Nous sommes
Paul Éluard
Tu vois le feu du soir qui sort de sa coquille
Et tu vois la forêt enfouie dans la fraîcheur
Tu vois la plaine nue aux flancs du ciel traînard
La neige haute comme la mer
Et la mer haute dans l’azur
Pierres parfaites et bois doux secours voilés
Tu vois des villes teintes de mélancolie
Dorée des trottoirs pleins d’excuses
Une place où la solitude a sa statue
Souriante et l’amour une seule maison
Tu vois les animaux
Sosies malins sacrifiés l’un à l’autre
Frères immaculés aux ombres confondues
Dans un désert de sang
Tu vois un bel enfant quand il joue quand il rit
Il est bien plus petit
Que le petit oiseau du bout des branches
Tu vois un paysage aux saveurs d’huile et d’eau
D’où la roche est exclue où la terre abandonne
Sa verdure à l’été qui la couvre de fruits
Des femmes descendant de leur miroir ancien
T’apportent leur jeunesse et leur foi en la tienne
Et l’une sa clarté la voile qui t’entraîne
Te fait secrètement voir le monde sans toi.
*
C’est avec nous que tout vivra
Bêtes mes vrais étendards d’or
Plaines mes bonnes aventures
Verdure utile villes sensibles
À votre tête viendront des hommes
Des hommes de dessous les sueurs les coups les larmes
Mais qui vont cueillir tous leurs songes
Je vois des hommes vrais sensibles bons utiles
Rejeter un fardeau plus mince que la mort
Et dormir de joie au bruit du soleil.