Préface
SUR
ARTHUR RIMBAUD
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Sous ce titre : « Enquêtes littéraires » j’aimerais
à publier de temps à autres — au hasard
de mes bonnes fortunes d’inlassable curieux, —
telles ou telles trouvailles, rares plus ou moins,
mais aptes en tout cas, d’illuminer d’un peu de
clarté nouvelle quelques-unes des Personnalités
qui, parmi les écrivains de ce siècle mourant,
m’attirent et m’intéressent soit qu’elles me
plaisent, soit qu’au contraire elles ne me paraissent
dignes d’attention, qu’en temps qu’anomalées.
Peut-être va-t-on lire que je « documente, »
et c’est, tout juste, le cadet de mes soucis :
Non ! simplement et pour satisfaire à mon seul
besoin, orgueilleux sans doute, d’être renseigné
mieux que tout autre sur trois, quatre ou plus
Dans ces moments-là je me semble volontiers un botaniste avide, pour son herbier, de flores rares.
Or, puisque ce fatras desséché n’est pas indifférent, ai-je appris à plusieurs esprits amoureux autant que le mien de choses littéraires, j’ai plaisir aujourd’hui à en laisser respirer la poussière odorante. Et je commencerai par donner quelques-unes de mes recherches sur ce poète bizarre qui, présenté tout jeune à Victor Hugo, fut accueilli par lui avec ces mots « Shakespeare enfant ! » La légende au moins le dit.
Il vint en effet à Paris
ayant lu déjà bien
des littératures seulement, lassé de toutes, curieux insatiablement de choses nouvelles, il quitta
les routes frayées, et, cherchant des rhythmes inconnus, des images irréalisées, des sensations
non éprouvées, il s'engagea au hasard dans la
vaste Forêt poétique. Mais, de même qu'un aventureur et capricieux voyageur, il s'y est perdu,
sans trouver la clairière spacieuse où ses rêves-fées auraient pu, sous la lune magique, cueillir
l'ample moisson des fleurs merveilleuses et
noter le chant inouï d'oiseaux fabuleux.
Ce jeune homme n'était cependant ni un
bohème ni un dilletante, ces deux vocables au
son purement littéraire, n'est-ce pas ? Car ce
que fut sa vie intime importe peu et il n'en faut
retenir juste que les détails qui peuvent éveiller
sa physionomie au miroir de notre conception.
Ce qui est certain, c'est qu'ayant conscience de
sa force, il venait pour. avoir sa part dans la
lutte littéraire, et s'y conduire en vaillant ne
sut-il pas, à l'extrémité de cette armée sans cesse
décimée, mais que sans cesse aussi renouvellent
de nouveaux soldats, faire une trouée victorieuse en tenant son drapeau multicolore et
bizarre, assez haut, pour que tous pussent
c'en est un, aujourd'hui, d'être un téméraire.
Il n'y a presque rien à dire des tous premiers
vers d'Arthur Rimbaud, ceux qu'il rima sans
doute en classe de rhétorique au collège de
Charleville, si ce n'est que ce ne sont plus déjà
des vers classiques ; il y règne pourtant un
souffle de poésie nouvelle et celui qui les a
écrits il pouvait avoir quinze ans alors — a
certainement déjà lu relu les Romantiques et s'est
pénétré de leur harmonie et de leur mouvement.
Le Forgeron, par exemple, poème d'environ
deux cents vers, se ressent de la lecture d'Hugo,
si par contre Ophélie se rattache plutôt au
mode d'Alfred de Musset, mais l'une et l'autre
poésies dans une facture tourmentée et qui, dès
lors, s'originalise. Chose bizarre, l'influence
de Baudelaire s'y fait moins sentir, et cependant Rimbaud connaît le poète des Fleurs du Mal, il en parle dans ses lettres avec enthousiasme
« le roi des poètes, un vrai dieu ! »
écrit-il,
Dès sa seconde manière, les poésies d'Arthur
Rimbaud se subtilisent et se filigranent ce
sont. de beaux vers sonores, où chante toute
l'âme lyrique de ce précoce Aëde, mais où les
leur point de raccord nous échappe.
Quant aux dernières productions de ce cerveau
si étrangement organisé voici ce qu’en a
dit l’ami et le poète qui fut le compagnon de
presque toutes les heures d’Arthur Rimbaud
« Vers délicieusement faux exprés » et
Arthur Rimbaud lui-même confirme dans une
de ses lettres, le jugement de Paul Verlaine,
afin sans doute de donner par avance un démenti
à ses commentateurs futurs qui, charmés
par cette poésie précieuse, ont cru y voir la
rénovation définitive des rhythmes et des rimes
et la tentative réussie de briser toutes les règles
prosodiques établies. Nul doute que cette pensée
ait hanté l’esprit d’Arthur Rimbaud il en
témoigne souvent lui-même dans ses écrits
mais il n’a jamais considéré avoir résolu le problème.
C’est pourquoi ce même Paul Verlaine
qui a souvent des moments de délicieuse ironie
noire, plaisantant parfois certains novateurs
à outrance que les lauriers d’Arthur Rimbaud
n’empêchent pas de veiller « Ils s’imaginent,
dit-il, avoir créé un vers nouveau mais il existe
depuis des siècles, ce vers-là Seulement, dans
le temps, nous appelions ça de… la prose ! »
Or me voilà loin de mes petits papiers et de
Voici :
Je retrouve d’abord en date de fin 1884 :
« Lu les Poètes Maudits : comment diable se
fait-il que Paul Verlaine ait si peu, presque
rien à dire sur Arthur Rimbaud et à citer de
lui ? Voir Verlaine ; tâchez d’obtenir quelques
indices qui serviraient de point de départ à des
recherches sérieuses. »
À quelques jours de distance, une autre
notule
« Allé, par un temps abominable et quelle
boue neigeuse, chez P. V. ; c’est là-bas, là-bas
à la Bastille, rue Moreau, cour Saint-Français,
6, hôtel du Midi : Verlaine est couché, malade,
et sa mère le soigne, le gourmande ; la bonne
vieille ! Comme j’ai un gros rhume, elle me
force à avaler d’énormes morceaux de sucre
candi. — J’en ai plein la bouche, je ne puis plus
parler, j’étrangle, — je manque d’étouffer ;
mais, en partant, j’ai les notes qu’il me faut. »
Qu’on m’excuse de citer ces notes un peu
personnelles ; mais elles sont le point de départ
de mes efforts, qui, on va le voir, n’ont pas été
vains.
Puis toute l’année de 1885 sans rien, rien
trouver ! Et alors en mai 1886, une découverte
de la Saison en Enfer, « espèce de prodigieuse
autobiographie psychologique écrite dans cette
prose de diamant qui est sa propriété exclusive »,
s’exclame Paul Verlaine. La Saison en Enfer imprimée à Bruxelles en 1873 par l’Alliance
typographique de M.-J. Poot et Cie, 37,
rue aux Choux, fut sans doute tirée à un nombre
fort restreint d’exemplaires. Arthur Rimbaud
d’ailleurs en détruisit, paraît-il, la majeure
partie : il ne reste donc de ce rarissime petit
volume que mon exemplaire absolument intact,
un autre, qui je l’appris plus tard est entre les
mains du poète Jean Richepin, et celui que
Paul Verlaine conserva longtemps et sur lequel
fut faite la réimpression commencée le 13 septembre
1886 dans la Vogue ; car je n’avais pu,
quittant brusquement la France, faire copier le
en un volume préfacé, par Paul Verlaine, les
Illuminations précédemment publiées en cette
même Vogue. Le manuscrit, en feuilles éparses
avait été retrouvé parmi des papiers de famille
par Charles de Sivry. Cela me remit en goût de
recherches elles aboutirent heureusement et
assez vite, grâce à M. Georges Izambard, à M. Paul Demeny et quelques autres personnes,
que je nommerai tout à l’heure, en les remerciant,
dès maintenant, au cours de cette notice.
C’est à cette époque qu’il me fut prêté, fort
gratuitement d’ailleurs, l’intention de publier
une Étude littéraire sur Arthur Rimbaud. Une
étude ? Même littéraire, à quoi cela eût-il
servi ? J’avais bien d’autres choses en tête. Ce
qui n’empêcha pas qu’alors il y eut, même ! des
protestations, ai-je entendu dire : car ce n’était
pas à moi, paraissait-il, de juger l’auteur des
Illuminations ; l’opinion publique en désignait,
en désignait, en réclamait peut-être ? d’autres,
plus dignes que moi, profane sans doute, profanateur
sûrement Je n’étais pas l’Initié qu’il fallait
pour cette thuriféraire besogne, mais dans
tout cela fut oublié seulement ceci c’est qu’à
mon avis la critique, (je ne cesserai de le répéter) à moins d’être partiale, voire inique, — et
plus, la critique moderne, telle que la conçoivent
nombre d’esprits intéressants d’ailleurs,
me paraît une preuve d’intellectuelle stérilité et
dans sa morose dissection des choses vivantes,
la négation même de la joie créatrice. —
Elle est de Gœthe, — l’auteur, tout au moins,
d’un magique chef-d’œuvre, le second Faust
cette expression terriblement concise où sont
traduites toutes les volontés, et aussi toutes les
inconsciences du véritable artiste.
Mais une chose plus inattendue que ces protestations,
ce fut la lettre que je reçus alors de
Paul Verlaine ; en citerais-je quelques lignes ?
Oui, elles sont typiques
N'est-elle pas remarquable, rare surtout, cette
sollicitude d'ami pour le poète absent particu-
lièrement à notre époque d'égoïsme inquiet et
de jalousie envieuse, sinon haineuse, parmi
la gent littéraire ?
Vite je m'en fus voir le poète alarmé, non
pas cette fois dans sa miraculeuse cour Saint-François, mais plus loin encore, à Mont-Rouge
en cet hôpital Broussais tout construit de bois,
sur pilotis, pareil aux habitations lacustres.
Je lui apportai mes manuscrits ; il les parcourut
très joyeux et tout ému, admit volontiers, quoique fort étonné et un peu stupéfait, que ce n'étaient pas ceux qu'il croyait, mais bien d'autres,
à lui totalement inconnus pour la plupart des
vers et de la prose que cet écervelé d'Arthur
Rimbaud ne lui avait jamais communiqués, les
ayant écrits, les uns au hasard d'une de leurs
brouilles, les autres antérieurement à leur
liaison. Une lettre de Paul Verlaine, publiée le
constate tout ceci. De ces manuscrits, deux sonnets ont été extraits
par moi pour paraître dans l’Anthologie
d’A. Lemerre et j’ai donné quelques autres
vers à la Revue Indépendante No … Les autres
sont inédits.
Quant aux vers, à la prose et aux lettres, tous
manuscrits autographes, ils n’ont pas besoin
d’autres commentaires que de brèves lignes indiquant
existe de telle pièce jusqu'à trois exemplaires
avec de nombreuses variantes par exemple
« Les Effarés », à plus d'un titre célèbres.
Arthur Rimbaud naquit à Charleville le 20
octobre en 1854, ainsi qu'en fait foi l'acte de
naissance ici noté extrait des registres de
l'état-civil de la petite cité ardennaise. Il avait
un frère aîné (Jean-Nicolas-Frédéric) né le 2
plus jeunes que lui. Ces divers renseignements
me furent très obligeamment adressés sur ma
demande par M. E. Joye, maire de Charleville.
Il ajoutait ne pouvoir m’en fournir d’autres, la
famille Rimbaud ayant depuis de nombreuses
années quitté Charleville, sans laisser d’adresse.
Mais en marge il m’écrivait que « M. Delahaye,
employé au ministère de l’instruction publique
(enseignement supérieur) pourrait peut-être me
donner quelques indications sur le domicile
actuel des membres de la famille Rimbaud ».
Qu’était le père d’Arthur Rimbaud ? Il ne
m’a été adressé aucune note à ce sujet. Je sais
que sa mère fut veuve de très bonne heure et
qu’il entra assez tôt, ainsi que son frère, au
lycée de Charleville. M. E. Couvreur, proviseur
actuel, m’indique en une très aimable lettre,
que l’aîné, Frédéric, se trouve au palmarès dès
1866 : le nom d’Arthur n’y figure pour la première
fois que l’année suivante, et il était alors
en quatrième. En 1868 il est plusieurs fois
nommé ; en 1869, en seconde, il remporte presque
tous les premiers prix et un premier prix
de vers latins ainsi que le 3e accessit de version
grecque au Concours Académique. Enfin en
1870, en rhétorique où il a de même presque
tous les premiers prix, et remporte à nouveau
aussi le premier prix de vers latins au Concours
Académique. Il ne devait pas faire sa philosophie
et interrompit volontairement ses études
sans passer son baccalauréat, et quitta alors
Charleville pour se rendre à Paris. Singulière
fatalité pour un chercheur ! Le collège de
Charleville a été malheureusement détruit par
un incendie en 1876 et tous les registres administratifs
ont péri dans le désastre : il n’est rien
resté en particulier des archives. Au moins
ses deux premiers prix au Concours Académique :
des vers latins de celui qui devait faire
de si curieux vers français, quelle aubaine ! Là
encore mon espoir fut déçu, en effet, lors du
transfert des archives de l’Académie à Lille,
les quelques séries de la collection des Concours
Académiques qui restaient furent jetées aux
vieux papiers c’est du moins ce qu’il ressort
d’une lettre que M. P. Dauthuile secrétaire…
adressa à ce sujet à M. Lenel, (aujourd’hui professeur
à ce lycée d’Amiens) et qui en 1868 débutait
dans le professorat à Charleville en classe
de quatrième, alors qu’Arthur Rimbaud entrait
en troisième. Mais M. Lenel qui m’adresse de
longues et précieuses lettres à son sujet, entendit
longuement parler du jeune élève, l’un des plus brillants du collège. C’est ainsi que je puis
donner le titre au moins du sujet du concours
de 1869 c’était ce seul mot : « Jugurtha »
Arthur, Rimbaud y vit une allusion à Abd-el-Kader,
alors dans toute sa gloire, et fit des
vers, paraît-il, réellement étonnants.
Le sujet de l’autre concours fut « Sancho.
Pança à son âne. »
Mais de cette époque j’ai eu grâce à l’exquise
Rossi, alors que lui-même était professeur à
Charleville en classe de rhétorique à l’époque
même où Rimbaud y était. Le jeune poëte fut
donc son élève. C’était un indiscipliné de premier
ordre révolutionnaire, athée, les élèves
religieux le détestaient en classe et il le leur rendait.
La classe se composait en effet d’une vingtaine
d’élèves dont quatorze appartenaient au
séminaire. Arthur Rimbaud qui les scandalisait
par ses gros mots, était du reste plus fort en
toutes branches sauf en sciences, et il s’amusait,
pendant les compositions, à aider ses camarades
afin de leur faire avoir des places
meilleures. Un jour, un séminariste le dénonce.
Izambard intervient, mais Arthur Rimbaud,
silencieux et le regard méchant a jeté son dictionnaire
à la tête du séminariste (un nommé
Henri ?) N’est-ce pas déjà une répétition du
coup qu’il devait porter plus tard à Carjat ? Le
professeur était d’ailleurs presqu’un camarade
pour l’élève il lui prêtait des livres, et Georges
Izambard se souvient même qu’ayant prêté sa
Notre-Dame-de-Paris illustrée de Victor Hugo,
la lui fit rendre avec une lettre insolente et
Cependant, pendant les vacances qui suivirent Rimbaud vint passer quelques jours chez
lui il se conduisait en vrai voyou inconscient
et Izambard dut même le ramener à sa mère
qui à ce moment sembla connaître déjà les vices
que son fils avait. Mais Izambard quitta
Charleville pour Douai et là il reçoit (le 5 ou le
6 septembre 1870) une lettre d'Arthur Rimbaud
datée de Paris, Mazas ! Que s'était-il passé ?
Arthur Rimbaud avait fait quelque temps auparavant à Charleville, la connaissance de Paul
Verlaine qui y était de passage, par l'intermédiaire d'un employé aux contributions de Charleville qu'on nommait et surnommait le Père
Bretagne : Le Père Bretagne se disait « artiste ».
— Il dessinait à ses heures
mais sa passion
favorite était l'alto. L'alto ! il en jouait partout
et sans cesse, principalement aux nuits de débauche — mensuelles, comme les appointements — lorsque toute l'administration allait
en chœur au… bordel de la ville.
Alors, grave, comme remplissant un sacerdoce, le père Bretagne marchait en tête, l'alto
au menton, l'archet fébrile en main, et menait la
bande, semblable aux violoneux des jours de
noce.
rejoindre avait pris un beau matin, le train pour
la capitale n’ayant faute d’argent qu’un billet
jusqu’à la première station après Charleville.
Et il arrivait sans papiers, sans argent à Paris
juste le matin du 4 septembre ! On l’envoya au
Dépôt, de là à Mazas, où il évoqua le nom de
son professeur Izambard.
On lui permit de lui écrire et Izambard
adressa l’argent pour le retour. Rimbaud arriva
à Lille. Dans l’intervalle, Izambard avait écrit
à sa mère, mais elle avait répondu insolemment.
Il s’adressa donc au commissaire de police, qui
lui conseilla de ramener lui-même son peu
docile élève. Ce qu’il fit, après le siège de
Mézières et l’incendie de cette ville. Mais les
Allemands étaient à Charleville Izambard
avait caché ses livres dans sa cave et devait
rentrer à Douai en passant par la Belgique.
Mme Rimbaud, acariâtre et dure, une femme
sèche et osseuse et dérobe envers son fils, d’ailleurs
toujours hargneux, rageur, furieux, doux
et aimant avec sa sœur seulement. Rimbaud
savait l’itinéraire que devait prendre Izambard
(Charleroi, Bruxelles, où il allait voir Paul
Demay, le futur directeur de la Jeune France,
Mme Rimbaud, elle réclame son fils qui vient
de disparaître une seconde fois. En arrivant à
Charleroi chez un ami, rédacteur d’un journal
de Charleroi, parent d’Emmanuel Dessenurs et
portant le même nom, Izambard apprend que
Rimbaud est passé venant à pied de Charleville
(voir ses vers) et s’arrêtant à Fumay dans
la vallée de la Meuse chez un ami, tenant devant
sa fille des propos tellement irréligieux qu’il
l’avait fait partir. Arrivé à Bruxelles, il apprend
que Rimbaud y a passé aussi et qu’il a été très
bien reçu Izambard se dépêche, regagne
Douai, y trouve son élève installé à faire d’arrache-pied
des vers enfermé dans une chambre,
La Vénus Anadyomènè, le Forgeron sont de
cette date.
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Au deuxième voyage qu’il fit, Arthur Rimbaud
s’en fut trouver Gill, le caricaturiste : Il
tomba chez lui un matin, trouva l’artiste couché,
le réveilla, lui dit qu’il le connaissait, et, en
manière de présentation affirma qu’il était un
grand poëte. Il habita avec Charles Cros, avec
J.-L. Forain (il se brouilla avec ce dernier un
jour ou plutôt une nuit qu’il refusa au dessinateur
ainsi que Victor Hugo qui l'a accueilli par ces
deux mots : Shakespeare enfant ! lui louent et
meublent à son intention
le cas qu'il en fait ?
Le premier soir qu'il y rentra, il se coucha
tout habillé, lés pieds crottés, dans les draps !
Le lendemain, il prit plaisir à briser la porcelaine, pot à eau, cuvette et vase de nuit et fort
peu après, ayant besoin d'argent, vendit les
meubles.
C'était un être véritablement insociable. Une
anecdote entre mille, qui m'a été racontée de
différents côtés et qui a failli coûter la vie à cet
excellent Carjat.
C'était au dîner du bon Bock, au dessert. On
récitait des vers. Pendant que Jean Ricard
lisait une poésie, Arthur Rimbaud à mi-voix ne
cessait de scander « Merde, merde, merde ! »
Ernest d'Hervilly veut s'interposer: « Voyons,
mon petit, taisez-vous. » Arthur Rimbaud traité
de « mon petit » se met en fureur ; il crie
« Ferme ton con, d'Hervilly. » Alors Carjat le
prend par les épaules et le met à la porte. Rimbaud reste dans l'antichambre, et à la sortie,
sans dire un mot, comme un filou se précipite
sur lui, une canne à épée à la main et le blesse
Henri Mercier, le fondateur de cette belle
Revue qui n’eut, hélas que trois numéros (la
Revue du Monde Nouveau), le rencontra chez
Antoine Cros, alors qu’il demeurait avec le
frère de celui-ci. On le lui présenta mais toute
la soirée il resta sombre et sauvage en un coin.
Quelques jours après il venait le voir, apportant
quatre articles pour le Figaro, alors rue
Rossini, entr’autres : les Nuits blanches, le
Bureau des Cocardiers. Mais il est vêtu trop
misérablement pour se présenter chez un rédacteur
en chef d’un journal comme le Figaro.
Mercier, en fonds, propose de le mener chez un
tailleur et lui donner quelque argent. Arthur
Rimbaud s’en fut tout droit au Carreau du
Temple et choisit un complet bleu à collet de
velours. C’était à ce moment un grand garçon
maigre, aux grosses mains gourdes, aux doigts
épais et rouges de paysan. Le même soir, c’était
la première de la Boîte de Pandore, par Théodore
Barrière, aux Folies-Dramatiques. Aux
entr’actes, Arthur Rimbaud achète une pipe de
terre blanche et Mercier le voit s’approcher de
façon à n’être pas vu d’un cheval de fiacre,
prenant plaisir à souffler dans les naseaux de la
pauvre bête.
pose seulement quoiqu’il affirmât souvent « Il
est important de tuer Cabaner ! » mais une
nature véritablement et profondément méchante.
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Ce fut avec Verlaine qu’il quitta Paris, pour
aller d’abord en Angleterre, puis à Bruxelles,
en 1871, et de là à Mons où eut lieu un petit
drame.
Alors Rimbaud retourne seul à Roche où sa
mère s’était fixée — puis il part pour l’Angleterre
où il est deux ans professeur, voit et fréquente
Vermesch. D’Angleterre il passe en
Allemagne, à Stuttgard, pour y apprendre l’allemand
— il y reste cinq ou six mois et Verlaine
vint l’y retrouver — sa mère lui avait donné de l’argent pour y rester. Mais il émigre
sur Milan, manque de périr en franchissant à pied le Saint-Gothard. À Milan, son séjour n’est
que de un ou deux mois. — Il veut rejoindre un
de ses amis (Mercier) dans une île de l’Archipel.
— Il a le projet d’aller à pied jusqu’à Brindisi
pour rejoiridre Warna. Il tomba d’insolation à
Livourne où le consul français le fait rapatrier
sur Marseille — 1875. C’est là qu’il s’engagea
dans un comité carliste d’insurrection établi sur
Mais il a un frère aîné sous les drapeaux et est
exempté. En conséquence, un court voyage à
Bruxelles et retour — en 76 il part pour la Hollande,
à Helder, et s’engage volontaire dans
l’armée hollandaise il est embarqué sur navire
en partance pour Sumatra où il sert comme
soldat. Revenu sur un bâtiment anglais, il faillit
sombrer en face le cap de Bonne-Espérance. Il
traversa l’Angleterre pour rentrer à Charleville
(1877).
Il reprit vite le cours de ses voyages et partit
pour l’Autriche, à Vienne sa mère lui donna
l’argent de ce voyage — seulement il se fit dévaliser
étant saoûl par un cocher viennois qui le
laissa dépouillé (1877) dans la rue. — Le voilà
de retour à Charleville d’où il repart en Hollande
où il se fait racoleur, à son tour, pour le
compte de l’armée. Ayant gagné quelqu’argent,
il va à Hambourg, en Allemagne, et de là à
Copenhague et à Stokholm, où il fut employé
au contrôle, sachant beaucoup de langues, du
cirque Loisset, qu’on a vu à Paris, dont l’une
des filles s’est tuée aux exercices, dont une
autre épousa un prince de Reuss.
Vers 1878, il est à Alexandrie, en Égypte,
1878 à 1879. — À ce moment, retour à Roche où
Delahaye le voit ; vers janvier 1880, Delahaye
écrivit à sa mère qui répondit que son fils était
reparti et devait être à Harar, cap de Guardafui,
sud du détroit de Bab-el-Mandeb, entre
l’Abyssinie et le pays des Somalis.
Rodolphe Darzens.