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César Vallejo
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Poèmes humains

César Vallejo

10 poèmes

Je suis peut-être un autre

Je suis peut-être un autre, allant dans l’aube, Un autre qui marche, Autour d’un long disque, un disque élastique, Mortel, figuratif, audacieux diaphragme. Je me souviens peut-être de mon attente en annotant les marbres. Là un signe écarlate, là une couche de bronze, Un renard absent, bâtard, furieux, Homme peut-être à la fin.

Aujourd'hui j'aime beaucoup moins la vie

Aujourd’hui j’aime beaucoup moins la vie , mais toujours j’aime vivre : je l’ai déjà dit. J’ai presque touché la part de mon tout et je me suis contenu en me tirant une balle dans la langue derrière ma parole.
Aujourd’hui je me palpe le menton battant en retraite et je me dis en ces pantalons momentanés : Tant de vie et jamais ! Tant d’années et toujours mes semaines… ! Mes parents enterrés avec leur pierre et leur triste rigidité qui n’en finit pas ; portrait en pied des frères, mes frères, et, enfin, mon être debout et en gilet.
J’aime la vie énormément mais, bien sûr, avec ma mort bien-aimée et mon café à regarder les marroniers touffus de Paris et disant : Voici un oeil, un autre ; un front, un autre… Et je répète : Tant de vie et je pousse toujours la chanson ! Tant d’années et toujours, toujours, toujours !
J’ai dit gilet, j’ai dit tout, partie, angoisse, j’ai dit presque, pour ne pas pleurer. Car il est est vrai que j’ai souffert dans cet hôpital, juste à côté, et c’est bien et c’est mal d’avoir observé de bas en haut mon organisme.
J’aimerai toujours vivre, même sur le ventre, parce que, comme je le disais et comme je le répète, tant de vie et jamais ! Et tant d’années, et toujours, beaucoup de toujours, toujours toujours !

Vespergenèse

Je suis né un jour où Dieu était malade.
Tous savent que je vis, que je suis mauvais : mais ils ne savent rien du décembre de ce janvier. Car je suis né un jour où Dieu était malade.
Il est un vide dans mon air métaphysique que personne ne palpera : le cloître d’un silence qui parla à fleur de feu.
Je suis né un jour où Dieu était malade.
Mon frère, écoute, écoute… Bon. Et que je ne parte pas sans emporter de décembres, sans laisser de janviers. Car je suis né un jour où Dieu était malade.
Tous savent que je vis, que je mastique… Mais ils ne savent pas pourquoi dans mon vers grincent, obscur déboire de cercueil, des vents lyissés décrochés du Sphinx indiscret du désert.
Tous savent… Et ne savent pas que la Lumière est phtisique, et l’Ombre grosse… Mais ils ne savent pas que le Mystère synthétise… qu’il est la bosse musicale et triste qui à distance annonce le passage méridien des lisières aux Lisières.
Je suis né un jour où Dieu était malade, gravement.

Pierre noire sur pierre blanche

Je mourrai à Paris, un jour d’averse, un jour dont j’ai déjà le souvenir. Je mourrai à Paris - je n’en ai pas honte - peut-être un jeudi d’automne, comme aujourd’hui.
Un jeudi, oui; car aujourd’hui, jeudi, où j’aligne ces vers, tant bien que mal j’ai endossé mes humérus, et jamais comme aujourd’hui, je n’ai essayé, après tout mon chemin, de me voir seul.
César Vallejo est mort, tous le frappaient tous sans qu’il ne leur fasse rien ; et tous cognaient dur avec un bâton et dur
encore avec une corde; en sont témoins les jours jeudis et les os humérus, la solitude, la pluie, les chemins...

Faux pas entre deux étoiles

Il est des gens si malheureux, qu’ils n’ont même pas de corps ; quantitative est leur chevelure, bas, calculé en pouces, le poids de leur intelligence ; haut, leur comportement ; ne me cherche pas, molaire de l’oubli, ils semblent sortir de l’air, additionner mentalement les soupirs, entendre de clairs claquements de fouet dans leur gosier.
Ils s’en vont de leur peau, grattant le sarcophage où ils naissent et gravissent leur mort d’heure en heure et tombent, au long de leur alphabet gelé, jusqu’à terre.
Pitié pour les « tellement » ! pitié pour les « si peu » ! pitié pour eux Pitié, dans ma chambre, quand je les écoute avec mes lunettes !
Pitié, dans mon thorax, quand ils s’achètent des habits ! Pitié pour ma crasse blanche, solidaire dans leur ordure !
Aimées soient les oreilles martin, aimées soient les personnes qui s’assoient, aimés soient l’inconnu et sa femme, notre semblable par les manches, le col et les yeux !
Aimé soit celui qui a des punaises, celui qui porte un soulier percé sous la pluie, celui qui veille le cadavre d’un pain avec deux allumettes, celui qui se prend un doigt dans la porte, celui qui n’a pas d’anniversaires, celui qui a perdu son ombre dans un incendie, l’animal, celui qui ressemble à un perroquet, celui qui ressemble à un homme, le pauvre riche, le vrai miséreux, le pauvre pauvre !
Aimé soit celui qui a faim ou soif, mais n’a pas assez de faim pour étancher toute sa soif et pas assez de soif pour rassasier toute sa faim !
Aimé soit celui qui travaille à la journée, au mois, à l’heure, celui qui sue de peine ou de honte, celui qui se prend par la main pour aller au cinéma, celui qui paye avec ce qui lui manque, celui qui dort le dos tourné, celui qui ne se souvient plus de son enfance ; aimé soit le chauve sans chapeau, le juste sans épines, le voleur sans roses, celui qui porte une montre et qui a vu Dieu, celui qui a de l’honneur et ne meurt pas ! Aimé soit l’enfant qui tombe et pleure encore, et l’homme qui est tombé et ne pleure plus ! Pitié pour les « tellement » ! Pitié pour les « si peu » ! Pitié pour eux !

Poème pour être lu et chanté

Je sais qu’il y a une personne Qui me cherche dans sa main, jour et nuit, me trouvant, à chaque minute, dans ses chaussures. Ne sait-elle pas que la nuit est enterrée avec ses éperons derrière la cuisine? Je sais qu’il y a une personne composée de mes parties, en qui je me fonds quand ma taille va galopant dans son petit caillou exact. Ne sait-elle pas que la pièce qui est apparue avec son portrait jamais ne retournera dans son coffre? Je sais le jour, mais le soleil m’a échappé; Je sais la loi universelle qu’elle a faite dans son lit avec un courage hors du commun et cette eau chaude, dont coule sans cesse la fréquence superficielle. Cette personne est, peut-être, si petite que même ses propres pieds marchent sur elle? Un chat forme la frontière entre elle et moi, juste à côté de sa tasse d’eau. Je la vois dans les coins, elle ouvre et ferme sa robe, qui plus tôt était un palmier interrogateur... Que peut-elle faire, sinon changer les pleurs? Mais elle me cherche et me cherche. C’est toute une histoire!

Et si après tant et tant de mots

Et si après tant de mots, ne survivra pas le mot! Si, après les ailes des oiseaux, Ne survit pas l’oiseau arrêté! Il vaudrait mieux, en effet, vouloir manger de tout et laisser faire!
Être né pour vivre sa mort! Sortir du ciel vers la terre pour sa propre catastrophe et épier son ombre hors de son ombre! Il vaudrait mieux, franchement, vouloir manger de tout et ne plus s’inquiéter...!
Et si, après tant d’histoire, succomber, non plus seulement de l’éternité, mais de ces choses simples, comme rester à la maison ou vouloir méditer! Et si ensuite nous avons constaté, d’un coup, que nous vivons, à en juger par la hauteur des étoiles, par le peigne et les taches de tissu! Il vaudrait mieux, en effet, vouloir manger de tout, bien sûr!
On dira que nous sommes Dans un œil très désolé et aussi dans l’autre, très désolé et dans les deux, quand ils regardent, très désolés... Alors... Bien sûr!... Alors... Pas un mot!

Les étapes lointaines

Mon père dort. Son visage d’août contient un cœur doux; qui est maintenant si doux... s’il y a quelque chose en lui d’amer, c’est moi.
Dans la solitude de la maison, nous prions; et sans nouvelles des enfants d’aujourd’hui. Mon père se réveille, écoute la fuite en Egypte, les au-revoir qui perdurent. Il est maintenant si proche; s’il y a de loin quelque chose en elle c’est moi.
Et ma mère se promène dans les jardins de l’au-delà, savourant le goût et l’absence de saveur. Il est maintenant si doux, comme l’aile, déployée, comme l’amour.
Il est seul à la maison sans apprêts, pas de nouvelles, pas de vert, pas d’enfance. Et il y a quelque chose de cassé dans cet après-midi, et un faible bruissement, mère et père sont comme deux routes blanches, vieux, courbés. Vers eux va ma promenade du cœur.

Les Hérauts noirs

Il y a, dans la vie, des coups si forts... Moi je ne sais! Des coups comme de Dieu la haine; comme si avant eux le ressac de tout ce qui fut souffert se déposait dans l’âme... Moi je ne sais!
Ils sont peu nombreux; mais ils sont... Ils creusent d’obscurs sillons sur le plus fier visage, sur le dos le plus fort. Ils sont parfois les poulains de barbares attilas; ou bien les hérauts noirs que la Mort nous envoie.
Ce sont les chutes profondes des Christs de l’âme, d’une adorable foi que le Destin blasphème. Ces coups sanglants sont les crépitations d’un pain brûlant pour nous à la porte du four.
Et l’homme... Pauvre... Pauvre! Il tourne les yeux, comme quand sur l’épaule un battement de main nous appelle; il tourne des yeux fous, et tout ce qu’il vécut se dépose, comme une flaque de remords, dans le Regard.
Il y a des coups dans la vie, si forts... Moi je ne sais!

Êpitre aux passants

Je renoue avec ma journée de lapin, ma nuit d’éléphant au repos.
Et je me dis en moi-même : là est mon immensité brute, torrentielle, là est mon poids si léger qu’il me cherche au sol pour me faire oiseau ; là est mon bras qui, lui, refuse d’être une aile, là sont mes saintes écritures, là mes testicules en émoi.
D’une île lugubre je naîtrai à la lumière continentale, tandis que le capitole s’élèvera
sur ma défaite intime et que l’assemblée en armes fermera mon défilé.
Mais quand je mourrai de vie et non de temps, quand seront enfin deux mes deux valises, là sera mon ventre, où tenait ma lampe en morceaux, là sera cette tête qui expiait les tourments de mes pas circulaires, là sera chaque ver que mon cœur comptait un par un, là sera mon corps solidaire veillé par l’âme individuelle ; là sera mon nombril où je tuais mes poux de toujours, là sera ma chose, chose, ma chose épouvantable.
Entre tant, convulsif, âpre, mon mors renaît, souffrant comme je souffre du langage direct du lion, et puisque j’ai vécu écrasé entre deux briques, je renais moi aussi, et mes lèvres sourient.

À propos de César Vallejo

Tous les recueils de César Vallejo

Cette bibliothèque présente une sélection des textes disponibles de César Vallejo. Elle ne constitue pas une édition complète des recueils.

À propos de cette lecture

Les couvertures sont imaginaires. Les portraits sont des interprétations risographiées.

Je suis peut-être un autreCésar Vallejo · Voix de synthèse
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