Le jour que la fleur de lotus s'ouvrit, hélas! mon esprit errait à l'aventure et je ne le sus pas. Ma corbeille était vide et la fleur resta délaissée. Mais parfois et encore une tristesse s'abattait sur moi : je m'éveillais en sursaut de mon songe et sentais la suave trace d'une étrange fragrance dans le vent du sud. Cette vague douceur faisait mon coeur malade de désir; il me semblait reconnaître l'ardente haleine de l'été s'efforçant vers sa perfection. Je ne savais pas alors que c'était si près, que c'était mien, et que cette suavité parfaite s'était épanouie au profond de mon propre coeur.
La langueur pèse sur ton coeur, encore, et l'assoupissement sur tes yeux. N'as-tu donc pas entendu dire que la fleur règne en splendeur dans les épines ? Eveille! Eveille-toi! Et que l'heure ne passe pas vaine ! A l'extrémité du sentier caillouteux, au pays de l'intacte solitude, mon ami repose solitaire. Ne déçois pas son attente! Eveille! Eveille-toi! Et si palpite et vibre l'azur par l'ardeur du rayon de midi... Si le sable brûlant étale son manteau de soif... Ne sens-tu pas de joie dans le fond de ton coeur? A chaque pas que tu vas faire, la harpe du sentier, d'une suave musique de peine, ne saura-t-elle pas retentir?
Quel divin breuvage espères-tu, mon Dieu, de cette débordante coupe de ma vie? Mon poète! est-ce là ton délice de voir ta création à travers mes yeux et, au parvis de mon oreille, d'écouter silencieux, ta propre divine harmonie? A travers mon esprit, ton univers se tisse en paroles auxquelles ta joie communique la mélodie. Tu te donnes à moi par amour, et c'est alors qu'en moi tu prends conscience de ta suavité parfaite.
Celle qui depuis toujours habite au profond de mon être, dans la pénombre et la demi-lueur; celle qui jamais n'a soulevé son voile dans la lumière du matin - je l'enveloppe de mon dernier chant, mon Dieu, pour te l'offrir en don suprême. Les mots l'ont courtisée mais ne l'ont pas conquise; en vain la persuasion tend vers elle ses bras ardents. J'ai rôdé de pays en pays, et je la gardais dans le coeur de mon coeur; autour d'elle est monté et puis est retombé le flux et le reflux de ma vie. Sur mes pensées et sur mes actes, sur mes sommeils et sur mes rêves, elle règne, et pourtant réside à part et solitaire. Plus d'un a frappé à ma porte, l'a réclamée et s'en est retourné sans espoir. Nul au monde n'a jamais vu sa face; elle attend que tu la reconnaisses.
Le printemps, avec ses feuilles et ses fleurs, est entré en moi. Les abeilles y bourdonnent tout le matin, et les vents s'y jouent paresseusement avec les ombres. Une fontaine délicieuse a jailli du coeur de mon coeur. Mes yeux s'y baignent avec ravissement, comme le matin dans la rosée, et la vie frémit dans tous mes membres comme chantent les cordes du luth. Erres-tu solitaire sur le rivage de ma vie, là où la marée est à flot, ô amoureux de mes jours éternels? Mes rêves flottent-ils autour de toi comme des phalènes aux ailes de lumière? Et n'est-ce pas ton chant dont j'entends les échos aux noirs abîmes de mon être? Qui, sinon toi, peut saisir le bourdonnement des heures pressées qui sonnent aujourd'hui dans mes veines, les pas joyeux qui dansent dans ma poitrine, la clameur d'une vie tumultueuse dont les ailes frissonnent dans tout mon être ?
Que tous les accents de joie se mêlent dans mon chant suprême - la joie qui fait la terre s'épancherdans l'intempérante profusion de l'herbe; la joiequi sur le large monde fait danser mort et vie jumelles;la joie qui précipite la tempête - et alors un rireéveille et secoue toute vie; la joie qui repose quièteparmi les larmes dans le rouge calice du lotus douleur;et la joie enfin qui jette dans la poussière tout ce qu'elle a et ne sait rien.
Mon propre nom est une prison, où celui que j’enferme pleure. Sans cesse je m’occupe à en élever tout autour de moi la paroi ; et tandis que, de jour en jour, cette paroi grandit vers le ciel, dans l’obscurité de son ombre je perds de vue mon être véritable.Je m’enorgueillis de cette haute paroi ; par crainte du moindre trou, je la replâtre avec de la poudre et du sable ; et pour tout le soin que je prends du nom, je perds de vue mon être véritable.
Je croyais que mon voyage touchait à sa fin, ayant atteint l’extrême limite de mon pouvoir, – que le sentier devant moi s’arrêtait, que mes provisions étaient épuisées et que le temps était venu de prendre retraite dans une silencieuse obscurité.Mais je découvre que ta volonté ne connaît pas de fin en moi. Et quand les vieilles paroles expirent sur la langue, de nouvelles mélodies jaillissent du cœur ; et là où les vieilles pistes sont perdues, une nouvelle contrée se découvre avec ses merveilles.