Le quatrième poème visible
Paul Éluard
I
Et si nous en sommes au milieu de l’hiver, je me promène au bord d’une rivière. Et si j’y vois tomber une femme qui se noie, la rigueur du froid ne m’empêche pas de l’aller secourir. Aux arbres dépouillés, chaque aiguille de glace allume une lumière matinale.
Et si nous en sommes au milieu de l’été, j’aperçois, par ma fenêtre, une femme qui se déshabille dans une chambre pauvre mal éclairée par une lampe rose qu’elle éteint dès qu’elle est nue.
Je n’ai pour chaque nuit qu’une balance variable, mais la somme de mes nuits est en équilibre. Elle m’assure d’un corps moral.
II
Le chant s’élève avec la tour et se prolonge avec la femme qui s’étend, souriante, infinie et belle comme la mer. Je suis heureux auprès d’elle, jouant sur le sable avec les algues de ses mains, bravant la lame bleue de ses cheveux défaits et l’écume de son ventre qui semble me dire : Retire-toi.
Dans cette vaporeuse région, dans ces espaces irisés par les fées, tu viens vers moi, large et généreuse, rose et rouge, mauve et violette sous les dehors de ta blancheur.
Et l’horizon soudain se rétrécit et se resserre autour de nous.
Tard dans la nuit, je veille et je t’écoute. Tu dors et tu te plains ou tu grondes, suivant que tu es calme, agitée, oubliée ou orageuse.
III
Mes yeux se peuplaient d’hommes et de femmes distants, dédaigneux, intimidants au possible. Par exception, ce n’était pas un jour de fête, ni même un de ces bons vieux jours fanés où je vis à rebours des charmes du passé.
Tous les visages étaient clos. Sous la peau tendue et sans défauts, le fruit amer du crâne mûrissait sa grimace capitale.
Je voulus chanter l’ombre, présider aux transactions désordonnées de la pourriture, aux grands conseils des poisons, aux dernières convulsions des racines, aux adolescences mourantes.
Mais je butai sur un galet et mon chant finit en stupeur.