le monde commencé ;Et dans l’un le présent, dans l’autre le passé ;Dans le troisième errait l’avenir comme un songe ;Il ressemblait au gouffre où le soleil se plonge ;Des femmes, Danaé, Latone, Sémélé,Flottaient dans son regard ; sous son sourcil voilé,Sa volonté parlait à sa toute-puissance ;La nécessité morne était sa réticence ;Il assignait les sorts ; et ses réflexionsÉtaient gloire aux Cadmus et roue aux Ixions ;Sa rêverie, où l’ombre affreuse venait faireDes taches de noirceur sur un fond de lumière,Était comme la peau du léopard tigré ;Selon qu’ils s’écartaient ou s’approchaient, au gréDe ses décisions clémentes ou funèbres,Son pouce et son index faisaient dans les ténèbresS’ouvrir ou se fermer les ciseaux d’Atropos ;La radieuse paix naissait de son repos,Et la guerre sortait du pli de sa narine ;Il méditait, avec Thémis dans sa poitrine,Calme, et si patient que les sœurs d’Arachné,Entre le froid conseil de Minerve émané,Et l’ordre redoutable attendu par Mercure,Filaient leur toile au fond de sa pensée obscure. Derrière Jupiter rayonnait Cupidon,L’enfant cruel, sans pleurs, sans remords, sans pardon,Qui, le jour qu’il naquit, riait, se sentant d’âgeÀ commencer, du haut des cieux, son brigandage. L’univers apaisé, content, mélodieux,Faisait une musique autour des vastes dieux ;Partout où le regard tombait, c’était splendide ;Toute l’immensité n’avait pas une ride ;Le ciel réverbérait autour d’eux leur beauté ;Le monde les louait pour l’avoir bien dompté ;La bête aimait leurs arcs, l’homme adorait leurs piques ;Ils savouraient, ainsi que des fruits magnifiques,Leurs attentats bénis, heureux, inexpiés ;Les haines devenaient des lyres sous leurs pieds,Et même la clameur du triste lac Stymphale,Partie horrible et rauque, arrivait triomphale. Au-dessus de l’Olympe éclatant, au delàDu nouveau ciel qui naît et du vieux qui croula,Plus loin que les chaos, prodigieux décombres,Tournait la roue énorme aux douze cages sombres,Le Zodiaque, ayant autour de ses essieuxDouze spectres tordant leur chaîne dans les cieux ;Ouverture du puits de l’infini sans borne ;Cercle horrible où le chien fuit près du capricorne ;Orbe inouï, mêlant dans l’azur nébuleuxAux lions constellés les sagittaires bleus. Jadis, longtemps avant que la lyre thébaineAjoutât des clous d’or à sa conque d’ébène,Ces êtres merveilleux que le Destin conduit,Étaient tout noirs, ayant pour mère l’âpre Nuit ;Lorsque le Jour parut, il leur livra bataille ;Lutte affreuse ! il vainquit ; l’Ombre encore en tressaille ;De sorte que, percés des flèches d’Apollon,Tous ces monstres, partout, de la tête au talon,En souvenir du sombre et lumineux désastre,Ont maintenant la plaie incurable d’un astre. Hercule, de ce poing qui peut fendre l’Ossa,Lâchant subitement le captif, le poussaSur le grand pavé bleu de la céleste zone.« Va, » dit-il. Et l’on vit apparaître le faune,Hérissé, noir, hideux, et cependant serein,Pareil au bouc velu qu’à Smyrne le marin,En souvenir des prés, peint sur les blanches voiles ;L’éclat de rire fou monta jusqu’aux étoiles,Si joyeux, qu’un géant enchaîné sous le montLeva la tête et dit : « Quel crime font-ils donc ? »Jupiter, le premier, rit ; l’orageux NeptuneSe dérida, changeant la mer et la fortune ;Une Heure qui passait avec son sablierS’arrêta, laissant l’homme et la terre oublier ;La gaîté fut, devant ces narines camuses,Si forte, qu’elle osa même aller jusqu’aux Muses ;Vénus tourna son front, dont l’aube se voila,Et dit : « Qu’est-ce que c’est que cette bête-là ? »Et Diane chercha sur son dos une flèche ;L’urne du Potamos étonné resta sèche ;La colombe ferma ses doux yeux, et le paonDe sa roue arrogante insulta l’aegipan ;Les déesses riaient toutes comme des femmes ;Le faune, haletant parmi ces grandes dames,Cornu, boiteux, difforme, alla droit à Vénus ;L’homme-chèvre ébloui regarda ces pieds nus ;Alors on se pâma ; Mars embrassa Minerve,Mercure prit la taille à Bellone avec verve,La meute de Diane aboya sur l’Œta ;Le tonnerre n’y put tenir, il éclata ;Les immortels penchés parlaient aux immortelles ;Vulcain dansait ; Pluton disait des choses tellesQue Momus en était presque déconcerté ;Pour que la reine pût se tordre en liberté,Hébé cachait Junon derrière son épaule ;Et l’Hiver se tenait les côtes sur le pôle. Ainsi les dieux riaient du pauvre paysan. Et lui, disait tout bas à Vénus : « Viens-nous-en. »Nulle voix ne peut rendre et nulle langue écrireLe bruit divin que fit la tempête du rire.Hercule dit : « Voilà le drôle en question.— Faune, dit Jupiter, le grand amphictyon,Tu mériterais bien qu’on te changeât en marbre,En flot, ou qu’on te mît au cachot dans un arbre ;Pourtant je te fais grâce, ayant ri. Je te rendsÀ ton antre, à ton lac, à tes bois murmurants ;Mais, pour continuer le rire qui te sauve,Gueux, tu vas nous chanter ton chant de bête fauve.L’Olympe écoute. Allons, chante. Le chèvre-piedsDit : « Mes pauvres pipeaux sont tout estropiés ;Hercule ne prend pas bien garde lorsqu’il entre ;Il a marché dessus en traversant mon antre.Or, chanter sans pipeaux, c’est fort contrariant. » Mercure lui prêta sa flûte en souriant. L’humble ægipan, figure à l’ombre habituée,Alla s’asseoir rêveur derrière une nuéeComme si, moins voisin des rois, il était mieux ;Et se mit à chanter un chant mystérieux.L’aigle, qui, seul, n’avait pas ri, dressa la tête. Il chanta, calme et triste. Alors sur le Taygète,Sur le Mysis, au pied de l’Olympe divin,Partout, on vit, au fond du bois et du ravin,Les bêtes qui passaient leur tête entre les branches ;La biche à l’œil profond se dressa sur ses hanches,Et les loups firent signe aux tigres d’écouter ;On vit, selon le rhythme étrange, s’agiterLe haut des arbres, cèdre, ormeau, pins qui murmurent,Et les sinistres fronts des grands chênes s’émurent. Le faune énigmatique, aux Grâces odieux,Ne semblait plus savoir qu’il était chez les dieux. II le noir Le satyre chanta la terre monstrueuse. L’eau perfide sur mer, dans les champs tortueuse,Sembla dans son prélude errer comme à traversLes sables, les graviers, l’herbe et les roseaux verts ;Puis il dit l’Océan, typhon couvert de baves,Puis la Terre lugubre avec toutes ses caves,Son dessous effrayant, ses trous, ses entonnoirs,Où l’ombre se fait onde, où vont des fleuves noirs,Où le volcan, noyé sous d’affreux lacs, regretteLa montagne, son casque, et le feu, son aigrette,Où l’on distingue, au fond des gouffres inouïs,Les vieux enfers éteints des dieux évanouis.Il dit la séve ; il dit la vaste plénitudeDe la nuit, du silence et de la solitude,Le froncement pensif du sourcil des rochers ;Sorte de mer ayant les oiseaux pour nochers,Pour algue le buisson, la mousse pour éponge,La végétation aux mille têtes songe ;Les arbres pleins de vent ne sont pas oublieux ;Dans la vallée, au bord des lacs, sur les hauts lieux,Ils gardent la figure antique de la terre ;Le chêne est entre tous profond, fidèle, austère ;Il protége et défend le coin du bois amiOù le gland l’engendra, s’entr’ouvrant à demi,Où son ombrage attire et fait rêver le pâtre.Pour arracher de là ce vieil opiniâtre,Que d’efforts, que de peine au rude bûcheron !Le sylvain raconta Dodone et Cithéron,Et tout ce qu’aux bas-fonds d’Hémus, sur l’ÉrymantheSur l’Hymète, l’autan tumultueux tourmente ;Avril avec Tellus pris en flagrant délit,Les fleuves recevant les sources dans leur lit,La grenade montrant sa chair sous sa tunique,Le rut religieux du grand cèdre cynique,Et, dans l’âcre épaisseur des branchages flottants,La palpitation sauvage du printemps.« Tout l’abîme est sous l’arbre énorme comme une urne.» La terre sous la plante ouvre son puits nocturne» Plein de feuilles, de fleurs et de l’amas mouvant» Des rameaux que, plus tard, soulèvera le vent,» Et dit : — Vivez ! Prenez. C’est à vous. Prends, brin d’herbe !» Prends, sapin ! — La forêt surgit ; l’arbre superbe» Fouille le globe avec une hydre sous ses pieds ;» La racine effrayante aux longs cous repliés,» Aux mille becs béants dans la profondeur noire,» Descend, plonge, atteint l’ombre et tâche de la boire,» Et, bue, au gré de l’air, du lieu, de la saison,» L’offre au ciel en encens ou la crache en poison,» Selon que la racine, embaumée ou malsaine,» Sort, parfum, de l’amour, ou, venin, de la haine.» De là, pour les héros, les grâces et les dieux,» L’œillet, le laurier— rose et le lys radieux,» Et pour l’homme qui pense et qui voit, la ciguë. » Mais qu’importe à la terre ! Au chaos contiguë,» Elle fait son travail d’accouchement sans fin.» Elle a pour nourrisson l’universelle faim.» C’est vers son sein qu’en bas les racines s’allongent.» Les arbres sont autant de mâchoires qui rongent» Les éléments, épars dans l’air souple et vivant ;» Ils dévorent la pluie, ils dévorent le vent ;» Tout leur est bon, la nuit, la mort ; la pourriture» Voit la rose et lui va porter sa nourriture ;» L’herbe vorace broute au fond des bois touffus ;» À toute heure, on entend le craquement confus» Des choses sous la dent des plantes ; on voit paître» Au loin, de toutes parts, l’immensité champêtre ;» L’arbre transforme tout dans son puissant progrès ;» Il faut du sable, il faut de l’argile et du grès ;» Il en faut au lentisque, il en faut à l’yeuse,» Il en faut à la ronce, et la terre joyeuse» Regarde la forêt formidable manger. » Le satyre semblait dans l’abîme songer ;Il peignit l’arbre vu du côté des racines,Le combat souterrain des plantes assassines,L’antre que le feu voit, qu’ignore le rayon,Le revers ténébreux de la création,Comment filtre la source et flambe le cratère ;Il avait l’air de suivre un esprit sous la terre ;Il semblait épeler un magique alphabet ;On eût dit que sa chaîne invisible tombait ;Il brillait ; on voyait s’échapper de sa boucheSon rêve avec un bruit d’ailes vague et farouche :« Les forêts sont le lieu lugubre ; la terreur,» Noire, y résiste même au matin, ce doreur ;» Les arbres tiennent l’ombre enchaînée à leurs tiges ;» Derrière le réseau ténébreux des vertiges,» L’aube est pâle, et l’on voit se tordre les serpents» Des branches sur l’aurore horribles et rampants ;» Là, tout tremble ; au-dessus de la ronce hagarde,» Le mont, ce grand témoin, se soulève et regarde ;» La nuit, les hauts sommets, noyés dans la vapeur,» Les antres froids, ouvrant la bouche avec stupeur,» Les blocs, ces durs profils, les rochers, ces visages» Avec qui l’ombre voit dialoguer les sages,» Guettent le grand secret, muets, le cou tendu ;» L’œil des montagnes s’ouvre et contemple éperdu ;» On voit s’aventurer dans les profondeurs fauves» La curiosité de ces noirs géants chauves ;» Ils scrutent le vrai ciel, de l’Olympe inconnu ;» Ils tâchent de saisir quelque chose de nu :» Ils sondent l’étendue auguste, chaste, austère,» Irritée, et, parfois, surprenant le mystère,» Aperçoivent la Cause au pur rayonnement,» Et l’Énigme sacrée, au loin, sans vêtement,» Montrant sa forme blanche au fond de l’insondable.» Ô nature terrible ! ô lien formidable» Du bois qui pousse avec l’idéal contemplé !» Bain de la déité dans le gouffre étoilé !» Farouche nudité de la Diane sombre» Qui, de loin regardée et vue à travers l’ombre,» Fait croître au fond des rocs les arbres monstrueux !» Ô forêt ! » Le sylvain avait fermé les yeux ;La flûte que, parmi des mouvements de fièvre,Il prenait et quittait, importunait sa lèvre ;Le faune la jeta sur le sacré sommet ;Sa paupière était close, on eût dit qu’il dormait,Mais ses cils roux laissaient passer de la lumière ; Il poursuivit : « Salut, Chaos ! gloire à la Terre !» Le chaos est un dieu ; son geste est l’élément ;» Et lui seul a ce nom sacré : Commencement.» C’est lui qui, bien avant la naissance de l’heure,» Surprit l’aube endormie au fond de sa demeure,» Avant le premier jour et le premier moment ;» C’est lui qui, formidable, appuya doucement» La gueule de la nuit aux lèvres de l’aurore ;» Et c’est de ce baiser qu’on vit l’étoile éclore.» Le chaos est l’époux lascif de l’infini.» Avant le Verbe, il a rugi, sifflé, henni ;» Les animaux, aînés de tout, sont les ébauches» De sa fécondité comme de ses débauches.» Fussiez-vous dieux, songez en voyant l’animal !» Car il n’est pas le jour, mais il n’est pas le mal.» Toute la force obscure et vague de la terre» Est dans la brute, larve auguste et solitaire ;» La sibylle au front gris le sait, et les devins» Le savent, ces rôdeurs des sauvages ravins ;» Et c’est là ce qui fait que la Thessalienne» Prend des touffes de poil aux cuisses de l’hyène,» Et qu’Orphée écoutait, hagard, presque jaloux,» Le chant sombre qui sort du hurlement des loups. » « — Marsyas ! » murmura Vulcain, l’envieux louche.Apollon attentif mit le doigt sur sa bouche.Le faune ouvrit les yeux, et peut-être entendit ;Calme, il prit son genou dans ses deux mains, et dit : « Et maintenant, ô dieux ! écoutez ce mot : L’âme !» Sous l’arbre qui bruit, près du monstre qui brame,» Quelqu’un parle. C’est l’Âme. Elle sort du chaos.» Sans elle, pas de vents, le miasme ; pas de flots,» L’étang ; l’âme, en sortant du chaos, le dissipe ;» Car il n’est que l’ébauche, et l’âme est le principe.» L’Être est d’abord moitié brute et moitié forêt ;» Mais l’Air veut devenir l’Esprit, l’homme apparaît.» L’homme ? qu’est-ce que c’est que ce sphinx ? Il commence» En sagesse, ô mystère ! et finit en démence.» Ô ciel qu’il a quitté, rends-lui son âge d’or ! » Le faune, interrompant son orageux essor,Ouvrit d’abord un doigt, puis deux, puis un troisième,Comme quelqu’un qui compte en même temps qu’il sème,Et cria, sur le haut Olympe vénéré : « Ô dieux, l’arbre est sacré, l’animal est sacré,» L’homme est sacré ; respect à la terre profonde !» La terre où l’homme crée, invente, bâtit, fonde,» Géant possible, encor caché dans l’embryon,» La terre où l’animal erre autour du rayon,» La terre où l’arbre ému prononce des oracles,» Dans l’obscur infini, tout rempli de miracles,» Est le prodige, ô dieux, le plus proche de vous.» C’est le globe inconnu qui vous emporte tous,» Vous les éblouissants, la grande bande altière,» Qui dans des coupes d’or buvez de la lumière,» Vous qu’une aube précède et qu’une flamme suit,» Vous les dieux, à travers la formidable nuit ! » La sueur ruisselait sur le front du satyre,Comme l’eau du filet que des mers on retire ;Ses cheveux s’agitaient comme au vent libyen. Phœbus lui dit : « Veux-tu la lyre ? — Je veux bien, »Dit le faune ; et, tranquille, il prit la grande lyre. Alors il se dressa debout dans le délireDes rêves, des frissons, des aurores, des cieux,Avec deux profondeurs splendides dans les yeux. « Il est beau ! » murmura Vénus épouvantée.Et Vulcain, s’approchant d’Hercule, dit : « Antée. »Hercule repoussa du coude ce boiteux. III le sombre Il ne les voyait pas, quoiqu’il fût devant eux. Il chanta l’Homme. Il dit cette aventure sombre ;L’homme, le chiffre élu, tête auguste du nombre,Effacé par sa faute, et, désastreux reflux,Retombé dans la nuit de ce qu’on ne voit plus ;Il dit les premiers temps, le bonheur, l’Atlantide ;Comment le parfum pur devint miasme fétide,Comment l’hymne expira sous le clair firmament,Comment la liberté devint joug, et commentLe silence se fit sur la terre domptée ;Il ne prononça pas le nom de Prométhée,Mais il avait dans l’œil l’éclair du feu volé ;Il dit l’humanité mise sous le scellé ;Il dit tous les forfaits et toutes les misères,Depuis les rois peu bons jusqu’aux dieux peu sincères.Tristes hommes ! ils ont vu le ciel se fermer.En vain, pieux, ils ont commencé par s’aimer ;En vain, frères, ils ont tué la Haine infâme,Le monstre à l’aigle onglée, aux sept gueules de flamme ;Hélas ! comme Cadmus, ils ont bravé le sort ;Ils ont semé les dents de la bête ; il en sortDes spectres tournoyant comme la feuille morte,Qui combattent, l’épée à la main, et qu’emporteL’évanouissement du vent mystérieux.Ces spectres sont les rois ; ces spectres sont les dieux.Ils renaissent sans fin, ils reviennent sans cesse ;L’antique égalité devient sous eux bassesse ;Dracon donne la main à Busiris ; la MortSe fait code, et se met aux ordres du plus fort,Et le dernier soupir libre et divin s’exhaleSous la difformité de la loi colossale :L’homme se tait, ployé sous cet entassement ;Il se venge ; il devient pervers ; il vole, il ment ;L’âme inconnue et sombre a des vices d’esclave ;Puisqu’on lui met un mont sur elle, elle en sort lave ;Elle brûle et ravage au lieu de féconder.Et dans le chant du faune on entendait gronderTout l’essaim des fléaux furieux qui se lève.Il dit la guerre ; il dit la trompette et le glaive ;La mêlée en feu, l’homme égorgé sans remord,La gloire, et dans la joie affreuse de la mortLes plis voluptueux des bannières flottantes ;L’aube naît ; les soldats s’éveillent sous les tentes ;La nuit, même en plein jour, les suit, planant sur eux ;L’armée en marche ondule au fond des chemins creux ;La baliste en roulant s’enfonce dans les boues ;L’attelage fumant tire, et l’on pousse aux roues ;Cris des chefs, pas confus ; les moyeux des charroisBalafrent les talus des ravins trop étroits.On se rencontre, ô choc hideux ! les deux arméesSe heurtent, de la même épouvante enflammées,Car la rage guerrière est un gouffre d’effroi.Ô vaste effarement ! chaque bande a son roi.Perce, épée ! ô cognée, abats ! massue, assomme !Cheval, foule aux pieds l’homme, et l’homme, et l’homme et l’homme !Hommes, tuez, traînez les chars, roulez les tours ;Maintenant, pourrissez, et voici les vautours !Des guerres sans fin naît le glaive héréditaire ;L’homme fuit dans les trous, au fond des bois, sous terre ;Et, soulevant le bloc qui ferme son rocher,Écoute s’il entend les rois là-haut marcher ;Il se hérisse ; l’ombre aux animaux le mêle ;Il déchoit ; plus de femme, il n’a qu’une femelle ;Plus d’enfants, des petits ; l’amour qui le séduitEst fils de l’Indigence et de l’Air de la nuit ;Tous ses instincts sacrés à la fange aboutissent ;Les rois, après l’avoir fait taire, l’abrutissent,Si bien que le bâillon est maintenant un mors.Et sans l’homme pourtant les horizons sont morts ;Qu’est la création sans cette initiale ?Seul sur la terre il a la lueur faciale ;Seul il parle ; et sans lui tout est décapité.Et l’on vit poindre aux yeux du faune la clartéDe deux larmes coulant comme à travers la flamme.Il montra tout le gouffre acharné contre l’âme ;Les ténèbres croisant leurs funestes rameaux,Et la forêt du sort et la meute des maux.Les hommes se cachant, les dieux suivant leurs pistes.Et, pendant qu’il chantait toutes ces strophes tristes,Le grand souffle vivant, ce transfigurateur,Lui mettait sous les pieds la céleste hauteur ;En cercle autour de lui se taisaient les Borées ;Et, comme par un fil invisible tirées,Les brutes, loups, renards, ours, lions chevelus,Panthères, s’approchaient de lui de plus en plus ;Quelques-unes étaient si près des dieux venues,Pas à pas, qu’on voyait leurs gueules dans les nues.Les dieux ne riaient plus ; tous ces victorieux,Tous ces rois, commençaient à prendre au sérieuxCette espèce d’esprit qui sortait d’une bête. Il reprit : « Donc, les dieux et les rois sur le faîte,» L’homme en bas ; pour valets aux tyrans, les fléaux.» L’homme ébauché ne sort qu’à demi du chaos,» Et jusqu’à la ceinture il plonge dans la brute ;» Tout le trahit ; parfois, il renonce à la lutte.» Où donc est l’espérance ? Elle a lâchement fui.» Toutes les surdités s’entendent contre lui ;» Le sol l’alourdit, l’air l’enfièvre, l’eau l’isole ;» Autour de lui la mer sinistre se désole ;» Grâce au hideux complot de tous ces guet-apens,» Les flammes, les éclairs, sont contre lui serpents ;» Ainsi que le héros l’aquilon le soufflette ;» La peste aide le glaive, et l’élément complète» Le despote, et la nuit s’ajoute au conquérant ;» Ainsi la Chose vient mordre aussi l’homme, et prend» Assez d’âme pour être une force, complice» De son impénétrable et nocturne supplice ;» Et la Matière, hélas ! devient Fatalité.» Pourtant qu’on prenne garde à ce déshérité !» Dans l’ombre, une heure est là qui s’approche, et frissonne,» Qui sera la terrible et qui sera la bonne,» Qui viendra te sauver, homme, car tu l’attends,» Et changer la figure implacable du temps !» Qui connaît le destin ? qui sonda le peut-être ?» Oui, l’heure énorme vient, qui fera tout renaître,» Vaincra tout, changera le granit en aimant,» Fera pencher l’épaule au morne escarpement,» Et rendra l’impossible aux hommes praticable.» Avec ce qui l’opprime, avec ce qui l’accable,» Le genre humain se va forger son point d’appui ;» Je regarde le gland qu’on appelle Aujourd’hui,» J’y vois le chêne ; un feu vit sous la cendre éteinte.» Misérable homme, fait pour la révolte sainte,» Ramperas-tu toujours parce que tu rampas ?» Qui sait si quelque jour on ne te verra pas,» Fier, suprême, atteler les forces de l’abîme,» Et, dérobant l’éclair à l’inconnu sublime,» Lier ce char d’un autre à des chevaux à toi ?» Oui, peut-être on verra l’homme devenir loi,» Terrasser l’élément sous lui, saisir et tordre» Cette anarchie au point d’en faire jaillir l’ordre,» Le saint ordre de paix, d’amour et d’unité,» Dompter tout ce qui l’a jadis persécuté,» Se construire à lui-même une étrange monture» Avec toute la vie et toute la nature,» Seller la croupe en feu des souffles de l’enfer,» Et mettre un frein de flamme à la gueule du fer !» On le verra, vannant la braise dans son crible,» Maître et palefrenier d’une bête terrible,» Criant à toute chose : « Obéis, germe, nais ! »» Ajustant sur le bronze et l’acier un harnais» Fait de tous les secrets que l’étude procure,» Prenant aux mains du vent la grande bride obscure,» Passer dans la lueur ainsi que les démons,» Et traverser les bois, les fleuves et les monts,» Beau, tenant une torche aux astres allumée,» Sur une hydre d’airain, de foudre et de fumée !» On l’entendra courir dans l’ombre avec le bruit» De l’aurore enfonçant les portes de la nuit !» Qui sait si quelque jour, grandissant d’âge en âge,» Il ne jettera pas son dragon à la nage,» Et ne franchira pas les mers, la flamme au front !» Qui sait si, quelque jour, brisant l’antique affront,» Il ne lui dira pas : « Envole-toi, matière ! »» S’il ne franchira point la tonnante frontière,» S’il n’arrachera pas de son corps brusquement» La pesanteur, peau vile, immonde vêtement» Que la fange hideuse à la pensée inflige,» De sorte qu’on verra tout à coup, ô prodige,» Ce ver de terre ouvrir ses ailes dans les cieux !» Oh ! lève-toi, sois grand, homme ! va, factieux !» Homme, un orbite d’astre est un anneau de chaîne,» Mais cette chaîne-là, c’est la chaîne sereine,» C’est la chaîne d’azur, c’est la chaîne du ciel ;» Celle-là, tu t’y dois rattacher, ô mortel,» Afin — car un esprit se meut comme une sphère, —» De faire aussi ton cercle autour de la lumière !» Entre dans le grand chœur ! va, franchis ce degré,» Quitte le joug infâme et prends le joug sacré !» Deviens l’Humanité, triple, homme, enfant et femme !» Transfigure-toi ! va ! sois de plus en plus l’âme !» Esclave, grain d’un roi, démon, larve d’un dieu,» Prends le rayon, saisis l’aube, usurpe le feu ;» Torse ailé, front divin, monte au jour, monte au trône,» Et dans la sombre nuit jette les pieds du faune ! » IV l’étoilé Le satyre un moment s’arrêta, respirantComme un homme levant son front hors d’un torrent ;Un autre être semblait sous sa face apparaître ;Les dieux s’étaient tournés, inquiets, vers le maître,Et, pensifs, regardaient Jupiter stupéfait. Il reprit : « Sous le poids hideux qui l’étouffait,» Le réel renaîtra, dompteur du mal immonde.» Dieux, vous ne savez pas ce que c’est que le monde ;» Dieux, vous avez vaincu, vous n’avez pas compris.» Vous avez au-dessus de vous d’autres esprits,» Qui, dans le feu, la nue, et l’onde et la bruine,» Songent en attendant votre immense ruine.» Mais qu’est-ce que cela me fait à moi qui suis» La prunelle effarée au fond des vastes nuits !» Dieux, il est d’autres sphinx que le vieux sphinx de Thèbe.» Sachez ceci, tyrans de l’homme et de l’Érèbe,» Dieux qui versez le sang, dieux dont on voit le fond :» Nous nous sommes tous faits bandits sur ce grand mont» Où la terre et le ciel semblent en équilibre,» Mais vous pour être rois et moi pour être libre.» Pendant que vous semez haine, fraude et trépas,» Et que vous enjambez tout le crime en trois pas,» Moi, je songe. Je suis l’œil fixe des cavernes.» Je vois. Olympes bleus et ténébreux Avernes,» Temples, charniers, forêts, cités, aigle, alcyon,» Sont devant mon regard la même vision ;» Les dieux, les fléaux, ceux d’à présent, ceux d’ensuite,» Traversent ma lueur et sont la même fuite.» Je suis témoin que tout disparaît. Quelqu’un est.» Mais celui-là, jamais l’homme ne le connaît.» L’humanité suppose, ébauche, essaye, approche ;» Elle façonne un marbre, elle taille une roche,» Et fait une statue, et dit : Ce sera lui.» L’homme reste devant cette pierre ébloui ;» Et tous les à-peu-près, quels qu’ils soient, ont des prêtres.» Soyez les Immortels, faites ! broyez les êtres,» Achevez ce vain tas de vivants palpitants,» Régnez ; quand vous aurez, encore un peu de temps,» Ensanglanté le ciel que la lumière azure,» Quand vous aurez, vainqueurs, comblé votre mesure,» C’est bien, tout sera dit, vous serez remplacés» Par ce noir dieu final que l’homme appelle Assez !» Car Delphe et Pise sont comme des chars qui roulent,» Et les choses qu’on crut éternelles s’écroulent» Avant qu’on ait le temps de compter jusqu’à vingt. » Tout en parlant ainsi, le satyre devintDémesuré ; plus grand d’abord que Polyphème,Puis plus grand que Typhon qui hurle et qui blasphème,Et qui heurte ses poings ainsi que des marteaux,Puis plus grand que Titan, puis plus grand que l’Athos ;L’espace immense entra dans cette forme noire ;Et, comme le marin voit croître un promontoire,Les dieux dressés voyaient grandir l’être effrayant ;Sur son front blêmissait un étrange orient ;Sa chevelure était une forêt ; des ondes,Fleuves, lacs, ruisselaient de ses hanches profondes ;Ses deux cornes semblaient le Caucase et l’Atlas ;Les foudres l’entouraient avec de sourds éclats ;Sur ses flancs palpitaient des prés et des campagnes,Et ses difformités s’étaient faites montagnes ;Les animaux qu’avaient attirés ses accords,Daims et tigres, montaient tout le long de son corps ;Des avrils tout en fleurs verdoyaient sur ses membres ;Le pli de son aisselle abritait des décembres ;Et des peuples errants demandaient leur chemin,Perdus au carrefour des cinq doigts de sa main ;Des aigles tournoyaient dans sa bouche béante ;La lyre, devenue en le touchant géante,Chantait, pleurait, grondait, tonnait, jetait des cris ;Les ouragans étaient dans les sept cordes prisComme des moucherons dans de lugubres toiles ;Sa poitrine terrible était pleine d’étoiles. Il cria : « L’avenir, tel que les cieux le font,» C’est l’élargissement dans l’infini sans fond,» C’est l’esprit pénétrant de toutes parts la chose !» On mutile l’effet en limitant la cause ;» Monde, tout le mal vient de la forme des dieux.» On fait du ténébreux avec le radieux ;» Pourquoi mettre au-dessus de l’Être, des fantômes ?» Les clartés, les éthers ne sont pas des royaumes.» Place au fourmillement éternel des cieux noirs,» Des cieux bleus, des midis, des aurores, des soirs !» Place à l’atome saint qui brûle ou qui ruisselle !» Place au rayonnement de l’âme universelle !» Un roi c’est de la guerre, un dieu c’est de la nuit.» Liberté, vie et foi, sur le dogme détruit !» Partout une lumière et partout un génie !» Amour ! tout s’entendra, tout étant l’harmonie !» L’azur du ciel sera l’apaisement des loups.» Place à Tout ! Je suis Pan ; Jupiter ! à genoux. »
Dors ! nous t’irons chercher ! — Ce jour viendra peut-être !Car nous t’avons pour dieu sans t’avoir eu pour maître ; Car notre œil s’est mouillé de ton destin fatal, Et, sous les trois couleurs comme sous l’oriflamme, Nous ne nous pendons pas à cette corde infâme Qui t’arrache à ton piédestal. Oh ! va, nous te ferons de belles funérailles ! Nous aurons bien aussi peut-être nos batailles, Nous en ombragerons ton cercueil respecté. Nous y convierons tout, Europe, Afrique, Asie, Et nous t’amènerons la jeune poésie Chantant la jeune liberté. Ode à la Colonne, Octobre 1830. I. Après la dernière bataille, Quand, formidables et béants, Six cents canons sous la mitraille Eurent écrasé les géants ; Dans ces jours où caisson qui roule, Blessés, chevaux, fuyaient en foule, Où l’on vit choir l’aigle indompté, Et, dans le bruit et la fumée, Sous l’écroulement d’une armée, Plier Paris épouvanté ; Quand la vieille garde fut morte, Trahi des uns, de tous quitté,Le grand empereur, sans escorte Rentra dans la grande cité. Dans l’ancien palais ElyséeIl s’arrêta, l’âme épuisée ;Et, n’attendant plus de secours, Repoussant la guerre civile,Avant de sortir de sa ville, Triste, il la contempla trois jours. Sa tête enfin était courbée. Plus de triomphes ! plus de cris !Sa popularité tombéeCouvrait sa gloire de débris. Partout l’abandon ou la haine ! Le soir, quelque passant à peine, S’arrêtant, mais sans approcher, Dans le palais cherchant le maître, A travers la haute fenêtre Regardait son ombre marcherDurant ces heures solennelles, Tandis qu’il sondait son malheur, L’œil des muettes sentinelles L’interrogeait avec douleur. Soldats toujours prêts pour la lutte, Hélas ! ils comptaient de sa chute Chaque symptôme avant-coureur ; Et, comme un jour qui se retire, Ils voyaient s’effacer l’empire Dans le regard de l’empereur ! Adieu ses légions sans nombre ! Adieu ses camps victorieux ! II se sentait poussé vers l’ombre Par un souffle mystérieux. La nuit, sa fièvre était sans trêves ; II voyait flotter dans ses rêves Le spectre d’un rocher lointain ; Déjà, l’âme d’angoisses pleine, II entrevoyait Sainte-Hélène Dans les brumes de son destin. Le jour, en proie à la pensée, L’œil fixé sur le sol sacré, Le front sur la vitre glacée, Il disait : « Oh ! je reviendrai ! Je reviendrai ! toujours le même, Seul, sans pourpre et sans diadème, Sans bataillons et sans trésors ; Je veux, proscrit, chassé, qu’importe ? Choisir, pour rentrer, cette porte, Cette porte par où je sors. « Une nuit, dans une tempête, Rapporté par un vent des cieux, Avec des éclairs sur la tête, Je surgirai, vivant, joyeux ! Mes vieux compagnons d’aventure Dormiront dans la brume obscure, Et tout à coup, à l’orient, Ils verront luire, ô délivrance ! Mon œil, rayonnant pour la France, Pour l’Angleterre flamboyant ! « J’apparaîtrai dans les ténèbres A ce Paris qui m’adora ; Le jour succède aux nuits funèbres, Et mon peuple se lèvera ! Il se lèvera plein de joie, Pourvu que dans l’ombre il me voie Chassant l’étranger, vil troupeau, Pâle, la main de sang trempée, Avec le tronçon d’une épée, Avec le haillon d’un drapeau ! » * Sire, vous reviendrez dans votre capitale, Sans tocsin, sans combat, sans lutte et sans fureur, Traîné par huit chevaux sous l’arche triomphale, En habit d’empereur !Par cette même porte, où Dieu vous accompagne, Sire, vous reviendrez sur un sublime char, Glorieux, couronné, saint comme Charlemagne Et grand comme César ! Sur votre sceptre d’or, qu’aucun vainqueur ne foule, On verra resplendir votre aigle au bec vermeil, Et sur votre manteau vos abeilles en foule Frissonner au soleil. Paris sur ses cent tours allumera des phares ; Paris fera parler toutes ses grandes voix ; Les cloches, les tambours, les clairons, les fanfares, Chanteront à la fois. Joyeux comme l’enfant quand l’aube recommence, Emu comme le prêtre au seuil du lieu sacré, Sire, on verra vers vous venir un peuple immense, Tremblant, pâle, effaré ; Peuple qui sous vos pieds mettrait les lois de Sparte, Qu’embrase votre esprit, qu’enivre votre nom, Et qui flotte, ébloui, du jeune Bonaparte Au vieux Napoléon. Une nouvelle armée, ardente d’espérance. Dont les exploits déjà sèmeront la terreur, Autour de votre char criera : Vive la France ! Et vive L’Empereur ! En vous voyant passer. ô chef du grand empire ! Le peuple et les soldats tomberont à genoux ; Mais vous ne pourrez pas vous pencher pour leur dire Je suis content de vous ! Une acclamation douce, tendre et hautaine, Chant des cœurs, cri d’amour où l’extase se joint, Remplira la cité ; mais, ô mon capitaine ! Vous ne l’entendrez point. De sombres grenadiers, vétérans qu’on admire, Muets, de vos chevaux viendront baiser les pas ; Ce spectacle sera touchant et beau ; mais, sire, Vous ne le verrez pas. Car, ô géant ! couché dans une ombre profonde, Pendant qu’autour de vous, comme autour d’un ami, S’éveilleront Paris, et la France, et le monde, Vous serez endormi ! Vous serez endormi, figure auguste et fière, De ce morne sommeil, plein de rêves pesants, Dont Barberousse, assis sur sa chaise de pierre, Dort depuis six cents ans. L’épée au flanc, l’œil clos, la main encore émue Par le dernier baiser de Bertrand éperdu, Dans un lit où jamais le dormeur ne remue, Vous serez étendu. Pareil à ces soldats qui, devant cent murailles, Avaient suivi vos pas, vainqueurs, toujours debout, Et qui, touchés un soir par le vent des batailles, Se couchaient tout à coup. Leur attitude grave, altière, armée encore, Ressemblait au sommeil, et non point au trépas ; Mais la diane, hélas ! cette voix de l’aurore, Ne les réveillait pas. Si bien que, vous voyant glacé, dans son délire, Et tel qu’un dieu muet qui se laisse adorer, Ce peuple, ivre d’amour, venu pour vous sourire, Ne pourra que pleurer. Sire, en ce moment-là, vous aurez pour royaume Tous les fronts, tous les cœurs qui battront sous le ciel Les nations feront asseoir votre fantôme Au trône universel. Les poètes divins, élite agenouillée, Vous proclameront grand, vénérable, immortel, Et de votre mémoire, injustement souillée, Redoreront l’autel. Les nuages auront passé dans votre gloire ; Rien ne troublera plus son rayonnement pur ; Elle se posera sur toute notre histoire Comme un dôme d’azur. Vous serez pour tout homme une âme grande et bonne, Pour la France un proscrit magnanime et serein, Sire, et pour l’étranger, sur la haute colonne, Un colosse d’airain, Vous cependant, — tandis qu’une pompe sacrée Mènera par la ville un cortège inouï, Et que tous croiront voir revivre à votre entrée Un monde évanoui ; Tandis qu’on entendra, près du dôme ou des ombres Gardent tous les grands noms dont Paris se souvient, Rugir les vieux canons comme des dogues sombres Quand le maître revient ; Tandis que votre nom, devant qui tout s’efface, Montera vers les cieux, puissant, illustre et beau, — Vous sentirez ronger dans l’ombre votre face Par le ver du tombeau ! * Sombres événements, hérauts aux noirs messages ! Masques dont le Seigneur connaît seul les visages, Que vous parlez parfois un langage effrayant ! Oh ! n’arrachez-vous pas au livre de Dieu même Ces feuillets ténébreux, pleins d’un vague anathème, Que vous nous jetez en fuyant ? Rien n’est complet ; à tout il manque quelque chose ; L’homme a le pilori, l’ombre a l’apothéose. Ces héros sont trop grands ! un même sort les suit. Hélas ! tous les Césars et tous les Charlemagnes Ont deux versants ainsi que les hautes montagnes ; D’un côté le soleil, et de l’autre la nuit. Et quel temps fut jamais plus grave et plus sévère ! Le Christ déraciné tremble sur le Calvaire. Oh ! que d’écroulements ! tout chancelle à la fois, Tout plie et rompt, les grands sous la charge des haines, Les rois sous le fardeau du sort, les lois humaines Sous le poids des divines lois ! Rien de ces noirs débris ne sort — que toi, pensée ! Poésie immortelle à tous les vents bercée !Ainsi, pour s’en aller en toute liberté, Au gré de l’air qui souffle ou de l’eau qui s’épanche, Teinte à peine de sang, la plume chaste et blanche Tombe de l’oiseau mort et du nid dévasté. II. Sainte-Hélène ! — leçon ! chute ! exemple ! agonie ! L’Angleterre, à la haine épuisant son génie, Se mit à dévorer ce grand homme en plein jour ; Et l’univers revit ce spectacle homérique ; La chaîne, le rocher brûlé du ciel d’Afrique, Et le Titan — et le Vautour ! * Cependant ces tourments, cette auguste infortune, Cette rage punique, implacable rancune, Faisant saigner d’en bas le grand crucifié, Ces affronts, qui tombaient sur toute âme hautaine, Comme un vase profond où coule une fontaine, Emplissaient lentement le monde de pitié. Pitié des nobles cœurs ! cri de toute la terre ! Qui t’irritaient dans l’ombre, ô geôlier d’Angleterre ! Car l’admiration, de son feu souverain, Endurcit l’homme vil, amollit la grande âme. Hélas ! où pleure un brave, un lâche rit, La flamme Sèche la fange et fond l’airain. * Lui, pourtant, restait fier comme un roi chez son hôte. On l’entendait parler dans son île à voix haute. Il rêvait ; il dictait d’illustres testaments ; Il repoussait l’oubli dont l’exil s’enveloppe ; Et, quand son œil parfois se tournait vers l’Europe, Il en venait encore de grands rayonnements. Un jour — Lanne assoupi tressaillit sous son dôme ; — Les quatre aigles pensifs de la place Vendôme Frémirent en voyant passer un noir corbeau. On regarda. La nuit était sur Sainte-Hélène. Un guichetier anglais sous son impure haleine Avait éteint le grand flambeau. * Vingt ans il a dormi dans cette île lointaine ! Dans les monts, près d’un saule, au bord d’une fontaine, Sans affront, sans honneur, Vingt ans il a dormi sous une dalle obscure, Seul avec l’océan, seul avec la nature, Seul avec vous, Seigneur ! Là, dans la solitude, après tant de tempêtes, Tandis que son esprit revivait dans nos têtes, Que l’Europe indignée exécrait sa prison, Et que les rois, tremblant jusque dans leurs entrailles, Voyaient le tourbillon de toutes ses batailles Gronder confusément encore à l’horizon ; Durant les nuits, à l’heure où l’âme dans l’espaceN’entend que l’eau qui fuit, le cormoran qui passe, Le flot des flots heurté, L’air balayant les monts que la nuée encombre, Et ce que dit tout bas à l’éternité sombre La sombre immensité ; Quand la forêt frissonne au front de la colline, Quand le ciel lentement vers l’océan s’incline, Lorsque, brisant sa vague aux nocturnes rayons, La mer, où vont plongeant des étoiles sans nombre, Semble écumer dans l’ombre Au choc étincelant des constellations ; Dans ces heures de paix, les déserts, les vallées, Les vents, les bois, les monts, les sphères étoilées, Chantant un divin chœur, Couvrant d’oubli sa tombe aux bruits humains murée, Ensemble accomplissaient la fonction sacrée De calmer ce grand cœur. III. Jadis, quand vous vouliez conquérir une ville, Ratisbonne ou Madrid, Varsovie ou Séville, Vienne l’austère, ou Naple au soleil radieux, Vous fronciez le sourcil, ô figure idéale ! Alors tout était dit. La garde impériale Faisait trois pas comme les dieux. Vos batailles, ô roi ! comme des mains fatales, L’une après l’autre, ont pris toutes les capitales ; Il suffit d’Iéna pour entrer à Berlin, D’Arcole pour entrer à Mantoue, ô grand homme ! Lodi mène à Milan, Marengo mène à Rome, La Moskova mène au Kremlin ! Paris coûte plus cher ! c’est la cité sacrée ! C’est la conquête ardue, âpre, démesurée ! Le but éblouissant des suprêmes efforts ! Pour entrer dans Paris, la ville de mémoire, Sire, il faut revenir de la sombre victoire Qu’on remporte au pays des morts ! Il faut avoir forcé toute haine à se taire, Rallié tout grand cœur et tout grand caractère, S’être fait de l’Europe et l’âme et le milieu, Et, debout dans la gloire ainsi que dans un temple, Etre pour l’univers, qui de loin vous contemple, Plus qu’un fantôme et presque un dieu ! Il faut, soleil du siècle, en éclipser les astres ; Il faut, héros accru même par les désastres, Dépasser Lafayette, effacer Mirabeau, Sortir du fond des mers où l’autre ciel commence, Et mêler la grandeur de l’océan immense A la majesté du tombeau ! IV. Oh ! t’abaisser n’est pas facile, France, sommet des nations ! Toi que l’idée a pour asile, Mère des révolutions ! Aux choses dont tu fais le moule Tout l’univers travaille en foule ; Ta chaleur dans ses veines coule ; Il t’obéit avec orgueil ; Il marche, il forge, il tente, il fonde ; Toi, tu penses, grave et féconde... — La France est la tête du monde, Cyclope dont Paris est l’œil ! Te détruire ? — audace insensée ! Crime ! folie ! impiété ! Ce serait ôter la pensée A la future humanité ! Ce serait aveugler les races ! Car, dans le chemin que tu traces, Dans le cercle où tu les embrasses, Tous les peuples doivent s’unir ; L’esprit des temps à ta voix change ; Tout ce qui naît sous toi se range ! — Qui donc ferait ce rêve étrange De décapiter l’avenir ? Te bâillonner ? — Rois ! Dieu lui-même Pourra vous le prouver bientôt, Ce siècle est un profond problème Dont la France seule a le mot. Ce siècle est debout sur la rive, D’une voix terrible ou plaintive, Questionnant quiconque arrive, Tribuns, penseurs, — ou rois, hélas ! Il propose à tous, dès l’aurore, L’énigme inexpliquée encore, Et, comme le sphinx, il dévore Celui qui ne le comprend pas ! T’insulter ? — mais, s’il se rencontre Des rois pour courir ce danger, Vois donc les choses que Dieu montre A ceux qui voudraient t’outrager ! Vois, sous l’arche où sont nos histoires, Wagram, les mains de poudre noires, Ulm, Essling, Eylau, cent victoires, Défiler au bruit du tambour ! Dieu, quand l’Europe te croit morte, Prend l’empereur et te l’apporte, Et fait repasser sous ta porte Toute ta gloire en un seul jour ! T’insulter ! t’insulter ! ma mère ! Mais n’avons-nous pas tous, ô ciel ! Parmi nos livres, près d’Homère, Quelque vieux sabre paternel ? Nos pères sont morts, France aimée ! Mais de leur foule ranimée Peut-être on ferait une armée Comme on en fait un Panthéon ! Prêts à surgir au bruit des bombes, Prêts à se lever si tu tombes, Peut-être sont-ils dans leurs tombes Entiers comme Napoléon ! * Toi, héros de ces funérailles, Roi ! génie ! empereur ! martyr ! Les temps sont clos ; dans nos murailles Rentre pour ne plus en sortir ! Rentre aussi dans ta gloire entière, Toi qui mêlais, d’une main fière, Dans l’airain de ton œuvre altière Tous les peuples, tous les métaux ; Toi qui, dans ta force profonde, Oubliant que la foudre gronde, Voulais donner ta forme au monde Comme Alexandre au mont Athos ! Tu voulais, versant notre sève Aux peuples trop lents à mûrir, Faire conquérir par le glaive Ce que l’esprit doit conquérir. Sur Dieu même prenant l’avance, Tu prétendais, vaste espérance ! Remplacer Rome par la France Régnant du Tage à la Néva ; Mais de tels projets Dieu se venge. Duel effrayant ! guerre étrange ! Jacob ne luttait qu’avec l’ange, Tu luttais avec Jéhova ! Nul homme en ta marche hardieN’a vaincu ton bras calme et fort ; A Moscou, ce fut l’incendie ; A Waterloo, ce fut le sort. Que t’importe que l’Angleterre Fasse parler un bloc de pierre Dans ce coin fameux de la terre Où Dieu brisa Napoléon, Et, sans qu’elle-même ose y croire, Fasse attester devant l’histoire Le mensonge d’une victoire Par le fantôme d’un lion ? Oh ! qu’il tremble, au vent qui s’élève, Sur son piédestal incertain, Ce lion chancelant qui rêve, Debout dans le champ du destin ! Nous repasserons dans sa plaine ! Laisse-le donc conter sa haine Et répandre son ombre vaine Sur tes braves ensevelis ! Quelque jour, — et je l’attends d’elle ! — Ton aigle, à nos drapeaux fidèle, Le soufflettera d’un coup d’aile En s’en allant vers Austerlitz ! LE 15 DÉCEMBRE 1840. Écrit en revenant des Champs-Élysées Ciel glacé, soleil pur. — Oh ! brille dans l’histoire,Du funèbre triomphe impérial flambeau !Que le peuple à jamais te garde en sa mémoire, Jour beau comme la gloire, Froid comme le tombeau !
L’HOMME Je suis l’esprit, vivant au sein des choses mortes.Je sais forger les clefs quand on ferme les portes ;Je fais vers le désert reculer le lion ;Je m’appelle Bacchus, Noé, Deucalion ;Je m’appelle Shakspeare, Annibal, César, Dante ; Je suis le conquérant ; je tiens l’épée ardente,Et j’entre, épouvantant l’ombre que je poursuis,Dans toutes les terreurs et dans toutes les nuits.Je suis Platon, je vois ; je suis Newton, je trouve :Du hibou je fais naître Athène, et de la louveRome ; et l’aigle m’a dit : Toi, marche le premier !J’ai Christ dans mon sépulcre et Job sur mon fumier.Je vis ! dans mes deux mains je porte en équilibreL’âme et la chair ; je suis l’homme enfin, maître et libre.Je suis l’antique Adam ! j’aime, je sais, je sens ;J’ai pris l’arbre de vie entre mes poings puissants ;Joyeux, je le secoue au-dessus de ma tête,Et, comme si j’étais le vent de la tempête,J’agite ses rameaux d’oranges d’or chargés,Et je crie : — Accourez, peuples ! prenez, mangez !Et je fais sur leurs fronts tomber toutes les pommes ;Car, science, pour moi, pour mes fils, pour les hommesTa sève à flots descend des cieux pleins de bonté,Car la Vie est ton fruit, racine Éternité !Et tout germe, et tout croît, et, fournaise agrandie,Comme en une forêt court le rouge incendie,Le beau Progrès vermeil, l’œil sur l’azur fixé,Marche, et tout en marchant dévore le passé.Je veux, tout obéit, la matière inflexibleCède ; je suis égal presque au grand Invisible ;Coteaux, je fais le vin comme lui fait le miel ;Je lâche comme lui des globes dans le ciel ;Je me fais un palais de ce qui fut ma geôle ; J’attache un fil vivant d’un pôle à l’autre pôle ;Je fais voler l’esprit sur l’aile de l’éclair ;Je tends l’arc de Nemrod, le divin arc de fer,Et la flèche qui siffle et la flèche qui voleEt que j’envoie au bout du monde, est ma parole.Je fais causer le Rhin, le Gange et l’OrégonComme trois voyageurs dans le même wagon.La distance n’est plus. Du vieux géant EspaceJ’ai fait un nain. Je vais, et, devant mon audace,Les noirs titans jaloux lèvent leur front flétri ;Prométhée, au Caucase enchaîné, pousse un cri,Tout étonné de voir Franklin voler la foudre ;Fulton, qu’un Jupiter eût mis jadis en poudre,Monte Léviathan et traverse la mer ;Galvani, calme, étreint la mort au rire amer ;Volta prend dans ses mains le glaive de l’archangeEt le dissout ; le monde à ma voix tremble et change ;Caïn meurt, l’avenir ressemble au jeune Abel ;Je reconquiers Éden et j’achève Babel.Rien sans moi. La nature ébauche ; je termine.Terre, je suis ton roi. LA TERRE Tu n’es que ma vermine.Le sommeil, lourd besoin, la fièvre, feu subtil, Le ventre abject, la faim, la soif, l’estomac vil,T’accablent, noir passant, d’infirmités sans nombre,Et, vieux, tu n’es qu’un spectre, et, mort, tu n’es qu’une ombre.Tu t’en vas dans la cendre ! et moi je reste au jour ;J’ai toujours le printemps, l’aube, les fleurs, l’amour ;Je suis plus jeune après des millions d’années.J’emplis d’instincts rêveurs les bêtes étonnées.Du gland je tire un chêne et le fruit du pepin.Je me verse, urne sombre, au brin d’herbe, au sapin,Au cep d’où sort la grappe, aux blés qui font les gerbes.Se tenant par la main, comme des sœurs superbes,Sur ma face où s’épand l’ombre, où le rayon luit,Les douze heures du jour, les douze heures de nuitDansent incessamment une ronde sacrée.Je suis source et chaos ; j’ensevelis, je crée.Quand le matin naquit dans l’azur, j’étais là.Vésuve est mon usine, et ma forge est l’Hékla ;Je rougis de l’Etna les hautes cheminées.En remuant Cuzco, j’émeus les Pyrénées.J’ai pour esclave un astre ; alors que vient le soirSur un de mes côtés jetant un voile noir,J’ai ma lampe : la lune au front humain m’éclaire ;Et si quelque assassin, dans un bois séculaire,Vers l’ombre la plus sûre et le plus âpre lieuS’enfuit, je le poursuis de ce masque de feu.Je peuple l’air, la flamme et l’onde ; et mon haleineFait, comme l’oiseau-mouche, éclore la baleine ;Comme je fais le ver, j’enfante les typhons. Globe vivant, je suis vêtu des flots profonds,Des forêts et des monts ainsi que d’une armure. SATURNE Qu’est-ce que cette voix chétive qui murmure ?Terre, à quoi bon tourner dans ton champ si borné,Grain de sable, d’un grain de cendre accompagné ?Moi dans l’immense azur je trace un cercle énorme ;L’espace avec terreur voit ma beauté difforme ;Mon anneau, qui des nuits empourpre la pâleur,Comme les boules d’or que croise le jongleur,Lance, mêle et retient sept lunes colossales. LE SOLEIL Silence au fond des cieux, planètes, mes vassales !Paix ! Je suis le pasteur, vous êtes le bétail.Comme deux chars de front passent sous un portail,Dans mon moindre volcan Saturne avec la TerreEntreraient sans toucher aux parois du cratère.Chaos ! je suis la loi. Fange ! je suis le feu.Contemplez-moi ! Je suis la vie et le milieu,Le Soleil, l’éternel orage de lumière. SIRIUS J’entends parler l’atome. Allons, Soleil, poussière,Tais-toi ! Tais-toi, fantôme, espèce de clarté !Pâtres dont le troupeau fuit dans l’immensité,Globes obscurs, je suis moins hautain que vous n’êtes.Te voilà-t-il pas fier, ô gardeur de planètes,Pour sept ou huit moutons que tu pais dans l’azur !Moi, j’emporte en mon orbe auguste, vaste et pur,Mille sphères de feu dont la moindre a cent lunes.Le sais-tu seulement, larve qui m’importunes ?Que me sert de briller auprès de ce néant ?L’astre nain ne voit pas même l’astre géant. ALDÉBARAN Sirius dort ; je vis ! C’est à peine s’il bouge.J’ai trois soleils, l’un blanc, l’autre vert, l’autre rouge ;Centre d’un tourbillon de mondes effrénés,Ils tournent, d’une chaîne invisible enchaînés,Si vite, qu’on croit voir passer une flamme ivre,Et que la foudre a dit : Je renonce à les suivre ! ARCTURUS Moi, j’ai quatre soleils tournants, quadruple enfer,Et leurs quatre rayons ne font qu’un seul éclair. LA COMÈTE Place à l’oiseau comète, effroi des nuits profondes !Je passe. Frissonnez ! Chacun de vous, ô mondes,Ô soleils ! n’est pour moi qu’un grain de sénevé ! SEPTENTRION Un bras mystérieux me tient toujours levé ;Je suis le chandelier à sept branches du pôle.Comme des fantassins le glaive sur l’épaule,Mes feux veillent au bord du vide où tout finit ;Les univers semés du nadir au zénith,Sous tous les équateurs et sous tous les tropiques,Disent entre eux : — On voit la pointe de leurs piques ;Ce sont les noirs gardiens du pôle monstrueux. —L’éther ténébreux, plein de globes tortueux,Ne sait pas qui je suis, et dans la nuit vermeilleIl me guette, pendant que moi, clarté, je veille. Il me voit m’avancer, moi l’immense éclaireur,Se dresse, et, frémissant, écoute avec horreurS’il n’entend pas marcher mes chevaux invisibles.Il me jette des noms sauvages et terribles,Et voit en moi la bête errante dans les cieux.Or nous sommes le nord, les lumières, les yeux,Sept yeux vivants, ayant des soleils pour prunelles,Les éternels flambeaux des ombres éternelles.Je suis Septentrion qui sur vous apparaît.Sirius avec tous ses globes ne seraitPas même une étincelle en ma moindre fournaise.Entre deux de mes feux cent mondes sont à l’aise.J’habite sur la nuit les radieux sommets.Les comètes de braise elles-mêmes jamaisN’oseraient éclairer des flammes de leurs queuesLe chariot roulant dans les profondeurs bleues.Cet astre qui parlait je ne l’aperçois pas.Les étoiles des cieux vont et viennent là-bas,Traînant leurs sphères d’or et leurs lunes fidèles,Et, si je me mettais en marche au milieu d’ellesDans les champs de l’éther à ma splendeur soumis,Ma roue écraserait tous ces soleils fourmis ! LE ZODIAQUE Qu’est-ce donc que ta roue à côté de la mienne ?De quelque point du ciel que ta lumière vienne, Elle se heurte à moi qui suis le cabestanDe l’abîme, et qui dis aux soleils : Toi, va-t-en !Toi, reviens. C’est ton tour. Toi, sors. Je te renvoie !Car je n’existe pas seulement pour qu’on voieÀ jamais, dans l’azur farouche et flamboyant,Le Taureau, le Bélier, et le Lion fuyantDevant ce monstrueux chasseur, le Sagittaire,Je plonge un seau profond dans le puits du mystère,Et je suis le rouage énorme d’où descendL’ordre invisible au fond du gouffre éblouissant.Ciel sacré, si des yeux pouvaient avoir entréeDans ton prodige, et dans l’horreur démesurée,Peut-être, en l’engrenage où je suis, verrait-on,Comme l’Ixion noir d’un divin Phlégéton,Quelque effrayant damné, quelque immense âme en peine,Recommençant sans cesse une ascension vaine,Et, pour l’astre qui vient quittant l’astre qui fuit,Monter les échelons sinistres de la nuit ! LA VOIE LACTÉE Millions, millions, et millions d’étoiles !Je suis, dans l’ombre affreuse et sous les sacrés voiles,La splendide forêt des constellations.C’est moi qui suis l’amas des yeux et des rayons,L’épaisseur inouïe et morne des lumières. Encor tout débordant des effluves premières,Mon éclatant abîme est votre source à tous.Ô les astres d’en bas, je suis si loin de vousQue mon vaste archipel de splendeurs immobiles,Que mon tas de soleils n’est, pour vos yeux débiles,Au fond du ciel, désert lugubre où meurt le bruit,Qu’un peu de cendre rouge éparse dans la nuit !Mais, ô globes rampants et lourds, quelle épouvantePour qui pénétrerait dans ma lueur vivante,Pour qui verrait de près mon nuage vermeil !Chaque point est un astre et chaque astre un soleil.Autant d’astres, autant d’immensités étranges,Diverses, s’approchant des démons ou des anges,Dont les planètes font autant de nations ;Un groupe d’univers, en proie aux passions,Tourne autour de chacun de mes soleils de flammes ;Dans chaque humanité sont des cœurs et des âmes,Miroirs profonds ouverts à l’œil universel,Dans chaque cœur l’amour, dans chaque âme le ciel !Tout cela naît, meurt, croît, décroît, se multiplie.La lumière en regorge et l’ombre en est remplie.Dans le gouffre sous moi, de mon aube éblouis,Globes, grains de lumière au loin épanouis,Toi, zodiaque, vous, comètes éperdues,Tremblants, vous traversez les blêmes étendues,Et vos bruits sont pareils à de vagues clairons,Et j’ai plus de soleils que vous de moucherons.Mon immensité vit, radieuse et féconde. J’ignore par moments si le reste du monde,Errant dans quelque coin du morne firmament,Ne s’évanouit pas dans mon rayonnement. LES NÉBULEUSES À qui parles-tu donc, flocon lointain qui passes ?À peine entendons-nous ta voix dans les espaces.Nous ne te distinguons que comme un nimbe obscurAu coin le plus perdu du plus nocturne azur.Laisse-nous luire en paix, nous, blancheurs des ténèbres,Mondes spectres éclos dans les chaos funèbres,N’ayant ni pôle austral ni pôle boréal ;Nous, les réalités vivant dans l’idéal,Les univers, d’où sort l’immense essaim des rêves,Dispersés dans l’éther, cet océan sans grèvesDont le flot à son bord n’est jamais revenu ;Nous les créations, îles de l’inconnu ! L’INFINI L’être multiple vit dans mon unité sombre. DIEU Je n’aurais qu’à souffler, et tout serait de l’ombre.