Chant II
Le soleil sortant de l'onde n'eut jamais tant d'éclat que Belinde,
lorsqu'elle sortit de son Palais, pour se rendre sur la Tamise. Elle
étoit accompagnée des femmes les plus belles & des jeunes hommes les
mieux faits, tous superbement parez.
Belinde seule attire les regards & les coeurs; on voit sur la gorge
d'albatre une croix étincelante, qu'un Juif auroit baisée, & qu'un
Infidele auroit adorée; la vivacité de son esprit paroît dans ses
yeux, qui s'arrêtent aussi peu que ses pensées; elle distribuë
également les charmes de son sourire; mais elle n'accorde de grace
à aucun; elle reprime les désirs sans offenser les amans;
éblouissante, comme l'astre du jour, elle répand, comme lui, de tous
côtez une lumiere égale; elle plaît sans songer à plaire; son air
est noble sans orgueil: sans hauteur elle imprime le respect; elle
sçait cacher habilement ses petits défauts, si on peut dire que les
belles ayent quelque chose à cacher. Ces petits défauts même sont
sur le compte de son sexe. Mais on la voit & on les oublie.
Elle portoit d'ordinaire, pour le supplice des coeurs, deux Boucles
de cheveux, quelle noüoit galamment, & qui retombant en ondes égales
sur le plus beau cou du monde, en relevoient la blancheur.
Ces Boucles charmantes étoient une chaine précieuse, dont l'Amour
se servoit pour attacher ses captifs. Les oiseaux & les poissons se
prennent aux filets: les beaux cheveux prennent les coeurs.
Un Baron audacieux, frappé de l'éclat de ceux de Belinde, les
désire & forme le projet d'en faire la conquête. Uniquement attentif
au succès, il veut employer pour y parvenir & la force & la ruse.
Le choix de l'une ou de l'autre importe peu aux amans, pourvû qu'ils
obtiennent ce qu'ils désirent.
Dans ce dessein il invoque le Ciel avant que le jour paroisse: il
adore les puissances célestes, & s'adressant surtout à l'Amour,
il lui érige un autel composé de douze gros volumes de Romans
François: il déploye trois jarretieres, un gand, avec autres pareils
trophées de ses premieres amourettes. Ses lettres, ses billets doux,
allument le feu; trois soupirs qu'il pousse, excitent la flamme; il se
prosterne, il prie avec des yeux ardens, que ce trésor puisse être
bien-tôt & toujours en sa puissance. L'Amour l'entend; mais il
n'exauce que la moitié de ses voeux; les vents dissipent le reste
dans les airs.
Cependant le vaisseau galamment équipé, où Belinde étoit
entrée, s'avance sur la Tamise. Une délicieuse harmonie de voix &
d'instrumens se perd dans les airs & glisse sur les eaux; les Zephirs
badinent sur l'onde calme; Belinde rit, & la joïe regne autour
d'elle.
Les sentimens d'Ariel étoient bien differens: le malheur dont elle
est menacée par les astres le rend triste & reveur. Il convoque les
habitans de l'air, & à ses ordres le leger escadron accourt: ils se
placent à l'instant sur les cordages du Vaisseau, & agitent l'air par
ce mouvement subit & rapide: on croit entendre le soufle aimable des
Zephirs; les uns déployent au soleil leurs aîles brillantes, les
autres se plongent dans un nuage d'or; d'autres planent dans les airs.
Leur forme transparente & leurs corps fluides, dissous par la lumiere,
ne peuvent être vus par des yeux mortels; les Zephirs se joüent dans
leurs habits, tissus d'une rosée filée & teinte dans le Ciel, sur
lesquels la lumiere produit mille couleurs, selon le mouvement de
leurs aîles.
Ariel assis sur le grand mât doré, environné des autres Silphes,
qu'il surpasse de la tête, étend ses plumes de pourpre, éleve son
sceptre d'azur, & leur parle ainsi:
O vous Silphes, & Silphides, prêtez l'oreille à votre chef, & vous,
Genies, Fées & Lutins, écoutez attentivement. Vous sçavez quels
sont les differens emplois que le Ciel a destinez au Peuple
aërien; que les uns badinent dans l'air le plus pur, que d'autres
s'embellissent aux rayons du soleil; que ceux-ci conduisent dans
le Ciel les Planetes bienfaisantes, que ceux-là dans les espaces
immenses prennent soin des Cometes redoutables; que dans la lune il y
a des Silphes chargez du soin de recueillir & de ratacher au Firmament
les étoiles tombantes, & de former les broüillards de l'air le
plus grossier; que d'autres peignent l'Iris, déchaînent les vents,
pétrissent les tempêtes, ou répandent sur les sillons les pluïes
favorables; que d'autres président sur la nature humaine, épient la
conduite des hommes, pendant que les chefs ausquels ils sont soumis,
avec des Armées puissantes gouvernent les Nations, soutiennent les
Monarchies, & fondent les Empires.
Pour nous, nous présidons sur les belles: doux soin, emploi galant,
quoiqu'en apparence peu glorieux: Toute notre étude, vous le sçavez
O Silphes, est de garantir du vent du Nord la poudre de leurs cheveux,
d'empêcher que le parfum des essences ne s'évapore, d'emprunter des
fleurs nouvelles les couleurs les plus vives, de dérober quelques
goûtes de l'arc-en-ciel, pour en faire de l'eau qui conserve la
fraicheur de leur teint, d'étendre délicatement un rouge trompeur
sur leurs jouës pâles, de friser leurs cheveux, de placer leurs
mouches, de donner enfin de la grace à leurs moindres actions, & de
les rendre aimables de toute maniere: de faire même que dans leurs
songes elles portent si loin l'idée des modes, qu'à leur réveil
elles puissent les perfectionner, ou en inventer de nouvelles.
Mais, helas! ajouta-t-il, un augure funeste menace en ce jour la plus
belle des femmes, dont jamais les Silphes prirent soin. Quel sera ce
desastre, quel en sera l'auteur? C'est ce que les Destinées tiennent
encore enseveli dans une profonde nuit.
Non, je ne sçai, continua-t-il, si la Nymphe doit enfraindre les
Loix de Diane, ou si elle doit seulement casser une porcelaine, si son
honneur ou son habit recevra quelque tache, si elle perdra son coeur
ou son évantail au bal, ou si enfin la destinée a déterminé qu'il
arrive un malheur à son petit chien.
Vous donc, Esprits, soyez attentifs à vous acquitter de l'emploi
dont je vous honore: Zephirette prendra soin de son évantail: A
toi, Brillant, je confie ses pendans d'oreilles; Momentille gardera
sa montre; Crispine veillera sur ses belles boucles de cheveux; & moi,
Ariel, je serai attentif à Mirinne sa chienne. Mais cinquante Silphes
choisis seront commis à la défense de son juppon: les juppons
cedent souvent aux assauts, quoiqu'ils soient défendus par des juppes
respectables, par des plis sept fois redoublez, par des pallissades de
franges, & par un vaste rempart de baleine.
Celui, ajouta-t-il, qui ne remplira pas l'office que mes soins
prévoyans lui confient, payera cher sa faute; il servira de bouchon
à quelque flacon de cristal, il sera cloué avec des épingles, il
sera jetté dans une eau immonde, il demeurera plusieurs années en
sentinelle au trou d'une éguille; de la gomme & de la pommade lui
colleront les aîles. Envain il se fatiguera pour essaïer de voler;
des vapeurs constipantes dessecheront son corps leger; il deviendra
comme une fleur fletrie; attaché à une roüe, il sera comme un
autre Ixion, exposé à la fumée d'un chocolat ardent; il brulera,
épouvanté de cette vaste mer qu'il verra toujours écumante à ses
pieds.
Il dit, & aussi-tôt les Silphes dociles descendirent & se posterent
autour de Belinde: ceux-là se nichent dans ses cheveux, ceux-ci se
jettent sur son évantail; d'autres accourent aux pendans d'oreilles.
Mais tous avec des coeurs palpitans & consternez, attendent le funeste
accomplissement des ordres du Destin.