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Toi, toi mon toi
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Romance

Toi, toi mon toi

14 poèmes

À une passante

Charles Baudelaire

La rue assourdissante autour de moi hurlait. Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse, Une femme passa, d’une main fastueuse Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;
Agile et noble, avec sa jambe de statue. Moi, je buvais, crispé comme un extravagant, Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan, La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.
Un éclair… puis la nuit ! — Fugitive beauté Dont le regard m’a fait soudainement renaître, Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?
Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être ! Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais, Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !

Quand tu me dis je t'aime.

Victor Hugo

Quand tu ris, sur ta bouche L'amour s'épanouit, Et le soupçon farouche Soudain s'évanouit ! Ah ! le rire fidèle Prouve un cœur sans détours... Riez, ma belle, Riez toujours !
Quand tu dors, calme et pure, Dans l'ombre, sous mes yeux, Ton haleine murmure Des mots harmonieux. Ton beau corps se révèle Sans voile et sans atours... Dormez, ma belle, Dormez toujours !
Quand tu me dis : Je t'aime ! Ô ma beauté ! je crois, Je crois que le ciel même S'ouvre au-dessus de moi ! Ton regard étincelle Du beau feu des amours... Aimez, ma belle, Aimez toujours !
Vois-tu ? toute la vie Tient dans ces quatre mots, Tous les biens qu'on envie, Tous les biens sans les maux ! Tout ce qui peut séduire Tout ce qui peut charmer... Chanter et rire, Dormir, aimer !

Que serais-je sans toi.

Louis Aragon

Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre Que serais-je sans toi qu'un coeur au bois dormant Que cette heure arrêtée au cadran de la montre Que serais-je sans toi que ce balbutiement.
J'ai tout appris de toi sur les choses humaines Et j'ai vu désormais le monde à ta façon J'ai tout appris de toi comme on boit aux fontaines Comme on lit dans le ciel les étoiles lointaines Comme au passant qui chante on reprend sa chanson J'ai tout appris de toi jusqu'au sens du frisson.
Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre Que serais-je sans toi qu'un coeur au bois dormant Que cette heure arrêtée au cadran de la montre Que serais-je sans toi que ce balbutiement.
J'ai tout appris de toi pour ce qui me concerne Qu'il fait jour à midi qu'un ciel peut être bleu Que le bonheur n'est pas un quinquet de taverne Tu m'as pris par la main dans cet enfer moderne Où l'homme ne sait plus ce que c'est qu'être deux Tu m'as pris par la main comme un amant heureux.
Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre Que serais-je sans toi qu'un coeur au bois dormant Que cette heure arrêtée au cadran de la montre Que serais-je sans toi que ce balbutiement.
Qui parle de bonheur a souvent les yeux tristes N'est-ce pas un sanglot de la déconvenue Une corde brisée aux doigts du guitariste Et pourtant je vous dis que le bonheur existe Ailleurs que dans le rêve ailleurs que dans les nues Terre terre voici ses rades inconnues.
Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre Que serais-je sans toi qu'un coeur au bois dormant Que cette heure arrêtée au cadran de la montre Que serais-je sans toi que ce balbutiement.

Une amourette

Tristan Corbière

Je sais rouler une amourette En cigarette, Je sais rouler l'or et les plats ! Et les filles dans de beaux draps !
Ne crains pas de longueurs fidèles : Pour mûles mes pieds ont des ailes ; Voleur de nuit, hibou d'amour, M'envole au jour.
Connais-tu Psyché ? — Non ? — Mercure ?... Cendrillon et son aventure ? — Non ? — Eh bien ! tout cela, c'est moi : Nul ne me voit.
Et je te laisserais bien fraîche Comme un petit Jésus en crèche, Avant le rayon indiscret... — Je suis si laid ! —
Je sais flamber en cigarette, Une amourette, Chiffonner et flamber les draps, Mettre les filles dans les plats !

Que d'épines, Amour, accompagnent tes roses

François de Malherbe

Que d'épines, Amour, accompagnent tes roses ! Que d'une aveugle erreur tu laisses toutes choses     À la merci du sort ! Qu'en tes prospérités à bon droit on soupire ! Et qu'il est mal aisé de vivre en ton empire,     Sans désirer la mort !
Je sers, je le confesse, une jeune merveille, En rares qualités à nulle autre pareille,     Seule semblable à soi ; Et, sans faire le vain, mon aventure est telle, Que de la même ardeur que je brûle pour elle     Elle brûle pour moi.
Mais parmi tout cette heure, ô dure destinée, Que de tragiques soins, comme oiseaux de Phinée,     Sens-je me dévorer ! Et ce que je supporte avec patience, Ai-je quelque ennemi, s'il n'est sans conscience,     Qui le vit sans pleurer ?
La mer a moins de vents qui ses vagues irritent, Que je n'ai de pensers qui tous me sollicitent     D'un funeste dessein ; Je ne trouve la paix qu'à me faire la guerre ; Et si l'enfer est fable au centre de la terre,     Il est vrai dans mon sein.
Depuis que le soleil est dessus l'hémisphère, Qu'il monte ou qu'il descende, il ne me voit rien faire     Que plaindre et soupirer : Des autres actions j'ai perdu la coutume ; Et ce qui s'offre à moi, s'il n'a de l'amertume,     Je ne puis l'endurer.
Comme la nuit arrive, et que par le silence Qui fait des bruits du jour cesser la violence     L'esprit est relâché, Je vois de tous côtés sur la terre et sur l'onde Les pavots qu'elle sème assoupir tout le monde,     Et n'en suis point touché.
S'il m'advient quelquefois de clore les paupières, Aussitôt ma douleur en nouvelles manières     Fait de nouveaux efforts ; Et de quelque souci qu'en veillant je me ronge, Il ne me trouble point comme le meilleur songe     Que je fais quand je dors.
Tantôt cette beauté, dont ma flamme est le crime, M'apparaît à l'autel, où, comme une victime,     On la veut égorger ; Tantôt je me la vois d'un pirate ravie ; Et tantôt la fortune abandonne sa vie     À quelque autre danger.
En ces extrémités la pauvrette s'écrie : Alcandre, mon Alcandre, ôte-moi, je te prie,     Du malheur où je suis ! La fureur me saisit, je mets la main aux armes : Mais son destin m'arrête ; et lui donner des larmes,     C'est tout ce que je puis.
Voilà comme je vis, voilà ce que j'endure Pour une affection que je veux qui me dure     Au-delà du trépas. Tout ce qui me la blâme offense mon oreille ; Et qui veut m'affliger, il faut qu'il me conseille     De ne m'affliger pas.
On me dit qu'à la fin toute chose se change, Et qu'avec le temps les beaux yeux de mon ange     Reviendront m'éclairer. Mais voyant tous les jours ses chaînes se restreindre, Désolé que je suis, que ne dois-je point craindre ?     Ou que puis-je espérer ?
Non, non, je veux mourir ; la raison m'y convie ; Aussi bien le sujet qui m'en donne l'envie     Ne peut être plus beau ; Et le sort, qui détruit tout ce que je consulte, Me fait voir assez clair que jamais ce tumulte     N'aura paix qu'au tombeau.
Ainsi le grand Alcandre aux campagnes de Seine Faisait, loin de témoins, le récit de sa peine,     Et se fondait en pleurs. Le fleuve en fut ému, ses Nymphes se cachèrent, Et l'herbe du rivage où ses larmes touchèrent     Perdit toutes ses fleurs.

Mélodie

Gérard de Nerval

Quand le plaisir brille en tes yeux  Pleins de douceur et d'espérance,  Quand le charme de l'existence  Embellit tes traits gracieux, —  Bien souvent alors je soupire  En songeant que l'amer chagrin, Aujourd'hui loin de toi, peut t'atteindre demain, Et de ta bouche aimable effacer le sourire ; Car le Temps, tu le sais, entraîne sur ses pas  Les illusions dissipées, Et les yeux refroidis, et les amis ingrats,  Et les espérances trompées !
Mais crois-moi, mon amour ! tous ces charmes naissants  Que je contemple avec ivresse S'ils s'évanouissaient sous mes bras caressants,  Tu conserverais ma tendresse !  Si tes attraits étaient flétris,  Si tu perdais ton doux sourire,  La grâce de tes traits chéris  Et tout ce qu'en toi l'on admire, Va, mon cœur n'est pas incertain : De sa sincérité tu pourrais tout attendre. Et mon amour, vainqueur du Temps et du Destin, S'enlacerait à toi, plus ardent et plus tendre !
Oui, si tous tes attraits te quittaient aujourd'hui, J'en gémirais pour toi ; mais en ce cœur fidèle Je trouverais peut-être une douceur nouvelle, Et, lorsque loin de toi les amants auraient fui, Chassant la jalousie en tourments si féconde, Une plus vive ardeur me viendrait animer. « Elle est donc à moi seul, dirais-je, puisqu'au monde Il ne reste que moi qui puisse encor l'aimer ! »
Mais qu'osè-je prévoir ? tandis que la jeunesse T'entoure d'un éclat, hélas ! bien passager, Tu ne peux te fier à toute la tendresse D'un cœur en qui le temps ne pourra rien changer. Tu le connaîtras mieux : s'accroissant d'âge en âge, L'amour constant ressemble à la fleur du soleil, Qui rend à son déclin, le soir, le même hommage Dont elle a, le matin, salué son réveil !

Nous dormirons ensemble

Louis Aragon

Que ce soit dimanche ou lundi Soir ou matin minuit midi Dans l'enfer ou le paradis Les amours aux amours ressemblent C'était hier que je t'ai dit Nous dormirons ensemble
C'était hier et c'est demain Je n'ai plus que toi de chemin J'ai mis mon cœur entre tes mains Avec le tien comme il va l'amble Tout ce qu'il a de temps humain Nous dormirons ensemble
Mon amour ce qui fut sera Le ciel est sur nous comme un drap J'ai refermé sur toi mes bras Et tant je t'aime que j'en tremble Aussi longtemps que tu voudras Nous dormirons ensemble.

À deux beaux yeux

Thépohile Gautier

Vous avez un regard singulier et charmant ; Comme la lune au fond du lac qui la reflète, Votre prunelle, où brille une humide paillette, Au coin de vos doux yeux roule languissamment ;
Ils semblent avoir pris ses feux au diamant ; Ils sont de plus belle eau qu'une perle parfaite, Et vos grands cils émus, de leur aile inquiète, Ne voilent qu'à demi leur vif rayonnement.
Mille petits amours, à leur miroir de flamme, Se viennent regarder et s'y trouvent plus beaux, Et les désirs y vont rallumer leurs flambeaux.
Ils sont si transparents, qu'ils laissent voir votre âme, Comme une fleur céleste au calice idéal Que l'on apercevrait à travers un cristal.

Avec le même amour

Émile Verhaeren

Avec le même amour que tu me fus jadis Un jardin de splendeur dont les mouvants taillis Ombraient les longs gazons et les roses dociles, Tu m'es en ces temps noirs un calme et sûr asile.
Tout s'y concentre, et ta ferveur et ta clarté Et tes gestes groupant les fleurs de ta bonté, Mais tout y est serré dans une paix profonde Contre les vents aigus trouant l'hiver du monde.
Mon bonheur s'y réchauffe en tes bras repliés Tes jolis mots naïfs et familiers, Chantent toujours, aussi charmants à mon oreille Qu'aux temps des lilas blancs et des rouges groseilles.
Ta bonne humeur allègre et claire, oh ! je la sens Triompher jour à jour de la douleur des ans, Et tu souris toi-même aux fils d'argent qui glissent Leur onduleux réseau parmi tes cheveux lisses.
Quant ta tête s'incline à mon baiser profond, Que m'importe que des rides marquent ton front Et que tes mains se sillonnent de veines dures Alors que je les tiens entre mes deux mains sûres !
Tu ne te plains jamais et tu crois fermement Que rien de vrai ne meurt quand on s'aime dûment, Et que le feu vivant dont se nourrit notre âme Consume jusqu'au deuil pour en grandir sa flamme.

Mignonne, allons voir si la rose

Pierre de Ronsard

Mignonne, allons voir si la rose Qui ce matin avoit desclose Sa robe de pourpre au Soleil, A point perdu ceste vesprée Les plis de sa robe pourprée, Et son teint au vostre pareil.
Las ! voyez comme en peu d'espace, Mignonne, elle a dessus la place Las ! las ses beautez laissé cheoir ! Ô vrayment marastre Nature, Puis qu'une telle fleur ne dure Que du matin jusques au soir !
Donc, si vous me croyez, mignonne, Tandis que vostre âge fleuronne En sa plus verte nouveauté, Cueillez, cueillez vostre jeunesse : Comme à ceste fleur la vieillesse Fera ternir vostre beauté.

Première Soirée

Arthur Rimbaud

« − Elle était fort déshabillée Et de grands arbres indiscrets Aux vitres jetaient leur feuillée Malinement, tout près, tout près.
Assise sur ma grande chaise, Mi-nue elle joignait les mains. Sur le plancher frissonnaient d’aise Ses petits pieds si fins, si fins.
− Je regardai, couleur de cire Un petit rayon buissonnier Papillonner dans son sourire Et sur son sein ; mouche au rosier.
− Je baisai ses fines chevilles. Elle eut un doux rire brutal Qui s’égrenait en claires trilles, Un joli rire de cristal.
Les petits pieds sous la chemise Se sauvèrent : « Veux-tu finir ! » − La première audace permise, Le rire feignait de punir !
− Pauvrets palpitants sous ma lèvre, Je baisai doucement ses yeux : − Elle jeta sa tête mièvre En arrière : « Oh c’est encor mieux !…
« Monsieur, j’ai deux mots à te dire… » − Je lui jetai le reste au sein Dans un baiser, qui la fit rire D’un bon rire qui voulait bien…
Elle était fort déshabillée Et de grands arbres indiscrets Aux vitres jetaient leur feuillée Malinement, tout près, tout près.

Mon rêve familier

Paul Verlaine

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime, Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend.
Car elle me comprend, et mon cœur, transparent Pour elle seule, hélas ! cesse d’être un problème Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême, Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.
Est-elle brune, blonde ou rousse ? — Je l’ignore. Son nom ? Je me souviens qu’il est doux et sonore, Comme ceux des aimés que la Vie exila.
Son regard est pareil au regard des statues, Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a L’inflexion des voix chères qui se sont tues.

L’Amour et la Folie

Jean de La Fontaine

  Tout est mystère dans l’Amour, Ses flèches, son carquois, son flambeau, son enfance :   Ce n’est pas l’ouvrage d’un jour   Que d’épuiser cette science. Je ne prétends donc point tout expliquer ici :
Mon but est seulement de dire, à ma manière,   Comment l’aveugle que voici (C’est un dieu), comment, dis-je, il perdit la lumière, Quelle suite eut ce mal, qui peut-être est un bien. J’en fais juge un amant, et ne décide rien.
La Folie et l’Amour jouaient un jour ensemble, Celui-ci n’était pas encore privé des yeux. Une dispute vint : l’Amour veut qu’on assemble   Là-dessus le conseil des dieux ;   L’autre n’eut pas la patience ; Elle lui donne un coup si furieux,   Qu’il en perd la clarté des cieux.   Vénus en demande vengeance. Femme et mère, il suffit pour juger de ses cris :   Les dieux en furent étourdis,   Et Jupiter, et Némésis, Et les juges d’enfer, enfin toute la bande, Elle représenta l’énormité du cas ; Son fils, sans un bâton, ne pouvait faire un pas : Nulle peine n’était pour ce crime assez grande : Le dommage devait être aussi réparé.   Quand on eut bien considéré L’intérêt du public, celui de la partie, Le résultat enfin de la suprême cour   Fut de condamner la Folie   À servir de guide à l’Amour.

Certitude

Paul Eluard

Si je te parle c’est pour mieux t’entendre Si je t’entends je suis sûr de comprendre
Si tu souris c’est pour mieux m’envahir Si tu souris je vois le monde entier
Si je t’étreins c’est pour me continuer Si nous vivons tout sera à plaisir
Si je te quitte nous nous souviendrons Et nous quittant nous nous retrouverons.

À propos de cette sélection

Ces poèmes sont réunis dans « Romance », une sélection du rayon « Toi, toi mon toi ». Les attributions enregistrées accompagnent les textes.

À propos de cette lecture

Les illustrations sont des créations ou des interprétations risographiées.

À une passanteCharles Baudelaire · Voix de synthèse
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