La rue assourdissante autour de moi hurlait.Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,Une femme passa, d’une main fastueuseSoulevant, balançant le feston et l’ourlet ; Agile et noble, avec sa jambe de statue.Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan,La douceur qui fascine et le plaisir qui tue. Un éclair… puis la nuit ! — Fugitive beautéDont le regard m’a fait soudainement renaître,Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ? Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !
Quand tu ris, sur ta boucheL'amour s'épanouit,Et le soupçon faroucheSoudain s'évanouit !Ah ! le rire fidèleProuve un cœur sans détours...Riez, ma belle,Riez toujours ! Quand tu dors, calme et pure,Dans l'ombre, sous mes yeux,Ton haleine murmureDes mots harmonieux.Ton beau corps se révèleSans voile et sans atours...Dormez, ma belle,Dormez toujours ! Quand tu me dis : Je t'aime !Ô ma beauté ! je crois,Je crois que le ciel mêmeS'ouvre au-dessus de moi !Ton regard étincelleDu beau feu des amours...Aimez, ma belle,Aimez toujours ! Vois-tu ? toute la vieTient dans ces quatre mots,Tous les biens qu'on envie,Tous les biens sans les maux !Tout ce qui peut séduireTout ce qui peut charmer...Chanter et rire,Dormir, aimer !
Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontreQue serais-je sans toi qu'un coeur au bois dormantQue cette heure arrêtée au cadran de la montreQue serais-je sans toi que ce balbutiement. J'ai tout appris de toi sur les choses humainesEt j'ai vu désormais le monde à ta façonJ'ai tout appris de toi comme on boit aux fontainesComme on lit dans le ciel les étoiles lointainesComme au passant qui chante on reprend sa chansonJ'ai tout appris de toi jusqu'au sens du frisson. Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontreQue serais-je sans toi qu'un coeur au bois dormantQue cette heure arrêtée au cadran de la montreQue serais-je sans toi que ce balbutiement. J'ai tout appris de toi pour ce qui me concerneQu'il fait jour à midi qu'un ciel peut être bleuQue le bonheur n'est pas un quinquet de taverneTu m'as pris par la main dans cet enfer moderneOù l'homme ne sait plus ce que c'est qu'être deuxTu m'as pris par la main comme un amant heureux. Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontreQue serais-je sans toi qu'un coeur au bois dormantQue cette heure arrêtée au cadran de la montreQue serais-je sans toi que ce balbutiement. Qui parle de bonheur a souvent les yeux tristesN'est-ce pas un sanglot de la déconvenueUne corde brisée aux doigts du guitaristeEt pourtant je vous dis que le bonheur existeAilleurs que dans le rêve ailleurs que dans les nuesTerre terre voici ses rades inconnues. Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontreQue serais-je sans toi qu'un coeur au bois dormantQue cette heure arrêtée au cadran de la montreQue serais-je sans toi que ce balbutiement.
Je sais rouler une amouretteEn cigarette,Je sais rouler l'or et les plats !Et les filles dans de beaux draps ! Ne crains pas de longueurs fidèles :Pour mûles mes pieds ont des ailes ;Voleur de nuit, hibou d'amour,M'envole au jour. Connais-tu Psyché ? — Non ? — Mercure ?...Cendrillon et son aventure ?— Non ? — Eh bien ! tout cela, c'est moi :Nul ne me voit. Et je te laisserais bien fraîcheComme un petit Jésus en crèche,Avant le rayon indiscret...— Je suis si laid ! — Je sais flamber en cigarette,Une amourette,Chiffonner et flamber les draps,Mettre les filles dans les plats !
Que d'épines, Amour, accompagnent tes roses !Que d'une aveugle erreur tu laisses toutes choses À la merci du sort !Qu'en tes prospérités à bon droit on soupire !Et qu'il est mal aisé de vivre en ton empire, Sans désirer la mort ! Je sers, je le confesse, une jeune merveille,En rares qualités à nulle autre pareille, Seule semblable à soi ;Et, sans faire le vain, mon aventure est telle,Que de la même ardeur que je brûle pour elle Elle brûle pour moi. Mais parmi tout cette heure, ô dure destinée,Que de tragiques soins, comme oiseaux de Phinée, Sens-je me dévorer !Et ce que je supporte avec patience,Ai-je quelque ennemi, s'il n'est sans conscience, Qui le vit sans pleurer ? La mer a moins de vents qui ses vagues irritent,Que je n'ai de pensers qui tous me sollicitent D'un funeste dessein ;Je ne trouve la paix qu'à me faire la guerre ;Et si l'enfer est fable au centre de la terre, Il est vrai dans mon sein. Depuis que le soleil est dessus l'hémisphère,Qu'il monte ou qu'il descende, il ne me voit rien faire Que plaindre et soupirer :Des autres actions j'ai perdu la coutume ;Et ce qui s'offre à moi, s'il n'a de l'amertume, Je ne puis l'endurer. Comme la nuit arrive, et que par le silenceQui fait des bruits du jour cesser la violence L'esprit est relâché,Je vois de tous côtés sur la terre et sur l'ondeLes pavots qu'elle sème assoupir tout le monde, Et n'en suis point touché. S'il m'advient quelquefois de clore les paupières,Aussitôt ma douleur en nouvelles manières Fait de nouveaux efforts ;Et de quelque souci qu'en veillant je me ronge,Il ne me trouble point comme le meilleur songe Que je fais quand je dors. Tantôt cette beauté, dont ma flamme est le crime,M'apparaît à l'autel, où, comme une victime, On la veut égorger ;Tantôt je me la vois d'un pirate ravie ;Et tantôt la fortune abandonne sa vie À quelque autre danger. En ces extrémités la pauvrette s'écrie :Alcandre, mon Alcandre, ôte-moi, je te prie, Du malheur où je suis !La fureur me saisit, je mets la main aux armes :Mais son destin m'arrête ; et lui donner des larmes, C'est tout ce que je puis. Voilà comme je vis, voilà ce que j'endurePour une affection que je veux qui me dure Au-delà du trépas.Tout ce qui me la blâme offense mon oreille ;Et qui veut m'affliger, il faut qu'il me conseille De ne m'affliger pas. On me dit qu'à la fin toute chose se change,Et qu'avec le temps les beaux yeux de mon ange Reviendront m'éclairer.Mais voyant tous les jours ses chaînes se restreindre,Désolé que je suis, que ne dois-je point craindre ? Ou que puis-je espérer ? Non, non, je veux mourir ; la raison m'y convie ;Aussi bien le sujet qui m'en donne l'envie Ne peut être plus beau ;Et le sort, qui détruit tout ce que je consulte,Me fait voir assez clair que jamais ce tumulte N'aura paix qu'au tombeau. Ainsi le grand Alcandre aux campagnes de SeineFaisait, loin de témoins, le récit de sa peine, Et se fondait en pleurs.Le fleuve en fut ému, ses Nymphes se cachèrent,Et l'herbe du rivage où ses larmes touchèrent Perdit toutes ses fleurs.
Quand le plaisir brille en tes yeux Pleins de douceur et d'espérance, Quand le charme de l'existence Embellit tes traits gracieux, — Bien souvent alors je soupire En songeant que l'amer chagrin,Aujourd'hui loin de toi, peut t'atteindre demain,Et de ta bouche aimable effacer le sourire ;Car le Temps, tu le sais, entraîne sur ses pas Les illusions dissipées,Et les yeux refroidis, et les amis ingrats, Et les espérances trompées ! Mais crois-moi, mon amour ! tous ces charmes naissants Que je contemple avec ivresseS'ils s'évanouissaient sous mes bras caressants, Tu conserverais ma tendresse ! Si tes attraits étaient flétris, Si tu perdais ton doux sourire, La grâce de tes traits chéris Et tout ce qu'en toi l'on admire,Va, mon cœur n'est pas incertain :De sa sincérité tu pourrais tout attendre.Et mon amour, vainqueur du Temps et du Destin,S'enlacerait à toi, plus ardent et plus tendre ! Oui, si tous tes attraits te quittaient aujourd'hui,J'en gémirais pour toi ; mais en ce cœur fidèleJe trouverais peut-être une douceur nouvelle,Et, lorsque loin de toi les amants auraient fui,Chassant la jalousie en tourments si féconde,Une plus vive ardeur me viendrait animer.« Elle est donc à moi seul, dirais-je, puisqu'au mondeIl ne reste que moi qui puisse encor l'aimer ! » Mais qu'osè-je prévoir ? tandis que la jeunesseT'entoure d'un éclat, hélas ! bien passager,Tu ne peux te fier à toute la tendresseD'un cœur en qui le temps ne pourra rien changer.Tu le connaîtras mieux : s'accroissant d'âge en âge,L'amour constant ressemble à la fleur du soleil,Qui rend à son déclin, le soir, le même hommageDont elle a, le matin, salué son réveil !
Que ce soit dimanche ou lundiSoir ou matin minuit midiDans l'enfer ou le paradisLes amours aux amours ressemblentC'était hier que je t'ai ditNous dormirons ensemble C'était hier et c'est demainJe n'ai plus que toi de cheminJ'ai mis mon cœur entre tes mainsAvec le tien comme il va l'ambleTout ce qu'il a de temps humainNous dormirons ensemble Mon amour ce qui fut seraLe ciel est sur nous comme un drapJ'ai refermé sur toi mes brasEt tant je t'aime que j'en trembleAussi longtemps que tu voudrasNous dormirons ensemble.
Vous avez un regard singulier et charmant ;Comme la lune au fond du lac qui la reflète,Votre prunelle, où brille une humide paillette,Au coin de vos doux yeux roule languissamment ; Ils semblent avoir pris ses feux au diamant ;Ils sont de plus belle eau qu'une perle parfaite,Et vos grands cils émus, de leur aile inquiète,Ne voilent qu'à demi leur vif rayonnement. Mille petits amours, à leur miroir de flamme,Se viennent regarder et s'y trouvent plus beaux,Et les désirs y vont rallumer leurs flambeaux. Ils sont si transparents, qu'ils laissent voir votre âme,Comme une fleur céleste au calice idéalQue l'on apercevrait à travers un cristal.
Avec le même amour que tu me fus jadisUn jardin de splendeur dont les mouvants taillisOmbraient les longs gazons et les roses dociles,Tu m'es en ces temps noirs un calme et sûr asile. Tout s'y concentre, et ta ferveur et ta clartéEt tes gestes groupant les fleurs de ta bonté,Mais tout y est serré dans une paix profondeContre les vents aigus trouant l'hiver du monde. Mon bonheur s'y réchauffe en tes bras repliésTes jolis mots naïfs et familiers,Chantent toujours, aussi charmants à mon oreilleQu'aux temps des lilas blancs et des rouges groseilles. Ta bonne humeur allègre et claire, oh ! je la sensTriompher jour à jour de la douleur des ans,Et tu souris toi-même aux fils d'argent qui glissentLeur onduleux réseau parmi tes cheveux lisses. Quant ta tête s'incline à mon baiser profond,Que m'importe que des rides marquent ton frontEt que tes mains se sillonnent de veines duresAlors que je les tiens entre mes deux mains sûres ! Tu ne te plains jamais et tu crois fermementQue rien de vrai ne meurt quand on s'aime dûment,Et que le feu vivant dont se nourrit notre âmeConsume jusqu'au deuil pour en grandir sa flamme.
Mignonne, allons voir si la roseQui ce matin avoit descloseSa robe de pourpre au Soleil,A point perdu ceste vespréeLes plis de sa robe pourprée,Et son teint au vostre pareil. Las ! voyez comme en peu d'espace,Mignonne, elle a dessus la placeLas ! las ses beautez laissé cheoir !Ô vrayment marastre Nature,Puis qu'une telle fleur ne dureQue du matin jusques au soir ! Donc, si vous me croyez, mignonne,Tandis que vostre âge fleuronneEn sa plus verte nouveauté,Cueillez, cueillez vostre jeunesse :Comme à ceste fleur la vieillesseFera ternir vostre beauté.
« − Elle était fort déshabilléeEt de grands arbres indiscretsAux vitres jetaient leur feuilléeMalinement, tout près, tout près. Assise sur ma grande chaise,Mi-nue elle joignait les mains.Sur le plancher frissonnaient d’aiseSes petits pieds si fins, si fins. − Je regardai, couleur de cireUn petit rayon buissonnierPapillonner dans son sourireEt sur son sein ; mouche au rosier. − Je baisai ses fines chevilles.Elle eut un doux rire brutalQui s’égrenait en claires trilles,Un joli rire de cristal. Les petits pieds sous la chemiseSe sauvèrent : « Veux-tu finir ! »− La première audace permise,Le rire feignait de punir ! − Pauvrets palpitants sous ma lèvre,Je baisai doucement ses yeux :− Elle jeta sa tête mièvreEn arrière : « Oh c’est encor mieux !… « Monsieur, j’ai deux mots à te dire… »− Je lui jetai le reste au seinDans un baiser, qui la fit rireD’un bon rire qui voulait bien… Elle était fort déshabilléeEt de grands arbres indiscretsAux vitres jetaient leur feuilléeMalinement, tout près, tout près.
Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrantD’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime,Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la mêmeNi tout à fait une autre, et m’aime et me comprend. Car elle me comprend, et mon cœur, transparentPour elle seule, hélas ! cesse d’être un problèmePour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant. Est-elle brune, blonde ou rousse ? — Je l’ignore.Son nom ? Je me souviens qu’il est doux et sonore,Comme ceux des aimés que la Vie exila. Son regard est pareil au regard des statues,Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle aL’inflexion des voix chères qui se sont tues.
Tout est mystère dans l’Amour, Ses flèches, son carquois, son flambeau, son enfance : Ce n’est pas l’ouvrage d’un jour Que d’épuiser cette science. Je ne prétends donc point tout expliquer ici : Mon but est seulement de dire, à ma manière, Comment l’aveugle que voici (C’est un dieu), comment, dis-je, il perdit la lumière, Quelle suite eut ce mal, qui peut-être est un bien. J’en fais juge un amant, et ne décide rien. La Folie et l’Amour jouaient un jour ensemble, Celui-ci n’était pas encore privé des yeux. Une dispute vint : l’Amour veut qu’on assemble Là-dessus le conseil des dieux ; L’autre n’eut pas la patience ; Elle lui donne un coup si furieux, Qu’il en perd la clarté des cieux. Vénus en demande vengeance. Femme et mère, il suffit pour juger de ses cris : Les dieux en furent étourdis, Et Jupiter, et Némésis, Et les juges d’enfer, enfin toute la bande, Elle représenta l’énormité du cas ; Son fils, sans un bâton, ne pouvait faire un pas : Nulle peine n’était pour ce crime assez grande : Le dommage devait être aussi réparé. Quand on eut bien considéré L’intérêt du public, celui de la partie, Le résultat enfin de la suprême cour Fut de condamner la Folie À servir de guide à l’Amour.
Si je te parle c’est pour mieux t’entendreSi je t’entends je suis sûr de comprendre Si tu souris c’est pour mieux m’envahirSi tu souris je vois le monde entier Si je t’étreins c’est pour me continuerSi nous vivons tout sera à plaisir Si je te quitte nous nous souviendronsEt nous quittant nous nous retrouverons.
À propos de cette sélection
Ces poèmes sont réunis dans « Romance », une sélection du rayon « Toi, toi mon toi ». Les attributions enregistrées accompagnent les textes.
À propos de cette lecture
Les illustrations sont des créations ou des interprétations risographiées.