Chant III
Dans ces agréables plaines, où la Tamise, qui les arrose, se plaît
à contempler en elle-même les superbes tours de Londre, on voit un
Palais magnifique qui tire son nom du Village d'Ampton, dont il est
voisin. C'est-là que les Ministres Britanniques réglent la destinée
des États de l'Europe; & c'est-là, grande Reine Maîtresse de trois
Royaumes, que tu viens prendre & les avis de ton Conseil & du thé.
Ce fut dans ces beaux lieux que la compagnie se rendit, pour
s'entretenir utilement pendant quelques heures. Les uns parlent d'une
visite renduë, d'autres d'un bal remarquable par la magnificence &
la galanterie; ceux-ci vantent la gloire de la Reine des Isles
Britanniques, ou la beauté d'un écran des Indes, & ceux-là
interprêtent les mouvemens, les signes & les regards. On entend à
chaque mot fletrir une reputation; & s'il arrive que la conversation
soit pour quelques momens suspenduë, l'évantail & la tabatiere la
soutiennent; on chante, on rit, on lorgne, & le reste.
Cependant le soleil étoit plus qu'à la moitié de sa course, &
dardoit plus obliquement ses rayons. Déja les Juges affamez se
hâtoient de signer leurs sentences, & les Criminels couroient se
faire pendre, pour laisser dîner les Juges: les Marchands sortoient
de la Bourse pour s'en retourner chez eux, avec la tranquillité
ordinaire de leurs consciences; & les longs travaux de la toilette
avoient cessé.
Belinde, que le désir de la gloire anime, défie au combat deux
redoutables Cavaliers, & veut seule décider de leur destin; son
air triomphant annonce sa victoire prochaine. Trois escadrons qui
contiennent chacun le sacré nombre de neuf, prennent les armes;
Belinde range les siens en ordre. Aussitôt la Garde aërienne descend
avec rapidité, & se partage chacun selon son grade sur les joyeux
combattans; Ariel comme le chef, s'établit sur le premier Matador;
car les Silphes se souvenant de leur origine, & d'avoir été femmes,
sont délicats sur les préséances.
Quatre terribles Rois, que leurs moustaches blanches & leurs longues
barbes rendent encore plus majestueux, s'empressent de paroître sur
le champ de bataille; quatre belles Reines les accompagnent, & pour
marquer la douceur de leur Empire, elles portent des fleurs dans leurs
mains. Leurs fideles esclaves les suivent, la hallebarde à la main,
& le chapeau sur la tête: ils sont soutenus d'une troupe distinguée,
par le nombre des devises & des figures. Alors Belinde dit: Que Pique
soit triomphe, & Pique fut triomphe.
Aussi-tôt la fiere Heroïne fit agir ses noirs Matadors semblables
par leur audace aux chefs des Africains; l'invincible Spadille
entraîne après lui deux triomphes enchaînez: Deux encore plus
considerables tombent abbatus par Manille, qui marche avec tout
l'orgueil de la victoire: Baste paroît ensuite, mais avec moins
d'avantage; il ne ramene qu'un triomphe avec un Plebeïen.
Cependant le Roy de Pique s'avance d'un air venerable, avec un large
sabre à la main; il ne découvre qu'une de ses jambes: un ample
manteau cache le reste de sa personne. Un esclave rebelle ose le
défier & l'appeller au combat: mais aussi-tôt il tombe, victime de
la vengeance Royale; un esclave de Treffle a le même destin.
O cruel sort de la guerre! ce fier Quinola qui dans une autre
bataille eût terrassé Rois & Reines, & détruit lui seul des Armées
entieres, tombe maintenant sans honneur sous cette épée victorieuse.
Les deux Guerriers avoient ainsi cedé jusqu'alors l'avantage à
Belinde; mais la fortune devient favorable au Baron, & ramene au
combat la vaillante Amazone compagne du Roy de Pique; elle court sur
le tyran des Treffles le blesse & lui fait vomir son ame noire: Que
lui sert le Diadême qu'il porte sur le front & ses gigantesques
membres? Que lui sert de traîner une pompeuse robe, & de porter lui
seul entre tous les Monarques un globe dans sa main?
Le Baron sans perdre de tems conduit alors son escadron de Carreaux,
dont le Roy richement paré, dans une attitude de profil, ne fait voir
que la moitié de son visage: il réunit ses forces avec celles de
sa brillante compagne: tous deux renversent & mettent en desordre les
escadrons ennemis: On voit alors Coeurs, Carreaux & Treffles dispersez
& blessez tomber en differentes manieres, ainsi que des armées
Afriquaines & des bataillons Asiatiques; un grand nombre de Nations
differentes par leurs habits & par leurs couleurs est également mis
en déroute; les escadrons se poussent & s'accumulent en tombant;
une même destinée les envelope tous. Dans ce desordre un esclave de
Carreau, à la honte du sort, l'emporte sur la Reine des Coeurs.
Belinde s'étonne; elle tremble, & pâlit à la vûë du menaçant
Codille: elle voit sa perte assurée; mais il arrive ordinairement
dans les cas extrêmes, que notre salut dépend des plus foibles
circonstances. L'As de Coeur se met en marche & s'avance: cependant le
Roy qui se tient caché dans les mains de Belinde, encore consterné
d'avoir vû traîner sa femme captive, regarde cet As, & ne respirant
que la vengeance, s'élance sur lui & le dompte.
Belinde pousse alors un cri de joïe en frapant des mains; les
vallées, les montagnes & les fleuves en retentissent. Aveugles &
foibles mortels, toujours enflez dans la properité & abbatus dans
l'adversité! Bientôt cette gloire s'évanoüira, & ce memorable jour
sera à jamais détesté.
Mais déja les vases les plus précieux de la Chine couvrent une
table; le caffé s'écrase & se réduit en poudre; une lampe s'allume;
l'esprit de vin produit une flamme azurée: On dresse l'autel, selon
les cérémonies du Japon; cette liqueur fumante qui charme deux sens
à la fois, se verse avec abondance, & remplit un nombre infini de
coupes. Les Silphes agités sont autour de la charmante Belinde: les
uns rafraichissent son caffé, d'autres étendent leurs aîles pour
garantir sa parure.
Le caffé qui anime l'esprit des politiques, & qui découvre tout à
leurs yeux à demi fermez, inspire au Baron un heureux expedient pour
s'emparer de ces cheveux tant désirez. Arrête, jeune présomptueux,
arrête; respecte les Dieux, & crains le destin de Sylla
transformée en oiseau: songe qu'elle paya cher l'offense des cheveux
de Nysus.
Oh combien de moyens se presentent aux hommes pervers pour accomplir
leurs mauvais desseins! Clarice laissa voir au Baron avec malignité
des ciseaux, qu'elle avoit tirez de sa poche, dans le tems qu'il avoit
l'esprit occupé de son projet; il prend cette arme fatale des mains
de Clarice: ainsi dans les antiques tournois les Chevaliers recevoient
de leurs Dames ou la lance ou l'épée; le Baron armé de ces ciseaux
redoutables, les porte à la tête de Belinde, dans l'instant qu'elle
se baisse avec grace pour recevoir la fumée du caffé; mille Esprits
aëriens volent aussi-tôt, pour défendre ses beaux cheveux.
Trois fois ils ébranlent ses pendans d'oreilles: trois fois Belinde
regarde derriere elle, & trois fois son ennemi se retire; le vigilant
Ariel vouloit pénétrer sa pensée: mais helas! tout son art ne lui
servit alors qu'à découvrir un terrestre Amour caché dans le coeur
du Baron. Interdit & confus il cede à la destinée & soupire de son
ignorance.
Le Baron rouvre d'une main hardie les cruels ciseaux, dans lesquels il
renferme adroitement la Boucle, & raprochant les deux pointes fatales,
il la coupe impitoyablement. Mais avant que ces deux pointes soient
réunies, un Silphe zelé s'élance au travers; le fer se rejoint & le
coupe en deux; mais les parties subtiles de l'aërienne substance sont
aussi-tôt réunies.
Ainsi de leur sacré chef ces beaux cheveux furent separez & le furent
à jamais; une lumiere sortit comme un foudre des yeux de Belinde, les
Spheres en tremblerent. Non, on ne pousse point au Ciel des cris
aussi perçans, lorsqu'un mari ou un chien bien-aimé rend le dernier
soupir, ou quand une belle porcelaine tombe & que ses fragmens se
réduisent en poudre.
Que l'on me couronne de laurier, s'écrioit le vainqueur, la Boucle
est à moi: je me glorifierai de cette glorieuse conquête, aussi
long-tems que les poissons se plairont dans l'eau, les oiseaux dans
les airs, & les femmes Britanniques dans des carosses dorez, aussi
long-tems que l'Atlantis sera lüe, que les visites se rendront
aux jours solemnels, & que des bougies en grand nombre seront
méthodiquement arrangées dans les cabinets: oui aussi long-tems que
les belles donneront des rendez-vous, & recevront de leurs amans des
bals & des fêtes, mon triomphe & mon nom seront immortels.
Le fer abat ce que le tems conserve: il fait tomber les hommes & les
monumens; il a détruit les travaux des Dieux, renversé les tours de
Troye, couvert d'herbes Carthage, & ruiné plusieurs fois Rome même:
Ne t'étonne donc pas, O belle Nymphe, qu'il ait soumis tes cheveux à
sa force indomptable.