Chant Premier
Je chante une cruelle offense causée par l'Amour, & une querelle
serieuse née d'une hardiesse badine. Muse, je consacre ces vers à
Tirsis, & je me flate que Belinde daignera les lire. Quoique je traite
de petites choses, je meriterai de grands éloges, si l'une m'inspire
& si l'autre m'applaudit.
O Déesse, dis-moi, quel étrange motif porta un jeune Seigneur
à attaquer une belle. Apprend-moi quelle cause encore plus
extraordinaire força la belle à résister au jeune Seigneur. Peut-il
y avoir tant de dureté dans un coeur tendre, & tant de courage dans
un petit Maître?
Le Soleil perçoit au travers des rideaux blancs, & par de timides
rayons essaioit d'ouvrir des yeux qui le devoient éclipser. Déja les
chiens favoris sécoüoient leurs oreilles; les amans qui se plaignent
de ne dormir jamais, commençoient à s'éveiller: il étoit midi.
Trois fois les pantoufles avaient frappé le plancher; trois fois les
sonnetes avoient appellé, & les montres pressées du doigt avoient
fait entendre leur son argentin. Cependant Belinde, languissamment
étenduë sur ce duvet, dormoit encore. Un Silphe attaché à la belle
prolongeoit son repos, & avoit conduit à son lit le Songe du matin,
qui voltigeoit sur sa tête & la couvroit de ses aîles.
La belle croit voir un jeune homme, plus brillant que n'est un petit
Maître le jour d'une ceremonie, s'avancer dans sa ruelle. A cet
aspect, quoiqu'en songe, elle rougit: ce jeune homme, qui étoit un
Silphe, approche alors de son oreille ses lévres séduisantes, & lui
parle en ces mots:
O la plus belle des mortelles: O toi les délices & l'objet des
désirs de mille habitans de l'air: si jamais dans l'enfance ton
esprit fut ému de ce que ta nourrice t'enseigna au sujet des esprits
aëriens, prête l'oreille à ma voix & sois docile:
Connoi d'abord ton excellence & ta grandeur, & ne borne point ta vûë
aux objets terrestres & materiels. Il est des véritez secrettes,
ignorées des orgueilleux Philosophes, & revelées seulement aux
vierges & aux enfans. L'incredulité rebelle n'ajoutera point de foi
à celles que je vais t'annoncer; il n'est donné qu'à la beauté &
qu'à l'innocence de les croire.
Apprend donc que des legions innombrables d'esprits t'environnent
sans cesse. Cette milice legere de la region inferieure de l'air,
quoiqu'invisible à tes yeux, t'accompagne par tout, même aux cercles
& aux spectacles: pense à cet aërien cortege, & tu ne verras plus
qu'avec mépris un Seigneur suivi de deux pages.
Notre antiquité est égale à celle du monde: nous fumes autrefois
renfermez dans les plus beaux corps des femmes; mais nous passames
ensuite de ces corps terrestres dans des corps aëriens.
Ne croi pas que lorsque les femmes meurent, leurs goûts meurent avec
elles: elles les conservent toujours. Si elles ne joüent plus, elles
regardent avec plaisir les cartes qu'elles ont aimées; la vûë d'un
jeu d'ombre les divertit & les amuse; si elles ne brillent plus dans
leurs chars, elles aiment au moins à voir des équipages magnifiques;
leurs ames retournent toujours à leur premier élement, dont elles
empruntoient leur caractere. Les femmes fieres & hautaines deviennent
des Salamandres, & s'élevent toujours avec le feu, leur éternel
séjour: celles qui ont été douces & complaisantes vont habiter les
eaux & coulent comme elles: elles boivent avec les Nimphes le thé
élementaire. Les prudes transformées en Gnomes descendent dans les
entrailles de la terre, & vont de tous côtez cherchant à faire du
mal. Les vaines & les coquettes, changées en Silphes, voltigent
& folatrent dans les airs. Mais apprend quel est notre privilege:
dégagez des liens mortels, nous pouvons à notre choix changer
de forme & de sexe, & caresser les femmes belles & chastes, qui
méprisent les terrestres amours. Nous les garantissons des piéges
qu'on leur tend dans les bals & dans les mascarades nocturnes: nous
les préservons de l'ardeur devorante des témeraires amans; envain
on les lorgne pendant le jour; envain on chuchete avec elles dans les
ténebres: nous les rendons froides & dédaigneuses, même lorsque
l'occasion favorable les invite à la volupté, que la danse les
anime, que la musique leur amollit le coeur: Enfin ce qu'on appelle
ici bas la sagesse d'une femme, n'est que l'inspiration de son Silphe.
Il y en a quelques-unes destinées par le Ciel aux embrassemens
des Gnomes. Ce sont d'ordinaire celles qui sont idolâtres de leur
beauté. Dirigées par ces esprits jaloux, qui fomentent leur orgueil,
elles méprisent les hommes qui leur font la cour; elles dédaignent
leurs hommages & leurs presens. Les Gnomes s'appliquent sans cesse à
détourner les flateuses idées qui pourroient faire impression sur
elles. Lorsqu'un Seigneur par exemple fait briller à leurs yeux
l'Hermine & la Jaretiere, ou qu'elles entendent prononcer les mots
séducteurs de _Duc_, & de _Milord_; c'est alors que les Gnomes
redoublent leurs soins.
D'autres Gnomes se donnent un autre emploi: ils president aux regards
des coquettes; ils apprennent aux jeunes filles à conduire habilement
leurs yeux; ils sont cause que leurs joües se couvrent à propos
d'une rougeur de commande, tandis que leurs coeurs palpitent à la
vûë d'un joli homme.
Les Silphes ont des vûës plus délicates & plus épurées. On
croit souvent qu'une jeune personne s'égare; c'est qu'on ignore les
desseins misterieux du Silphe qui la guide: il la conduit comme par
la main, dans un labirinthe, au milieu des amans & des amours.
Quelquefois pour la guérir d'une folie, il lui en inspire une autre:
Par exemple, quelle fille tendre & reconnoissante ne seroit pas
gagnée par un present magnifique offert adroitement, si un autre
galant plus habile, en lui donnant le bal, n'effaçoit le souvenir
du present? Lorsque Florio parle, quelle beauté résisteroit à son
langage seducteur, si en même tems le beau Damon sans être apperçu
ne lui serroit la main?
Ce sont là les soins favorables des Silphes: ils conduisent tout
avec habileté. Toujours attentifs à la conservation de l'honneur des
femmes, ils opposent finement à de beaux cheveux, d'autres qui ne
le sont pas moins, & à la haute taille, la grace & le bon air. Ils
combattent les plumets par d'autres plumets, & les équipages par
d'autres équipages. Enfin tout ce qui est capable de séduire,
est repoussé par des charmes plus puissans. Les mortels aveugles
appellent legereté & coquetterie, ce qui n'est l'effet que de la sage
conduite des Silphes.
Je suis de ce nombre: mon nom est Ariel: je te protege & je veille sur
toi.
Il n'y a pas long-tems que parcourant le vaste espace des airs, je
vis dans le miroir de ton étoile dominante (le dirai-je?) je te vis
menacée d'un funeste accident: Avant que le soleil se couche, tu
en ressentiras les redoutables effets; mais quel sera ce malheur,
comment, & de quel part il doit venir, quelles suites il doit avoir,
les Cieux ne me l'ont point revelé. Veille sur toi, fille chaste;
ni ma vigilance ni mes soins ne peuvent te soustraire aux arrêts du
Destin; sois donc toi-même attentive, & surtout garde-toi de l'Homme.
Il dit; & alors Mirine qui ne pouvoit plus supporter le long sommeil
de sa Maîtresse, sauta sur le lit, aboïa, & vint à bout de la
reveiller. Si la renommée ne nous a pas trompez, tes premiers
regards, O Belinde, tomberent sur un billet doux.
A peine commençoit-elle de lire, & d'y voir des plaïes, des peines,
des martyres, des ardeurs, qu'elle oublia son songe. Elle sort du
lit à demie nuë, & s'approche d'une table où mille vases d'argent
étoient placez, & disposez dans un ordre misterieux. Alors vêtue
de blanc & la tête nuë, elle adore attentivement les puissances du
monde; une céleste image paroît dans un miroir, elle fixe ses yeux
sur elle; c'est l'unique objet de ses pieux regards. Une Prêtresse
inférieure, dans une humble attitude, est à côté de l'autel où la
vanité préside.
Celle-ci commence les sacrez rites: alors se découvrent de précieux
trésors, sources d'ornemens & de beautez pour la Déesse. On voit
briller dans de petits coffres les perles & les pierres les plus
précieuses des Indes; les parfums de l'Arabie sortent des
flacons d'or, qui les renferment; la tortue & l'éléphant unis se
transforment en peignes; les épingles & les éguilles sont rangées
en escadrons; ici l'on voit confondus, la poudre, la pâte, la Bible,
& les billets doux.
Déjà l'impérieuse beauté prend ses armes, & à chaque instant son
visage acquiert de nouveaux agréments; les graces se réveillent, le
sourire en est plus doux, l'éclat du teint naît insensiblement, les
yeux brillent d'une lumière plus vive. Les Silphes s'empressent autour
d'elle, ils ornent sa tête, arrangent ses cheveux, donnent un bon air
à sa manche, étalent sa juppe. Sylvie s'applaudit d'une adresse, qui
n'est pas la sienne.