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Paul Verlaine
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Fêtes galantes

Paul Verlaine

22 poèmes

Clair de lune

Votre âme est un paysage choisi Que vont charmant masques et bergamasques, Jouant du luth et dansant et quasi Tristes sous leurs déguisements fantasques.
Tout en chantant sur le mode mineur L’amour vainqueur et la vie opportune, Ils n’ont pas l’air de croire à leur bonheur Et leur chanson se mêle au clair de lune,
Au calme clair de lune triste et beau, Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres Et sangloter d’extase les jets d’eau, Les grands jets d’eau sveltes parmi les marbres.

Pantomime

Pierrot, qui n’a rien d’un Clitandre, Vide un flacon sans plus attendre, Et, pratique, entame un pâté.
Cassandre, au fond de l’avenue, Verse une larme méconnue Sur son neveu déshérité.
Ce faquin d’Arlequin combine L’enlèvement de Colombine Et pirouette quatre fois.
Colombine rêve, surprise De sentir un cœur dans la brise Et d’entendre en son cœur des voix.

Sur l’herbe

L’abbé divague. — Et toi, marquis, Tu mets de travers ta perruque. — Ce vieux vin de Chypre est exquis Moins, Camargo, que votre nuque.
— Ma flamme… — Do, mi, sol, la, si. — L’abbé, ta noirceur se dévoile. — Que je meure, mesdames, si Je ne vous décroche une étoile.
— Je voudrais être petit chien ! — Embrassons nos bergères, l’une Après l’autre. — Messieurs, eh bien ? — Do, mi, sol. — Hé ! bonsoir la Lune !

L’allée

Fardée et peinte comme au temps des bergeries, Frêle parmi les nœuds énormes de rubans, Elle passe, sous les ramures assombries, Dans l’allée où verdit la mousse des vieux bancs, Avec mille façons et mille afféteries Qu’on garde d’ordinaire aux perruches chéries. Sa longue robe à queue est bleue, et l’éventail Qu’elle froisse en ses doigts fluets aux larges bagues S’égaie un des sujets érotiques, si vagues Qu’elle sourit, tout en rêvant, à maint détail. — Blonde en somme. Le nez mignon avec la bouche Incarnadine, grasse, et divine d’orgueil Inconscient. — D’ailleurs plus fine que la mouche Qui ravive l’éclat un peu niais de l’œil.

À la promenade

Le ciel si pâle et les arbres si grêles Semblent sourire à nos costumes clairs Qui vont flottant légers avec des airs De nonchalance et des mouvements d’ailes.
Et le vent doux ride l’humble bassin, Et la lueur du soleil qu’atténue L’ombre des bas tilleuls de l’avenue Nous parvient bleue et mourante à dessein.
Trompeurs exquis et coquettes charmantes Cœurs tendres mais affranchis du serment Nous devisons délicieusement, Et les amants lutinent les amantes
De qui la main imperceptible sait Parfois donner un soufflet qu’on échange Contre un baiser sur l’extrême phalange Du petit doigt, et comme la chose est
Immensément excessive et farouche, On est puni par un regard très sec, Lequel contraste, au demeurant, avec La moue assez clémente de la bouche.

Dans la grotte

Là ! Je me tue à vos genoux !         Car ma détresse est infinie, Et la tigresse épouvantable d’Hyrcanie         Est une agnelle au prix de vous.
        Oui, céans, cruelle Clymène,         Ce glaive qui, dans maints combats, Mit tant de Scipions et de Cyrus à bas,         Va finir ma vie et ma peine !
        Ai-je même besoin de lui         Pour descendre aux Champs-Élysées ? Amour perça-t-il pas de flèches aiguisées         Mon cœur, dès que votre œil m’eût lui ?

Les ingénus

Les hauts talons luttaient avec les longues jupes, En sorte que, selon le terrain et le vent, Parfois luisaient des bas de jambe, trop souvent Interceptés ! — et nous aimions ce jeu de dupes.
Parfois aussi le dard d’un insecte jaloux Inquiétait le col des belles, sous les branches, Et c’était des éclairs soudains de nuques blanches Et ce régal comblait nos jeunes yeux de fous.
Le soir tombait, un soir équivoque d’automne : Les belles, se pendant rêveuses à nos bras, Dirent alors des mots si spécieux, tout bas, Que notre âme depuis ce temps tremble et s’étonne.

Cortège

Un singe en veste de brocart Trotte et gambade devant elle Qui froisse un mouchoir de dentelle Dans sa main gantée avec art,
Tandis qu’un négrillon tout rouge Maintient à tour de bras les pans De sa lourde robe en suspens, Attentif à tout pli qui bouge ;
Le singe ne perd pas des yeux La gorge blanche de la dame. Opulent trésor que réclame Le torse nu de l’un des dieux ;

Les coquillages

Chaque coquillage incrusté Dans la grotte où nous nous aimâmes A sa particularité
L’un a la pourpre de nos âmes Dérobée au sang de nos cœurs Quand je brûle et que tu t’enflammes ;
Cet autre affecte tes langueurs Et tes pâleurs alors que, lasse, Tu m’en veux de mes yeux moqueurs ;
Celui-ci contrefait la grâce De ton oreille, et celui-là Ta nuque rose, courte et grasse ;
Mais un, entre autres, me troubla.

En patinant

Nous fûmes dupes, vous et moi, De manigances mutuelles, Madame, à cause de l’émoi Dont l’Été férut nos cervelles.
Le Printemps avait bien un peu Contribué, si ma mémoire Est bonne, à brouiller notre jeu, Mais que d’une façon moins noire !
Car au printemps l’air est si frais Qu’en somme les roses naissantes, Qu’Amour semble entr’ouvrir exprès, Ont des senteurs presque innocentes ;
Et même les lilas ont beau Pousser leur haleine poivrée, Dans l’ardeur du soleil nouveau, Cet excitant au plus récrée,
Tant le zéphyr souffle, moqueur, Dispersant l’aphrodisiaque Effluve, en sorte que le cœur Chôme et que même l’esprit vaque,
Et qu’émoustillés, les cinq sens Se mettent alors de la fête, Mais seuls, tout seuls, bien seuls et sans Que la crise monte à la tête.
Ce fut le temps, sous de clairs ciels (Vous en souvenez-vous, Madame ?), Des baisers superficiels Et des sentiments à fleur d’âme,
Exempts de folles passions, Pleins d’une bienveillance amène. Comme tous deux nous jouissions Sans enthousiasme — et sans peine !
Heureux instants ! — mais vint l’Été : Adieu, rafraîchissantes brises ? Un vent de lourde volupté Investit nos âmes surprises.
Des fleurs aux calices vermeils Nous lancèrent leurs odeurs mûres, Et partout les mauvais conseils Tombèrent sur nous des ramures
Nous cédâmes à tout cela, Et ce fut un bien ridicule Vertigo qui nous affola Tant que dura la canicule.
Rires oiseux, pleurs sans raisons, Mains indéfiniment pressées, Tristesses moites, pâmoisons, Et quel vague dans les pensées !
L’automne heureusement, avec Son jour froid et ses bises rudes, Vint nous corriger, bref et sec, De nos mauvaises habitudes,
Et nous induisit brusquement En l’élégance réclamée De tout irréprochable amant Comme de toute digne aimée…
Or, cet Hiver, Madame, et nos Parieurs tremblent pour leur bourse, Et déjà les autres traîneaux Osent nous disputer la course.
Les deux mains dans votre manchon, Tenez-vous bien sur la banquette Et filons ! — et bientôt Fanchon Nous fleurira quoiqu’on caquette !

Fantoches

Scaramouche et Pulcinella, Qu’un mauvais dessein rassembla, Gesticulent, noirs sur la lune.
Cependant l’excellent docteur Bolonais cueille avec lenteur Des simples parmi l’herbe brune.
Lors sa fille, piquant minois, Sous la charmille en tapinois Se glisse demi-nue, en quête
De son beau pirate espagnol, Dont un langoureux rossignol Clame la détresse à tue-tête.

Cythères

Un pavillon à claires-voies Abrite doucement nos joies Qu’éventent des rosiers amis ;
L’odeur des roses, faible, grâce Au vent léger d’été qui passe, Se mêle aux parfums qu’elle a mis ;
Comme ses yeux l’avaient promis, Son courage est grand et sa lèvre Communique une exquise fièvre ;
Et l’Amour comblant tout, hormis La Faim, sorbets et confitures Nous préservent des courbatures.

En bateau

L’étoile du berger tremblote Dans l’eau plus noire et le pilote Cherche un briquet dans sa culotte.
C’est l’instant, Messieurs, ou jamais, D’être audacieux, et je mets Mes deux mains partout désormais !
Le chevalier Atys qui gratte Sa guitare, à Chloris l’ingrate Lance une œillade scélérate.
L’abbé confesse bas Églé, Et ce vicomte déréglé Des champs donne à son cœur la clé.
Cependant la lune se lève Et l’esquif en sa course brève File gaîment sur l’eau qui rêve.

Le faune

Un vieux faune de terre cuite Rit au centre des boulingrins, Présageant sans doute une suite Mauvaise à ces instants sereins
Qui m’ont conduit et t’ont conduite, — Mélancoliques pèlerins, — Jusqu’à cette heure dont la fuite Tournoie au son des tambourins.

Mandoline

Les donneurs de sérénades Et les belles écouteuses Échangent des propos fades Sous les ramures chanteuses.
C’est Tircis et c’est Aminte, Et c’est l’éternel Clitandre, Et c’est Damis qui pour mainte Cruelle fait maint vers tendre.
Leurs courtes vestes de soie, Leurs longues robes à queues, Leur élégance, leur joie Et leurs molles ombres bleues,
Tourbillonnent dans l’extase D’une lune rose et grise, Et la mandoline jase Parmi les frissons de brise.

À Clymène

Mystiques barcarolles, Romances sans paroles, Chère, puisque tes yeux,       Couleur des cieux,
Puisque ta voix, étrange Vision qui dérange Et trouble l’horizon       De ma raison,
Puisque l’arôme insigne De ta pâleur de cygne Et puisque la candeur       De ton odeur,
Ah ! puisque tout ton être, Musique qui pénètre, Nimbes d’anges défunts,       Tons et parfums,
A sur d’almes cadences En ses correspondances Induit mon cœur subtil,       Ainsi soit-il !

Lettre

Éloigné de vos yeux, Madame, par des soins Impérieux (j’en prends tous les dieux à témoins), Je languis et je meurs, comme c’est ma coutume En pareil cas, et vais, le cœur plein d’amertume, À travers des soucis où votre ombre me suit, Le jour dans mes pensées, dans mes rêves la nuit. Et la nuit et le jour adorable, Madame ! Si bien qu’enfin, mon corps faisant place à mon âme, Je deviendrai fantôme à mon tour aussi, moi, Et qu’alors, et parmi le lamentable émoi Des enlacements vains et des désirs sans nombre, Mon ombre se fondra à jamais en votre ombre.
En attendant, je suis, très chère, ton valet.
Tout se comporte-t-il là-bas comme il te plaît, Ta perruche, ton chat, ton chien ? La compagnie Est-elle toujours belle ? et cette Silvanie Dont j’eusse aimé l’œil noir si le tien n’était bleu, Et qui parfois me fit des signes, palsambleu ! Te sert-elle toujours de douce confidente ?
Or, Madame, un projet impatient me hante De conquérir le monde et tous ses trésors pour Mettre à vos pieds ce gage — indigne — d’un amour Égal à toutes les flammes les plus célèbres Qui des grands cœurs aient fait resplendir les ténèbres. Cléopâtre fut moins aimée, oui, sur ma foi ! Par Marc-Antoine et par César que vous par moi, N’en doutez pas, Madame, et je saurai combattre Comme César pour un sourire, ô Cléopâtre,
Et comme Antoine fuir au seul prix d’un baiser.
Sur ce, très chère, adieu. Car voilà trop causer, Et le temps que l’on perd à lire une missive N’aura jamais valu la peine qu’on l’écrive.

Les indolents

Bah ! malgré les destins jaloux, Mourons ensemble, voulez-vous ? — La proposition est rare.
— Le rare est le bon. Donc mourons Comme dans les Décamérons. — Hi ! hi ! hi ! quel amant bizarre !
— Bizarre, je ne sais. Amant Irréprochable, assurément. Si vous voulez, mourons ensemble ?
— Monsieur, vous raillez mieux encor Que vous n’aimez, et parlez d’or ; Mais taisons-nous, si bon vous semble ?
Si bien que ce soir-là Tircis Et Dorimène, à deux assis Non loin de deux silvains hilares,
Eurent l’inexpiable tort D’ajourner une exquise mort. Hi ! hi ! hi ! les amants bizarres !

Colombine

Léandre le sot, Pierrot qui d’un saut         De puce Franchit le buisson, Cassandre sous son         Capuce,
Arlequin aussi, Cet aigrefin si         Fantasque Aux costumes fous, Ses yeux luisants sous         Son masque,
— Do, mi, sol, mi, fa, — Tout ce monde va,         Rit, chante Et danse devant Une belle enfant         Méchante
Dont les yeux pervers Comme les yeux verts         Des chattes Gardent ses appas Et disent : « A bas         Les pattes ! »
— Eux ils vont toujours ! — Fatidique cours         Des astres, Oh ! dis-moi vers quels Mornes ou cruels         Désastres
L’implacable enfant, Preste et relevant         Ses jupes, La rose au chapeau, Conduit son troupeau         De dupes ?

L’amour par terre

Le vent de l’autre nuit a jeté bas l’Amour Qui, dans le coin le plus mystérieux du parc, Souriait en bandant malignement son arc, Et dont l’aspect nous fit tant songer tout un jour !
Le vent de l’autre nuit l’a jeté bas ! Le marbre Au souffle du matin tournoie, épars. C’est triste De voir le piédestal, où le nom de l’artiste Se lit péniblement parmi l’ombre d’un arbre.
Oh ! c’est triste de voir debout le piédestal Tout seul ! et des pensers mélancoliques vont Et viennent dans mon rêve où le chagrin profond Évoque un avenir solitaire et fatal.
Oh ! c’est triste ! — Et toi-même, est-ce pas ? es touchée D’un si dolent tableau, bien que ton œil frivole S’amuse au papillon de pourpre et d’or qui vole Au-dessus des débris dont l’allée est jonchée.

En sourdine

Calmes dans le demi-jour Que les branches hautes font, Pénétrons bien notre amour De ce silence profond.
Fondons nos âmes, nos cœurs Et nos sens extasiés, Parmi les vagues langueurs Des pins et des arbousiers.
Ferme tes yeux à demi, Croise tes bras sur ton sein, Et de ton cœur endormi Chasse à jamais tout dessein.
Laissons-nous persuader Au souffle berceur et doux Qui vient à tes pieds rider Les ondes de gazon roux.
Et quand, solennel, le soir Des chênes noirs tombera, Voix de notre désespoir, Le rossignol chantera.

Colloque sentimental

Dans le vieux parc solitaire et glacé Deux formes ont tout à l’heure passé.
Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles, Et l’on entend à peine leurs paroles.
Dans le vieux parc solitaire et glacé Deux spectres ont évoqué le passé.
— Te souvient-il de notre extase ancienne ? — Pourquoi voulez-vous donc qu’il m’en souvienne ?
— Ton cœur bat-il toujours à mon seul nom ? Toujours vois-tu mon âme en rêve ? — Non.
— Ah ! les beaux jours de bonheur indicible Où nous joignions nos bouches ! — C’est possible.
Qu’il était bleu, le ciel, et grand l’espoir ! — L’espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.
Tels ils marchaient dans les avoines folles, Et la nuit seule entendit leurs paroles.

À propos de Paul Verlaine

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À propos de cette lecture

Les couvertures sont imaginaires. Les portraits sont des interprétations risographiées.

Clair de lunePaul Verlaine · Voix de synthèse
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