Le sixième poème visible
Paul Éluard
I
Rien que du vin, impunément, la part du lion, parmi les feuilles et les fleurs, et de plus en plus doux à force d’être nécessaire.
Rien que du vin, un amour pur à pleine chair, la part de l’aigle, du vin d’entraînement, d’exaltation et d’enthousiasme.
Rien que du vin à travers l’épaisseur, aux antipodes, au zénith, la part de l’homme, du vin proche et lointain, profond et rayonnant.
L’ignorance et la connaissance, jette-les au vin. Elles en ressortent sous les traits de l’ivresse et de la sagesse.
II
Habitant d’une cité éteinte, quelques milliers d’années suffiront à revêtir des somptueuses fourrures de la fable tes rêves d’enfant déshérité. Par nature, par hasard et par symptômes, tu étais comme une plante de l’hiver le plus sombre, le plus froid, destinée à ne former que des fleurs effacées, confondues dans le bois et les déchets à peine vivants du bois.
Et pourtant tu simulas, sur des hauteurs imaginaires, ce vertige qui flatte les Grands. Survivant d’un souvenir, fils éphémère de l’incertain, tu t’appliques à détruire ton lot de réalité.
Tes rêves désespérés te font une place au soleil, tu as tiré parti de ta pâleur. Dans le va-et-vient de l’oubli, tu as rallumé ta cité.
III
Portant vers des mains propres un peu de l’orient de sa sève qui sent bon. Et les plis empesés de sa vertu.
L’embarras du choix, drame ou comédie, aussi pavés de délices l’un que l’autre. Le drame descend, la comédie s’élève, l’amour surnage.
IV
Je suis cette étonnante victime des monstres que l’on couchait dans l’herbe, parmi les brebis, pour la ranimer.
L’empreinte d’une coquille dans l’herbe régulière foulée par la bête, pas après pas. La danse des ombres, des victimes contredit le pas des vainqueurs. Un baiser arrête le sang.
Justice harmonieuse. La rive nord du monde se dissolvait. Les dernières lames de glace flottantes avaient déjà un cachet d’ancienneté. Sous un ciel amélioré, des semences d’or vif chevauchaient paternellement les vestiges de la vie.
La mort défalquée, je tranchais la surface et la masse, l’étendue et la durée ; j’épousais les reliefs imperceptibles de la fièvre et du délire, sur tous les chemins au petit bonheur de jours et de nuits sans violences.