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Avec la famille
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Frère

Avec la famille

9 poèmes

Je suis comme je suis

Jacques Prévert

Je suis comme je suis Je suis faite comme ça Quand j'ai envie de rire Oui je ris aux éclats J'aime celui qui m'aime Est-ce ma faute à moi Si ce n'est pas le même Que j'aime à chaque fois Je suis comme je suis Je suis faite comme ça Que voulez-vous de plus Que voulez-vous de moi Je suis faite pour plaire Et n'y puis rien changer Mes talons sont trop hauts Ma taille trop cambrée Mes seins beaucoup trop durs Et mes yeux trop cernés Et puis après Qu'est-ce que ça peut vous faire Je suis comme je suis Je plais à qui je plais Qu'est-ce que ça peut vous faire Ce qui m'est arrivé Oui j'ai aimé quelqu'un Oui quelqu'un m'a aimée Comme les enfants qui s'aiment Simplement savent aimer Aimer aimer... Pourquoi me questionner Je suis là pour vous plaire Et n'y puis rien changer.

Roman

Arthur Rimbaud

I
On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans. — Un beau soir, foin des bocks et de la limonade, Des cafés tapageurs aux lustres éclatants ! — On va sous les tilleuls verts de la promenade.
Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin ! L’air est parfois si doux, qu’on ferme la paupière ; Le vent chargé de bruits, — la ville n’est pas loin, — A des parfums de vigne et des parfums de bière…
II — Voilà qu’on aperçoit un tout petit chiffon D’azur sombre, encadré d’une petite branche, Piqué d’une mauvaise étoile, qui se fond Avec de doux frissons, petite et toute blanche…
Nuit de juin ! Dix-sept ans ! — On se laisse griser. La sève est du champagne et vous monte à la tête… On divague ; on se sent aux lèvres un baiser Qui palpite là, comme une petite bête…
III Le cœur fou Robinsonne à travers les romans, — Lorsque, dans la clarté d’un pâle réverbère, Passe une demoiselle aux petits airs charmants, Sous l’ombre du faux-col effrayant de son père…
Et, comme elle vous trouve immensément naïf, Tout en faisant trotter ses petites bottines, Elle se tourne, alerte et d’un mouvement vif… — Sur vos lèvres alors meurent les cavatines…
IV Vous êtes amoureux. Loué jusqu’au mois d’août. Vous êtes amoureux. — Vos sonnets la font rire. Tous vos amis s’en vont, vous êtes mauvais goût. — Puis l’adorée, un soir, a daigné vous écrire… !
— Ce soir-là,… — vous rentrez aux cafés éclatants, Vous demandez des bocks ou de la limonade… — On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans Et qu’on a des tilleuls verts sur la promenade.

Sensation

Arthur Rimbaud

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers, Picoté par les blés, fouler l’herbe menue : Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds. Je laisserai le vent baigner ma tête nue !
Je ne parlerai pas, je ne penserai rien : Mais l’amour infini me montera dans l’âme, Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien Par la Nature, — heureux comme avec une femme.

Le Loup et l’Agneau

Jean de La Fontaine

La raison du plus fort est toujours la meilleure :     Nous l’allons montrer tout à l’heure.
    Un agneau se désaltérait     Dans le courant d’une onde pure. Un loup survint à jeun, qui cherchait aventure,   Et que la faim en ces lieux attirait. Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?     Dit cet animal plein de rage : Tu seras châtié de ta témérité. Sire, répond l’agneau, que Votre Majesté     Ne se mette pas en colère ;     Mais plutôt qu’elle considère     Que je me vas désaltérant         Dans le courant,     Plus de vingt pas au-dessous d’elle ; Et que, par conséquent, en aucune façon     Je ne puis troubler sa boisson. Tu la troubles ! reprit cette bête cruelle ; Et je sais que de moi tu médis l’an passé. Comment l’aurais-je fait, si je n’étais pas né ?   Reprit l’agneau : je tette encore ma mère. —     Si ce n’est toi, c’est donc ton frère. —   Je n’en ai point. — C’est donc quelqu’un des tiens ;     Car vous ne m’épargnez guère,      Vous, vos bergers et vos chiens.   On me l’a dit : il faut que je me venge.     Là-dessus, au fond des forêts     Le loup l’emporte, et puis le mange,     Sans autre forme de procès.

L’Horloge

Charles Baudelaire

Horloge ! dieu sinistre, effrayant, impassible, Dont le doigt nous menace et nous dit : « Souviens-toi ! Les vibrantes Douleurs dans ton cœur plein d’effroi Se planteront bientôt comme dans une cible ;
Le Plaisir vaporeux fuira vers l’horizon Ainsi qu’une sylphide au fond de la coulisse ; Chaque instant te dévore un morceau du délice À chaque homme accordé pour toute sa saison.
Trois mille six cents fois par heure, la Seconde Chuchote : Souviens-toi ! — Rapide, avec sa voix D’insecte, Maintenant dit : Je suis Autrefois, Et j’ai pompé ta vie avec ma trompe immonde !
Remember ! Souviens-toi ! prodigue ! Esto memor ! (Mon gosier de métal parle toutes les langues.) Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues Qu’il ne faut pas lâcher sans en extraire l’or !
Souviens-toi que le Temps est un joueur avide Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c’est la loi. Le jour décroît ; la nuit augmente ; souviens-toi ! Le gouffre a toujours soif ; la clepsydre se vide.
Tantôt sonnera l’heure où le divin Hasard, Où l’auguste Vertu, ton épouse encor vierge, Où le Repentir même (oh ! la dernière auberge !), Où tout te dira : Meurs, vieux lâche ! il est trop tard ! »

Liberté

Paul Eluard

Sur mes cahiers d’écolier Sur mon pupitre et les arbres Sur le sable sur la neige J’écris ton nom
Sur toutes les pages lues Sur toutes les pages blanches Pierre sang papier ou cendre J’écris ton nom
Sur les images dorées Sur les armes des guerriers Sur la couronne des rois J’écris ton nom
Sur la jungle et le désert Sur les nids sur les genêts Sur l’écho de mon enfance J’écris ton nom
Sur les merveilles des nuits Sur le pain blanc des journées Sur les saisons fiancées J’écris ton nom
Sur tous mes chiffons d’azur Sur l’étang soleil moisi Sur le lac lune vivante J’écris ton nom
Sur les champs sur l’horizon Sur les ailes des oiseaux Et sur le moulin des ombres J’écris ton nom
Sur chaque bouffée d’aurore Sur la mer sur les bateaux Sur la montagne démente J’écris ton nom
Sur la mousse des nuages Sur les sueurs de l’orage Sur la pluie épaisse et fade J’écris ton nom
Sur les formes scintillantes Sur les cloches des couleurs Sur la vérité physique J’écris ton nom
Sur les sentiers éveillés Sur les routes déployées Sur les places qui débordent J’écris ton nom
Sur la lampe qui s’allume Sur la lampe qui s’éteint Sur mes maisons réunies J’écris ton nom
Sur le fruit coupé en deux Du miroir et de ma chambre Sur mon lit coquille vide J’écris ton nom
Sur mon chien gourmand et tendre Sur ses oreilles dressées Sur sa patte maladroite J’écris ton nom
Sur le tremplin de ma porte Sur les objets familiers Sur le flot du feu béni J’écris ton nom
Sur toute chair accordée Sur le front de mes amis Sur chaque main qui se tend J’écris ton nom
Sur la vitre des surprises Sur les lèvres attentives Bien au-dessus du silence J’écris ton nom
Sur mes refuges détruits Sur mes phares écroulés Sur les murs de mon ennui J’écris ton nom
Sur l’absence sans désir Sur la solitude nue Sur les marches de la mort J’écris ton nom
Sur la santé revenue Sur le risque disparu Sur l’espoir sans souvenir J’écris ton nom
Et par le pouvoir d’un mot Je recommence ma vie Je suis né pour te connaître Pour te nommer
Liberté.

À M. V. H.

Alfred de Musset

Il faut, dans ce bas monde, aimer beaucoup de choses, Pour savoir, après tout, ce qu’on aime le mieux : Les bonbons, l’Océan, le jeu, l’azur des cieux, Les femmes, les chevaux, les lauriers et les roses.
Il faut fouler aux pieds des fleurs à peine écloses ; Il faut beaucoup pleurer, dire beaucoup d’adieux. Puis le cœur s’aperçoit qu’il est devenu vieux, Et l’effet qui s’en va nous découvre les causes.
De ces biens passagers que l’on goûte à demi, Le meilleur qui nous reste est un ancien ami. On se brouille, on se fuit. — Qu’un hasard nous rassemble,
On s’approche, on sourit, la main touche la main, Et nous nous souvenons que nous marchions ensemble, Que l’âme est immortelle, et qu’hier c’est demain.

Il meurt lentement

Pablo Neruda

Il meurt lentement celui qui ne voyage pas, celui qui ne lit pas, celui qui n’écoute pas de musique, celui qui ne sait pas trouver grâce à ses yeux.Il meurt lentement celui qui détruit son amour-propre, celui qui ne se laisse jamais aider.
Il meurt lentement celui qui devient esclave de l’habitude refaisant tous les jours les mêmes chemins, celui qui ne change jamais de repère, Ne se risque jamais à changer la couleur de ses vêtements Ou qui ne parle jamais à un inconnuIl meurt lentement celui qui évite la passion et son tourbillon d’émotions celles qui redonnent la lumière dans les yeux et réparent les coeurs blessés
Il meurt lentement celui qui ne change pas de cap lorsqu’il est malheureux au travail ou en amour, celui qui ne prend pas de risques pour réaliser ses rêves, celui qui, pas une seule fois dans sa vie, n’a fui les conseils sensés.
Vis maintenant! Risque-toi aujourd’hui! Agis tout de suite! Ne te laisse pas mourir lentement! Ne te prive pas d’être heureux!

Regarde bien, petit

Jacques Brel

Regarde bien, petit Regarde bien Sur la plaine là-bas À hauteur des roseaux Entre ciel et moulin Y a un homme qui vient Que je ne connais pas Regarde bien, petit Regarde bien
Est-ce un lointain voisin Un voyageur perdu Un revenant de guerre Un montreur de dentelles ? Est-ce un abbé, porteur De ces fausses nouvelles Qui aident à vieillir ? Est-ce mon frère qui vient Me dire qu'il est temps D'un peu moins nous haïr ? Ou n'est-ce que le vent Qui gonfle un peu le sable Et forme des mirages Pour nous passer le temps ?
Regarde bien, petit Regarde bien Sur la plaine là-bas À hauteur des roseaux Entre ciel et moulin Y a un homme qui vient Que je ne connais pas Regarde bien, petit Regarde bien
Ce n'est pas un voisin Son cheval est trop fier Pour être de ce coin Pour revenir de guerre Ce n'est pas un abbé Son cheval est trop pauvre Pour être paroissien Ce n'est pas un marchand Son cheval est trop clair Son habit est trop blanc Et aucun voyageur N'a plus passé le pont Depuis la mort du père Ni ne sait nos prénoms
Regarde bien, petit Regarde bien Sur la plaine là-bas À hauteur des roseaux Entre ciel et moulin Y a un homme qui vient Que je ne connais pas Regarde bien, petit Regarde bien
Non ce n'est pas mon frère Son cheval aurait bu Non ce n'est pas mon frère Il ne l'oserait plus Il n'est plus rien ici Qui puisse le servir Non ce n'est pas mon frère Mon frère a pu mourir Cette ombre de midi Aurait plus de tourments S'il s'agissait de lui
Allons, c'est bien le vent Qui gonfle un peu le sable Pour nous passer le temps
Regarde bien, petit Regarde bien Sur la plaine là-bas À hauteur des roseaux Entre ciel et moulin Y a un homme qui part Que nous ne saurons pas Il faut sécher tes larmes Regarde bien, petit Regarde bien Sur la plaine là-bas Y a un homme qui part Que nous ne saurons pas Tu peux ranger les armes

À propos de cette sélection

Ces poèmes sont réunis dans « Frère », une sélection du rayon « Avec la famille ». Les attributions enregistrées accompagnent les textes.

À propos de cette lecture

Les illustrations sont des créations ou des interprétations risographiées.

Je suis comme je suisJacques Prévert · Voix de synthèse
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