Rien ne peut déranger l’ordre de la lumière
Paul Éluard
Rien ne peut déranger l’ordre de la lumière
Où je ne suis que moi-même
Et ce que j’aime
Et sur la table
Ce pot plein d’eau et le pain du repos
Au fil des mains drapées d’eau claire
Au fil du pain fait pour la main friande
De l’eau fraîche et du pain chaud
Sur les deux versants du jour
Aujourd’hui lumière unique
Aujourd’hui l’enfance entière
Changeant la vie en lumière
Sans passé sans lendemain
Aujourd’hui rêve de nuit
Au grand jour tout se délivre
Aujourd’hui je suis toujours
Je serai la première et la seule sans cesse
Il n’y a pas de drame il n’y a que mes yeux
Qu’un songe tient ouverts
Ma chair est ma vertu
Elle multiplie mon image
Je suis ma mère et mon enfant
En chaque point de l’éternel
Mon teint devient plus clair mon teint devient plus sombre
Je suis mon rayon de soleil
Et je suis mon bonheur nocturne
Tous les mots sont d’accord
La boue est caressante
Quand la terre dégèle
Le ciel est souterrain
Quand il montre la mort
Le soir est matinal
Après un jour de peine
Mais l’homme
L’homme aux lentes barbaries
L’homme comme un marais
L’homme à l’instinct brouillé
À la chair en exil
L’homme aux clartés de serre
Aux yeux fermés l’homme aux éclairs
L’homme mortel et divisé
Au front saignant d’espoir
L’homme en butte au passé
Et qui toujours regrette
Isolé quotidien
Dénué responsable
Savoir vieillir savoir passer le temps
Savoir régner savoir durer savoir revivre
Il rejeta ses draps il éclaira la chambre
Il ouvrit les miroirs légers de sa jeunesse
Et les longues allées qui l’avaient reconduit
Être un enfant être une plume à sa naissance
Être la source invariable et transparente
Toujours être au cœur blanc une goutte de sang
Une goutte de feu toujours renouvelée
Mordre un rire innocent mordre à même la vie
Rien n’a changé candeur rien n’a changé désir
L’hiver j’ai mon soleil il fait fleurir ma neige
Et l’été qui sent bon a toutes les faiblesses
L’on m’aimera car j’aime par-dessus tout ordre
Et je suis prêt à tout pour l’avenir de tous
Et je ne connais rien de rien à l’avenir
Mais j’aime pour aimer et je mourrai d’amour
Il se mit à genoux pour un premier baiser
La nuit était pareille à la nuit d’autrefois
Et ce fut le départ et la fin du passé
La conscience amère qu’il avait vécu
Alors il réveilla les ombres endormies
La cendre grise et froide d’un murmure tu
La cendre de l’aveugle et la stérilité
Le jour sans espérance et la nuit sans sommeil
L’égale pauvreté d’une vie limitée
Tous les mots se reflètent
Et les larmes aussi
Dans la force perdue
Dans la force rêvée
Hier c’est la jeunesse hier c’est la promesse
Pour qu’un seul baiser la retienne
Pour que l’entoure le plaisir
Comme un été blanc bleu et blanc
Pour qu’il lui soit règle d’or pur
Pour que sa gorge bouge douce
Sous la chaleur tirant la chair
Vers une caresse infinie
Pour qu’elle soit comme une plaine
Nue et visible de partout
Pour qu’elle soit comme une pluie
Miraculeuse sans nuage
Comme une pluie entre deux feux
Comme une larme entre deux rires
Pour qu’elle soit neige bénie
Sous l’aile tiède d’un oiseau
Lorsque le sang coule plus vite
Dans les veines du vent nouveau
Pour que ses paupières ouvertes
Approfondissent la lumière
Parfum total à son image
Pour que sa bouche et le silence
Intelligibles se comprennent
Pour que ses mains posent leur paume
Sur chaque tête qui s’éveille
Pour que les lignes de ses mains
Se continuent dans d’autres mains
Distances à passer le temps
Je fortifierai mon délire
De l’océan à la source
De la montagne à la plaine
Court le fantôme de la vie
L’ombre sordide de la mort
Mais entre nous
Une aube naît de chair ardente
Et bien précise
Qui remet la terre en état
Nous avançons d’un pas tranquille
Et la nature nous salue
Le jour incarne nos couleurs
Le feu nos yeux et la mer notre union
Et tous les vivants nous ressemblent
Tous les vivants que nous aimons
Les autres sont imaginaires
Faux et cernés de leur néant
Mais il nous faut lutter contre eux
Ils vivent à coups de poignard
Ils parlent comme un meuble craque
Leurs lèvres tremblent de plaisir
À l’écho de cloches de plomb
À la mutité d’un or noir
Un cœur seul pas de cœur
Un seul cœur tous les cœurs
Et les corps chaque étoile
Dans un ciel plein d’étoiles
Dans la carrière en mouvement
De la lumière et des regards
Notre poids brillant sur terre
Patine de la volupté
À chanter des plages humaines
Pour toi la vivante que j’aime
Et pour tous ceux que nous aimons
Qui n’ont envie que de s’aimer
Je finirai bien par barrer la route
Au flot des rêves imposés
Je finirai bien par me retrouver
Nous prendrons possession du monde
Comme une femme solitaire
À force d’être l’une ou l’autre
Et tous les éléments
Je saurai dessiner comme mes mains épousent
La forme de mon corps
Je saurai dessiner comme le jour pénètre
Au fin fond de mes yeux
Et ma chaleur fera s’étendre les couleurs
Sur le lit de mes nuits
Sur la nature nue où je tiens une place
Plus grande que mes songes
Où je suis seule et nue où je suis l’absolu
L’être définitif
La première femme apparue
Le premier homme rencontré
Sortant du jeu qui les mêlait
Comme doigts d’une même main
La première femme étrangère
Et le premier homme inconnu
La première douleur exquise
Et le premier plaisir panique
Et la première différence
Entre des êtres fraternels
Et la première ressemblance
Entre des êtres différents
Le premier champ de neige vierge
Pour un enfant né en été
Le premier lait entre les lèvres
D’un fils de chair de sang secret
Je vois brûler l’eau pure et l’herbe du matin
Je vais de fleur en fleur sur un corps auroral
Midi qui dort je veux l’entourer de clameurs
L’honorer dans son jour de senteurs de lueurs
Je ne me méfie plus je suis un fils de femme
La vacance de l’homme et le temps bonifié
La réplique grandiloquente
Des étoiles minuscules
Et nous montons
Les derniers arguments du néant sont vaincus
Et le dernier bourdonnement
Des pas revenant sur eux-mêmes
Peu à peu se décomposent
Les alphabets ânonnés
De l’histoire et des morales
Et la syntaxe soumise
Des souvenirs enseignés
Et c’est très vite
La liberté conquise
La liberté feuille de mai
Chauffée à blanc
Et le feu aux nuages
Et le feu aux oiseaux
Et le feu dans les caves
Et les hommes dehors
Et les hommes partout
Tenant toute la place
Abattant les murailles
Se partageant le pain
Dévêtant le soleil
S’embrassant sur le front
Habillant les orages
Et s’embrassant les mains
Faisant fleurir charnel
Et le temps et l’espace
Faisant chanter les verrous
Et respirer les poitrines
Les prunelles s’écarquillent
Les cachettes se dévoilent
La pauvreté rit aux larmes
De ses chagrins ridicules
Et minuit mûrit des fruits
Et midi mûrit des lunes
Tout se vide et se remplit
Au rythme de l’infini
Et disons la vérité
La jeunesse est un trésor
La vieillesse est un trésor
L’océan est un trésor
Et la terre est une mine
L’hiver est une fourrure
L’été une boisson fraîche
Et l’automne un lait d’accueil
Quant au printemps c’est l’aube
Et la bouche c’est l’aube
Et les yeux immortels
Ont la forme de tout
Nous deux toi toute nue
Moi tel que j’ai vécu
Toi la source du sang
Et moi les mains ouvertes
Comme des yeux
Nous deux nous ne vivons que pour être fidèles
À la vie