J'ai voulu ce matin te rapporter des roses ;Mais j'en avais tant pris dans mes ceintures closesQue les nœuds trop serrés n'ont pu les contenir. Les nœuds ont éclaté. Les roses envoléesDans le vent, à la mer s'en sont toutes allées.Elles ont suivi l'eau pour ne plus revenir ; La vague en a paru rouge et comme enflammée.Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée...Respires-en sur moi l'odorant souvenir.
Viens, si tu veux rêver d'amour,Viens tresser ta couronne au fond de la campagne :Voici l'heure, hâtons-nous, ô ma jeune compagne !Les songes dans les fleurs se cachent tout le jour. De leurs frêles prisons vont sortir les mensonges ;Le rêve d'une vierge est dans le frais jasmin :Hâtons-nous de cueillir et les fleurs et les songes,Les songes et les fleurs ne seront plus demain. Viens chercher le fragile espoir,L'amandier le balance en sa fleur argentée :Viens ! nous le saisirons sur la tige agitée ;Dans un rêve d'amour il est doux de le voir. De leurs frêles prisons vont sortir les mensonges ;Le rêve d'une vierge est dans le frais jasmin.Hâtons-nous de cueillir et les fleurs et les songes,Les songes et les fleurs ne seront plus demain. Ne pose jamais sur ton seinL'effroi du meurtrier, la sombre mandragore ;De sa tige brisée un cri s'échappe encore,Avec le rêve affreux qui poursuit l'assassin. De leurs frêles prisons vont sortir les mensonges ;Le rêve d'une vierge est dans le frais jasmin :Hâtons-nous de cueillir et les fleurs et les songes,Les songes et les fleurs ne seront plus demain. Cherchons celui qui vient des cieux ;Il console en dormant la douleur méprisée :Des larmes de la nuit la vanille arroséeParfume son sourire et son vol gracieux. De leurs frêles prisons vont sortir les mensonges ;Le rêve d'une vierge est dans le frais jasmin :Hâtons-nous de cueillir et les fleurs et les songes,Les songes et les fleurs ne seront plus demain.
Maison de la naissance, ô nid, doux coin du monde !Ô premier univers où nos pas ont tourné !Chambre ou ciel, dont le coeur garde la mappemonde,Au fond du temps je vois ton seuil abandonné.Je m'en irais aveugle et sans guide à ta porte,Toucher le berceau nu qui daigna me nourrir.Si je deviens âgée et faible, qu'on m'y porte !Je n'y pus vivre enfant, j'y voudrais bien mourir,Marcher dans notre cour où croissait un peu d'herbe,Où l'oiseau de nos toits descendait boire et puis,Pour coucher ses enfants, becquetait l'humble gerbe,Entre les cailloux bleus que mouillait le grand puits !De sa fraîcheur lointaine il lave encor mon âme,Du présent qui me brûle il étanche la flamme,Ce puits large et dormeur au cristal enferméOù ma mère baignait son enfant bien-aimé.Lorsqu'elle berçait l'air avec sa voix rêveuse,Qu'elle était calme et blanche et paisible le soir,Désaltérant le pauvre assis, comme on croit voirAux ruisseaux de la bible une fraîche laveuse !Elle avait des accents d'harmonieux amourQue je buvais du coeur en jouant dans la cour.Ciel ! Où prend donc sa voix une mère qui chantePour aider le sommeil à descendre au berceau ?Dieu mit-il plus de grâce au souffle d'un ruisseau ?Est-ce l'éden rouvert à son hymne touchante,Laissant sur l'oreiller de l'enfant qui s'endort,Poindre tous les soleils qui lui cachent la mort ?Et l'enfant assoupi, sous cette âme voilée,Reconnaît-il les bruits d'une vie écoulée ?Est-ce un cantique appris à son départ du ciel,Où l'adieu d'un jeune ange épancha quelque miel ?Merci, mon Dieu ! Merci de cette hymne profonde,Pleurante encore en moi dans les rires du monde,Alors que je m'assieds à quelque coin rêveurPour entendre ma mère en écoutant mon coeur :Ce lointain au revoir de son âme à mon âmeSoutient en la grondant ma faiblesse de femme ;Comme au jonc qui se penche une brise en son coursA dit : " Ne tombe pas ! J'arrive à ton secours. "Elle a fait mes genoux souples à la prière.J'appris d'elle, seigneur, d'où vient votre lumière,Quand j'amusais mes yeux à voir briller ses yeux,Qui ne quittaient mon front que pour parler aux cieux.A l'heure du travail qui coulait pleine et pure,Je croyais que ses mains régissaient la nature,Instruite par le Christ, à sa voix incliné,Qu'elle écoutait priante et le front prosterné.Vraiment, je le croyais ! Et d'une foi si tendreQue le Christ au lambris me paraissait l'entendre :Je voyais bien que, femme, elle pliait à Dieu,Mais ma mère, après lui, l'enseignait en tout lieu.L'ardent soleil de juin qui riait dans la chambre,L'âtre dont les clartés illuminaient décembre,Les fruits, les blés en fleur, ma fraîche nuit, mon jour,Ma mère créait tout du fond de son séjour.C'était ma mère ! ô mère ! ô Christ ! ô crainte ! ô charmes !Laissez tremper mon coeur dans vos suaves larmes ;Laissez ces songes d'or éclairer les vieux mursDes pauvres innocents nés dans les coins obscurs ;Laissez, puisqu'ici-bas nous nous perdons sans elles,Des mères aux enfants comme aux oiseaux des ailes.Quand la mienne avait dit : " Vous êtes mon enfant ! "Le ciel, c'était mon coeur à jour et triomphant ! ...Elle se défendait de me faire savante :" Apprendre, c'est vieillir, disait-elle, et l'enfantSe nourrira trop tôt du fruit que Dieu défend,Fruit fiévreux à la sève aride et décevante.L'enfant sait tout qui dit à son ange gardien :- " Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien ! "C'est assez demander à cette vie amère,Assez de savoir suivre et regarder sa mère,Et nous aurons appris pour un long avenirSi nous savons prier, nous soumettre et bénir ! "Et je ne savais rien à dix ans qu'être heureuse,Rien que jeter au ciel ma voix d'oiseau, mes fleurs ;Rien, durant ma croissance aigüe et douloureuse,Que plonger dans ses bras mon sommeil ou mes pleurs.Je n'avais rien appris, rien lu que ma prière.Quand mon sein se gonfla de chants mystérieux,J'écoutais notre-dame et j'épelais les cieux,Et la vague harmonie inondait ma paupière ;Les mots seuls y manquaient, mais je croyais qu'un jourOn m'entendrait aimer pour me répondre : amour !Les psaumes de l'oiseau caché dans le feuillage,Ce qu'il raconte au ciel par le ciel répondu,Mon âme qu'on croyait indolente ou volage,L'a toujours entendu !Et quand là-bas, là-bas, comme on peint l'espérance,Dieu montrait l'arc-en-ciel aux pèlerins errants,S'il avait ruisselé sur ma vierge souffrance,La nuit se sillonnait de songes transparents ;Et sur l'onde qui glisse et plie, et s'abandonne,Quand j'avais amassé des parfums purs et frais,En voyant fuir mes fleurs que n'attendait personne,Je regardais ma mère et je les lui montrais.Et ma mère disait : " C'est une maladie,Un mélange de jeux, de pleurs, de mélodie :C'est le coeur de mon coeur ! Oui, ma fille ! Plus tard,Vous trouverez l'amour et la vie... autre part. "Innocence ! Innocence ! éternité rêvée !Au bout des temps de pleurs serez-vous retrouvée ?êtes-vous ma maison que je ne peux rouvrir ?Ma mère ! Est-ce la mort ? ... je voudrais bien mourir !
Ma mère est dans les cieux, les pauvres l’ont bénie ;Ma mère était partout la grâce et l’harmonie.Jusque sur ses pieds blancs, sa chevelure d’orRuisselait comme l’eau, Dieu ! J’en tressaille encor !Et quand on disait d’elle : « Allons voir la Madone »,Un orgueil m’enlevait, que le ciel me pardonne !Ce tendre orgueil d’enfant, ciel ! pardonnez-le nous :L’enfant était si bien dans ses chastes genoux !C’est là que j’ai puisé la foi passionnéeDont sa famille errante est toute sillonnée.Mais jamais ma jeune âme en regardant ses yeux,Ses doux yeux même en pleurs, n’a pu croire qu’aux cieux.Et quand je rêve d’elle avec sa voix sonore,C’est au-dessus de nous que je l’entends encore.Oui, vainement ma mère avait peur de l’enfer,Ses doux yeux, ses yeux bleus n’étaient qu’un ciel ouvertOui, Rubens eût choisi sa beauté savoureusePour montrer aux mortels la Vierge bienheureuse.Sa belle ombre qui passe à travers tous mes jours,Lorsque je vais tomber me relève toujours.Toujours entre le monde et ma tristesse amère,Pour m’aider à monter je vois monter ma mère !Ah ! l’on ne revient pas de quelque horrible lieu.Et si tendre, et si mère, et si semblable à Dieu !On ne vient que d’en haut si prompte et si charmanteApaiser son enfant dont l’âme se lamente.Et je voudrais lui rendre aussi l’enfant vermeilLa suivant au jardin sous l’ombre et le soleil ;Ou, couchée à ses pieds, sage petite fille,La regardant filer pour l’heureuse famille.Je voudrais, tout un jour oubliant nos malheurs,La contempler vivante au milieu de ses fleurs !Je voudrais, dans sa main qui travaille et qui donne,Pour ce pauvre qui passe aller puiser l’aumône.Non, Seigneur ! sa beauté, si touchante ici-bas,De votre paradis vous ne l’exilez pas !Ce soutien des petits, cette grâce ferventePour guider ses enfants si forte, si savante,Vous l’avez rappelée où vos meilleurs enfantsRespirent à jamais de nos jours étouffants.Mais moi, je la voulais pour une longue vieAvec nous et par nous honorée et suivie,Comme un astre éternel qui luit sans s’égarer.Que des astres naissants suivent pour s’éclairer.Je voulais jour par jour, adorante et naïve,Vous contempler, Seigneur ! dans cette clarté vive…Elle a passé ! Depuis, mon sort tremble toujoursEt je n’ai plus de mère où s’attachent mes jours.
Cette bibliothèque présente une sélection des textes disponibles de Marceline Desbordes Valmore. Elle ne constitue pas une édition complète des recueils.
À propos de cette lecture
Les couvertures sont imaginaires. Les portraits sont des interprétations risographiées.