Aller aux poèmes
Paul Verlaine
22 pixels
1 / 41

Jadis et naguère

Paul Verlaine

41 poèmes

Prologue

Ce sont choses crépusculaires. Des visions de fin de nuit. Ô Vérité, tu les éclaires Seulement d’une aube qui luit
Si pâle dans l’ombre abhorrée Qu’on doute encore par instants Si c’est la lune qui les crée Sous l’horreur des rameaux flottants,
Ou si ces fantômes moroses Vont tout à l’heure prendre corps Et se mêler au chœur des choses Dans les harmonieux décors
Du soleil et de la nature Doux à l’homme et proclamant Dieu Pour l’extase de l’hymne pure Jusqu’à la douceur du ciel bleu.

Sonnets et autres vers

À la louange de Laure et de Pétrarque.
Chose italienne où Shakspeare a passé Mais que Ronsard fit superbement française, Fine basilique au large diocèse, Saint-Pierre-des-Vers, immense et condensé,
Elle, ta marraine, et Lui qui t’a pensé, Dogme entier toujours debout sous l’exégèse Même edmondschéresque ou francisquesarceyse, Sonnet, force acquise et trésor amassé,   Ceux-là sont très bons et toujours vénérables, Ayant procuré leur luxe aux misérables Et l’or fou qui sied aux pauvres glorieux,
Aux poètes fiers comme les gueux d’Espagne, Aux vierges qu’exalte un rythme exact, aux yeux Épris d’ordre, aux cœurs qu’un vœu chaste accompagne.

Pierrot

À Léon Valade.
Ce n’est plus le rêveur lunaire du vieil air Qui riait aux aïeux dans les dessus de portes ; Sa gaîté, comme sa chandelle, hélas ! est morte, Et son spectre aujourd’hui nous hante, mince et clair.   Et voici que parmi l’effroi d’un long éclair Sa pâle blouse a l’air, au vent froid qui l’emporte, D’un linceul, et sa bouche est béante, de sorte Qu’il semble hurler sous les morsures du ver.
Avec le bruit d’un vol d’oiseaux de nuit qui passe, Ses manches blanches font vaguement par l’espace Des signes fous auxquels personne ne répond.
Ses yeux sont deux grands trous où rampe du phosphore, Et la farine rend plus effroyable encore Sa face exsangue au nez pointu de moribond.

Kaléidoscope

À Germain Nouveau.
Dans une rue, au cœur d’une ville de rêve, Ce sera comme quand on a déjà vécu : Un instant à la fois très vague et très aigu… Ô ce soleil parmi la brume qui se lève !
Ô ce cri sur la mer, cette voix dans les bois ! Ce sera comme quand on ignore des causes : Un lent réveil après bien des métempsycoses : Les choses seront plus les mêmes qu’autrefois
Dans cette rue, au cœur de la ville magique Où des orgues moudront des gigues dans les soirs, Où les cafés auront des chats sur les dressoirs, Et que traverseront des bandes de musique.
Ce sera si fatal qu’on en croira mourir : Des larmes ruisselant douces le long des joues, Des rires sanglotés dans le fracas des roues, Des invocations à la mort de venir,
Des mots anciens comme des bouquets de fleurs fanées ! Les bruits aigres des bals publics arriveront, Et des veuves avec du cuivre après leur front, Paysannes, fendront la foule des traînées
Qui flânent là, causant avec d’affreux moutards Et des vieux sans sourcils que la dartre enfariné, Cependant qu’à deux pas, dans des senteurs d’urine, Quelque fête publique enverra des pétards.
Ce sera comme quand on rêve et qu’on s’éveille ! Et que l’on se rendort et que l’on rêve encor De la même féerie et du même décor, L’été, dans l’herbe, au bruit moiré d’un vol d’abeille.

Intérieur

À grands plis sombres une ample tapisserie De haute lice, avec emphase descendrait Le long des quatre murs immenses d’un retrait Mystérieux où l’ombre au luxe se marie.
Les meubles vieux, d’étoffe éclatante flétrie, Le lit entr’aperçu vague comme un regret, Tout aurait l’attitude et l’âge du secret, Et l’esprit se perdrait en quelque allégorie.
Ni livres, ni tableaux, ni fleurs, ni clavecins ; Seule, à travers les fonds obscurs, sur des coussins, Une apparition bleue et blanche de femme
Tristement sourirait — inquiétant témoin — Au lent écho d’un chant lointain d’épithalame. Dans une obsession de musc et de benjoin.

Dizain mil huit cent trente

Je suis né romantique et j’eusse été fatal En un frac très étroit aux boutons de métal, Avec ma barbe en pointe et mes cheveux en brosse. Hablant espanol, très loyal et très féroce, L’œil idoine à l’œillade et chargé de défis. Beautés mises à mal et bourgeois déconfits Eussent bondé ma vie et soûlé mon cœur d’homme. Pâle et jaune, d’ailleurs, et taciturne comme Un enfant scrofuleux dans un Escurial… Et puis j’eusse été si féroce et si loyal !

À Horatio

Ami, le temps n’est plus des guitares, des plumes, Des créanciers, des duels hilares à propos De rien, des cabarets, des pipes aux chapeaux Et de cette gaîté banale où nous nous plûmes.
Voici venir, ami très tendre, qui t’allumes Au moindre dé pipé, mon doux briseur de pots, Horatio, terreur et gloire des tripots, Cher diseur de jurons à remplir cent volumes,
Voici venir parmi les brumes d’Elseneur Quelque chose de moins plaisant, sur mon honneur, Qu’Ophélia, l’enfant aimable qui s’étonne.
C’est le spectre, le spectre impérieux ! Sa main Montre un but et son œil éclaire et son pied tonne, Hélas ! et nul moyen de remettre à demain !

Sonnet boiteux

À Ernest Delahaye.
Ah ! vraiment c’est triste, ah ! vraiment ça finit trop mal. Il n’est point permis d’être à ce point infortuné. Ah ! vraiment c’est trop la mort du naïf animal Qui voit tout son sang couler sous son regard fané.   Londres fume et crie. Ô quelle ville de la Bible ! Le gaz flambe et nage et les enseignes sont vermeilles. Et les maisons dans leur ratatinement terrible Épouvantent comme un sénat de petites vieilles.
Tout l’affreux passé saute, piaule, miaule et glapit Dans le brouillard rose et jaune et sale des sohos Avec des indeeds et des all rights et des hâos.
Non vraiment c’est trop un martyre sans espérance, Non vraiment cela finit trop mal, vraiment c’est triste : Ô le feu du ciel sur cette ville de la Bible !

Le clown

À Laurent Tailhade.
Bobèche, adieu ! bonsoir, Paillasse ! arrière, Gille ! Place, bouffons vieillis, au parfait plaisantin, Place ! très grave, très discret et très hautain, Voici venir le maître à tous, le clown agile.   Plus souple qu’Arlequin et plus brave qu’Achille, C’est bien lui, dans sa blanche armure de satin ; Vides et clairs ainsi que des miroirs sans tain, Ses yeux ne vivent pas dans son masque d’argile.   Ils luisent bleus parmi le fard et les onguents, Cependant que la tête et le buste, élégants, Se balancent par l’arc paradoxal des jambes.
Puis il sourit. Autour le peuple bête et laid, La canaille puante et sainte des Iambes. Acclame l’histrion sinistre qui la hait.

Des yeux tout autour de la tête

Écrit sur l’Album de Mme N.de V.
Des yeux tout autour de la tête Ainsi qu’il est dit dans Murger. Point très bonne, un esprit d’enfer Avec des rires d’alouette.
Sculpteur, musicien, poète Sont ses hôtes. Dieux, quel hiver Nous passâmes ! Ce fut amer Et doux. Un sabbat ! Une fête !   Ses cheveux, noir tas sauvage où Scintille un barbare bijou, La font reine et la font fantoche.   Ayant vu cet ange pervers, « Oùsqu’est mon sonnet ? » dit Arvers Et Chilpéric dit : « Sapristoche ! »

Le squelette

À Albert Mérat.
Deux reîtres saouls, courant les champs, virent parmi La fange d’un fossé profond une carcasse Humaine dont la faim torve d’un loup fugace Venait de disloquer l’ossature à demi.
La tête, intacte, avait ce rictus ennemi Qui nous attriste, nous énerve et nous agace. Or, peu mystiques, nos capitaines Fracasse Songèrent (John Falstaff lui-même en eût frémi)
Qu’ils avaient bu, que tout vin bu filtre et s’égoutte, Et qu’en outre ce mort avec son chef béant Ne serait pas fâché de boire aussi, sans doute.   Mais comme il ne faut pas insulter au Néant, Le squelette s’étant dressé sur son séant Fit signe qu’ils pouvaient continuer leur route.

Et nous voilà très doux à la bêtise humaine

À Albert Mérat.
Et nous voilà très doux à la bêtise humaine, Lui pardonnant vraiment et même un peu touchés De sa candeur extrême et des torts très légers Dans le fond qu’elle assume et du train qu’elle mène.   Pauvres gens que les gens ! Mourir pour Célimène, Épouser Angélique ou venir de nuit chez Agnès et la briser, et tous les sots péchés, Tel est l’Amour encor plus faible que la Haine !
L’Ambition, l’Orgueil, des tours dont vous tombez, Le Vin, qui vous imbibe et vous tord imbibés, L’Argent, le Jeu, le Crime, un tas de pauvres crimes !
C’est pourquoi, mon très cher Mérat, Mérat et moi, Nous étant dépouillés de tout banal émoi, Vivons dans un dandysme épris des seules Rimes !

Art poétique

À Charles Morice.
De la musique avant toute chose, Et pour cela préfère l’Impair Plus vague et plus soluble dans l’air, Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.
Il faut aussi que tu n’ailles point Choisir tes mots sans quelque méprise : Rien de plus cher que la chanson grise Où l’Indécis au Précis se joint.
C’est des beaux yeux derrière les voiles, C’est le grand jour tremblant de midi, C’est, par un ciel d’automne attiédi, Le bleu fouillis des claires étoiles !
Car nous voulons la Nuance encor, Pas la Couleur, rien que la nuance ! Oh ! la nuance seule fiance Le rêve au rêve et la flûte au cor !   Fuis du plus loin la Pointe assassine, L’Esprit cruel et le rire impur, Qui font pleurer les yeux de l’Azur, Et tout cet ail de basse cuisine !
Prends l’éloquence et tords-lui son cou ! Tu feras bien, en train d’énergie, De rendre un peu la Rime assagie. Si l’on n’y veille, elle ira jusqu’où ?
Ô qui dira les torts de la Rime ! Quel enfant sourd ou quel nègre fou Nous a forgé ce bijou d’un sou Qui sonne creux et faux sous la lime ?
De la musique encore et toujours ! Que ton vers soit la chose envolée Qu’on sent qui fuit d’une âme en allée Vers d’autres cieux à d’autres amours.
Que ton vers soit la bonne aventure Éparse au vent crispé du matin Qui va fleurant la menthe et le thym… Et tout le reste est littérature.

Le pitre

Le tréteau qu’un orchestre emphatique secoue Grince sous les grands pieds du maigre baladin Qui harangue non sans finesse et sans dédain Les badauds piétinant devant lui dans la boue.   Le plâtre de son front et le fard de sa joue Font merveille. Il pérore et se tait tout soudain, Reçoit des coups de pieds au derrière, badin Baise au cou sa commère énorme, et fait la roue.
Ses boniments de cœur et d’âme, approuvons-les. Son court pourpoint de toile à fleurs et ses mollets Tournants jusqu’à l’abus valent que l’on s’arrête.
Mais ce qui sied à tous d’admirer, c’est surtout Cette perruque d’où se dresse sur la tête, Preste, une queue avec un papillon au bout.

Allégorie

À Jules Valadon.
Despotique, pesant, incolore, l’Été, Comme un roi fainéant présidant un supplice, S’étire par l’ardeur blanche du ciel complice Et bâille. L’homme dort loin du travail quitté.   L’alouette, au matin, lasse n’a pas chanté. Pas un nuage, pas un souffle, rien qui plisse. Ou ride cet azur implacablement lisse Où le silence bout dans l’immobilité.
L’âpre engourdissement a gagné les cigales Et sur leur lit étroit de pierres inégales Les ruisseaux à moitié taris ne sautent plus.   Une rotation incessante de moires Lumineuses étend ses flux et ses reflux… Des guêpes, çà et là volent, jaunes et noires.

L’Auberge

À Jean Moréas.
  Murs blancs, toit rouge, c’est l’Auberge fraîche au bord Du grand chemin poudreux où le pied brûle et saigne, L’Auberge gaie avec le Bonheur pour enseigne. Vin bleu, pain tendre, et pas besoin de passeport.   Ici l’on fume, ici l’on chante, ici l’on dort. L’hôte est un vieux soldat, et l’hôtesse, qui peigne Et lave dix marmots roses et pleins de teigne, Parle d’amour, de joie et d’aise, et n’a pas tort !
La salle au noir plafond de poutres, aux images Violentes, Maleck Adel et les Rois Mages, Vous accueille d’un bon parfum de soupe aux choux.
Entendez-vous ? C’est la marmite qu’accompagne L’horloge du tic-tac allèger de son pouls. Et la fenêtre s’ouvre au loin sur la campagne.

Circonspection

À Gaston Sénéchal.
Donne ta main, retiens ton souffle, asseyons-nous Sous cet arbre géant où vient mourir la brise En soupirs inégaux sous la ramure grise Que caresse le clair de lune blême et doux.   Immobiles, baissons nos yeux vers nos genoux. Ne pensons pas, rêvons. Laissons faire à leur guise Le bonheur qui s’enfuit et l’amour qui s’épuise, Et nos cheveux frôlés par l’aile des hiboux.
Oublions d’espérer. Discrète et contenue, Que l’âme de chacun de nous deux continue Ce calme et cette mort sereine du soleil.
Restons silencieux parmi la paix nocturne : Il n’est pas bon d’aller troubler dans son sommeil La nature, ce dieu féroce et taciturne.

Vers pour être calomnié

À Charles Vignier.
  Ce jour je m’étais penché sur ton sommeil. Tout ton corps dormait chaste sur l’humble lit, Et j’ai vu, comme un qui s’applique et qui lit, Ah ! j’ai vu que tout est vain sous le soleil ! —   Qu’on vive, ô quelle délicate merveille, Tant notre appareil est une fleur qui plie ! Ô pensée aboutissant à la folie ! Va, pauvre, dors, moi, l’effroi pour toi m’éveille.   Ah ! misère de t’aimer, mon frêle amour Qui vas respirant comme on respire un jour ! Ô regard fermé que la mort fera tel !
Ô bouche qui ris en songe sur ma bouche, En attendant l’autre rire plus farouche ! Vite, éveille-toi ! Dis, l’âme est immortelle ?

Luxures

À Léor Trézenik.
  Chair ! ô seul fruit mordu des vergers d’ici-bas, Fruit amer et sucré qui jutes aux dents seules Des affamés du seul amour, bouches ou gueules, Et bon dessert des forts, et leurs joyeux repas,   Amour ! le seul émoi de ceux que n’émeut pas L’horreur de vivre, Amour qui presses sous tes meules Les scrupules des libertins et des bégueules Pour le pain des damnés qu’élisent les sabbats,
Amour, tu m’apparais aussi comme un beau pâtre Dont rêve la fileuse assise auprès de l’âtre Les soirs d’hiver dans la chaleur d’un sarment clair,   Et la fileuse, c’est la Chair et l’heure tinte Où le rêve éteindra la rêveuse, — heure sainte Ou non ! qu’importe à votre extase, Amour et Chair ?

Vendanges

À Gorges Rall.
Les choses qui chantent dans la tête Alors que la mémoire est absente, Écoutez ! c’est notre sang qui chante… Ô musique lointaine et discrète !
Écoutez ! c’est notre sang qui pleure Alors que notre âme s’est enfuie D’une voix jusqu’alors inouïe Et qui va se taire tout à l’heure.
Frère du sang de la vigne rose, Frère du vin de la veine noire, Ô vin, ô sang, c’est l’apothéose !
Chantez, pleurez ! Chassez la mémoire Et chassez l’âme, et jusqu’aux ténèbres Magnétisez nos pauvres vertèbres.

Images d’un sou

À Léon Dierx.
De toutes les douleurs douces Je compose mes magies ! Paul, les paupières rougies, Erre seul aux Pamplemousses. La Folle-par-amour chante Une ariette touchante. C’est la mère qui s’alarme De sa fille fiancée. C’est l’épouse délaissée Qui prend un sévère charme À s’exagérer l’attente Et demeure palpitante. C’est l’amitié qu’on néglige Et qui se croit méconnue. C’est toute angoisse ingénue, C’est tout bonheur qui s’afflige : L’enfant qui s’éveille et pleure, Le prisonnier qui voit l’heure, Les sanglots des tourterelles, La plainte ! des jeunes filles. C’est l’appel des Inésilles — Que gardent dans des tourelles De bons vieux oncles avares — À tous sonneurs de guitares. Voici Damon qui soupire La tendresse à Geneviève De Brabant qui fait ce rêve D’exercer un chaste empire Dont elle-même se pâme Sur la veuve de Pyrame Tout exprès ressuscitée, Et la forêt des Ardennes Sent circuler dans ses veines La flamme persécutée De ces princesses errantes Sous les branches murmurantes, Et madame Malbrouck monte À sa tour pour mieux entendre La viole et la voix tendre De ce cher trompeur de Comte Ory qui vient d’Espagne Sans qu’un doublon l’accompagne. Mais il s’est couvert de gloire Aux gorges des Pyrénées Et combien d’infortunées Au teint de lis et d’ivoire Ne fit-il pas à tous risques Là-bas, parmi les Morisques !… Toute histoire qui se mouille De délicieuses larmes, Fût-ce à travers, des chocs d’armes, Aussitôt chez moi s’embrouille. Se mêle à d’autres encore, Finalement s’évapore En capricieuses nues, Laissant à travers des filtres Subtiles talismans et philtres Au fin fond de mes cornues Au feu de l’amour rougies. Accourez à mes magies ! C’est très beau. Venez d’aucunes Et d’aucuns. Entrez, bagasse ! Cadet-Roussel est paillasse Et vous dira vos fortunes. C’est Crédit qui tient la caisse. Allons vite qu’on se presse !

Le soldat laboureur

À Edmond Lepelletier
Or ce vieillard était horrible : un de ses yeux, Crevé, saignait, tandis que l’autre, chassieux, Brutalement luisait sous son sourcil en brosse ; Les cheveux se dressaient d’une façon féroce, Blancs, et paraissaient moins des cheveux que des crins ; Le vieux torse solide encore sur les reins, Comme au ressouvenir des balles affrontées, Cambré, contrariait les épaules voûtées ; La main gauche avait l’air de chercher le pommeau D’un sabre habituel et dont le long fourreau Semblait, s’embarrassant avec la sabretache, Gêner la marche et vers la tombante moustache La main droite parfois montait, la rebroussant.   Il était grand et maigre et jurait en toussant.
Fils d’un garçon de ferme et d’une lavandière, Le service à seize ans le prit. Il fit entière La campagne d’Égypte. Austerlitz, Iéna, Le virent. En Espagne un moine l’éborgna : — Il tua le bon père et lui vola sa bourse, — Par trois fois traversa la Prusse au pas de course, En Hesse eut une entaille épouvantable au cou, Passa brigadier lors de l’entrée à Moscou, Obtint la croix et fut de toutes les défaites D’Allemagne et de France, et gagna dans ces fêtes Trois blessures, plus un brevet de lieutenant Qu’il résigna bientôt, les Bourbons revenant, À Mont-Saint-Jean, bravant la mort qui l’environne. Dit un mot analogue à celui de Cambronne ; Puis, quand pour un second exil et le tombeau, La Redingote grise et le petit Chapeau Quittèrent à jamais leur France tant aimée Et que l’on eut, hélas ! dissout la grande armée, Il revint au village, étonné du clocher.
Presque forcé pendant un an de se cacher, Il braconna pour vivre, et quand des temps moins rudes L’eurent, sans le réduire à trop de platitudes, Mis à même d’écrire en hauts lieux à l’effet D’obtenir un secours d’argent qui lui fut fait, Logea moyennant deux cents francs par an chez une Parente qu’il avait, dont toute la fortune Consistait en un champ cultivé par ses fieux, L’un marié depuis longtemps et l’autre vieux Garçon encore, et là notre foudre de guerre Vivait, et bien qu’il fût tout le jour sans rien faire Et qu’il eût la charrue et la terre en horreur, C’était ce qu’on appelle un soldat laboureur. Toujours levé dès l’aube et la pipe à la bouche Il allait et venait, engloutissait, farouche, Des verres d’eau-de-vie et parfois s’enivrait, Les dimanches tirait à l’arc au cabaret, Après diner faisait un quart d’heure sans faute Sauter sur ses genoux les garçons de son hôte Ou bien leur apprenait l’exercice et comment Un bon soldat ne doit songer qu’au fourniment. Le soir il voisinait, tantôt pinçant les filles, Habitude un peu trop commune aux vieux soudrilles, Tantôt, geste ample et voix forte qui dominait Le grillon incessant derrière le chenêt, Assis auprès d’un feu de sarments qu’on entoure Confusément disait l’Elster, l’Estramadoure, Smolensk, Dresde, Lutzen et les ravins vosgeois Devant quatre ou cinq gars attentifs et narquois S’exclamant et riant très fort aux endroits farces.   Canonnade compacte et fusillade éparses, Chevaux éventrés, coups de sabre, prisonniers Mis à mal entre deux batailles, les derniers Moments d’un officier ajusté par derrière, Qui se souvient et qu’on insulte, la barrière Clichy, les alliés jetés au fond des puits, La fuite sur la Loire et la maraude, et puis Les femmes que l’on force après les villes prises, Sans choix souvent, si bien qu’on a des mèches grises Aux mains et des dégoûts au cœur après l’ébat Quand passe le marchef ou que le rappel bat, Puis encore, les camps levés et les déroutes.
Toutes ces gaîtés, tous ces faits d’armes et toutes Ces gloires défilaient en de longs entretiens, Entremêlés de gros jurons très peu chrétiens Et de grands coups de poing sur les cuisses voisines.
Les femmes cependant, sœurs, mères et cousines, Pleuraient et frémissaient un peu, conformément À l’usage, tout en se disant : « Le vieux ment. »
Et les hommes fumaient et crachaient dans la cendre.
Et lui qui quelquefois voulait bien condescendre À parler discipline avec ces bons lourdauds Se levait, à grands pas marchait, les mains au dos, Et racontait alors quelque fait politique Dont il se proclamait le témoin authentique, La distribution des Aigles, les Adieux, Le Sacre et ce Dix-huit Brumaire radieux, Beau jour où le soldat qu’un bavard importune Brisa du même coup orateurs et tribune, Où le dieu Mars mis par la Chambre hors la Loi Mit la Loi hors la Chambre et, sans dire pourquoi, Balaya du pouvoir tous ces ergoteurs glabres, Tous ces législateurs qui n’avaient pas de sabres !
Tel parlait et faisait le grognard précité Qui mourut centenaire à peu près l’autre été. Le maire conduisit le deuil au cimetière. Un feu de peloton fut tiré sur la bière Par le garde champêtre et quatorze pompiers, Dont sept revinrent plus ou moins estropiés À cause des mauvais fusils de la campagne. Un tertre qu’une pierre assez grande accompagne Et qu’orne un saule en pleurs est l’humble monument Où notre héros dort perpétuellement. De plus, suivant le vœu dernier du camarade, On grava sur la pierre, après ses noms et grade, Ces mots que tout Français doit lire en tressaillant : « Amour à la plus belle et gloire au plus vaillant. »

Les loups

Parmi l’obscur champ de bataille Rôdant sans bruit sous le ciel noir, Les loups obliques font ripaille Et c’est plaisir que de les voir,
Agiles, les yeux verts, aux pattes Souples sur les cadavres mous, — Gueules vastes et têtes plates — Joyeux, hérisser leurs poils roux.
Un rauquement rien moins que tendre Accompagne les dents mâchant, Et c’est plaisir que de l’entendre, Cet hosannah vil et méchant :
— « Chair entaillée et sang qui coule, Les héros ont du bon vraiment. La faim repue et la soif soûle Leur doivent bien ce compliment.
« Mais aussi, soit dit sans reproche, Combien de peines et de pas Nous a coûtés leur seule approche, On ne l’imaginerait pas.
« Dès que, sans pitié ni relâches, Sonnèrent leurs pas fanfarons, Nos cœurs de fauves et de lâches, À la fois gourmands et poltrons,
« Pressentant la guerre et la proie Pour maintes nuits et pour maints jours Battirent de crainte et de joie À l’unisson de leurs tambours.
« Quand ils apparurent ensuite Tout étincelants de métal, Oh ! quelle peur et quelle fuite Vers la femelle, au bois natal !
« Ils allaient fiers, les jeunes hommes, Calmes sous leur drapeau flottant, Et plus forts que nous ne le sommes Ils avaient l’air très doux pourtant.
Le fer terrible de leurs glaives Luisait moins encor que leurs yeux, Où la candeur d’augustes rêves Éclatait en regards joyeux.
« Leurs cheveux que le vont fouette Sous leurs casques battaient, pareils Aux ailes de quelque mouette, Pâles avec des tons vermeils.   « Ils chantaient des choses hautaines ! Ça parlait de libres combats, D’amour, de brisements de chaînes Et de mauvais dieux mis à bas. —
« Ils passèrent. Quand leur cohorte Ne fut plus là-bas qu’un point bleu, Nous nous arrangeâmes en sorte De les suivre en nous risquant peu.
« Longtemps, longtemps rasant la terre, Discrets, loin derrière eux, tandis Qu’ils allaient au pas militaire, Nous marchâmes par rang de dix.
« Passant les fleuves à la nage Quand ils avaient rompu les ponts. Quelques herbes pour tout carnage. N’avançant que par faibles bonds,
« Perdant à tout moment haleine… Enfin une nuit ces démons Campèrent au fond d’une plaine Entre des forêts et des monts,
« Là nous les guettâmes à l’aise, Car ils dormaient pour la plupart. Nos yeux pareils à de la braise; Brillaient autour de leur rempart,
« Et le bruit sec de nos dents blanches Qu’attendaient des festins si beaux Faisait cliqueter dans les branches Le bec avide des corbeaux.
« L’aurore éclate. Une fanfare Épouvantable met sur pied La troupe entière qui s’effare. Chacun s’équipe comme il sied.
« Derrière les hautes futaies Nous nous sommes dissimulés Tandis que les prochaines haies Cachent les corbeaux affolés.
« Le soleil qui monte commence À brûler. La terre a frémi. Soudain une clameur immense A retenti. C’est l’ennemi !
« C’est lui, c’est lui ! Le sol résonne Sous les pas durs des conquérants. Les polémarques en personne Vont et viennent le long des rangs.
« Et les lances et les épées Parmi les plis des étendards Flambent entre les échappées De lumières et de brouillards.
« Sur ce, dans ses courroux épiques, La jeune bande s’avança, Gaie et sereine sous les piques, Et la bataille commença.
« Ah ! ce fut une chaude affaire : Cris confus, choc d’armes, le tout Pendant une journée entière, Sous l’ardeur rouge d’un ciel d’août.
« Le soir. — Silence et calme. À peine Un vague moribond tardif Crachant sa douleur et sa haine Dans un hoquet définitif ;
« À peine, au lointain gris, le triste Appel d’un clairon égaré. Le couchant d’or et d’améthyste S’éteint et brunit par degré.
« La nuit tombe. Voici la lune ! Elle cache et montre à moitié Sa face hypocrite comme une Complice feignant la pitié.
« Nous autres qu’un tel souci laisse Et laissera toujours très cois, Nous n’avons pas cette faiblesse, Car la faim nous chasse du bois,
« Et nous avons de quoi repaître Cet impérial appétit, Le champ de bataille sans maître N’étant ni vide ni petit.
« Or, sans plus perdre en phrases vaines Dont quelque sot serait jaloux Cette façon de grasses aubaines, Buvons et mangeons, nous, les Loups ! »

La pucelle

À Robert Caze.
Quand déjà pétillait et flambait le bûcher, Jeanne qu’assourdissait le chant brutal des prêtres, Sous tous ces yeux dardés de toutes ces fenêtres Sentit frémir sa chair et son âme broncher.
Et semblable aux agneaux que revend au boucher Le pâtour qui s’en va sifflant des airs champêtres, Elle considéra les choses et les êtres Et trouva son seigneur bien ingrat et léger.
« C’est mal, gentil Bâtard, doux Charles, bon Xaintrailles, De laisser les Anglais faire ces funérailles À qui leur fit lever le siège d’Orléans. »
Et la Lorraine, au seul penser de cette injure. Tandis que l’étreignait la mort des mécréants, Las ! pleura comme eût fait une autre créature.

L’angélus du matin

À Léon Vanier.   Fauve avec des tons d’écarlate, Une aurore de fin d’été Tempétueusement éclate À l’horizon ensanglanté.
La nuit rêveuse, bleue et bonne, Pâlit, scintille et fond en l’air, Et l’ouest dans l’ombre qui frissonne Se teinte au bord de rose clair.
La plaine brille au loin et fume. Un oblique rayon venu Du soleil surgissant allume Le fleuve comme un sabre nu.
Le bruit des choses réveillées Se marie aux brouillards légers Que les herbes et les feuillées Ont subitement dégagés.
L’aspect vague du paysage S’accentue et change à foison. La silhouette d’un village Paraît. — Parfois une maison
Illumine sa vitre et lance Un grand éclair qui va chercher L’ombre du bois plein de silence. Çà et là se dresse un clocher.
Cependant, la lumière accrue Frappe dans les sillons les socs Et voici que claire, bourrue, Despotique, la voix des coqs
Proclamant l’heure froide et grise Du pain mangé sans faim, des yeux Frottés que flagelle la bise Et du grincement des moyeux,
Fait sortir des toits la fumée, Aboyer les chiens en fureur, Et par la pente accoutumée Descendre le lourd laboureur,
Tandis qu’un chœur de cloches dures, Dans le grandissement du jour, Monte, aubade franche d’injures, À l’adresse du Dieu d’amour !

La soupe du soir

À J.-K. Huysmans.
  Il fait nuit dans la chambre étroite et froide où l’homme Vient de rentrer, couvert de neige, en blouse, et comme Depuis trois jours il n’a pas prononcé deux mots, La femme a peur et fait des signes aux marmots.
Un seul lit, un bahut disloqué, quatre chaises, Des rideaux jadis blancs conchiés des punaises. Une table qui va s’écroulant d’un côté, — Le tout navrant avec un air de saleté.
L’homme, grand front, grands yeux pleins d’une sombre flamme, A vraiment des lueurs d’intelligence et d’âme, Et c’est ce qu’on appelle un solide garçon. La femme, jeune encore, est belle à sa façon.
Mais la Misère a mis sur eux sa main funeste, Et perdant par degrés rapides ce qui reste I]n eux de tristement vénérable et d’humain, Ce seront la femelle et le mâle, demain.
Tous se sont attablés pour manger de la soupe Et du bœuf, et ce tas sordide forme un groupe Dont l’ombre à l’infini s’allonge tout autour De la chambre, la lampe étant sans abat-jour.
Les enfants sont petits et pâles, mais robustes En dépit des maigreurs saillantes de leurs bustes, Qui disent les hivers passés sans feu souvent Et les étés subits dans un air étouffant.
Non loin d’un vieux fusil rouillé qu’un clou supporte Et que la lampe fait luire d’étrange sorte, Quelqu’un qui chercherait longtemps dans ce retrait Avec l’œil d’un agent de police verrait
Empilés dans le fond de la boiteuse armoire Quelques livres poudreux de « science » et « d’histoire », Et, sous le matelas, cachés avec grand soin, Des romans capiteux cornés à chaque coin.
Ils mangent cependant. L’homme, morne et farouche, Porte la nourriture écœurante à sa bouche   D’un air qui n’est rien moins nonobstant que soumis, Et son eustache semble à d’autres soins promis.   La femme pense à quelque ancienne compagne, Laquelle a tout, voiture et maison de campagne, Tandis que les enfants, leurs poings dans leurs yeux clos, Ronflant sur leur assiette, imitent des sanglots.

Les vaincus

À Louis-Xavier de Ricard.
I
La Vie est triomphante et l’Idéal est mort, Et voilà que, criant sa joie au vent qui passe, Le cheval enivré du vainqueur broie et mord Nos frères, qui du moins tombèrent avec grâce,
Et nous que la déroute a fait survivre, hélas ! Les pieds meurtris, les yeux troublés, la tête lourde, Saignants, veules, fangeux, déshonorés et las, Nous allons, étouffant mal une plainte sourde,
Nous allons, au hasard du soir et du chemin, Comme les meurtriers et comme les infâmes, Veufs, orphelins, sans toit, ni fils, ni lendemain. Aux lueurs des forêts familières en flammes !
Ah ! puisque notre sort est bien complet, qu’enfin L’espoir est aboli, la défaite certaine, Et que l’effort le plus énorme serait vain, Et puisque c’en est fait, de notre haine,
Nous n’avons plus, à l’heure où tombera la nuit, Abjurant tout risible espoir de funérailles, Qu’à nous laisser mourir obscurément, sans bruit, Comme il sied aux vaincus des suprêmes batailles.
II
  Une faible lueur palpite à l’horizon Et le vent glacial qui s’élève redresse Le feuillage des bois et les fleurs du gazon ; C’est l’aube ! tout renaît sous sa froide caresse.
De fauve l’Orient devient rose, et l’argent Des astres va bleuir dans l’azur qui se dore ; Le coq chante, veilleur exact et diligent ; L’alouette a volé stridente : c’est l’aurore !
Éclatant, le soleil surgit : c’est le malin ! Amis, c’est le matin splendide dont la joie Heurte ainsi notre lourd sommeil, et le festin Horrible des oiseaux et des bêtes de proie.
Ô prodige ! en nos cœurs le frisson radieux Met à travers l’éclat subit de nos cuirasses, Avec un violent désir de mourir mieux, La colère et l’orgueil anciens des bonnes races.
Allons, debout ! allons, allons ! debout, debout ! Assez comme cela de hontes et de trêves ! Au combat, au combat ! car notre sang qui bout A besoin de fumer sur la pointe des glaives !
III
  Les vaincus se sont dit dans la nuit de leurs geôles : Ils nous ont enchaînés, mais nous vivons encor. Tandis que les carcans font ployer nos épaules, Dans nos veines le sang circule, bon trésor.
Dans nos têtes nos yeux rapides avec ordre Veillent, fins espions, et derrière nos fronts Notre cervelle pense, et s’il faut tordre ou mordre, Nos mâchoires seront dures et nos bras prompts.
Légers, ils n’ont pas vu d’abord la faute immense Qu’ils faisaient, et ces fous qui s’en repentiront Nous ont jeté le lâche affront de la clémence. Bon ! la clémence nous vengera de l’affront.
Ils nous ont enchaînés ! Mais les chaînes sont faites Pour tomber sous la lime obscure et pour frapper Les gardes qu’on désarme, et les vainqueurs en fêtes Laissent aux évadés le temps de s’échapper.
Et de nouveau bataille ! Et victoire peut-être, Mais bataille terrible et triomphe inclément, Et comme cette fois le Droit sera le maître, Cette fois-là sera la dernière, vraiment !
IV
  Car les morts, en dépit des vieux rêves mystiques, Sont bien morts, quand le fer a bien fait son devoir, Et les temps ne sont plus des fantômes épiques Chevauchant des chevaux spectres sous le ciel noir,
La jument de Roland et Roland sont des mythes Dont le sens nous échappe et réclame un effort Qui perdrait noire temps, et si vous vous promîtes D’être épargnés par nous vous vous trompâtes fort.
Vous mourrez de nos mains, sachez-le, si la chance Est pour nous. Vous mourrez, suppliants, de nos mains. La justice le veut d’abord, puis la vengeance, Puis le besoin pressant d’importuns lendemains.
Et la terre, depuis longtemps aride et maigre, Pendant longtemps boira joyeuse votre sang Dont la lourde vapeur savoureusement aigre Montera vers la nue et rougira son flanc,
Et les chiens et les loups et les oiseaux de proie Feront vos membres nets et fouilleront vos troncs, Et nous rirons, sans rien qui trouble notre joie, Car les morts sont bien morts et nous vous l’apprendrons.

La princesse Bérénice

À Jacques Madeleine.
  Sa tête fine dans sa main toute petite, Elle écoute le chant des cascades lointaines, Et dans la plainte langoureuse des fontaines, Perçoit comme un écho béni du nom de Tite.
Elle a fermé ses yeux divins de clématite Pour bien leur peindre, au cœur des batailles hautaines, Son doux héros, le mieux aimant des capitaines, Et, Juive, elle se sent au pouvoir d’Aphrodite.
Alors un grand souci la prend d’être amoureuse. Car dans Rome une loi bannit, barbare, affreuse, Du trône impérial toute femme étrangère.
Et sous le noir chagrin dont sanglote son âme, Entre les bras de sa servante la plus chère, La reine, hélas ! défaille et tendrement se pâme.

Langueur

À Georges Courteline.
  Je suis l’Empire à la fin de la décadence, Qui regarde passer les grands Barbares blancs En composant des acrostiches indolents D’un style d’or où la langueur du soleil danse.
L’âme seulette a mal au cœur d’un ennui dense. Là-bas on dit qu’il est de longs combats sanglants. Ô n’y pouvoir, étant si faible aux vœux si lents, Ô n’y vouloir fleurir un peu de cette existence !
Ô n’y vouloir, ô n’y pouvoir mourir un peu ! Ah ! tout est bu ! Bathylle, as-tu fini de rire ? Ah ! tout est bu, tout est mangé ! Plus rien à dire !
Seul, un poème un peu niais qu’on jette au feu, Seul, un esclave un peu coureur qui vous néglige, Seul, un ennui d’on ne sait quoi qui vous afflige !

Pantoum négligé

Trois petits pâtés, ma chemise brûle. Monsieur le curé n’aime pas les os. Ma cousine est blonde, elle a nom Ursule, Que n’émigrons-nous vers les Palaiseaux.
Ma cousine est blonde, elle a nom Ursule, On dirait d’un cher glaïeul sur les eaux Vivent le muguet et la campanule ! Dodo, l’enfant do, chantez, doux fuseaux.
Que n’émigrons-nous vers les Palaiseaux. Trois petits pâtés, un point et virgule ; On dirait d’un cher glaïeul sur les eaux ; Vivent le muguet et la campanule.
Trois petits pâtés, un point et virgule ; Dodo, l’enfant do, chantez, doux fuseaux. La libellule erre emmi des roseaux. Monsieur le Curé, ma chemise brûle.

Paysage

Vers Saint-Denis c’est bête et sale la campagne. C’est pourtant là qu’un jour j’emmenai ma compagne. Nous étions de mauvaise humeur et querellions. Un plat soleil d’été tartinait ses rayons Sur la plaine séchée ainsi qu’une rôtie. C’était pas trop après le Siège : une partie Des « maisons de campagne » était à terre encor, D’autre se relevaient comme on hisse un décor, Et des obus tout neufs encastrés aux pilastres Portaient écrit autour : Souvenir des désastres.

Conseil Falot

À Raoul Ponchon.
  Brûle aux yeux des femmes Et garde ton cœur, Mais crains la langueur Des épithalames.
Bois pour oublier ! L’eau-de-vie est une Qui porte la lune Dans son tablier.
L’injure des hommes, Qu’est-ce que ça fait ? Va, notre cœur sait Seul ce que nous sommes.   Ce que nous valons Notre sang le chante ! L’épine méchante Te mord aux talons ?
Le vent taquin ose Te gifler souvent ? Chante dans le vent Et cueille la rose !
Va, tout est au mieux Dans ce monde ! Surtout laisse dire, Surtout sois joyeux
D’être une victime À ces pauvres gens : Les dieux indulgents Ont aimé ton crime !
Tu refleuriras Dans un élysée. Âme méprisée, Tu rayonneras !
Tu n’es pas de celles Qu’un coup du Destin Dissipe soudain En mille étincelles.
Métal dur et clair, Chaque coup t’affine En arme divine Pour un destin fier.
Arrière la forge ! Et tu vas frémir Vibrer et jouir Au poing de saint George
Et de saint Michel, Dans des gloires calmes, Au vent pur des palmes Sur l’aile du ciel !…
C’est d’être un sourire Au milieu des pleurs, C’est d’être des Heurs, Au champ du martyre,
C’est d’être le feu Qui dort dans la pierre, C’est d’être en prière, C’est d’attendre un peu !

Le poète et la muse

La chambre, as-tu gardé leurs spectres ridicules, Ô pleine de jour sale et de bruits d’araignées ? La chambre, as-tu gardé leurs formes désignées Par ces crasses au mur et par quelles virgules ?
Ah fi ! Pourtant, chambre en garni qui te recules En ce sec jeu d’optique aux mines renfrognées Du souvenir de trop de choses destinées, Comme ils ont donc regret aux nuits, aux nuits d’Hercules ?
Qu’on l’entende comme on voudra, ce n’est pas ça : Vous ne comprenez rien aux choses, bonnes gens. Je vous dis que ce n’est pas ce que l’on pensa.
Seule, ô chambre qui fuis en cônes affligeants. Seule, tu sais ! mais sans doute combien de nuits De noce auront dévirginé leurs nuits depuis !

L’Aube à l’envers

À Louis Dumoulin.
  Le Point-du-Jour avec Paris au large, Des chants, des tirs, les femmes qu’on « rêvait », La Seine claire et la foule qui fait Sur ce poème un vague essai de charge.
On danse aussi, car tout est dans la marge Que fait le fleuve à ce livre parfait, Et si parfois l’on tuait ou buvait, Le fleuve est sourd et le vin est litharge.
Le Point-du-Jour, mais c’est l’Ouest de Paris ! Un calembour a béni son histoire D’affreux baisers et d’immondes paris.
En attendant que sonne l’heure noire Où les bateaux-omnibus et les trains Ne partent plus, tirez, tirs, fringuez, reins !

Un pouacre

À Jean Moréas.
  Avec les yeux d’une tête de mort   Que la lune encore déchaîne, Tout mon passé, disons tout mon remord   Ricane à travers ma lucarne.
Avec la voix d’un vieillard très cassé,   Comme l’on n’en voit qu’au théâtre, Tout mon remords, disons tout mon passé   Fredonne un tralala folâtre.
Avec les doigts d’un pendu déjà vert   Le drôle agace une guitare Et danse sur l’avenir grand ouvert,   D’un air d’élasticité rare.
« Vieux turlupin, je n’aime pas cela.   Tais ces chants et cesse ces danses. » Il me répond avec la voix qu’il a :   « C’est moins farce que tu ne penses. »
« Et quant au soin frivole, ô doux morveux,   De te plaire ou de te déplaire, Je m’en soucie au point que, si tu veux,   Tu peux t’aller faire lanlaire. »

Madrigal

Tu m’as, ces pâles jours d’automne blanc, fait mal À cause de tes yeux où fleurit l’animal, Et tu me rongerais, en princesse Souris, Du bout fin de la quenotte de ton souris. Fille auguste qui fis flamboyer ma douleur Avec l’huile rancie encor de ton vieux pleur ! Oui, folle, je mourrais de ton regard damné. Mais va (veux-tu ?) l’étang là dort insoupçonné Dont du lis, nef qu’il eût fallu qu’on acclamât, L’eau morte a bu le vent qui coule du grand mât T’y jeter, palme ! et d’avance mon repentir Parle si bas qu’il faut être sourd pour l’ouïr.

Crimen amoris

À Villiers de l’Isle-Adam.
  Dans un palais, soie et or, dans Ecbatane, De beaux démons, des satans adolescents, Au son d’une musique mahométane Font litière aux Sept Péchés de leurs cinq sens.
C’est la fête aux Sept Péchés : ô qu’elle est belle ! Tous les Désirs rayonnaient en feux brutaux ; Les Appétits, pages prompts que l’on harcèle, Promenaient des vins roses dans des cristaux.
Des danses sur des rythmes d’épithalames Bien doucement se pâmaient en longs sanglots Et de beaux chœurs de voix d’hommes et de femmes Se déroulaient, palpitaient comme des flots,
Et la bonté qui s’en allait de ces choses Était puissante et charmante tellement Que la campagne autour se fleurit de roses Et que la nuit paraissait en diamant.
Or le plus beau d’entre tous ces mauvais anges Avait seize ans sous sa couronne de fleurs. Les bras croisés sur les colliers et les franges, Il rêve, l’œil plein de flammes et de pleurs.
En vain la fête autour se faisait plus folle, En vain les satans, ses frères et ses sœurs, Pour l’arracher au souci qui le désole, L’encourageaient d’appels de bras caresseurs.
Il résistait à toutes câlineries, Et le chagrin mettait un papillon noir À son cher front tout brûlant d’orfèvreries : Ô l’immortel et terrible désespoir !
Il leur disait : « Ô vous, laissez-moi tranquille ! Puis, les ayant baisés tous bien tendrement, Il s’évada d’avec eux d’un geste agile, Leur laissant aux mains des pans de vêtement.
Le voyez-vous sur la tour la plus céleste Du haut palais avec une torche au poing ? Il la brandit comme un héros fait d’un ceste : D’en bas on croit que c’est une aube qui point.
Qu’est-ce qu’il dit de sa voix profonde et tendre Qui se marie au claquement clair du feu Et que la lune est extatique d’entendre ? « Oh ! je serai celui-là qui créera Dieu !
« Nous avons tous trop souffert, anges et hommes, « De ce conflit entre le Pire et le Mieux. « Humilions, misérables que nous sommes, « Tous nos élans dans le plus simple des vœux,
« Ô vous tous, ô nous tous, ô les pécheurs tristes, « Ô les gais Saints ! Pourquoi ce schisme têtu ? « Que n’avons-nous fait, en habiles artistes, « De nos travaux la seule et même vertu !
« Assez et trop de ces luttes trop égales ! « Il va falloir qu’enfin se rejoignent les « Sept Péchés aux Trois Vertus Théologales ! « Assez et trop de ces combats durs et laids !
« Et pour réponse à Jésus qui crut bien faire « En maintenant l’équilibre de ce duel, « Par moi l’enfer dont c’est ici le repaire « Se sacrifie à l’Amour universel ! »
La torche tombe de sa main éployée, Et l’incendie alors hurla s’élevant, Querelle énorme d’aigles rouges noyée Au remous noir de la fumée et du vent.
L’or fond et coule à flots et le marbre éclate ; C’est un brasier tout splendeur et tout ardeur ; La soie en courts frissons comme de l’ouate Vole à flocons tout ardeur et tout splendeur.   Et les satans mourants chantaient dans les flammes Ayant compris, comme s’ils étaient résignés ! Et de beaux chœurs de voix d’hommes et de femmes Montaient parmi l’ouragan des bruits ignés.
Et lui, les bras croisés d’une sorte fière, Les yeux au ciel où le feu monte en léchant, Il fit tout bas une espèce de prière Qui va mourir dans l’allégresse du chant.
Il dit tout bas une espèce de prière, Les yeux au ciel où le feu monte en léchant… Quand retentit un affreux coup de tonnerre, Et c’est la fin de l’allégresse et du chant.
On n’avait pas agréé le sacrifice : Quelqu’un de fort et de juste assurément Sans peine avait su démêler la malice Et l’artifice en un orgueil qui se ment.
Et du palais aux cent tours aucun vestige, Rien ne resta dans ce désastre inouï, Afin que par le plus effrayant prodige Ceci ne fût qu’un vain rêve évanoui…
Et c’est la nuit, la nuit bleue aux mille étoiles ; Une campagne évangélique s’étend Sévère et douce, et, vagues comme des voiles, Les branches d’arbres ont l’air d’ailes s’agitant.
De froids ruisseaux courent sur un lit de pierre ; Les doux hiboux nagent vaguement dans l’air Tout embaumé de mystère et de prière ; Parfois un flot qui saute lance un éclair.
La forme molle au loin monte des collines Comme un amour encore mal défini, Et le brouillard qui s’essore des ravines Semble un effort vers quelque but réuni.
Et tout cela comme un cœur et comme une âme, Et comme un verbe, et d’un amour virginal Adore, s’ouvre en une extase et réclame Le Dieu clément qui nous gardera du mal.

La grâce

À Armand Silvestre.
  Un cachot. Une femme à genoux, en prière. Une tête de mort est gisante par terre, Et parle, d’un ton aigre et douloureux aussi. D’une lampe au plafond tombe un rayon transi.
« Dame Reine… — Encor toi, Satan ! — Madame Reine… — « Seigneur, faites mon oreille assez sereine « Pour ouïr sans l’écouter ce que dit le Malin ! » — « Ah ! ce fut un vaillant et galant châtelain « Que votre époux ! Toujours en guerre ou bien on fête « (Hélas ! j’en puis parler puisque je suis sa tête), « Il vous aima, mais moins encore qu’il n’eût dû. « Que de vertu gâtée et que de temps perdu « En vains tournois, en cours d’amour loin de sa dame « Qui belle et jeune prit un amant, la pauvre âme ! » — — « Ô Seigneur, écartez ce calice de moi ! » — — « Comme ils s’aimèrent ! Ils s’étaient juré leur foi « De s’épouser sitôt que serait mort le maître, « Et le tuèrent dans son sommeil d’un coup traître. » — « Seigneur, vous le savez, dès le crime accompli, « J’eus horreur, et prenant ce jeune homme en oubli, « Vins au roi, dévoilant l’attentat effroyable, « Et pour mieux déjouer la malice du diable, « J’obtins qu’on m’apportât en ma juste prison « La tête de l’époux occis en trahison : « Par ainsi le remords, devant ce triste reste, « Me met toujours aux yeux mon action funeste. « Et la ferveur de mon repentir s’en accroît, « Jésus ! Mais voici : le Malin qui se voit « Dupe et qui voudrait bien ressaisir sa conquête, « S’en vient-il pas loger dans cette pauvre tête « Et me tenir de faux propos insidieux ? « Ô Seigneur, tendez-moi vos secours précieux ! — « Ce n’est pas le démon, ma Reine, c’est moi-même, « Votre époux, qui vous parle en ce moment suprême, « Votre époux qui, damné (car j’étais en mourant « En état de péché mortel), vers vous se rend, « Ô Reine, et qui, pauvre âme errante, prend la tête « Qui fut la sienne aux jours vivants pour interprète « Effroyable de son amour épouvanté. » — « Ô blasphème hideux, mensonge détesté ! « Monsieur Jésus, mon maître adorable, exorcise « Ce chef horrible et le vide de la hantise « Diabolique qui n’en fait qu’un instrument « Où souffle Belzébuth fallacieusement, « Comme dans une flûte on joue un air perfide ! » — « Ô douleur, une erreur lamentable te guide, « Reine, je ne suis pas Satan, je suis Henry ! » — « Oyez, Seigneur, il prend la voix de mon mari ! « À mon secours, les Saints, à l’aide, Notre-Dame ! » — « Je suis Henry, du moins. Reine, je suis son âme, « Qui, par sa volonté, plus forte que l’enfer, « Ayant su transgresser toute porte de fer « Et de flamme, et braver leur impure cohorte, « Hélas ! vient pour te dire avec cette voix morte « Qu’il est d’autres amours encor que ceux d’ici. « Tout immatériels et sans autre souci « Qu’eux-mêmes, des amours d’âmes et de pensées. « Ah ! que leur fait le Ciel ou l’Enfer. Enlacées, « Les âmes, elles n’ont qu’elles-mêmes pour but ! « L’enfer pour elles, c’est que leur amour mourût, « Et leur amour de son essence est immortelle ! « Hélas ! moi, je ne puis te suivre aux cieux, cruelle « Et seule peine en ma damnation. Mais toi, « Damne-toi ! Nous serons heureux à deux, la loi « Des âmes, je te dis, c’est l’alme indifférence « Pour la félicité comme pour la souffrance « Si l’amour partagé leur fait d’intimes cieux. « Viens afin que l’enfer, jaloux, voie, envieux, « Deux damnés ajouter, comme on double un délice, « Tous les feux de l’amour à tous ceux du supplice, « Et se sourire en un baiser perpétuel ! » — « Âme de mon époux, tu sais qu’il est réel « Le repentir qui fait qu’en ce moment j’espère « En la miséricorde ineffable du Père « Et du Fils et du Saint-Esprit ! Depuis un mois « Que j’expie, attendant la mort que je te dois, « En ce cachot trop doux encor, nue et par terre, « Le crime monstrueux et l’infâme adultère, « N’ai-je pas, repassant ma vie en sanglotant, « Ô mon Henry, pleuré des siècles cet instant « Où j’ai pu méconnaître en loi celui qu’on aime ? « Va, j’ai revu, superbe et doux, toujours le même, « Ton regard qui parlait délicieusement, « Et j’entends, et c’est là mon plus dur châtiment, « Ta noble voix, et je me souviens des caresses ! « Or si tu m’as absous et si tu t’intéresses « À mon salut, du haut des cieux, ô cher souci, « Manifeste-toi, parle, et démens celui-ci « Qui blasphème et vomit d’affreuses hérésies ! » — — « Je te dis que je suis damné ! Tu t’extasies « En terreurs vaines, ô ma Reine. Je te dis « Qu’il te faut rebrousser chemin du Paradis, « Vain séjour du bonheur banal et solitaire « Pour l’amour avec moi ! Les amours de la terre « Ont, tu le sais, de ces instants chastes et lents : « L’âme veille, les sens se taisent somnolents, « Le cœur qui se repose et le sang qui s’affaisse « Font dans tout l’être comme une douce faiblesse. « Plus de désirs fiévreux, plus d’élans énervants, « On est des frères et des sœurs et des enfants, « On pleure d’une intime et profonde allégresse, « On est les cieux, on est la terre, enfin on cesse « De vivre et de sentir pour s’aimer au delà, « Et c’est l’éternité que je t’offre, prends-la ! « Au milieu des tourments nous serons dans la joie, « Et le Diable aura beau meurtrir sa double proie, « Nous rirons, et plaindrons ce Satan sans amour. « Non, les Anges n’auront dans leur morne séjour « Rien de pareil à ces délices inouïes ! » —
La Comtesse est debout, paumes épanouies. Elle fait le grand cri des amours surhumains, Puis se penche et saisit avec pâles mains La tête qui, merveille ! a l’aspect de sourire. Un fantôme de vie et de chair semble luire Sur le hideux objet qui rayonne à présent Dans un nimbe languissamment phosphorescent. Un halo clair, semblable à des cheveux d’aurore, Tremble au sommet et semble au vent flotter encore Parmi le chant des cors à travers la forêt. Les noirs orbites ont des éclairs, on dirait De grands regrets de flamme et noirs. Le trou farouche Au rire affreux, qui fut, Comte Henry, ta bouche, Se transfigure rouge aux deux arcs palpitants De lèvres qu’auréole un duvet de vingt ans, Et qui pour un baiser se tendent savoureuses… Et la Comtesse à la façon des amoureuses Tient la tête terrible amplement, une main Derrière et l’autre sur le front, pâle, en chemin D’aller vers le baiser spectral, l’âme tendue, Hoquetant, dilatant sa prunelle perdue Au fond de ce regard vague qu’elle a devant… Soudain elle recule, et d’un geste rêvant (Ô femmes, vous avez ces allures de faire !) Elle laisse tomber la tête qui profère Une plainte, et, roulant, sonnant creux et longtemps : — « Mon Dieu, mon Dieu, pitié ! Mes péchés pénitents « Lèvent leurs pauvres bras vers ta bénévolence, « Ô ne les souffre pas criant en vain ! Ô lance « L’éclair de ton pardon qui tuera ce corps vil ! « Vois que mon âme est faible en ce dolent exil ! « Et ne la laisse pas au Mauvais qui la guette ! « Ô que je meure ! » « Ô que je meure ! Avec le bruit d’un corps qu’on jette, La Comtesse à l’instant tombe morte, et voici : Son Âme en blanc linceul, par l’espace éclairci D’une douce clarté d’or blond qui flue et vibre Monte au plafond ouvert désormais à l’air libre Et d’une ascension lente va vers les cieux.
· · · · · · ·
La tête est là, et dardant en l’air ses sombres yeux Et sautèle dans des attitudes étranges : Telles dans les Assomptions des têtes d’anges, Et la bouche vomit un gémissement long, Et des orbites vont coulant de pleurs de plomb.

L’impénitence finale

À Catulle Mendès.
  La petite marquise Osine est toute belle, Elle pourrait aller grossir la ribambelle Des folles de Watteau sous leur chapeau de fleurs Et de soleil, mais comme on dit, elle aime ailleurs. Parisienne en tout, spirituelle et bonne Et mauvaise à ne rien redouter de personne, Avec cet air mi-faux qui fait que l’on vous croit, C’est un ange fait pour le monde qu’elle voit, Un ange blond, et même on dit qu’il a des ailes.
Vingt soupirants, brûlés du feu des meilleurs zèles Avaient en vain quêté leur main à ses seize ans, Quand le pauvre marquis, quittant ses paysans Comme il avait quitté son escadron, vint faire Escale au Jockey ; vous connaissez son affaire Avec la grosse Emma de qui — l’eussions-nous cru ? Le bon garçon était absolument féru, Son désespoir après le départ de la grue, Le duel avec Gontran, c’est vieux comme la rue ; Bref il vit la petite un jour dans un salon, S’en éprit tout d’un coup comme un fou ; même l’on Dit qu’il en oublia si bien son infidèle Qu’on le voyait le jour d’ensuite avec Adèle. Temps et mœurs ! La petite (on sait tout aux Oiseaux) Connaissait le roman du cher, et jusques aux Moindres chapitres : elle en conçut de l’estime. Aussi quand le marquis offrit sa légitime Et sa main contre sa menotte, elle dit : Oui, Avec un franc parler d’allégresse inouï. Les parents, voyant sans horreur ce mariage (Le marquis était riche et pouvait passer sage), Signèrent au contrat avec laisser-aller. Elle qui voyait là quelqu’un à consoler Ouït la messe dans une ferveur profonde.
Elle le consola deux ans. Deux ans du monde !
Mais tout passe !
Mais tout passe ! Si bien qu’un jour elle attendait Un autre et que cet autre atrocement tardait, De dépit la voilà soudain qui s’agenouille Devant l’image d’une Vierge à la quenouille Qui se trouvait là, dans cette chambre en garni, Demandant à Marie, en un trouble infini, Pardon de son péché si grand, si cher encore, Bien qu’elle croie au fond du cœur qu’elle l’abhorre.
Comme elle relevait son front d’entre ses mains, Elle vit Jésus-Christ avec les traits humains Et les habits qu’il a dans les tableaux d’église. Sévère, il regardait tristement la marquise, La vision flottait blanche dans un jour bleu Dont les ondes, voilant l’apparence du lieu, Semblaient envelopper d’une atmosphère élue Osine qui semblait d’extase irrésolue Et qui balbutiait des exclamations. Des accords assoupis de harpe de Sions Célestes descendaient et montaient par la chambre, Et des parfums d’encens, de cinnamome et d’ambre. Fluaient, et le parquet retentissait des pas Mystérieux de pieds que l’on ne voyait pas, Tandis qu’autour c’était, en décadences soyeuses, Un grand frémissement d’ailes mystérieuses La marquise restait à genoux, attendant. Toute admiration peureuse, cependant.
Et le Sauveur parla : Et le Sauveur parla :« Ma fille, le temps passe, Et ce n’est pas toujours le moment de la grâce. Profitez de cette heure, ou c’en est fait de vous. »
La vision cessa. La vision cessa.Oui certes, il est doux Le roman d’un premier amant. L’âme s’essaie, C’est un jeune coureur à lu première haie. C’est si mignard qu’on croit à peine que c’est mal. Quelque chose d’étonnamment matutinal. On sort du mariage habitueux. C’est comme Qui dirait la fleur aurorale de l’homme, Et les baisers parmi cette fraîche clarté Sonnent comme des cris d’alouette en été, Ô le premier amant ! Souvenez-vous, mesdames ? Vagissant et timide élancement des âmes Vers le fruit défendu qu’un soupir révéla… Mais le second amant d’une femme, voilà ! On a tout su. La faute est bien délibérée Et c’est bien un nouvel état que l’on se crée, Un autre mariage à soi-même avoué. Plus de retour possible au foyer bafoué. Le mari, débonnaire ou non, fait bonne garde Et dissimule mal. Déjà rit et bavarde Le monde hostile et qui sévirait au besoin. Ah ! que l’aise de l’autre intrigue se fait loin, Mais aussi cette fois comme on vit, comme on aime. Tout le cœur est éclos en une fleur suprême. Ah ! c’est bon ! Et l’on jette à ce feu tout remords, On ne vit que pour lui, tous autres soins sont morts. On est à lui, on n’est qu’à lui, c’est pour la vie, Ce sera pour après la vie, et l’on défie Les lois humaines et divines, car on est Folle de corps et d’âme, et l’on ne reconnaît Plus rien, et l’on ne sait plus rien, sinon qu’on l’aime !
Or cet amant était justement le deuxième De la marquise, ce qui fait qu’un jour après, — Ô sans malice et presque avec quelques regrets, — Elle le revoyait pour le revoir encore. Quant au miracle, comme une odeur s’évapore Elle n’y pensa plus bientôt que vaguement.
Un matin, elle était dans son jardin charmant, Un matin de printemps, un jardin de plaisance. Les fleurs vraiment semblaient saluer sa présence, Et frémissaient au vent léger, et s’inclinaient Et les feuillages, verts tendrement, lui donnaient L’aubade d’un timide et délicat ramage Et les petits oiseaux volant à son passage, Pépiaient à plaisir dans l’air tout embaumé Des feuilles, des bourgeons et des gommes de mai. Elle pensait à lui ; sa vue errait, distraite, À travers l’ombre jeune et la pompe discrète D’un grand rosier bercé d’un mouvement câlin, Quand elle vit Jésus en vêtement de lin Qui marchait, écartant les branches de l’arbuste Et la couvait d’un long regard triste. Et le Juste Pleurait. Et en tout un instant s’évanouit. Elle se recueillait
Elle se recueillaitSoudain un petit bruit Se fit. On lui portait en secret une lettre, Une lettre de lui, qui lui marquait peut-être Un rendez-vous.   Un rendez-vous. Elle ne put la déchirer.
· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Marquis, pauvre marquis, qu’avez-vous à pleurer Au chevet de ce lit de blanche mousseline ? Elle est malade, bien malade. Elle est malade, bien malade. « Sœur Aline, A-t-elle un peu dormi ? » A-t-elle un peu dormi?»— « Mal, Monsieur le marquis. » Et le marquis pleurait. Et le marquis pleurait. « Elle est ainsi depuis « Deux heures, somnolente et calme. Mais que dire « De la nuit ? Ah ! Monsieur le marquis, quel délire ? « Elle vous appelait, vous demandait pardon « Sans cesse, encor, toujours, et tirait le cordon « De sa sonnette. » « De sa sonnette. » Et le marquis frappait sa tête De ses deux poings et, fou dans sa douleur muette, Marchait à grands pas sourds sur les tapis épais. (Dès qu’elle fut malade, elle n’eut pas de paix Qu’elle n’eût avoué ses fautes au pauvre homme Qui pardonna.) La sœur reprit pâle : « Elle eut comme « Un rêve, un rêve affreux. Elle voyait Jésus, « Terrible sur la nue et qui marchait dessus, « Un glaive dans la main droite et de la main gauche « Qui ramait lentement comme une faux qui fauche, « Écartant sa prière, et passait furieux. »
· · · · · ·
Un prêtre saluant les assistants des yeux, Entre. Entre. Elle dort. Entre. Elle dort. Ô ses paupières violettes ! Ô ses petites mains qui tremblent maigrelettes ! Ô tout son corps perdu dans des draps étouffants !
Regardez, elle meurt de la mort des enfants. Et le prêtre anxieux se penche à son oreille. Elle s’agite un peu, la voilà qui s’éveille, Elle voudrait parler, la voilà qui s’endort Plus pâle. Plus pâle. Et le marquis : « Est-ce déjà la mort ? » Et le docteur lui prend les deux mains et sort vite,
On l’enterrait hier matin. Pauvre petite !

Don Juan Pipé

À François Coppée.
  Don Juan qui fut grand Seigneur en ce monde Est aux enfers ainsi qu’un pauvre immonde Pauvre, sans la barbe faite, et pouilleux, Et si ce n’étaient la lueur de ses yeux Et la beauté de sa maigre figure, En le voyant ainsi quiconque jure Qu’il est un gueux et non ce héros fier Aux dames comme aux poêles si cher Et dont l’auteur de ces humbles chroniques Vous va parler sur des faits authentiques.
Il a son front dans ses mains et paraît Penser beaucoup à quelque grand secret. Il marche à pas douloureux sur la neige, Car c’est son châtiment que rien n’allège D’habiter seul et vêtu de léger Loin de tout lieu où fleurit l’oranger Et de mener ses tristes promenades Sous un ciel veuf de toutes sérénades Et qu’une lune morte éclaire assez Pour expier tous ses soleils passés. Il songe. Dieu peut gagner, car le Diable S’est vu réduire à l’état pitoyable De tourmenteur et de geôlier gagé Pour être las trop tôt, et trop âgé. Du Révolté de jadis il ne reste Plus qu’un bourreau qu’on paie et qu’on moleste Si bien qu’enfin la cause de l’Enfer S’en va tombant comme un fleuve à la mer, Au sein de l’alliance primitive. Il ne faut pas que cette honte arrive.
Mais lui, don Juan, n’est pas mort et se sent Le cœur vif comme un cœur d’adolescent Et dans sa tête une jeune pensée Couve et nourrit une force amassée ; S’il est damné, c’est qu’il le voulut bien, Il avait tout pour être un bon chrétien, La foi, l’ardeur au ciel, et le baptême, Et ce désir de volupté lui-même, Mais s’étant découvert meilleur que Dieu, Il résolut de se mettre en son lieu. À cet effet, pour asservir les âmes Il rendit siens d’abord les cœurs des femmes. Toutes pour lui laissèrent là Jésus, Et son orgueil jaloux monta dessus Comme un vainqueur foule un champ de bataille. Seule la mort pouvait être à sa taille Il l’insulta, la défit. C’est alors Qu’il vint à Dieu sans peur et sans remords Il vint à Dieu, lui parla face à face Sans qu’un institut hésitât son audace.
Le défiant Lui, son Fils et ses saints ? L’affreux combat ! Très calme et les reins ceints D’impiété cynique et de blasphème, Ayant volé son verbe à Jésus même, Il voyagea, funeste pèlerin, Prêchant en chaire et chantant au lutrin, Et le torrent amer de sa doctrine, Parallèle à la parole divine, Troublait la paix des simples et noyait Toute croyance, et, grossi, s’enfuyait. Il enseignait : « Juste, prends patience. « Ton heure est proche. Et mets ta confiance « En ton bon cœur. Sois vigilant pourtant, « Et ton salut en sera sûr d’autant. « Femmes, aimez vos maris et les vôtres « Sans cependant abandonner les autres… « L’amour est un dans tous et tous dans un, « Afin qu’alors que tombe le soir brun « L’ange des nuits n’abrite sous ses ailes « Que cœurs mi-clos dans la paix fraternelle. » Au mendiant errant dans la forêt Il donnait un sol que s’il jurait. Il ajoutait : « De ce que l’on invoque « Le nom de Dieu celui-ci ne s’en choque, « Bien au contraire, et tout est pour le mieux. « Tiens, prends, et bois à ma santé, bon vieux. » Puis il disait : « Celui-là prévarique « Qui de sa chair faisant une bourrique « La subordonne au soin de son salut « Et lui désigne un trop servile but.
« La chair est sainte ! Il faut qu’on la vénère. « C’est notre fille, enfants, et notre mère, « Et c’est la fleur du jardin d’ici-bas ! « Malheur à ceux qui ne l’adorent pas ! « Car, non contents de renier leur être, « Ils s’en vont reniant le divin maître, « Jésus fait chair qui mourut sur la croix, « Jésus fait chair qui de sa douce voix « Ouvrait le cœur de la Samaritaine, « Jésus fait chair qu’aima Madeleine ! »
À ce blasphème effroyable, voilà Que le ciel de ténèbres se voila. Et que la mer entre-choqua les îles. On vit errer des formes dans les villes, Les mains des morts sortirent des cercueils, Ce ne fut plus que terreurs et que deuils, Et Dieu voulant venger l’injure affreuse Prit sa foudre en sa droite furieuse Et maudissant don Juan, lui jeta bas Son corps mortel, mais son âme, non pas !
Non pas son âme, on l’allait voir ! Et pâle De mâle joie et d’audace infernale, Le grand damné, royal sous ses haillons, Promène autour son œil plein de rayons, Et crie : « À moi l’Enfer ! ô vous qui fûtes « Par moi guidés en vos sublimes chutes, « Disciples de don Juan, reconnaissez « Ici la voix qui vous a redressés. « Satan est mort, Dieu mourra dans la fête, « Aux armes pour la suprême conquête !
« Apprêtez-vous, vieillards et nouveau-nés, « C’est le grand jour pour le tour des damnés. » Il dit. L’écho frémit et va répandre L’appel allier, et don Juan croit entendre Un grand frémissement de tous côtés. Ses ordres sont à coup sûr écoutés : Le bruit s’accroît des clameurs de victoire. Disant son nom et racontant sa gloire. « À nous deux, Dieu stupide, maintenant ! » Et don Juan a foulé d’un pied tonnant
Le sol qui tremble et la neige glacée Qui semble fondre au feu de sa pensée…   Mais le voilà qui devient glace aussi Et dans son cœur horriblement transi Le sang s’arrête, et son geste se fige. Il est statue, il est glace. Ô prodige Vengeur du Commandeur assassiné ! Tout bruit s’éteint et l’Enfer réfréné Rentre à jamais dans ses mornes cellules. « Ô les rodomontades ridicules», Dit du dehors Quelqu’un qui ricanait, « Contes prévus ! farces que l’on connaît ! « Morgue espagnole et fougue italienne ! « Don Juan, faut-il afin qu’il t’en souvienne, « Que ce vieux Diable, encor que radoteur, « Ainsi te prenne en délit de candeur ? « Il est écrit de ne tenter… personne. « L’Enfer ni ne se prend ni ne se donne. « Mais avant tout, ami, retiens ce point : « On est le Diable, on ne le devient point. »

Amoureuse du Diable

À Stéphane Mallarmé.
  Il parle italien avec un accent russe. Il dit : « Chère, il serait précieux que je fusse « Riche, et seul, tout demain et tout après-demain. « Mais riche à paver d’or monnayé le chemin « De l’Enfer, et si seul qu’il vous va falloir prendre « Sur vous de m’oublier jusqu’à ne plus entendre « Parler de moi sans vous dire de bonne foi : « Qu’est-ce que ce monsieur Félice ? Il vend de quoi ? »
Cela s’adresse à la plus blanche des comtesses.
Hélas ! toute grandeur, toutes délicatesses, Cœur d’or, comme l’on dit, âme de diamant, Riche, belle, un mari magnifique et charmant Qui lui réalisait toute chose rêvée, Adorée, adorable, une Heureuse, la Fée, La Reine, aussi la Sainte, elle était tout cela, Elle avait tout cela. Elle avait tout cela. Cet homme vint, vola Son cœur, son âme, en fit sa maîtresse et sa chose Et ce que la voilà dans ce doux peignoir rose Avec ses cheveux d’or épars comme du feu, Assise, et ses grands yeux d’azur tristes un peu.
Ce fut une banale et terrible aventure Elle quitta de nuit l’hôtel. Une voiture Attendait. Lui dedans, ils restèrent six mois Sans que personne sût où ni comment. Parfois On les disait partis à toujours. Le scandale Fut affreux. Cette allure était par trop brutale Aussi pour que le monde ainsi mis au défi N’eût pas frémi d’une ire énorme et poursuivi De ses langues les plus agiles l’insensée. Elle, que lui faisait ? Toute à cette pensée, Lui, rien que lui, longtemps avant qu’elle s’enfuit, Ayant réalisé son avoir (sept ou huit Millions en billets de mille qu’on liasse Ne pèsent pas beaucoup et tiennent peu de place). Elle avait tassé tout dans un coffret mignon Et le jour du départ, lorsque son compagnon Dont du rhum bu de trop rendait la voix plus tendre L’interrogea sur ce colis qu’il voyait pendre À son bras qui se lasse, elle répondit : « Ça, C’est notre bourse. »

À propos de Paul Verlaine

Tous les recueils de Paul Verlaine

Cette bibliothèque présente une sélection des textes disponibles de Paul Verlaine. Elle ne constitue pas une édition complète des recueils.

À propos de cette lecture

Les couvertures sont imaginaires. Les portraits sont des interprétations risographiées.

ProloguePaul Verlaine · Voix de synthèse
0:000:00