Chant IV
Cependant les divers mouvemens dont l'esprit de Belinde étoit
agité, l'accabloient d'une cruelle inquietude. Non, un jeune Roy fait
prisonnier dans une bataille, une femme abandonnée au mépris, un
amant desabusé dans le tems de la joüissance, un cruel tyran aux
approches de la mort, Cloris lorsqu'il manque un pli à son habit,
n'eurent jamais tant de dépit, de colere & de fureur, qu'il s'en
alluma, infortunée Belinde, dans ton ame, pour cette Boucle qui te
fut ravie.
Ariel fondant en larmes abandonne la belle, suivi des autres Silphes.
Aussi-tôt Ombriel, le plus méchant des Gnomes, impatient de quitter
la lumiere du jour, se précipite au centre de la Terre, séjour digne
de lui. C'est-là que la caverne de l'Hypocondre est située. Ombriel
y vole avec ses aîles pésantes; il cherche long-tems l'entrée de la
caverne, & la découvrant à la fin, il s'y introduit.
Cette Region ne connoît point les douces haleines des Zephirs; les
vents d'Orient avec toute leur malignité y soufflent sans cesse, &
la grote est si bien fermée, que l'air & les rayons du jour qu'on y
abhorre, n'y pénétrent jamais.
Dans ce lieu, la Déesse triste, pâle & reveuse, est couchée dans
un lit fait exprès pour entretenir ses noirs soucis: on voit la
Bisarrerie à ses côtez & la Migraine à sa tête.
Deux choeurs de filles égales en dignité, mais differentes par leurs
figures, environnent son thrône; la Méchanceté y paroît sous la
forme d'une Vierge antique; elle a la peau rude, noire & ridée, les
mains pleines de prieres, & le sein rempli de satyres.
Là se voit aussi l'Affectation, qui malgré son air infirme, porte
des roses nouvelles sur ses jouës: soit ostentation ou maladie, elle
s'enveloppe dans ses habits; elle s'évanoüit avec grace, elle est
fiere dans sa langueur; & pour des maux qu'elle attend, elle s'enfonce
nonchalamment dans le duvet d'un lit magnifique; c'est ainsi que nos
belles ont l'art de feindre, & de se parer avec art d'une negligence
qui releve leurs agrémens.
Une éternelle vapeur environne ce Palais, & au milieu de ces
broüillards épais voltigent mille fantômes. Là paroissent des
Furies armées de serpens entortillez, des spectres, des tombeaux
ouverts, des feux bleüatres, des lacs d'or, des dômes de cristal, &
mille autres objets phantastiques.
Une foule innombrable de corps transformez par la Déesse s'offre aux
regards; des vases de differente espece sont animez, & marchent
comme les trépieds d'Homere. Ici l'or pleure, l'airain gémit,
l'argille se plaint, & le cristal soupire.
Le Gnome arrive en sureté, portant dans sa main le rameau salutaire.
Il s'adresse à la Déesse, la salue & lui dit: Lunatique Reine, vous
qui gouvernez le beau sexe, depuis le troisiéme jusqu'au neuviéme
lustre, & même par de-là; je vous salue, mere des esprits bisarres,
source feconde des vapeurs & des pensées des femmes, vous qui
gouvernez leurs têtes, qui dirigez leurs cerveaux, qui rendez
celle-là Medecin, celle-ci Auteur: c'est par vous qu'elles deviennent
capables d'inventer des sistêmes, & de faire des vers: c'est vous qui
enseignez à la prude à faire des visites ennuyeuses.
Il est une Nymphe sur la Terre qui méprise votre pouvoir, & qui d'un
mot & d'un regard peut donner à mille coeurs de l'amour & du plaisir.
Mais si votre Gnome malfaisant, votre fidele Ministre, a quelquefois
dérobé un agrément, ou placé un bouton sur un beau visage; si
je peignis souvent les jouës livides des vieilles coquettes d'un
vermillon jaune; si je plaçai des cornes aëriennes sur des têtes
follement jalouses; si je chiffonnai des juppes & mis des lits en
desordre, pour faire naître des soupçons injustes où regnoit la
fidelité; si par malice j'ai dérangé une coeffure, rendu malade un
petit chien, & tiré pour lui des larmes des plus beaux yeux; écoutez
moi, Déesse, rendez en ma faveur Belinde hypocondriaque, & tout
l'univers aussi-tôt deviendra comme elle.
Il dit, & la Déesse avec un front dédaigneux paroît lui refuser
la grace, & cependant la lui accorde. Aussi-tôt elle prend un Outre,
semblable à celui qu'Ulisse remplît de vent; elle y renferme tout
ce que la nature a donné de force aux femmes pour pleurer, quereller,
soupirer, & crier; elle met au fond d'une bouteille enfumée les
horreurs de la crainte, avec lesquelles elle mêle la tristesse, & les
envies delayées ensemble.
Le Gnome rejoui de ce present funeste, part & retourne sur la Terre.
Il trouve Belinde dans les bras de Talestris son amie, les yeux
baissez & les cheveux épars; aussi-tôt il déchire l'outre sur
leur tête: les passions, les fureurs sortent à l'instant; Belinde
s'enflâme d'une colere plus qu'humaine, & Talestris l'excite &
l'embrase. Elevant la voix & les mains vers le Ciel, elle s'écrie:
O malheureuse fille! (Amptoncourt retentit de ses cris, & les échos
lugubres repetent ces tristes mots: malheureuse fille!) Quoi tant
d'essence, dit-elle, de poudre & de pommade, tant de soins assidus
n'auront-ils été employez que pour cet audacieux? Est-ce pour lui
qu'on passa si souvent ces belles boucles dans un fer tortueux, & que
cette tête délicate souffrit mille tourmens? Quel triomphe pour
le ravisseur! quel sujet d'envie pour les autres amans! quel sera
l'étonnement des femmes vertueuses! Non, l'honneur ne le permettra
pas, cet honneur à qui nous devons tout sacrifier, les plaisirs, le
repos & jusqu'à la raison. Je comprends, Belinde, toute l'étenduë
de ta juste douleur; j'entends déja les discours railleurs; je vois
les souris outrageans & les regards pleins de malignité; tu ne seras
plus la beauté regnante, te voilà dégradée. Comment à l'avenir
aurai-je moi-même le courage & l'esprit de défendre ton honneur
perdu? Puis-je encore me déclarer ton amie? Cette amitié ne me
sera-t-elle pas desormais honteuse? attend-toi que tes cheveux qui
viennent d'être coupez, seront indignement renfermez dans un cristal
entouré de Diamans. Tu les verras porter en triomphe par ces mêmes
mains qui te les ont ravis: ah! que plutôt l'air, la mer, la terre,
les hommes, les singes, les bichons, les perroquets retombent dans le
cahos.
Elle dit, & se précipitant avec des yeux étincelans sur le Chevalier
de Plume, elle lui commande, comme à son amant, d'un ton absolu,
de reconquerir la Boucle fatale. Le Chevalier dans ce moment étoit
occupé, & ce n'étoit pas sans raison, à faire admirer sa tabatiere
d'ambre & la pomme marquetée de sa canne, avec un visage rond &
épanoüi, qui marquoit le vuide de ses pensées; il écoute Talestris
en ouvrant des yeux étonnez, & d'un ton gracieux en prenant du tabac
il dit au Baron: pourquoi donc? Que diable est ceci? Que maudite soit
cette Boucle; mais morbleu il convient d'être civil: tu badines, & ce
badinage n'est pas en sa place: allons, donne moi ces cheveux, je t'en
prie.
En achevant ce discours, il frappe de nouveau sur sa tabatiere. Je
suis fâché, répond le Baron, qu'un Orateur si éloquent parle en
vain; mais par la sacrée Boucle, oui par cette Boucle sacrée, qui
desormais ne sera plus unie à son chef, & qui separée d'une si belle
tête ne recevra plus en croissant de gloire nouvelle; je jure par
elle, que je la porterai à mon bras victorieux, jusqu'à mon dernier
soupir. En prononçant ces mots, il déploya la Boucle d'un air
triomphant.
Alors l'impatient Ombriel casse la bouteille; la Tristesse en sort:
Belinde pénetrée de douleur tient les yeux & la tête baissée, &
fondant en larmes, elle regarde Talestris en lui disant: O jour à
jamais douloureux & détesté, où mes cheveux & mon repos me sont
ravis! Quel bonheur pour moi, si je n'avois jamais vû Amptoncourt!
Mais je ne suis pas la premiere fille à la Cour que l'Amour ait
trahie. Helas, ajouta-t-elle, que ne m'a-t-on plutôt laissée dans
une Isle déserte, ou bien dans les terres Septentrionales, où l'on
ne prend point de caffé, & où le jeu d'ombre est inconnu! J'aurois
préservé des regards des mortels ce qu'il y a d'aimable en moi; je
me serois fannée & éteinte comme la rose sur sa propre tige.
Qui porta mon esprit à me promener avec le Baron? Que ne suis-je
demeurée oisive & ennuyée dans ma maison, ou que n'ai-je ajouté foi
aux signes qui m'ont frapée ce matin! Trois fois ma main chancelante
est tombée sur ma pommade, & j'ai vû, sans la moindre haleine de
vent, trembler les porcelaines sur ma table: Mirine tout à coup est
devenue furieuse; mon perroquet a gardé un profond silence, & jamais
mon Silphe ne m'offrit rien qui marquât plus clairement ce qui me
devoit arriver en ce jour.
Voi ces restes malheureux de ma tête blonde; O malheureux restes!
Ne crains point, Belinde, d'arracher toi-même ce que le Ravisseur
a épargné. O destin cruel! triste souvenir de mes Boucles si bien
frisées, qui tomboient avec tant de grace sur mes épaules! Helas, il
ne m'en reste plus qu'une, qui prévoit sa triste destinée dans celle
de sa compagne: elle attend le ciseau fatal; viens donc, Traitre:
ravis-la encore d'une main sacrilege. Ah! cruel, pourquoi m'as-tu
derobé cette Boucle si glorieusement exposée à la vuë des humains?