Je chante une cruelle offense causée par l'Amour, & une querelleserieuse née d'une hardiesse badine. Muse, je consacre ces vers àTirsis, & je me flate que Belinde daignera les lire. Quoique je traitede petites choses, je meriterai de grands éloges, si l'une m'inspire& si l'autre m'applaudit. O Déesse, dis-moi, quel étrange motif porta un jeune Seigneurà attaquer une belle. Apprend-moi quelle cause encore plusextraordinaire força la belle à résister au jeune Seigneur. Peut-ily avoir tant de dureté dans un coeur tendre, & tant de courage dansun petit Maître? Le Soleil perçoit au travers des rideaux blancs, & par de timidesrayons essaioit d'ouvrir des yeux qui le devoient éclipser. Déja leschiens favoris sécoüoient leurs oreilles; les amans qui se plaignentde ne dormir jamais, commençoient à s'éveiller: il étoit midi.Trois fois les pantoufles avaient frappé le plancher; trois fois lessonnetes avoient appellé, & les montres pressées du doigt avoientfait entendre leur son argentin. Cependant Belinde, languissammentétenduë sur ce duvet, dormoit encore. Un Silphe attaché à la belleprolongeoit son repos, & avoit conduit à son lit le Songe du matin,qui voltigeoit sur sa tête & la couvroit de ses aîles. La belle croit voir un jeune homme, plus brillant que n'est un petitMaître le jour d'une ceremonie, s'avancer dans sa ruelle. A cetaspect, quoiqu'en songe, elle rougit: ce jeune homme, qui étoit unSilphe, approche alors de son oreille ses lévres séduisantes, & luiparle en ces mots: O la plus belle des mortelles: O toi les délices & l'objet desdésirs de mille habitans de l'air: si jamais dans l'enfance tonesprit fut ému de ce que ta nourrice t'enseigna au sujet des espritsaëriens, prête l'oreille à ma voix & sois docile: Connoi d'abord ton excellence & ta grandeur, & ne borne point ta vûëaux objets terrestres & materiels. Il est des véritez secrettes,ignorées des orgueilleux Philosophes, & revelées seulement auxvierges & aux enfans. L'incredulité rebelle n'ajoutera point de foià celles que je vais t'annoncer; il n'est donné qu'à la beauté &qu'à l'innocence de les croire. Apprend donc que des legions innombrables d'esprits t'environnentsans cesse. Cette milice legere de la region inferieure de l'air,quoiqu'invisible à tes yeux, t'accompagne par tout, même aux cercles& aux spectacles: pense à cet aërien cortege, & tu ne verras plusqu'avec mépris un Seigneur suivi de deux pages. Notre antiquité est égale à celle du monde: nous fumes autrefoisrenfermez dans les plus beaux corps des femmes; mais nous passamesensuite de ces corps terrestres dans des corps aëriens. Ne croi pas que lorsque les femmes meurent, leurs goûts meurent avecelles: elles les conservent toujours. Si elles ne joüent plus, ellesregardent avec plaisir les cartes qu'elles ont aimées; la vûë d'unjeu d'ombre les divertit & les amuse; si elles ne brillent plus dansleurs chars, elles aiment au moins à voir des équipages magnifiques;leurs ames retournent toujours à leur premier élement, dont ellesempruntoient leur caractere. Les femmes fieres & hautaines deviennentdes Salamandres, & s'élevent toujours avec le feu, leur éternelséjour: celles qui ont été douces & complaisantes vont habiter leseaux & coulent comme elles: elles boivent avec les Nimphes le théélementaire. Les prudes transformées en Gnomes descendent dans lesentrailles de la terre, & vont de tous côtez cherchant à faire dumal. Les vaines & les coquettes, changées en Silphes, voltigent& folatrent dans les airs. Mais apprend quel est notre privilege:dégagez des liens mortels, nous pouvons à notre choix changerde forme & de sexe, & caresser les femmes belles & chastes, quiméprisent les terrestres amours. Nous les garantissons des piégesqu'on leur tend dans les bals & dans les mascarades nocturnes: nousles préservons de l'ardeur devorante des témeraires amans; envainon les lorgne pendant le jour; envain on chuchete avec elles dans lesténebres: nous les rendons froides & dédaigneuses, même lorsquel'occasion favorable les invite à la volupté, que la danse lesanime, que la musique leur amollit le coeur: Enfin ce qu'on appelleici bas la sagesse d'une femme, n'est que l'inspiration de son Silphe. Il y en a quelques-unes destinées par le Ciel aux embrassemensdes Gnomes. Ce sont d'ordinaire celles qui sont idolâtres de leurbeauté. Dirigées par ces esprits jaloux, qui fomentent leur orgueil,elles méprisent les hommes qui leur font la cour; elles dédaignentleurs hommages & leurs presens. Les Gnomes s'appliquent sans cesse àdétourner les flateuses idées qui pourroient faire impression surelles. Lorsqu'un Seigneur par exemple fait briller à leurs yeuxl'Hermine & la Jaretiere, ou qu'elles entendent prononcer les motsséducteurs de _Duc_, & de _Milord_; c'est alors que les Gnomesredoublent leurs soins. D'autres Gnomes se donnent un autre emploi: ils president aux regardsdes coquettes; ils apprennent aux jeunes filles à conduire habilementleurs yeux; ils sont cause que leurs joües se couvrent à proposd'une rougeur de commande, tandis que leurs coeurs palpitent à lavûë d'un joli homme. Les Silphes ont des vûës plus délicates & plus épurées. Oncroit souvent qu'une jeune personne s'égare; c'est qu'on ignore lesdesseins misterieux du Silphe qui la guide: il la conduit comme parla main, dans un labirinthe, au milieu des amans & des amours.Quelquefois pour la guérir d'une folie, il lui en inspire une autre:Par exemple, quelle fille tendre & reconnoissante ne seroit pasgagnée par un present magnifique offert adroitement, si un autregalant plus habile, en lui donnant le bal, n'effaçoit le souvenirdu present? Lorsque Florio parle, quelle beauté résisteroit à sonlangage seducteur, si en même tems le beau Damon sans être apperçune lui serroit la main? Ce sont là les soins favorables des Silphes: ils conduisent toutavec habileté. Toujours attentifs à la conservation de l'honneur desfemmes, ils opposent finement à de beaux cheveux, d'autres qui nele sont pas moins, & à la haute taille, la grace & le bon air. Ilscombattent les plumets par d'autres plumets, & les équipages pard'autres équipages. Enfin tout ce qui est capable de séduire,est repoussé par des charmes plus puissans. Les mortels aveuglesappellent legereté & coquetterie, ce qui n'est l'effet que de la sageconduite des Silphes. Je suis de ce nombre: mon nom est Ariel: je te protege & je veille surtoi. Il n'y a pas long-tems que parcourant le vaste espace des airs, jevis dans le miroir de ton étoile dominante (le dirai-je?) je te vismenacée d'un funeste accident: Avant que le soleil se couche, tuen ressentiras les redoutables effets; mais quel sera ce malheur,comment, & de quel part il doit venir, quelles suites il doit avoir,les Cieux ne me l'ont point revelé. Veille sur toi, fille chaste;ni ma vigilance ni mes soins ne peuvent te soustraire aux arrêts duDestin; sois donc toi-même attentive, & surtout garde-toi de l'Homme. Il dit; & alors Mirine qui ne pouvoit plus supporter le long sommeilde sa Maîtresse, sauta sur le lit, aboïa, & vint à bout de lareveiller. Si la renommée ne nous a pas trompez, tes premiersregards, O Belinde, tomberent sur un billet doux. A peine commençoit-elle de lire, & d'y voir des plaïes, des peines,des martyres, des ardeurs, qu'elle oublia son songe. Elle sort dulit à demie nuë, & s'approche d'une table où mille vases d'argentétoient placez, & disposez dans un ordre misterieux. Alors vêtuede blanc & la tête nuë, elle adore attentivement les puissances dumonde; une céleste image paroît dans un miroir, elle fixe ses yeuxsur elle; c'est l'unique objet de ses pieux regards. Une Prêtresseinférieure, dans une humble attitude, est à côté de l'autel où lavanité préside. Celle-ci commence les sacrez rites: alors se découvrent de précieuxtrésors, sources d'ornemens & de beautez pour la Déesse. On voitbriller dans de petits coffres les perles & les pierres les plusprécieuses des Indes; les parfums de l'Arabie sortent desflacons d'or, qui les renferment; la tortue & l'éléphant unis setransforment en peignes; les épingles & les éguilles sont rangéesen escadrons; ici l'on voit confondus, la poudre, la pâte, la Bible,& les billets doux. Déjà l'impérieuse beauté prend ses armes, & à chaque instant sonvisage acquiert de nouveaux agréments; les graces se réveillent, lesourire en est plus doux, l'éclat du teint naît insensiblement, lesyeux brillent d'une lumière plus vive. Les Silphes s'empressent autourd'elle, ils ornent sa tête, arrangent ses cheveux, donnent un bon airà sa manche, étalent sa juppe. Sylvie s'applaudit d'une adresse, quin'est pas la sienne.
Le soleil sortant de l'onde n'eut jamais tant d'éclat que Belinde,lorsqu'elle sortit de son Palais, pour se rendre sur la Tamise. Elleétoit accompagnée des femmes les plus belles & des jeunes hommes lesmieux faits, tous superbement parez. Belinde seule attire les regards & les coeurs; on voit sur la gorged'albatre une croix étincelante, qu'un Juif auroit baisée, & qu'unInfidele auroit adorée; la vivacité de son esprit paroît dans sesyeux, qui s'arrêtent aussi peu que ses pensées; elle distribuëégalement les charmes de son sourire; mais elle n'accorde de graceà aucun; elle reprime les désirs sans offenser les amans;éblouissante, comme l'astre du jour, elle répand, comme lui, de touscôtez une lumiere égale; elle plaît sans songer à plaire; son airest noble sans orgueil: sans hauteur elle imprime le respect; ellesçait cacher habilement ses petits défauts, si on peut dire que lesbelles ayent quelque chose à cacher. Ces petits défauts même sontsur le compte de son sexe. Mais on la voit & on les oublie. Elle portoit d'ordinaire, pour le supplice des coeurs, deux Bouclesde cheveux, quelle noüoit galamment, & qui retombant en ondes égalessur le plus beau cou du monde, en relevoient la blancheur. Ces Boucles charmantes étoient une chaine précieuse, dont l'Amourse servoit pour attacher ses captifs. Les oiseaux & les poissons seprennent aux filets: les beaux cheveux prennent les coeurs. Un Baron audacieux, frappé de l'éclat de ceux de Belinde, lesdésire & forme le projet d'en faire la conquête. Uniquement attentifau succès, il veut employer pour y parvenir & la force & la ruse.Le choix de l'une ou de l'autre importe peu aux amans, pourvû qu'ilsobtiennent ce qu'ils désirent. Dans ce dessein il invoque le Ciel avant que le jour paroisse: iladore les puissances célestes, & s'adressant surtout à l'Amour,il lui érige un autel composé de douze gros volumes de RomansFrançois: il déploye trois jarretieres, un gand, avec autres pareilstrophées de ses premieres amourettes. Ses lettres, ses billets doux,allument le feu; trois soupirs qu'il pousse, excitent la flamme; il seprosterne, il prie avec des yeux ardens, que ce trésor puisse êtrebien-tôt & toujours en sa puissance. L'Amour l'entend; mais iln'exauce que la moitié de ses voeux; les vents dissipent le restedans les airs. Cependant le vaisseau galamment équipé, où Belinde étoitentrée, s'avance sur la Tamise. Une délicieuse harmonie de voix &d'instrumens se perd dans les airs & glisse sur les eaux; les Zephirsbadinent sur l'onde calme; Belinde rit, & la joïe regne autourd'elle. Les sentimens d'Ariel étoient bien differens: le malheur dont elleest menacée par les astres le rend triste & reveur. Il convoque leshabitans de l'air, & à ses ordres le leger escadron accourt: ils seplacent à l'instant sur les cordages du Vaisseau, & agitent l'air parce mouvement subit & rapide: on croit entendre le soufle aimable desZephirs; les uns déployent au soleil leurs aîles brillantes, lesautres se plongent dans un nuage d'or; d'autres planent dans les airs.Leur forme transparente & leurs corps fluides, dissous par la lumiere,ne peuvent être vus par des yeux mortels; les Zephirs se joüent dansleurs habits, tissus d'une rosée filée & teinte dans le Ciel, surlesquels la lumiere produit mille couleurs, selon le mouvement deleurs aîles. Ariel assis sur le grand mât doré, environné des autres Silphes,qu'il surpasse de la tête, étend ses plumes de pourpre, éleve sonsceptre d'azur, & leur parle ainsi: O vous Silphes, & Silphides, prêtez l'oreille à votre chef, & vous,Genies, Fées & Lutins, écoutez attentivement. Vous sçavez quelssont les differens emplois que le Ciel a destinez au Peupleaërien; que les uns badinent dans l'air le plus pur, que d'autress'embellissent aux rayons du soleil; que ceux-ci conduisent dansle Ciel les Planetes bienfaisantes, que ceux-là dans les espacesimmenses prennent soin des Cometes redoutables; que dans la lune il ya des Silphes chargez du soin de recueillir & de ratacher au Firmamentles étoiles tombantes, & de former les broüillards de l'air leplus grossier; que d'autres peignent l'Iris, déchaînent les vents,pétrissent les tempêtes, ou répandent sur les sillons les pluïesfavorables; que d'autres président sur la nature humaine, épient laconduite des hommes, pendant que les chefs ausquels ils sont soumis,avec des Armées puissantes gouvernent les Nations, soutiennent lesMonarchies, & fondent les Empires. Pour nous, nous présidons sur les belles: doux soin, emploi galant,quoiqu'en apparence peu glorieux: Toute notre étude, vous le sçavezO Silphes, est de garantir du vent du Nord la poudre de leurs cheveux,d'empêcher que le parfum des essences ne s'évapore, d'emprunter desfleurs nouvelles les couleurs les plus vives, de dérober quelquesgoûtes de l'arc-en-ciel, pour en faire de l'eau qui conserve lafraicheur de leur teint, d'étendre délicatement un rouge trompeursur leurs jouës pâles, de friser leurs cheveux, de placer leursmouches, de donner enfin de la grace à leurs moindres actions, & deles rendre aimables de toute maniere: de faire même que dans leurssonges elles portent si loin l'idée des modes, qu'à leur réveilelles puissent les perfectionner, ou en inventer de nouvelles. Mais, helas! ajouta-t-il, un augure funeste menace en ce jour la plusbelle des femmes, dont jamais les Silphes prirent soin. Quel sera cedesastre, quel en sera l'auteur? C'est ce que les Destinées tiennentencore enseveli dans une profonde nuit. Non, je ne sçai, continua-t-il, si la Nymphe doit enfraindre lesLoix de Diane, ou si elle doit seulement casser une porcelaine, si sonhonneur ou son habit recevra quelque tache, si elle perdra son coeurou son évantail au bal, ou si enfin la destinée a déterminé qu'ilarrive un malheur à son petit chien. Vous donc, Esprits, soyez attentifs à vous acquitter de l'emploidont je vous honore: Zephirette prendra soin de son évantail: Atoi, Brillant, je confie ses pendans d'oreilles; Momentille garderasa montre; Crispine veillera sur ses belles boucles de cheveux; & moi,Ariel, je serai attentif à Mirinne sa chienne. Mais cinquante Silpheschoisis seront commis à la défense de son juppon: les jupponscedent souvent aux assauts, quoiqu'ils soient défendus par des juppesrespectables, par des plis sept fois redoublez, par des pallissades defranges, & par un vaste rempart de baleine. Celui, ajouta-t-il, qui ne remplira pas l'office que mes soinsprévoyans lui confient, payera cher sa faute; il servira de bouchonà quelque flacon de cristal, il sera cloué avec des épingles, ilsera jetté dans une eau immonde, il demeurera plusieurs années ensentinelle au trou d'une éguille; de la gomme & de la pommade luicolleront les aîles. Envain il se fatiguera pour essaïer de voler;des vapeurs constipantes dessecheront son corps leger; il deviendracomme une fleur fletrie; attaché à une roüe, il sera comme unautre Ixion, exposé à la fumée d'un chocolat ardent; il brulera,épouvanté de cette vaste mer qu'il verra toujours écumante à sespieds. Il dit, & aussi-tôt les Silphes dociles descendirent & se posterentautour de Belinde: ceux-là se nichent dans ses cheveux, ceux-ci sejettent sur son évantail; d'autres accourent aux pendans d'oreilles.Mais tous avec des coeurs palpitans & consternez, attendent le funesteaccomplissement des ordres du Destin.
Dans ces agréables plaines, où la Tamise, qui les arrose, se plaîtà contempler en elle-même les superbes tours de Londre, on voit unPalais magnifique qui tire son nom du Village d'Ampton, dont il estvoisin. C'est-là que les Ministres Britanniques réglent la destinéedes États de l'Europe; & c'est-là, grande Reine Maîtresse de troisRoyaumes, que tu viens prendre & les avis de ton Conseil & du thé. Ce fut dans ces beaux lieux que la compagnie se rendit, pours'entretenir utilement pendant quelques heures. Les uns parlent d'unevisite renduë, d'autres d'un bal remarquable par la magnificence &la galanterie; ceux-ci vantent la gloire de la Reine des IslesBritanniques, ou la beauté d'un écran des Indes, & ceux-làinterprêtent les mouvemens, les signes & les regards. On entend àchaque mot fletrir une reputation; & s'il arrive que la conversationsoit pour quelques momens suspenduë, l'évantail & la tabatiere lasoutiennent; on chante, on rit, on lorgne, & le reste. Cependant le soleil étoit plus qu'à la moitié de sa course, &dardoit plus obliquement ses rayons. Déja les Juges affamez sehâtoient de signer leurs sentences, & les Criminels couroient sefaire pendre, pour laisser dîner les Juges: les Marchands sortoientde la Bourse pour s'en retourner chez eux, avec la tranquillitéordinaire de leurs consciences; & les longs travaux de la toiletteavoient cessé. Belinde, que le désir de la gloire anime, défie au combat deuxredoutables Cavaliers, & veut seule décider de leur destin; sonair triomphant annonce sa victoire prochaine. Trois escadrons quicontiennent chacun le sacré nombre de neuf, prennent les armes;Belinde range les siens en ordre. Aussitôt la Garde aërienne descendavec rapidité, & se partage chacun selon son grade sur les joyeuxcombattans; Ariel comme le chef, s'établit sur le premier Matador;car les Silphes se souvenant de leur origine, & d'avoir été femmes,sont délicats sur les préséances. Quatre terribles Rois, que leurs moustaches blanches & leurs longuesbarbes rendent encore plus majestueux, s'empressent de paroître surle champ de bataille; quatre belles Reines les accompagnent, & pourmarquer la douceur de leur Empire, elles portent des fleurs dans leursmains. Leurs fideles esclaves les suivent, la hallebarde à la main,& le chapeau sur la tête: ils sont soutenus d'une troupe distinguée,par le nombre des devises & des figures. Alors Belinde dit: Que Piquesoit triomphe, & Pique fut triomphe. Aussi-tôt la fiere Heroïne fit agir ses noirs Matadors semblablespar leur audace aux chefs des Africains; l'invincible Spadilleentraîne après lui deux triomphes enchaînez: Deux encore plusconsiderables tombent abbatus par Manille, qui marche avec toutl'orgueil de la victoire: Baste paroît ensuite, mais avec moinsd'avantage; il ne ramene qu'un triomphe avec un Plebeïen. Cependant le Roy de Pique s'avance d'un air venerable, avec un largesabre à la main; il ne découvre qu'une de ses jambes: un amplemanteau cache le reste de sa personne. Un esclave rebelle ose ledéfier & l'appeller au combat: mais aussi-tôt il tombe, victime dela vengeance Royale; un esclave de Treffle a le même destin. O cruel sort de la guerre! ce fier Quinola qui dans une autrebataille eût terrassé Rois & Reines, & détruit lui seul des Arméesentieres, tombe maintenant sans honneur sous cette épée victorieuse. Les deux Guerriers avoient ainsi cedé jusqu'alors l'avantage àBelinde; mais la fortune devient favorable au Baron, & ramene aucombat la vaillante Amazone compagne du Roy de Pique; elle court surle tyran des Treffles le blesse & lui fait vomir son ame noire: Quelui sert le Diadême qu'il porte sur le front & ses gigantesquesmembres? Que lui sert de traîner une pompeuse robe, & de porter luiseul entre tous les Monarques un globe dans sa main? Le Baron sans perdre de tems conduit alors son escadron de Carreaux,dont le Roy richement paré, dans une attitude de profil, ne fait voirque la moitié de son visage: il réunit ses forces avec celles desa brillante compagne: tous deux renversent & mettent en desordre lesescadrons ennemis: On voit alors Coeurs, Carreaux & Treffles dispersez& blessez tomber en differentes manieres, ainsi que des arméesAfriquaines & des bataillons Asiatiques; un grand nombre de Nationsdifferentes par leurs habits & par leurs couleurs est également misen déroute; les escadrons se poussent & s'accumulent en tombant;une même destinée les envelope tous. Dans ce desordre un esclave deCarreau, à la honte du sort, l'emporte sur la Reine des Coeurs. Belinde s'étonne; elle tremble, & pâlit à la vûë du menaçantCodille: elle voit sa perte assurée; mais il arrive ordinairementdans les cas extrêmes, que notre salut dépend des plus foiblescirconstances. L'As de Coeur se met en marche & s'avance: cependant leRoy qui se tient caché dans les mains de Belinde, encore consternéd'avoir vû traîner sa femme captive, regarde cet As, & ne respirantque la vengeance, s'élance sur lui & le dompte. Belinde pousse alors un cri de joïe en frapant des mains; lesvallées, les montagnes & les fleuves en retentissent. Aveugles &foibles mortels, toujours enflez dans la properité & abbatus dansl'adversité! Bientôt cette gloire s'évanoüira, & ce memorable joursera à jamais détesté. Mais déja les vases les plus précieux de la Chine couvrent unetable; le caffé s'écrase & se réduit en poudre; une lampe s'allume;l'esprit de vin produit une flamme azurée: On dresse l'autel, selonles cérémonies du Japon; cette liqueur fumante qui charme deux sensà la fois, se verse avec abondance, & remplit un nombre infini decoupes. Les Silphes agités sont autour de la charmante Belinde: lesuns rafraichissent son caffé, d'autres étendent leurs aîles pourgarantir sa parure. Le caffé qui anime l'esprit des politiques, & qui découvre tout àleurs yeux à demi fermez, inspire au Baron un heureux expedient pours'emparer de ces cheveux tant désirez. Arrête, jeune présomptueux,arrête; respecte les Dieux, & crains le destin de Syllatransformée en oiseau: songe qu'elle paya cher l'offense des cheveuxde Nysus. Oh combien de moyens se presentent aux hommes pervers pour accomplirleurs mauvais desseins! Clarice laissa voir au Baron avec malignitédes ciseaux, qu'elle avoit tirez de sa poche, dans le tems qu'il avoitl'esprit occupé de son projet; il prend cette arme fatale des mainsde Clarice: ainsi dans les antiques tournois les Chevaliers recevoientde leurs Dames ou la lance ou l'épée; le Baron armé de ces ciseauxredoutables, les porte à la tête de Belinde, dans l'instant qu'ellese baisse avec grace pour recevoir la fumée du caffé; mille Espritsaëriens volent aussi-tôt, pour défendre ses beaux cheveux. Trois fois ils ébranlent ses pendans d'oreilles: trois fois Belinderegarde derriere elle, & trois fois son ennemi se retire; le vigilantAriel vouloit pénétrer sa pensée: mais helas! tout son art ne luiservit alors qu'à découvrir un terrestre Amour caché dans le coeurdu Baron. Interdit & confus il cede à la destinée & soupire de sonignorance. Le Baron rouvre d'une main hardie les cruels ciseaux, dans lesquels ilrenferme adroitement la Boucle, & raprochant les deux pointes fatales,il la coupe impitoyablement. Mais avant que ces deux pointes soientréunies, un Silphe zelé s'élance au travers; le fer se rejoint & lecoupe en deux; mais les parties subtiles de l'aërienne substance sontaussi-tôt réunies. Ainsi de leur sacré chef ces beaux cheveux furent separez & le furentà jamais; une lumiere sortit comme un foudre des yeux de Belinde, lesSpheres en tremblerent. Non, on ne pousse point au Ciel des crisaussi perçans, lorsqu'un mari ou un chien bien-aimé rend le derniersoupir, ou quand une belle porcelaine tombe & que ses fragmens seréduisent en poudre. Que l'on me couronne de laurier, s'écrioit le vainqueur, la Boucleest à moi: je me glorifierai de cette glorieuse conquête, aussilong-tems que les poissons se plairont dans l'eau, les oiseaux dansles airs, & les femmes Britanniques dans des carosses dorez, aussilong-tems que l'Atlantis sera lüe, que les visites se rendrontaux jours solemnels, & que des bougies en grand nombre serontméthodiquement arrangées dans les cabinets: oui aussi long-tems queles belles donneront des rendez-vous, & recevront de leurs amans desbals & des fêtes, mon triomphe & mon nom seront immortels. Le fer abat ce que le tems conserve: il fait tomber les hommes & lesmonumens; il a détruit les travaux des Dieux, renversé les tours deTroye, couvert d'herbes Carthage, & ruiné plusieurs fois Rome même:Ne t'étonne donc pas, O belle Nymphe, qu'il ait soumis tes cheveux àsa force indomptable.
Cependant les divers mouvemens dont l'esprit de Belinde étoitagité, l'accabloient d'une cruelle inquietude. Non, un jeune Roy faitprisonnier dans une bataille, une femme abandonnée au mépris, unamant desabusé dans le tems de la joüissance, un cruel tyran auxapproches de la mort, Cloris lorsqu'il manque un pli à son habit,n'eurent jamais tant de dépit, de colere & de fureur, qu'il s'enalluma, infortunée Belinde, dans ton ame, pour cette Boucle qui tefut ravie. Ariel fondant en larmes abandonne la belle, suivi des autres Silphes.Aussi-tôt Ombriel, le plus méchant des Gnomes, impatient de quitterla lumiere du jour, se précipite au centre de la Terre, séjour dignede lui. C'est-là que la caverne de l'Hypocondre est située. Ombriely vole avec ses aîles pésantes; il cherche long-tems l'entrée de lacaverne, & la découvrant à la fin, il s'y introduit. Cette Region ne connoît point les douces haleines des Zephirs; lesvents d'Orient avec toute leur malignité y soufflent sans cesse, &la grote est si bien fermée, que l'air & les rayons du jour qu'on yabhorre, n'y pénétrent jamais. Dans ce lieu, la Déesse triste, pâle & reveuse, est couchée dansun lit fait exprès pour entretenir ses noirs soucis: on voit laBisarrerie à ses côtez & la Migraine à sa tête. Deux choeurs de filles égales en dignité, mais differentes par leursfigures, environnent son thrône; la Méchanceté y paroît sous laforme d'une Vierge antique; elle a la peau rude, noire & ridée, lesmains pleines de prieres, & le sein rempli de satyres. Là se voit aussi l'Affectation, qui malgré son air infirme, portedes roses nouvelles sur ses jouës: soit ostentation ou maladie, elles'enveloppe dans ses habits; elle s'évanoüit avec grace, elle estfiere dans sa langueur; & pour des maux qu'elle attend, elle s'enfoncenonchalamment dans le duvet d'un lit magnifique; c'est ainsi que nosbelles ont l'art de feindre, & de se parer avec art d'une negligencequi releve leurs agrémens. Une éternelle vapeur environne ce Palais, & au milieu de cesbroüillards épais voltigent mille fantômes. Là paroissent desFuries armées de serpens entortillez, des spectres, des tombeauxouverts, des feux bleüatres, des lacs d'or, des dômes de cristal, &mille autres objets phantastiques. Une foule innombrable de corps transformez par la Déesse s'offre auxregards; des vases de differente espece sont animez, & marchentcomme les trépieds d'Homere. Ici l'or pleure, l'airain gémit,l'argille se plaint, & le cristal soupire. Le Gnome arrive en sureté, portant dans sa main le rameau salutaire.Il s'adresse à la Déesse, la salue & lui dit: Lunatique Reine, vousqui gouvernez le beau sexe, depuis le troisiéme jusqu'au neuviémelustre, & même par de-là; je vous salue, mere des esprits bisarres,source feconde des vapeurs & des pensées des femmes, vous quigouvernez leurs têtes, qui dirigez leurs cerveaux, qui rendezcelle-là Medecin, celle-ci Auteur: c'est par vous qu'elles deviennentcapables d'inventer des sistêmes, & de faire des vers: c'est vous quienseignez à la prude à faire des visites ennuyeuses. Il est une Nymphe sur la Terre qui méprise votre pouvoir, & qui d'unmot & d'un regard peut donner à mille coeurs de l'amour & du plaisir.Mais si votre Gnome malfaisant, votre fidele Ministre, a quelquefoisdérobé un agrément, ou placé un bouton sur un beau visage; sije peignis souvent les jouës livides des vieilles coquettes d'unvermillon jaune; si je plaçai des cornes aëriennes sur des têtesfollement jalouses; si je chiffonnai des juppes & mis des lits endesordre, pour faire naître des soupçons injustes où regnoit lafidelité; si par malice j'ai dérangé une coeffure, rendu malade unpetit chien, & tiré pour lui des larmes des plus beaux yeux; écoutezmoi, Déesse, rendez en ma faveur Belinde hypocondriaque, & toutl'univers aussi-tôt deviendra comme elle. Il dit, & la Déesse avec un front dédaigneux paroît lui refuserla grace, & cependant la lui accorde. Aussi-tôt elle prend un Outre,semblable à celui qu'Ulisse remplît de vent; elle y renferme toutce que la nature a donné de force aux femmes pour pleurer, quereller,soupirer, & crier; elle met au fond d'une bouteille enfumée leshorreurs de la crainte, avec lesquelles elle mêle la tristesse, & lesenvies delayées ensemble. Le Gnome rejoui de ce present funeste, part & retourne sur la Terre.Il trouve Belinde dans les bras de Talestris son amie, les yeuxbaissez & les cheveux épars; aussi-tôt il déchire l'outre surleur tête: les passions, les fureurs sortent à l'instant; Belindes'enflâme d'une colere plus qu'humaine, & Talestris l'excite &l'embrase. Elevant la voix & les mains vers le Ciel, elle s'écrie: O malheureuse fille! (Amptoncourt retentit de ses cris, & les échoslugubres repetent ces tristes mots: malheureuse fille!) Quoi tantd'essence, dit-elle, de poudre & de pommade, tant de soins assidusn'auront-ils été employez que pour cet audacieux? Est-ce pour luiqu'on passa si souvent ces belles boucles dans un fer tortueux, & quecette tête délicate souffrit mille tourmens? Quel triomphe pourle ravisseur! quel sujet d'envie pour les autres amans! quel seral'étonnement des femmes vertueuses! Non, l'honneur ne le permettrapas, cet honneur à qui nous devons tout sacrifier, les plaisirs, lerepos & jusqu'à la raison. Je comprends, Belinde, toute l'étenduëde ta juste douleur; j'entends déja les discours railleurs; je voisles souris outrageans & les regards pleins de malignité; tu ne serasplus la beauté regnante, te voilà dégradée. Comment à l'aveniraurai-je moi-même le courage & l'esprit de défendre ton honneurperdu? Puis-je encore me déclarer ton amie? Cette amitié ne mesera-t-elle pas desormais honteuse? attend-toi que tes cheveux quiviennent d'être coupez, seront indignement renfermez dans un cristalentouré de Diamans. Tu les verras porter en triomphe par ces mêmesmains qui te les ont ravis: ah! que plutôt l'air, la mer, la terre,les hommes, les singes, les bichons, les perroquets retombent dans lecahos. Elle dit, & se précipitant avec des yeux étincelans sur le Chevalierde Plume, elle lui commande, comme à son amant, d'un ton absolu,de reconquerir la Boucle fatale. Le Chevalier dans ce moment étoitoccupé, & ce n'étoit pas sans raison, à faire admirer sa tabatiered'ambre & la pomme marquetée de sa canne, avec un visage rond &épanoüi, qui marquoit le vuide de ses pensées; il écoute Talestrisen ouvrant des yeux étonnez, & d'un ton gracieux en prenant du tabacil dit au Baron: pourquoi donc? Que diable est ceci? Que maudite soitcette Boucle; mais morbleu il convient d'être civil: tu badines, & cebadinage n'est pas en sa place: allons, donne moi ces cheveux, je t'enprie. En achevant ce discours, il frappe de nouveau sur sa tabatiere. Jesuis fâché, répond le Baron, qu'un Orateur si éloquent parle envain; mais par la sacrée Boucle, oui par cette Boucle sacrée, quidesormais ne sera plus unie à son chef, & qui separée d'une si belletête ne recevra plus en croissant de gloire nouvelle; je jure parelle, que je la porterai à mon bras victorieux, jusqu'à mon derniersoupir. En prononçant ces mots, il déploya la Boucle d'un airtriomphant. Alors l'impatient Ombriel casse la bouteille; la Tristesse en sort:Belinde pénetrée de douleur tient les yeux & la tête baissée, &fondant en larmes, elle regarde Talestris en lui disant: O jour àjamais douloureux & détesté, où mes cheveux & mon repos me sontravis! Quel bonheur pour moi, si je n'avois jamais vû Amptoncourt!Mais je ne suis pas la premiere fille à la Cour que l'Amour aittrahie. Helas, ajouta-t-elle, que ne m'a-t-on plutôt laissée dansune Isle déserte, ou bien dans les terres Septentrionales, où l'onne prend point de caffé, & où le jeu d'ombre est inconnu! J'auroispréservé des regards des mortels ce qu'il y a d'aimable en moi; jeme serois fannée & éteinte comme la rose sur sa propre tige.Qui porta mon esprit à me promener avec le Baron? Que ne suis-jedemeurée oisive & ennuyée dans ma maison, ou que n'ai-je ajouté foiaux signes qui m'ont frapée ce matin! Trois fois ma main chancelanteest tombée sur ma pommade, & j'ai vû, sans la moindre haleine devent, trembler les porcelaines sur ma table: Mirine tout à coup estdevenue furieuse; mon perroquet a gardé un profond silence, & jamaismon Silphe ne m'offrit rien qui marquât plus clairement ce qui medevoit arriver en ce jour. Voi ces restes malheureux de ma tête blonde; O malheureux restes!Ne crains point, Belinde, d'arracher toi-même ce que le Ravisseura épargné. O destin cruel! triste souvenir de mes Boucles si bienfrisées, qui tomboient avec tant de grace sur mes épaules! Helas, ilne m'en reste plus qu'une, qui prévoit sa triste destinée dans cellede sa compagne: elle attend le ciseau fatal; viens donc, Traitre:ravis-la encore d'une main sacrilege. Ah! cruel, pourquoi m'as-tuderobé cette Boucle si glorieusement exposée à la vuë des humains?
C'est ainsi que Belinde parla, & sa douleur attendrit tous ceux qui enfurent les témoins; mais les Dieux & la Destinée avoient ferméles oreilles au Baron. Les reproches & les menaces de Talestris sontinutiles: s'il est insensible aux larmes de l'aimable Belinde, quipourra l'émouvoir? C'est vainement qu'on lui parle: Enée fut moinsinsensible aux prieres d'Anne & au desespoir de Didon. Cependant, Clarice, la grave Clarice, agite son évantail d'unair précieux, elle en mesure les mouvemens avec une complaisanceattentive: un profond silence s'observe, elle prend enfin la parole, &dit: A quoi servent les louanges & les honneurs que les Sages & leVulgaire rendent à la beauté? Quel avantage tire-t-elle desdépoüilles que lui offrent & la terre & la mer comme un tributpour la parer & la rendre encore plus éclatante? A quoi nous sert deparoître avec tant de pompe aux promenades, & d'être exposées dansles spectacles aux regards, aux soupirs, & au culte d'un si grandnombre d'adorateurs, qui nous nommant des Anges, nous traitent eneffet comme si nous étions des créatures célestes? Gloire funeste,tourmens réels, si l'esprit ne conserve pas ce que la beautéacquiert, & si l'on ne dit en regardant un beau visage: cette femme aplus encore d'avantage sur les autres par sa conduite qu'elle n'en apar sa beauté. Ah! si la danse ou la parure pouvoient nous garantird'une petite verole, nous défendre contre les rides, & empêcher noscheveux de blanchir, qui voudroit se soumettre au poids & à l'ennuides affaires domestiques? Y a-t il quelque dévote qui ne voulût àce prix être coquette & se farder? Personne du moins ne seroiten droit de la censurer. Mais puisqu'enfin la beauté fragile sedétruit, soit que l'on se pare ou qu'on se néglige, soit que l'on sefarde ou qu'on ne se farde pas, que nous reste-il, si ce n'est d'userde ce qui dépend de nous, & d'acquerir de l'esprit, & de la raison,pour suppléer à la perte de la beauté. L'esprit l'emporte sur elle;c'est vainement que les yeux des flateurs se trouvent de son côté:quelques charmes qu'elle ait, l'esprit gagne plus surement les coeurs:Croyez-moi, ma chere, quand les plaintes & les cris sont inutiles,nous devons plaisanter nous-mêmes de ce qui nous arrive de fâcheux.Ainsi parla Clarice, & personne n'applaudit à son discours hors desaison. Belinde fronça le sourcil, & Talestris regardant la harangueuse d'unair malin, l'appella fausse prude. Ce fut le premier signal du combat;un bruit terrible d'évantails & de panniers se fait entendre; lesHeros & les Heroïnes se mêlent: les cris & les battemens de mainsretentissent jusqu'aux Cieux. Comme les combattans ne se servent pasd'armes vulgaires, les blessures mortelles qu'ils y reçoivent, neleur donnent pas la mort: c'est ainsi que le divin Homere, dans sesbatailles, nous fait voir les coeurs célestes enflammez d'une colerehumaine. Tout l'Olimpe est en feu; Pallas combat contre Mars,Apollon contre Mercure; Jupiter éclate dans les airs, & fait tremblerles Spheres; Neptune forme des tempêtes, fait mugir les abîmes, &par les coups redoublez de son redoutable trident, entr'ouvrant laterre, frappe d'un rayon de lumiere les yeux des Ombres épouvantées. Le triomphant Ombriel agitant ses aîles joyeuses, voit le combat& s'en applaudit; les autres Gnomes appuyez sur les épingles desfemmes, comme des Soldats sur leurs lances, animent les combattans &rendent le combat encore plus terrible. Cependant Talestris en furie renverse les escadrons ennemis, & sesbeaux yeux portent par tout la mort; elle terrasse d'un seul coup(exploit illustre!) le plus bel esprit des petits Maîtres, & unautre encore des plus galans, le premier meurt, en proférant uneMétaphore; O cruelle Nymphe, dit-il, je meurs d'une mort qui meressuscite; il tombe sur un siége en prononçant ces mots. Le secondavec des yeux à demi fermez, & pleins d'une douce langueur, chanteces paroles..... Ah tes beaux yeux sont faits pour donner la mort,ils sont faits...... il finit sans achever; c'est ainsi que le Cignemélodieux expire, en chantant sur le rivage fleuri du Meandre. Le Chevalier de Plume, Cavalier intrepide, dont la réputation volejusqu'aux extrêmitez de l'univers, marche à Clarice pour la mettrehors de combat. Cloé qui l'en empêche, le blesse d'un de sesregards, elle en pousse au Ciel un cri de triomphe & de joye;mais contente d'avoir blessé un Chevalier si redoutable, elle leressuscite après, par un sourire. Cependant le pere des Dieux & des Hommes éleve dans l'air sa balancedorée; il pese avec attention les cheveux de la belle & l'esprit denos petits Maîtres: la balance incertaine vacille quelques moments;mais enfin l'esprit monte en haut, & les cheveux tombent en bas. La fiere Belinde s'élance sur le Baron, avec des regards foudroyansqu'il n'avoit jamais éprouvez, lui qui ne cherchoit qu'à mourir descoups de son ennemie. Elle vole au combat, quoiqu'il soit inégal; labelle aussi-tôt le renverse du bout du doigt, & lui jette abondammentdu tabac dans le visage; le Gnome en dirige tous les atomes; leBaron pleure, éternue & fait retentir la salle: Cede à ton destin,s'écrie Belinde, en tirant de son côté une grande éguille detête. Cette éguille d'or fut autrefois un Medaillon que son Bisayeul avoitcoutume de porter à son cou: sa Bisayeule l'ayant fait fondre enavoit composé une boucle, qui servit à sa ceinture de veuve. Elle enfit ensuite des grelots pour le hochet de la grand-mere de Belinde,& ce grelot fut encore changé par sa fille en une longue éguille,qu'elle porta long-tems à la tête, & dont Belinde hérita. Ne te glorifie point de ma chute, ennemie trop insultante, s'écrie leBaron: tu seras renversée à ton tour par un autre. Ne crois pas quela mort m'épouvante: tout ce que je crains, est de te perdre; maislaisse moi vivre, pour mourir & ressusciter sans cesse. Rend laBoucle, s'écrie la fiere Belinde: les voutes du Palais retentissentde ces mots imperieux mille fois repetez. Le fier Otelle étoit moins furieux au sujet du fatal mouchoir,que Belinde ne le parut au sujet de sa Boucle; mais comme les désirsorgueilleux sont souvent confondus & que les plus grands Capitainesperdent quelques fois le fruit de leurs travaux, la Boucle cachéeavec soin est envain cherchée de tous côtez. Mais qu'aucun mortel ne se vante de l'avoir en sa possession: le Cielle veut ainsi, qui peut lui resister? Il court cependant un bruit parmi le Vulgaire, que cette Boucle estmontée à la Sphere de la Lune, où tout ce qui se perd sur la terreest conservé avec soin; c'est-là que dans des vases massifs ongarde l'esprit des Heros, & que dans de petits étuits & de bellestabatieres, on conserve celui des petits Seigneurs effeminez; ony voit les coeurs des Amans enchaînez par des rubans de toutescouleurs; c'est encore dans ce même lieu que l'on trouve lesaumônes faites à la mort, les voeux enfrains, les promesses descourtisans, les agasseries des femmes galantes; enfin c'est là qu'ontrouve des cages pour les cousins, des chaînes pour les puces, despapillons déseichez, & tous les volumes des Casuistes. Il en faut croire, ma Muse, qui a vû la Boucle monter au Cielavec tant de rapidité, que les seuls yeux poëtiques pouvoientl'appercevoir & la suivre; c'est ainsi que Procule vit seul leFondateur de Rome monter au Ciel. Déja cette Boucle attachée au Firmament est changée en étoile, &conduit avec elle une lumiere cheveluë, plus claire & plus brillanteque la celebre chevelure de Berenice; les Silphes ses amis la suivent,& accompagnent son cours dans le Ciel. Les jeunes gens & les femmesdont le coeur est tendre, iront dans le Parc la saluer par leurschants harmonieux, ils l'attendront comme l'étoile de Venus, & luiadresseront leurs voeux pour le Lac de Rosemonde. Partrigel'observera dans un tems serein avec les yeux de Galilée, & cecelebre Devin y pourra lire la destinée de Rome & de Loüis. Et toi belle Nymphe, cesse de t'affliger & de regretter ta Boucleenlevée: songe que la lumiere de tes beaux yeux, après avoir causéla mort de mille coeurs, s'éteindra à la fin, & que l'éclat de testresses blondes passera; mais ces cheveux que ma Muse a consacrez,avec le beau nom de Belinde, regneront éternellement parmi lesAstres.