Les seigles et les blés tout humides encore,Et l’azur a gardé sa fraîcheur de la nuit.L’on sort sans autre but que de sortir ; on suit,Le long de la rivière aux vagues herbes jaunes,Un chemin de gazon que bordent de vieux aunes.L’air est vif. Par moments un oiseau vole avecQuelque fruit de la haie ou quelque paille au bec,Et son reflet dans l’eau survit à son passage.C’est tout. Mais le songeur aime ce paysageDont la claire douceur a soudain caresséSon rêve de bonheur adorable, et bercéLe souvenir charmant de cette jeune fille,Blanche apparition qui chante et qui scintille,Dont rêve le poète et que l’homme chérit,Évoquant en ses vœux dont peut-être on souritLa Compagne qu’enfin il a trouvée, et l’âmeQue son âme depuis toujours pleure et réclame.
Toute grâce et toutes nuancesDans l’éclat doux de ses seize ans,Elle a la candeur des enfancesEt les manèges innocents. Ses yeux qui sont les yeux d’un ange,Savent pourtant, sans y penser,Éveiller le désir étrangeD’un immatériel baiser. Et sa main, à ce point petiteQu’un oiseau-mouche n’y tiendrait,Captive, sans espoir de fuite,Le cœur pris par elle en secret. L’intelligence vient chez elleEn aide à l’âme noble ; elle estPure autant que spirituelle :Ce qu’elle a dit, il le fallait ! Et si la sottise l’amuseEt la fait rire sans pitié,Elle serait, étant la muse,Clémente jusqu’à l’amitié, Jusqu’à l’amour — qui sait ? peut-être,À l’égard d’un poète éprisQui mendierait sous sa fenêtre,L’audacieux ! un digne prix De sa chanson bonne ou mauvaise !Mais témoignant sincèrement,Sans fausse note et sans fadaise,Du doux mal qu’on souffre en aimant.
En robe grise et verte avec des ruches,Un jour de juin que j’étais soucieux,Elle apparut souriante à mes yeuxQui l’admiraient sans redouter d’embûches ; Elle alla, vint, revint, s’assit, parla,Légère et grave, ironique, attendrie :Et je sentais en mon âme assombrieComme un joyeux reflet de tout cela ; Sa voix, étant de la musique fine,Accompagnait délicieusementL’esprit sans fiel de son babil charmantOù la gaîté d’un cœur bon se devine. Aussi soudain fus-je, après le semblantD’une révolte aussitôt étouffée,Au plein pouvoir de la petite FéeQue depuis lors je supplie en tremblant.
Puisque, après m’avoir fui longtemps, l’espoir veut bienRevoler devers moi qui l’appelle et l’implore,Puisque tout ce bonheur veut bien être le mien, C’en est fait à présent des funestes pensées,C’en est fait des mauvais rêves, ah ! c’en est faitSurtout de l’ironie et des lèvres pincéesEt des mots où l’esprit sans l’âme triomphait. Arrière aussi les poings crispés et la colèreÀ propos des méchants et des sots rencontrés ;Arrière la rancune abominable ! arrièreL’oubli qu’on cherche en des breuvages exécrés ! Car je veux, maintenant qu’un Être de lumièreA dans ma nuit profonde émis cette clartéD’une amour à la fois immortelle et première,De par la grâce, le sourire et la bonté, Je veux, guidé par vous, beaux yeux aux flammes douces,Par toi conduit, ô main où tremblera ma main,Marcher droit, que ce soit par des sentiers de moussesOu que rocs et cailloux encombrent le chemin ; Oui, je veux marcher droit et calme dans la Vie,Vers le but où le sort dirigera mes pas,Sans violence, sans remords et sans envie.Ce sera le devoir heureux aux gais combats. Et comme, pour bercer les lenteurs de la route,Je chanterai des airs ingénus, je me disQu’elle m’écoutera sans déplaisir sans doute ;Et vraiment je ne veux pas d’autre Paradis.
Avant que tu ne t’en ailles,Pâle étoile du matin, — Mille caillesChantent, chantent dans le thym. — Tourne devers le poète,Dont les yeux sont pleins d’amour ; — L’alouetteMonte au ciel avec le jour. — Tourne ton regard que noieL’aurore dans son azur ; — Quelle joieParmi les champs de blé mûr ! — Puis fais luire ma penséeLà-bas, — bien loin, oh, bien loin ! — La roséeGaîment brille sur le foin. — Dans le doux rêve où s’agiteMa mie endormie encor… — Vite, vite,Car voici le soleil d’or. —
La lune blancheLuit dans les bois ;De chaque branchePart une voixSous la ramée… Ô bien-aimée. L’étang reflète,Profond miroir,La silhouetteDu saule noirOù le vent pleure… Rêvons, c’est l’heure. Un vaste et tendreApaisementSemble descendreDu firmamentQue l’astre irise… C’est l’heure exquise.
Le foyer, la lueur étroite de la lampe ;Court furieusement, et des plaines entièresAvec de l’eau, des blés, des arbres et du cielVont s’engouffrant parmi le tourbillon cruelOù tombent les poteaux minces du télégrapheDont les fils ont l’allure étrange d’un paraphe. Une odeur de charbon qui brûle et d’eau qui bout,Tout le bruit que feraient mille chaînes au boutDesquelles hurleraient mille géants qu’on fouette ;Et tout à coup des cris prolongés de chouette. — — Que me fait tout cela, puisque j’ai dans les yeuxLa blanche vision qui fait mon cœur joyeux,Puisque la douce voix pour moi murmure encore,Puisque le Nom si beau, si noble et si sonoreSe mêle, pur pivot de tout ce tournoiement,Au rythme du wagon brutal, suavement.
Une Sainte en son auréole,Une Châtelaine en sa tour,Tout ce que contient la paroleHumaine de grâce et d’amour ; La note d’or que fait entendreUn cor dans le lointain des bois,Mariée à la fierté tendreDes nobles Dames d’autrefois ! Avec cela le charme insigneD’un frais sourire triomphantÉclos dans des candeurs de cygneEt des rougeurs de femme-enfant ; Des aspects nacrés, blancs et roses,Un doux accord patricien.Je vois, j’entends toutes ces chosesDans son nom Carlovingien.
Son bras droit, dans un geste aimable de douceur,Repose autour du cou de la petite sœur,Et son bras gauche suit le rythme de la jupe.À coup sûr une idée agréable l’occupe,Car ses yeux si francs, car sa bouche qui sourit,Témoignent d’une joie intime avec esprit.Oh ! sa pensée exquise et fine, quelle est-elle ?Toute mignonne, tout aimable, et toute belle,Pour ce portrait, son goût infaillible a choisiLa pose la plus simple et la meilleure aussi :Debout, le regard droit, en cheveux ; et sa robeEst longue juste assez pour qu’elle ne dérobeQu’à moitié sous ses plis jaloux le bout charmantD’un pied malicieux imperceptiblement.
Quinze longs jours encore et plus de six semainesDéjà ! Certes, parmi les angoisses humainesLa plus dolente angoisse est celle d’être loin. On s’écrit, on se dit que l’on s’aime ; on a soinD’évoquer chaque jour la voix, les yeux, le gesteDe l’être en qui l’on mit son bonheur, et l’on resteDes heures à causer tout seul avec l’absent.Mais tout ce que l’on pense et tout ce que l’on sentEt tout ce dont on parle avec l’absent, persisteÀ demeurer blafard et fidèlement triste. Oh ! l’absence ! le moins clément de tous les maux !Se consoler avec des phrases et des mots,Puiser dans l’infini morose des penséesDe quoi vous rafraîchir, espérances lassées,Et n’en rien remonter que de fade et d’amer !Puis voici, pénétrant et froid comme le fer,Plus rapide que les oiseaux et que les ballesEt que le vent du sud en mer et ses rafalesEt portant sur sa pointe aiguë un fin poison,Voici venir, pareil aux flèches, le soupçonDécoché par le Doute impur et lamentable. Est-ce bien vrai ? tandis qu’accoudé sur ma tableJe lis sa lettre avec des larmes dans les yeux,Sa lettre, où s’étale un aveu délicieux,N’est-elle pas alors distraite en d’autres choses ?Qui sait ? Pendant qu’ici pour moi lents et morosesCoulent les jours, ainsi qu’un fleuve au bord flétri,Peut-être que sa lèvre innocente a souri ?Peut-être qu’elle est très joyeuse et qu’elle oublie ? Et je relis sa lettre avec mélancolie.
La dure épreuve va finir :Mon cœur, souris à l’avenir. Ils sont passés les jours d’alarmesOù j’étais triste jusqu’aux larmes. Ne suppute plus les instants,Mon âme, encore un peu de temps. J’ai tu les paroles amèresEt banni les sombres chimères. Mes yeux exilés de la voirDe par un douloureux devoir, Mon oreille avide d’entendreLes notes d’or de sa voix tendre, Tout mon être et tout mon amourAcclament le bienheureux jour Où, seul rêve et seule pensée,Me reviendra la fiancée !
Va, chanson, à tire-d’aileAu-devant d’elle, et dis-luiBien que dans mon cœur fidèleUn rayon joyeux a lui, Dissipant, lumière sainte,Ces ténèbres de l’amour :Méfiance, doute, crainte,Et que voici le grand jour ! Longtemps craintive et muette,Entendez-vous ? la gaîté,Comme une vive alouetteDans le ciel clair a chanté. Va donc, chanson ingénue,Et que, sans nul regret vain,Elle soit la bienvenueCelle qui revient enfin.
Hier, on parlait de choses et d’autres,Et mes yeux allaient recherchant les vôtres ; Et votre regard recherchait le mienTandis que courait toujours l’entretien. Sous le sens banal des phrases peséesMon amour errait après vos pensées ; Et quand vous parliez, à dessein distraitJe prêtais l’oreille à votre secret : Car la voix, ainsi que les yeux de CelleQui vous fait joyeux et triste décèle, Malgré tout effort morose et rieur,Et met au plein jour l’être intérieur. Or, hier je suis parti plein d’ivresse :Est-ce un espoir vain que mon cœur caresse, Un vain espoir, faux et doux compagnon ?Oh ! non ! n’est-ce pas ? n’est-ce pas que non ?
Le foyer, la lueur étroite de la lampe ;La rêverie avec le doigt contre la tempeEt les yeux se perdant parmi les yeux aimés ;L’heure du thé fumant et des livres fermés ;La douceur de sentir la fin de la soirée ;La fatigue charmante et l’attente adoréeDe l’ombre nuptiale et de la douce nuit,Oh ! tout cela, mon rêve attendri le poursuitSans relâche, à travers toutes remises vaines,Impatient des mois, furieux des semaines !
J’ai presque peur, en vérité,Tant je sens ma vie enlacéeÀ la radieuse penséeQui m’a pris l’âme l’autre été, Tant votre image, à jamais chère,Habite en ce cœur tout à vous,Mon cœur uniquement jalouxDe vous aimer et de vous plaire ; Et je tremble, pardonnez-moiD’aussi franchement vous le dire,À penser qu’un mot, un sourireDe vous est désormais ma loi, Et qu’il vous suffirait d’un geste,D’une parole ou d’un clin d’œil,Pour mettre tout mon être en deuilDe son illusion céleste. Mais plutôt je ne veux vous voir,L’avenir dût-il m’être sombreEt fécond en peines sans nombre,Qu’à travers un immense espoir, Plongé dans ce bonheur suprêmeDe me dire encore et toujours,En dépit des mornes retours,Que je vous aime, que je t’aime !
Le bruit des cabarets, la fange des trottoirs,Les platanes déchus s’effeuillant dans l’air noir,L’omnibus, ouragan de ferraille et de boues,Qui grince, mal assis entre ses quatre roues,Et roule ses yeux verts et rouges lentement,Les ouvriers allant au club, tout en fumantLeur brûle-gueule au nez des agents de police,Toits qui dégouttent, murs suintants, pavé qui glisse,Bitume défoncé, ruisseaux comblant l’égout,Voilà ma route — avec le paradis au bout.
Nous sommes en des temps infâmesOù le mariage des âmesDoit sceller l’union des cœurs ;À cette heure d’affreux orages,Ce n’est pas trop de deux couragesPour vivre sous de tels vainqueurs. En face de ce que l’on oseIl nous siérait, sur toute chose,De nous dresser, couple raviDans l’extase austère du justeEt proclamant, d’un geste augusteNotre amour fier, comme un défi ! Mais quel besoin de te le dire ?Toi la bonté, toi le sourire,N’es-tu pas le conseil aussi,Le bon conseil loyal et brave,Enfant rieuse au penser grave,À qui tout mon cœur dit : merci !
Donc, ce sera par un clair jour d’été :Le grand soleil, complice de ma joie,Fera, parmi le satin et la soie,Plus belle encor votre chère beauté ; Le ciel tout bleu, comme une haute tente,Frissonnera somptueux à longs plisSur nos deux fronts heureux qu’auront pâlisL’émotion du bonheur et l’attente ; Et quand le soir viendra, l’air sera douxQui se jouera, caressant, dans vos voiles,Et les regards paisibles des étoilesBienveillamment souriront aux époux.
J’allais par des chemins perfides,Douloureusement incertain.Vos chères mains furent mes guides. Si pâle à l’horizon lointainLuisait un faible espoir d’aurore ;Votre regard fut le matin. Nul bruit, sinon son pas sonore,N’encourageait le voyageur.Votre voix me dit : « Marche encore ! » Mon cœur craintif, mon sombre cœurPleurait, seul, sur la triste voie ;L’amour, délicieux vainqueur, Nous a réunis dans la joie.
L’hiver a cessé : la lumière est tièdeEt danse, du sol au firmament clair.Il faut que le cœur le plus triste cèdeÀ l’immense joie éparse dans l’air. Même ce Paris maussade et maladeSemble faire accueil aux jeunes soleilsEt, comme pour une immense accolade,Tend les mille bras de ses toits vermeils. J’ai depuis un an le printemps dans l’âmeEt le vert retour du doux floréal,Ainsi qu’une flamme entoure une flamme,Met de l’idéal sur mon idéal. Le ciel bleu prolonge, exhausse et couronneL’immuable azur où rit mon amour.La saison est belle et ma part est bonneEt tous mes espoirs ont enfin leur tour. Que vienne l’été ! que viennent encoreL’automne et l’hiver ! Et chaque saisonMe sera charmante, ô Toi que décoreCette fantaisie et cette raison !