Dis-moi, Frère, comment je puis renoncer à Maya. Quand je défis le nœud de mes rubans, j’attachai encore mon vêtement autour de moi ; Quand j’eus ôté mon vêtement, je couvris cependant mon corps de ses plis. — Ainsi quand j’abandonne mes passions, ma colère demeure. Et, quand je renonce à la colère, l’envie est encore en moi. Et, quand j’ai vaincu l’envie, mon orgueil et ma vanité sont toujours là. Quand l’esprit est libéré et qu’il a chassé Maya, il reste attaché à la lettre. Kabir dit : « Écoute-moi, cher Sadhu, le vrai sentier est difficile à trouver. »
La lune brille au dedans de moi ; mais mes yeux aveugles ne peuvent la voir. Elle est en moi ainsi que le soleil. Sans qu’on le frappe, le tambour de l’Éternité résonne au dedans de moi ; mais mes oreilles sourdes ne peuvent l’entendre. Aussi longtemps que l’homme réclamera le Moi et le Mien, ses œuvres seront comme zéro. Quand tout amour du Moi et du Mien sera mort, alors l’œuvre du Seigneur sera accomplie. Car le travail n’a pas d’autre but que la connaissance. Quand la connaissance est atteinte, le travail est laissé de côté. La fleur s’épanouit pour le fruit ; quand le fruit mûrit, la fleur se fane. Le cerf contient le musc, mais il ne le cherche pas en lui-même : il erre en quête d’herbe.
Quand Il se révèle à Lui-même, Brahma découvre l’invisible. Comme la graine est dans la plante, comme l’ombre est dans l’arbre, comme l’espace est dans le ciel, comme une infinité de formes sont dans l’espace. Ainsi, d’au delà de l’Infini, l’Infini vient ; et l’Infini se prolonge dans le fini : La créature est dans Brahma et Brahma est dans la créature ; ils sont à jamais distincts et cependant à jamais unis. Lui-même, Il est l’arbre, la graine et le germe. Lui-même, Il est la fleur, le fruit et l’ombre. Il est le soleil, la lumière et tout ce qui s’éclaire. Il est Brahma, la créature et l’Illusion. Il est la forme multiple, l’espace infini ; Il est le souffle, la parole, la pensée. Il est le limité et l’illimité ; et, par delà le limité et l’illimité, Il est l’Être pur. Il est l’Esprit immanent dans Brahma et dans la créature, — L’Âme suprême est vue en dedans de l’âme. — Le point ultime est vu dans l’Âme suprême. — Et, dans ce Point, les créations se reflètent encore. Kabir est béni parce qu’il a cette suprême vision.
Dans le vase terrestre sont des berceaux de verdure et des bocages ; en lui est le Créateur. Dans ce vase sont les sept Océans et les innombrables étoiles. Le joaillier et sa pierre de touche sont dedans. La voix de l’Éternel y retentit et fait jaillir le printemps. Kabir dit : « Écoute-moi, mon ami ; mon Seigneur bien-aimé est dans ce vase. »
Oh, ce mot mystérieux, comment pourrais-je jamais le prononcer ? Oh, comment puis-je dire : Il n’est pas comme ceci et Il est comme cela ? Si je dis qu’il est en moi, l’Univers a honte de mes paroles ; Si je dis qu’il est en dehors de moi, je mens. Des mondes intérieurs et extérieurs Il fait une indivisible unité ; Le conscient et l’inconscient sont les tabourets de ses pieds. Il n’est ni manifesté ni caché ; Il n’est ni révélé ni irrévélé. Il n’y a pas de mot pour dire ce qu’Il est.
Tu as attiré mon cœur à Toi, ô Fakir ? J’étais endormi dans ma chambre et Tu m’as éveillé de la voix saisissante, ô Fakir. Je me noyais dans les profondeurs de l’Océan de ce monde et tu m’as sauvé, me soutenant de Ton bras, ô Fakir. Un seul mot de Toi ; non pas deux — et tu as brisé tous mes liens, ô Fakir. Kabir dit : « Tu as uni Ton cœur à mon cœur, ô Fakir. »
Jadis je jouais jour et nuit avec mes camarades et maintenant j’ai peur. Si élevé est le palais de mon Seigneur que mon cœur tremble d’y monter : pourtant je ne dois pas être craintive si je veux jouir de Son amour. Mon cœur doit s’attacher à mon Bien-Aimé ; je dois écarter mon voile et unir tout mon être à Lui. Mes yeux feront l’office de lampes d’amour. Kabir dit : « Écoute, mon amie, Il comprend qui l’aime. Si tu ne languis pas d’amour pour ton Unique Bien-Aimé, il est inutile d’orner ton corps ; il est vain de mettre de l’onguent sur tes paupières. »
Dis-moi, ô Cygne, ton antique histoire. De quel pays viens-tu, ô Cygne ? — Vers quel rivage t’envoles-tu ? Où prendras-tu ton repos, ô Cygne, et que cherches-tu ? Ce matin même réveille-toi, ô Cygne, lève-toi et suis-moi. Il est un pays où ni le doute ni la tristesse n’ont d'empire ; où la terreur de la mort n’existe plus. Là, les bois du printemps sont en fleurs et leur senteur parfumée qui dit: « Il est Moi », est portée sur la brise. Là, l’abeille du cœur plonge profondément dans la fleur et ne désire plus d’autre joie.
Ô Seigneur incréé, qui Te servira ? Chaque fidèle adore le Dieu qu’il se crée ; chaque jour il en reçoit des faveurs. Aucuns ne le cherchent Lui, le Parfait, Brahma, l’indivisible Seigneur. Ils croient en dix Avatars; mais un Avatar, endurant les conséquences de ses actes, ne peut être l’Esprit infini. L’Un Suprême doit être autre. Les Yogi, les Sangasi, les Ascètes se disputent entre eux. Kabir dit : « Ô frère, celui qui a vu le rayonnement de son amour, celui-là est sauvé ! »
La rivière et ses vagues forment une même surface : quelle est la différence entre la rivière et ses vagues ? Quand la vague s’élève, c’est de l’eau et, quand la vague retombe, c’est toujours la même eau. Dites-moi où est la difierence. Parce qu’on l’a nommée vague, ne sera-t-elle plus considérée comme de l’eau ? Au sein du Suprême Brahma. les mondes apparaissent comme les grains d’un chapelet ; Regarde ce rosaire avec les yeux de la Sagesse.
Où règne le Printemps, ce Seigneur des Saisons, une musique mystérieuse se fait entendre. Là des torrents de lumière coulent en tous sens. Peu d’hommes peuvent atteindre à ce rivage, où des millions de Krishnas se tiennent les mains croisées ; où des millions de Vishnus sont prosternés ; où des millions de Brahmanes lisent les Védas ; où des millions de Shiva sont perdus dans la contemplation. Là des millions d’Indra et d’innombrables demi-dieux ont le ciel pour demeure. Là des millions de Saraswatis, déesses de la musique, jouent sur la Vina. Là mon Seigneur se révèle à Lui-même et le parfum du santal et des fleurs flotte dans les profondeurs de l’espace.
Entre les pôles du conscient et de l’inconscient, l’esprit se balance : À cette balançoire sont suspendus tous les êtres et tous les mondes ; et cette balançoire ne cesse jamais de se balancer. Des millions d’êtres y sont accrochés : le soleil et la lune, dans leur course, s’y balancent. Des millions d’âges passent et toujours la balançoire se balance. Tout est balancé : le ciel et la terre et l’air et l’eau, et le Seigneur Lui-même qui se personnifie : Et la vue de tout ceci a fait de Kabir le serviteur de son Dieu.