Je suis peut-être un autre, allant dans l’aube,Un autre qui marche,Autour d’un long disque, un disque élastique,Mortel, figuratif, audacieux diaphragme.Je me souviens peut-être de mon attente en annotant les marbres.Là un signe écarlate, là une couche de bronze,Un renard absent, bâtard, furieux,Homme peut-être à la fin.
Aujourd’hui j’aime beaucoup moins la vie ,mais toujours j’aime vivre : je l’ai déjà dit.J’ai presque touché la part de mon tout et je me suis contenuen me tirant une balle dans la langue derrière ma parole. Aujourd’hui je me palpe le menton battant en retraiteet je me dis en ces pantalons momentanés :Tant de vie et jamais !Tant d’années et toujours mes semaines… !Mes parents enterrés avec leur pierreet leur triste rigidité qui n’en finit pas ;portrait en pied des frères, mes frères,et, enfin, mon être debout et en gilet. J’aime la vie énormémentmais, bien sûr,avec ma mort bien-aimée et mon caféà regarder les marroniers touffus de Pariset disant :Voici un oeil, un autre ; un front, un autre… Et je répète :Tant de vie et je pousse toujours la chanson !Tant d’années et toujours, toujours, toujours ! J’ai dit gilet, j’ai dittout, partie, angoisse, j’ai dit presque, pour ne pas pleurer.Car il est est vrai que j’ai souffert dans cet hôpital, juste à côté,et c’est bien et c’est mal d’avoir observéde bas en haut mon organisme. J’aimerai toujours vivre, même sur le ventre,parce que, comme je le disais et comme je le répète,tant de vie et jamais ! Et tant d’années,et toujours, beaucoup de toujours, toujours toujours !
Je suis né un jouroù Dieu était malade. Tous savent que je vis,que je suis mauvais : mais ils ne savent riendu décembre de ce janvier.Car je suis néun jour où Dieu était malade. Il est un videdans mon air métaphysiqueque personne ne palpera :le cloître d’un silencequi parla à fleur de feu. Je suis né un jouroù Dieu était malade. Mon frère, écoute, écoute…Bon. Et que je ne parte passans emporter de décembres,sans laisser de janviers.Car je suis né un jouroù Dieu était malade. Tous savent que je vis,que je mastique… Mais ils ne savent paspourquoi dans mon vers grincent,obscur déboire de cercueil,des vents lyissésdécrochés du Sphinxindiscret du désert. Tous savent… Et ne savent pasque la Lumière est phtisique,et l’Ombre grosse…Mais ils ne savent pas que le Mystère synthétise…qu’il est la bossemusicale et triste qui à distance annoncele passage méridien des lisières aux Lisières. Je suis né un jouroù Dieu était malade,gravement.
Je mourrai à Paris, un jour d’averse,un jour dont j’ai déjà le souvenir.Je mourrai à Paris - je n’en ai pas honte -peut-être un jeudi d’automne, comme aujourd’hui. Un jeudi, oui; car aujourd’hui, jeudi, où j’aligneces vers, tant bien que mal j’ai endossé mes humérus,et jamais comme aujourd’hui, je n’ai essayé,après tout mon chemin, de me voir seul. César Vallejo est mort, tous le frappaienttous sans qu’il ne leur fasse rien ;et tous cognaient dur avec un bâton et dur encore avec une corde; en sont témoinsles jours jeudis et les os humérus,la solitude, la pluie, les chemins...
Il est des gens si malheureux, qu’ils n’ont même pasde corps ; quantitative est leur chevelure,bas, calculé en pouces, le poids de leur intelligence ;haut, leur comportement ;ne me cherche pas, molaire de l’oubli,ils semblent sortir de l’air, additionner mentalement les soupirs,entendre de clairs claquements de fouet dans leur gosier. Ils s’en vont de leur peau, grattant le sarcophage où ils naissentet gravissent leur mort d’heure en heureet tombent, au long de leur alphabet gelé, jusqu’à terre. Pitié pour les « tellement » ! pitié pour les « si peu » ! pitié pour euxPitié, dans ma chambre, quand je les écoute avec mes lunettes ! Pitié, dans mon thorax, quand ils s’achètent des habits !Pitié pour ma crasse blanche, solidaire dans leur ordure ! Aimées soient les oreilles martin,aimées soient les personnes qui s’assoient,aimés soient l’inconnu et sa femme,notre semblable par les manches, le col et les yeux ! Aimé soit celui qui a des punaises,celui qui porte un soulier percé sous la pluie,celui qui veille le cadavre d’un pain avec deux allumettes,celui qui se prend un doigt dans la porte,celui qui n’a pas d’anniversaires,celui qui a perdu son ombre dans un incendie,l’animal, celui qui ressemble à un perroquet,celui qui ressemble à un homme, le pauvre riche,le vrai miséreux, le pauvre pauvre ! Aimé soitcelui qui a faim ou soif, mais n’a pas assez de faimpour étancher toute sa soifet pas assez de soif pour rassasier toute sa faim ! Aimé soit celui qui travaille à la journée, au mois, à l’heure,celui qui sue de peine ou de honte,celui qui se prend par la main pour aller au cinéma,celui qui paye avec ce qui lui manque,celui qui dort le dos tourné,celui qui ne se souvient plus de son enfance ; aimé soitle chauve sans chapeau,le juste sans épines,le voleur sans roses,celui qui porte une montre et qui a vu Dieu,celui qui a de l’honneur et ne meurt pas !Aimé soit l’enfant qui tombe et pleure encore, et l’homme qui est tombé et ne pleure plus !Pitié pour les « tellement » ! Pitié pour les « si peu » ! Pitié pour eux !
Je sais qu’il y a une personneQui me cherche dans sa main, jour et nuit,me trouvant, à chaque minute, dans ses chaussures.Ne sait-elle pas que la nuit est enterréeavec ses éperons derrière la cuisine?Je sais qu’il y a une personne composée de mes parties,en qui je me fonds quand ma taille vagalopant dans son petit caillou exact.Ne sait-elle pas que la pièce qui est apparueavec son portrait jamais ne retournera dans son coffre?Je sais le jour,mais le soleil m’a échappé;Je sais la loi universelle qu’elle a faite dans son litavec un courage hors du commun et cette eau chaude, dontcoule sans cesse la fréquence superficielle.Cette personne est, peut-être, si petiteque même ses propres pieds marchent sur elle?Un chat forme la frontière entre elle et moi,juste à côté de sa tasse d’eau.Je la vois dans les coins, elle ouvre et fermesa robe, qui plus tôt était un palmier interrogateur...Que peut-elle faire, sinon changer les pleurs?Mais elle me cherche et me cherche. C’est toute une histoire!
Et si après tant de mots,ne survivra pas le mot!Si, après les ailes des oiseaux,Ne survit pas l’oiseau arrêté!Il vaudrait mieux, en effet,vouloir manger de tout et laisser faire! Être né pour vivre sa mort!Sortir du ciel vers la terrepour sa propre catastropheet épier son ombre hors de son ombre!Il vaudrait mieux, franchement,vouloir manger de tout et ne plus s’inquiéter...! Et si, après tant d’histoire, succomber,non plus seulement de l’éternité,mais de ces choses simples, comme resterà la maison ou vouloir méditer!Et si ensuite nous avons constaté,d’un coup, que nous vivons,à en juger par la hauteur des étoiles,par le peigne et les taches de tissu!Il vaudrait mieux, en effet,vouloir manger de tout, bien sûr! On dira que nous sommesDans un œil très désoléet aussi dans l’autre, très désoléet dans les deux, quand ils regardent, très désolés...Alors... Bien sûr!... Alors... Pas un mot!
Mon père dort. Son visage d’aoûtcontient un cœur doux;qui est maintenant si doux...s’il y a quelque chose en lui d’amer, c’est moi. Dans la solitude de la maison, nous prions;et sans nouvelles des enfants d’aujourd’hui.Mon père se réveille, écoutela fuite en Egypte, les au-revoir qui perdurent.Il est maintenant si proche;s’il y a de loin quelque chose en elle c’est moi. Et ma mère se promène dans les jardins de l’au-delà,savourant le goût et l’absence de saveur.Il est maintenant si doux,comme l’aile, déployée, comme l’amour. Il est seul à la maison sans apprêts,pas de nouvelles, pas de vert, pas d’enfance.Et il y a quelque chose de cassé dans cet après-midi,et un faible bruissement,mère et père sont comme deux routes blanches, vieux, courbés.Vers eux va ma promenade du cœur.
Il y a, dans la vie, des coups si forts... Moi je ne sais!Des coups comme de Dieu la haine; comme si avant euxle ressac de tout ce qui fut souffertse déposait dans l’âme... Moi je ne sais! Ils sont peu nombreux; mais ils sont... Ils creusent d’obscurs sillonssur le plus fier visage, sur le dos le plus fort.Ils sont parfois les poulains de barbares attilas;ou bien les hérauts noirs que la Mort nous envoie. Ce sont les chutes profondes des Christs de l’âme,d’une adorable foi que le Destin blasphème.Ces coups sanglants sont les crépitationsd’un pain brûlant pour nous à la porte du four. Et l’homme... Pauvre... Pauvre! Il tourne les yeux, commequand sur l’épaule un battement de main nous appelle;il tourne des yeux fous, et tout ce qu’il vécutse dépose, comme une flaque de remords, dans le Regard. Il y a des coups dans la vie, si forts... Moi je ne sais!
Je renoue avec ma journée de lapin, ma nuit d’éléphant au repos. Et je me dis en moi-même :là est mon immensité brute, torrentielle,là est mon poids si léger qu’il me cherche au sol pour me faire oiseau ;là est mon brasqui, lui, refuse d’être une aile,là sont mes saintes écritures,là mes testicules en émoi. D’une île lugubre je naîtrai à la lumière continentale, tandis que le capitole s’élèvera sur ma défaite intime et que l’assemblée en armes fermera mon défilé. Mais quand je mourraide vie et non de temps,quand seront enfin deux mes deux valises,là sera mon ventre, où tenait ma lampe en morceaux,là sera cette tête qui expiait les tourments de mes pas circulaires,là sera chaque ver que mon cœur comptait un par un,là sera mon corps solidaireveillé par l’âme individuelle ; là seramon nombril où je tuais mes poux de toujours,là sera ma chose, chose, ma chose épouvantable. Entre tant, convulsif, âpre,mon mors renaît,souffrant comme je souffre du langage direct du lion,et puisque j’ai vécu écrasé entre deux briques,je renais moi aussi, et mes lèvres sourient.